Elaine

Part 2

Chapter 23,887 wordsPublic domain

Mais lorsque le jour vint d'en bas et répandit un éclat rouge et des ombres à travers la grotte, ils se levèrent, entendirent la messe, rompirent le jeûne et partirent. Alors Lancelot dit: «Écoutez, mais tenez mon nom secret: vous chevauchez avec Lancelot du Lac.» Cette révélation frappa Lavaine d'étonnement. Le sentiment du respect, plus cher aux jeunes cœurs sincères que leur propre gloire, ne lui permit que de bégayer: «Est-ce possible?» Il murmura ensuite: «Le grand Lancelot,» finit par reprendre haleine et répondit: «J'ai donc vu un chevalier (cet autre, notre seigneur souverain, le redouté Pendragon, le roi des rois de Bretagne, dont le peuple raconte des merveilles, sera là): fussé-je frappé de cécité à l'instant même, je pourrais dire que j'ai vu.»

Lavaine parla ainsi, et lorsqu'ils arrivèrent à la lice près de Camelot, dans la prairie, ils laissèrent leurs regards courir à travers la galerie garnie de monde qui s'étendait en demi-cercle comme un arc-en-ciel tombé sur le gazon, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le roi à la figure sereine; il était assis vêtu d'une robe de samit rouge, reconnaissable au dragon d'or qui surmontait sa couronne et brillait en broderie sur son vêtement; des sculptures qui se trouvaient derrière lui serpentaient deux dragons dorés descendant pour former des bras à son fauteuil, pendant que tous les autres, à travers des festons et des arabesques innombrables, s'enfonçaient dans le fouillis du bois sculpté, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le nouveau dessin dans lequel ils se perdaient, cependant avec la plus grande aisance, tant le travail était délicat; dans le riche dais placé au-dessus de sa tête, brillait le dernier diamant du roi sans nom. Lancelot répondit alors au jeune Lavaine et dit: «Moi, vous m'appelez grand! c'est parce que je suis plus solide en selle, que j'ai une lance plus franche; mais il y a plus d'un jeune homme maintenant en voie de croissance, qui arrivera à ce que je suis et qui me surpassera. Il n'y a en moi aucune grandeur, à moins que ce ne soit quelque reflet éloigné de grandeur que de bien savoir que je ne suis pas grand. Voilà l'homme.» Lavaine le regarda avec étonnement comme un être surnaturel, et à ce moment les trompettes sonnèrent. De côté et d'autre, les assaillants et ceux qui tenaient la lice, mettent la lance en arrêt, donnent de l'éperon, s'ébranlent soudain, se rencontrent dans la mêlée et là se heurtent si furieusement qu'un homme dans le lointain aurait bien pu apercevoir si quelqu'un ce jour-là fut laissé sur le terrain, sentir la dure terre trembler, et entendre un sourd cliquetis d'armes. Lancelot s'arrêta un moment jusqu'à ce qu'il vît quel était le plus faible: alors il s'élança dans la carrière contre le plus fort. Inutile de parler de la gloire du paladin: roi, duc, comte, baron, il terrassa tous ceux contre lesquels il dirigea ses coups.

Mais dans la lice se trouvaient les parents et alliés de Lancelot, qui tenaient la joute rangés avec la Table ronde, hommes forts et qui voyaient avec chagrin qu'un chevalier étranger reproduisît et surpassât presque les actions du paladin. L'un dit à l'autre: «Holà! qui est-ce? à voir non pas seulement la force, mais la grâce et la dextérité de l'homme, ne croirait-on pas que c'est Lancelot?--Quand donc avez-vous vu Lancelot porter dans un tournoi les couleurs d'une dame? Ce n'est point là son habitude, nous le savons, nous qui le connaissons bien.--Comment donc, et quel est-il?» Une rage s'empara d'eux, une ardente passion de famille pour le nom de Lancelot et pour une gloire qui faisait partie de la leur; ils baissèrent leur lance, piquèrent leur destrier, et ainsi, leur panache rejeté en arrière par le vent que soulevait leur course, tous ensemble ils fondirent sur lui. Comme une vague impétueuse de la vaste mer du Nord, brillant d'un éclat glauque vers le sommet, fond sur une barque avec toutes ses crêtes orageuses qui fument contre le ciel et l'engloutit avec celui qui la gouverne, ainsi ils culbutèrent messire Lancelot et son destrier. Une lance portant en bas rendit le cheval boiteux, une autre entama le haubert du cavalier, l'extrémité pénétra dans son côté, s'y brisa et y resta.

Messire Lavaine se conduisit noblement et en preux; il renversa un chevalier de vieux renom et amena son cheval à Lancelot là où il gisait à terre. Celui-ci, baigné de la sueur de l'agonie, se leva sur le côté, et pensa à combattre pendant qu'il le pouvait encore; ayant été vigoureusement secouru par ceux de son parti, bien que la chose semblât presque un miracle à ses adversaires, il repoussa jusqu'à la barrière ses parents et alliés et tous les chevaliers de la Table ronde qui tenaient la lice. Les hérauts alors sonnèrent de la trompette pour proclamer que celui qui portait la manche écarlate brodée de perles était vainqueur; et tous les chevaliers de son parti s'écrièrent: «Avancez et prenez le prix, le diamant;» mais il répondit: «A moi un diamant? pas de diamant! pour l'amour de Dieu un peu d'air! A moi un prix? pas de prix; car mon prix est la mort! je veux quitter ces lieux, et vous recommande de ne pas me suivre.»

Il dit et disparut aussitôt du champ de joute, avec le jeune Lavaine, dans un bosquet de peupliers. Là il glissa à bas de son destrier et s'assit, disant avec effort à son compagnon: «Retire-moi le tronçon de lance.--Ah! mon cher seigneur messire Lancelot, dit Lavaine, je crains, si je l'arrache, que vous ne mouriez.--Mais j'en meurs déjà, dit Lancelot; tire, tire.» Lavaine tira; le blessé poussa un grand cri et un profond gémissement; il perdit la moitié de son sang, s'affaissa et s'évanouit complètement. En ce moment vint l'ermite, qui l'emporta et pansa la blessure. Le chevalier fut pendant plus d'une semaine entre la vie et la mort, couché et abrité contre le bruit du monde par le bosquet de peupliers, avec leur murmure de pluie qui tombe, et par les trembles sans cesse frémissants.

Le jour où Lancelot abandonna la lice, les gens de son parti, chevaliers de l'extrême Nord et de l'Ouest, seigneurs de marches vagues, rois d'îles désolées, vinrent autour de leur grand Pendragon en lui disant: «Sire, notre chevalier, par le secours duquel nous avons gagné la journée, est parti cruellement blessé et a laissé son prix sans le retirer, disant que son prix était la mort.--A Dieu ne plaise, dit le roi, qu'un aussi bon chevalier que celui que nous avons vu aujourd'hui (il me semblait voir un autre Lancelot; en vérité, plus de vingt fois j'ai pensé que c'était lui), soit laissé sans secours! Gauvain, mon neveu, levez-vous, montez à cheval et trouvez le chevalier. Blessé et fatigué comme il l'est, il ne saurait être loin. Je vous enjoins de monter tout de suite à cheval. Chevaliers et rois, il n'y a aucun de vous qui avance que nous nous sommes trop hâté â décerner le prix. Sa prouesse était trop étonnante. Nous lui ferons un honneur peu ordinaire: puisque ce chevalier n'est pas venu à nous réclamer le prix, nous le lui enverrons. Prenez donc ce diamant, remettez-le-lui, et revenez avec des nouvelles de son état et de sa santé. Ne vous arrêtez dans votre quête que lorsque vous l'aurez trouvé.»

En parlant ainsi, il prit dans la fleur sculptée le diamant qui lui formait comme un cœur sans cesse en mouvement, et il le donna. Alors se leva à la droite d'Arthur, avec une face souriante et un cœur chagrin, un prince au milieu de sa force et dans la fleur de son printemps, Gauvain, surnommé le courtois, le beau et le fort, bon chevalier après Lancelot, Tristan, Geraint et Lamorack; mais avec cela il était frère de messire Modred, d'une famille rusée, rarement fidèle à sa parole, et il enrageait de dépit que l'ordre donné par Arthur de se mettre en quête de celui qu'il ne connaissait pas, le forçât à quitter le banquet et rassemblée des rois et des chevaliers.

Ainsi furieux, il monta à cheval et partit. Cependant Arthur se rendait au banquet, plongé dans la rêverie, pensant que c'était Lancelot qui était venu en dépit de la blessure dont il avait parlé, tout cela pour acquérir de la gloire; qu'il avait reçu blessure sur blessure et qu'il était parti pour mourir. Telle était la crainte du roi. Après avoir séjourné là deux jours, Arthur revint. Quand il revit la reine, il lui dit en l'embrassant: «Chère amie, êtes-vous encore souffrante?--Non vraiment, sire, dit-elle.--Et où est Lancelot?» Ce fut alors à la reine à s'étonner: «N'était-il donc point avec vous? N'a-t-il pas remporté votre prix?--Non vraiment, mais c'était quelqu'un qui lui ressemblait.--Eh bien! le chevalier qui lui ressemblait, c'était lui-même.» Quand le roi lui demanda comment elle le savait, la reine répondit: «Sire, vous ne nous aviez pas plutôt quittés, que Lancelot me fit part du bruit qui courait que dans les combats ses adversaires tombaient devant lui rien qu'au contact de sa lance et en apprenant qui il était. Son nom si grand suffisait pour lui faire gagner la victoire: c'est pourquoi il voulait le cacher à tout le monde, même au roi; et, dans ce but, il avait prétexté l'empêchement d'une blessure, afin de pouvoir jouter entièrement inconnu et apprendre si son ancienne prouesse n'avait en rien dégénéré. Il avait ajouté:

«Notre digne Arthur, lorsqu'il saura les choses, admettra parfaitement mon prétexte, mis en avant pour gagner une gloire plus pure.»

Le roi répondit alors: «Il eût été bien plus aimable de la part de notre Lancelot, au lieu de se jouer ainsi inutilement de la vérité, de se fier à moi comme il s'est lié à vous. Sûrement son roi et son ami le plus intime lui aurait gardé le secret. En vérité, bien que je connaisse mes chevaliers comme sujets à des fantaisies, je n'aurais pu que rire d'une susceptibilité aussi exagérée de notre grand Lancelot. Maintenant il n'y a plus matière à plaisanter. Ses propres alliés (mauvaises nouvelles que celles-ci, reine, pour tous ceux qui l'aiment!), ses alliés se sont jetés sur lui sans le connaître, de sorte qu'il est sorti de la lice grièvement blessé. J'ai cependant aussi quelque chose d'heureux à vous annoncer; car j'ai l'espoir que Lancelot n'a plus le cœur inoccupé. Contre son habitude, il portait sur son heaume une manche écarlate brodée de grosses perles, sans doute le don de quelque gentille damoiselle.

--Oui vraiment, messire, dit-elle. J'ai le même espoir que vous.» En disant cela, Genièvre étouffait. Elle se retourna vivement pour cacher sa figure, et alla dans sa chambre. Là elle se jeta sur la couche du grand roi, s'y roula, crispa ses doigts jusqu'à se déchirer la paume de la main, et lança le mot de traître aux murailles qui ne l'entendaient pas. Puis elle fondit en larmes insensées, se releva et parcourut le palais orgueilleuse et pâle.

Cependant Gauvain chevauchait à travers le pays d'alentour avec son diamant; fatigué de sa recherche, il visita toutes les localités excepté le bosquet de peupliers, et vint enfin, quoique tard, au château d'Astolat. Élaine regarda à peine le chevalier étincelant dans ses armes niellées, mais elle lui cria: «Quelles nouvelles de Camelot, monseigneur? Que nous direz-vous du chevalier à la manche rouge?--Il a remporté le prix.--Je le savais, dit-elle.--Mais il a quitté la joute blessé au côté.» A ces mots, Élaine fut saisie; elle sentit la lance acérée pénétrer dans son propre côté, le frappa de sa main et fut près de s'évanouir. Gauvain la regardait avec étonnement, lorsque survint le sire d'Astolat. Le prince lui fit connaître qui il était et l'objet de sa mission; il lui apprit qu'il portait le prix du tournoi sans pouvoir trouver le vainqueur, qu'il avait en vain battu tous les environs et qu'il était fatigué de sa recherche. Le sire d'Astolat lui dit: «Noble prince, restez avec nous et cessez d'errer à l'aventure. Le chevalier s'est arrêté ici et y a laissé un écu. Il enverra ou viendra le chercher. Ce n'est pas tout: notre fils est avec lui; nous aurons bientôt de ses nouvelles, nous ne pouvons manquer d'en avoir.»

A cela le courtois prince consentit avec sa politesse habituelle, politesse à laquelle se mêlait une pointe de trahison. Il s'arrêta et jeta les yeux sur la belle Élaine. Où trouver une plus belle figure? des pieds à la tête elle était accomplie, de la tête aux pieds faite d'une manière exquise: «Bon! pensa-t-il, si je reste, cette fleur sauvage sera pour moi.» Souvent ils se rencontraient sous tes ifs du jardin, et là il l'entreprenait. Saillies spirituelles, éclairs brillants au-dessus de la portée d'Élaine, grâces de la cour, chansons, soupirs, sourires étudiés, éloquence dorée et adulation amoureuse, il mit tout en œuvre jusqu'à ce que la jeune fille se révolta contre ces menées, en lui disant: «Prince, loyal neveu de notre noble roi, pourquoi ne demandez-vous pas à voir l'écu qui m'a été laissé? Vous pourriez ainsi apprendre le nom de son maître. Pourquoi tenez-vous si peu de compte de votre roi et de la mission qu'il vous a confiée? Pourquoi vous montrer aussi peu sûr que notre faucon, qui perdit hier le héron sur lequel nous l'avions lancé et qui est parti à tous les vents?--Oui, en vérité, par ma tête, dit-il, je perds tout cela comme nous perdons l'alouette dans le ciel, ô damoiselle, dans la lumière de vos yeux bleus; mais, puisque vous le voulez, faites-moi voir l'écu. «L'écu fut apporté; et quand Gauvain vit les lions d'azur couronnés d'or rampants de messire Lancelot, il frappa sa cuisse et éclata en moqueries: «Le roi avait raison, c'est notre Lancelot! cet homme loyal! c'est bien lui!--J'avais bien aussi raison, répondit-elle gaiement, quand je rêvais que mon chevalier était le plus grand de tous.--Et si je rêvais, dit Gauvain, que vous aimez ce plus grand des chevaliers (je vous demande pardon, voyons, vous le savez), dites, perdrais-je vainement mon temps?» La réponse d'Élaine fut très-simple: «Que sais-je? mes frères ont formé jusqu'ici toute ma société, et quand souvent ils parlaient d'amour, je désirais que ce fût ma mère, car ils parlaient, à ce qu'il me semblait, de ce qu'ils ne connaissaient pas. Ainsi moi-même j'ignore si je sais ce qu'est le véritable amour; mais je sais bien que si je ne l'aime pas, lui, il m'est avis qu'il n'en est pas d'autre que je puisse aimer.--Oui, en vérité, par la mort de Dieu, dit-il, vous l'aimez bien; mais vous ne le voudriez pas si vous saviez ce que savent les autres et qui il aime.--Ainsi soit-il,» s'écria Élaine. Elle leva sa belle figure et s'en alla; mais il la suivit en disant: «Arrêtez! faites-moi la grâce d'une minute. Il a porté votre manche: violerait-il la foi promise à une autre que je ne puis nommer? Notre homme loyal, en fin de cause, doit-il tourner comme une feuille? peut-il en être ainsi? Dans ce cas, loin de moi l'idée de traverser notre puissant Lancelot dans ses amours! Et, damoiselle, comme je pense que vous savez parfaitement bien où votre grand chevalier est caché, souffrez que je mette fin à ma recherche et que je laisse ici le diamant. Oui, ici; car si vous aimez, il vous sera doux de le donner; et si il aime, il lui sera doux de le recevoir de votre propre main. Après tout, qu'il aime ou non, un diamant est un diamant. Adieu mille fois, mille fois adieu! Cependant s'il aime et si son amour dure, nous pouvons tous deux nous retrouver ensuite à la cour; là, je pense, vous apprendrez les belles manières, et nous ferons plus ample connaissance.»

Il remit alors le diamant à Élaine et baisa légèrement la main qui le recevait; tout à fait fatigué de sa recherche, il sauta sur son cheval, et fredonnant, à son départ, une ballade d'amour vrai, il s'en alla gaiement.

Il passa de là à la cour et dit au roi ce qu'Arthur savait déjà, que le chevalier était messire Lancelot. Il ajouta: «Sire, mon souverain seigneur, voilà ce que j'ai appris; mais je n'ai pas réussi à trouver le paladin, bien que j'aie battu tout le pays d'alentour. Heureusement j'ai découvert la jeune fille dont il portait la manche; elle l'aime, et, pensant que la courtoisie est chez nous la suprême loi, je lui ai remis le diamant. Elle le lui rendra; car, sur ma tête, elle connaît sa retraite.»

Le roi à la figure sereine fronça le sourcil et répliqua: «Trop courtois en vérité! Vous n'irez plus en quête pour moi car je vois bien que vous oubliez que l'obéissance est la courtoisie due au souverain.»

Il dit et partit. Furieux, mais dans la consternation, le prince resta stupéfait pendant vingt pulsations de son pouls, sans ouvrir la bouche, suivant le roi du regard. Il secoua ensuite sa chevelure, prit la course et alla jaser au dehors au sujet de la damoiselle d'Astolat et de son amour. Toutes les oreilles se dressèrent à la fois, toutes les langues furent déliées: «La damoiselle d'Astolat aime messire Lancelot, messire Lancelot aime la damoiselle d'Astolat.» Quelques-uns lurent sur la figure du roi, d'autres sur celle de la reine, et tous étaient curieux de savoir qui pouvait être cette jeune fille; mais la plupart préjugeaient qu'elle devait être peu digne du chevalier. Une vieille dame se présenta soudain à la reine avec ces mauvaises nouvelles. Genièvre, déjà instruite de la chose, mais témoignant du chagrin que Lancelot fût descendu si bas, détourna le coup de son amie avec une pâle tranquillité. Ainsi la nouvelle se répandait à la cour, merveille du moment pareille au feu quand il éclate dans du chaume sec, à ce point que les chevaliers, au banquet, oublièrent de boire à Lancelot et à la reine; unissant Lancelot à la damoiselle an teint de lis, ils échangèrent, un sourire pendant que Genièvre, les lèvres placides, mais pincées, se sentait suffoquée et, sans qu'on la vît, écrasait du pied son dépit contre le parquet, sous la table, où les mets lui devinrent comme de l'absinthe; et elle haïssait tous ceux qui leur faisaient raison.

Loin de là, la jeune fille d'Astolat, son innocente rivale, celle qui gardait toujours dans son cœur le sire Lancelot qu'elle n'avait vu qu'une fois, se glissa vers son père pendant qu'il rêvait tout seul, caressa sa barbe grise et dit: «Père, vous m'appelez volontaire, et la faute en est à vous qui me laissez faire mes volontés; maintenant, mon bon père, voulez-vous que je perde la raison?--Non, dit-il, sûrement non.--Laissez-moi donc partir, répondit-elle, et trouver notre cher Lavaine.--Vous ne perdrez pas la raison pour le cher Lavaine, restez, dit-il; nous ne pouvons manquer d'avoir de ses nouvelles et de celles de son compagnon.--Oui, dit-elle, et de son compagnon; car il faut que je le trouve en quelque lieu qu'il soit, et que je lui remette son diamant en mains propres, afin de ne point encourir le reproche de négligence dans cette quête, comme ce prince orgueilleux qui s'en est déchargé sur moi. Mon bon père, je le vois, dans mes rêves, décharné comme s'il était son propre squelette, pâle comme un mort, faute de secours de la part d'une noble fille. Plus une damoiselle est issue de haut, plus elle est tenue, mon père, d'être douce et serviable aux nobles chevaliers, vous le savez bien, lorsqu'ils ont porté ses couleurs: laissez-moi donc partir, je vous en prie.» Alors son père, hochant la tête, dit: «Oui, oui, le diamant. Sachez-le bien, mon enfant, j'apprendrais avec plaisir que ce chevalier, le plus grand que nous ayons, est sain et sauf, et le diamant il faut le lui remettre... Sûrement je pense que ce fruit est pendu trop haut pour faire ouvrir la bouche à toute autre qu'à une reine... Oui, mais je ne veux rien dire. Partez donc; volontaire comme vous l'êtes, il vous faut partir.»

Ayant obtenu ce qu'elle voulait, elle se glissa hors de la salle; et pendant qu'elle se préparait pour son voyage, la dernière parole de son père bourdonnait dans ses oreilles: «Volontaire comme vous l'êtes, il vous faut partir.» Cette parole se changea et fit écho dans son cœur: «Volontaire connue vous l'êtes, il vous faut mourir.» Mais elle était si heureuse, qu'elle repoussa cette pensée comme nous repoussons l'abeille qui bourdonne autour de nous. Elle répondit dans son cœur et dit: «Qu'importe si je le ramène à la vie?» Alors elle s'éloigna avec le bon sire Torre pour guide, se dirigea vers Camelot, à travers le long sommet de la côte aride, et devant la porte de la ville elle vit son frère l'air riant, qui faisait à plaisir cabrer et caracoler un cheval rouan autour d'un champ de fleurs. A peine l'eut-elle vu qu'elle s'écria: «Lavaine, Lavaine, quelles nouvelles de messire Lancelot?» Il fut étonné: «Torre et Élaine! pourquoi ici? Messire Lancelot! comment savez-vous que le nom de mon seigneur est Lancelot? «Mais quand la jeune fille eut raconté toute son histoire, messire Torre tourna bride et, se trouvant mal disposé, il partit, passa sous la porte aux statues étranges, où les guerres d'Arthur sont rendues d'une façon mystique, et entra dans la sombre et riche cité pour voir ses alliés et parents éloignés qui demeuraient à Camelot. De son côté, Lavaine conduisit sa sœur aux grottes à travers le bosquet de peupliers. Là, tout d'abord, elle vit le heaume de Lancelot sur le mur; sa manche écarlate, quoique déchiquetée et en lambeaux, la moitié des perles parties, y était encore attachée. Elle rit dans son cœur en voyant que le chevalier ne l'avait point enlevée de son heaume, comme s'il eût voulu la porter dans un nouveau tournoi. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la cellule où il dormait, ses bras endurcis par les combats et ses puissantes mains gisaient nues sur une peau de loup, et, sous l'empire d'un songe, elles se mouvaient comme si elles eussent terrassé un ennemi. Élaine le voyant ainsi couché, les cheveux en désordre, la barbe longue, décharné comme s'il eut été son propre squelette, jeta un petit cri de douleur et de pitié. Un son pareil, peu habituel dans un endroit si tranquille, éveilla le chevalier malade, et, pendant qu'il roulait des yeux encore blancs de sommeil, elle s'élança vers lui en disant: «Voici votre prix, le diamant que vous envoie le roi.» Ses yeux étincelaient: elle se demanda si c'était pour elle. Quand la jeune fille lui eut raconté toute l'histoire, l'envoi du diamant, la mission qui lui était dévolue, quoique indigne, elle s'agenouilla bien bas au coin du lit et plaça le diamant dans la main du chevalier. Sa figure touchait presque celle du malade; et de même que nous baisons l'enfant qui a rempli sa tâche, il donna un baiser à Élaine. À ce moment elle glissa comme de l'eau sur le plancher: «Hélas! dit-il, votre course vous a fatiguée. Prenez quelque repos.--Pour moi point de repos, dit-elle; car près de vous, mon bon seigneur, je ne sens plus de fatigue.» Que voulait-elle dire par là? Les grands yeux noirs du chevalier, encore agrandis par sa maigreur, restèrent fixés sur elle jusqu'à ce que le triste secret de son cœur se refléta sur sa figure. Lancelot parut perplexe, et son esprit l'était en effet. Son état de faiblesse ne lui permit pas de parler davantage. Mais il n'aimait pas la rougeur d'Élaine; il ne tenait compte que de l'amour d'une seule femme. Il se tourna donc de l'autre côté en soupirant, et feignit de dormir, jusqu'à ce que le sommeil le gagnât.