Part 1
ÉLAINE
PAR
ALFRED TENNYSON
POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS
PAR FRANCISQUE MICHEL
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX
AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER
D'APRÈS
LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77
1867
NAPOLÉON III
EMPEREUR DES FRANÇAIS
CE LIVRE
OEUVRE DU GÉNIE COMBINÉ
DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE
ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES
QUI DOIT SURTOUT SA FORCE
A UNE AUGUSTE IMPULSION
EST DÉDIÉ
PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR
J. BERTRAND PAYNE
ÉLAINE
Dans sa chambre, à l'étage le plus élevé d'une tour, Élaine la belle, Élaine l'aimable, Élaine, la blanche fille d'Astolat, gardait l'écu sacré de Lancelot. Elle l'avait d abord placé à l'endroit où les premiers rayons du matin pouvaient le frapper et la réveiller par leur éclat. Plus tard, craignant la rouille ou quelque souillure, elle lui fit un fourreau de soie et y broda toutes les armoiries blasonnées sur l'écu, avec les couleurs qui leur étaient propres; elle ajouta de son idée une bordure de fantaisie composée de rinceaux et de fleurs, et des oiselets à la gorge jaune dans leur nid. Non contente de cela, chaque jour quittant sa maison et son tendre père, elle montait à la tour de l'est, et, après y être entrée, verrouillait sa porte, ôtait la housse de l'écu, et, une fois dépouillé, elle essayait d'y lire. Tantôt elle devinait dans les armes un sens caché, tantôt elle se contait à elle-même quelque jolie histoire au sujet de tous les coups que l'écu avait reçus, de toutes les égratignures que la lame y avait faites, avec force conjectures sur le temps et l'endroit où elles avaient eu lieu: «Cette coupure est fraîche, celle-là a dix ans; ce coup doit avoir été donné à Carlisle, celui-là à Caerléon, celui-ci à Camelot. Ah! bon Dieu, quelle entaille! En voici une autre: comment n'a-t-il pas été tue? Dieu brisa sa forte lance, lit rouler à terre son ennemi, et sauva le paladin.» Elle vivait ainsi en proie à la rêverie.
Comment la blanche Élaine était-elle en possession de ce bel écu de Lancelot, elle qui ne savait même pas le nom du chevalier? Il le lui avait laissé en allant jouter pour le grand diamant dans les tournois qu'Arthur avait organisés sous ce nom, parce qu'un diamant en était le prix.
Car Arthur, alors que personne ne savait d'où il venait, longtemps avant que le peuple ne le choisît pour roi, errant dans les solitudes du Léonnais, avait trouvé sur son chemin un vallon, des blocs de roche grise et une mare noire. Cette mare présentait un aspect lugubre, qui s'étendait, comme ses émanations, sur tout le flanc de la montagne; car en cet endroit deux frères, dont l'un était roi, s'étaient rencontrés et battus ensemble; mais leurs noms n'avaient pas laissé de traces. Ils s'étaient tués l'un l'autre d'un seul coup, étaient tombés tous deux et avaient ainsi frappé la vallée de malédiction. Ils y restèrent jusqu'à ce que leurs os eussent blanchi et fussent couverts de mousse, de la même couleur que les rochers. Celui qui autrefois était roi, avait une couronne de diamants, un devant et quatre de côté. Arthur vint; montant péniblement le long du défilé par un clair de lune entouré de brouillard, il avait, sans y prendre garde, foulé aux pieds ce squelette couronné, et le crâne s'était détaché de la nuque. La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare. Arthur plongea du haut de l'escarpement qui croulait, saisit la couronne, la plaça sur sa tête et entendit murmurer dans son cœur: «Toi aussi, tu seras roi.»
Ensuite, lorsqu'il fut arrivé au rang suprême, il fit détacher les pierres de la couronne, les montra à ses chevaliers, en leur disant: «Ces joyaux, qu'avec la permission de Dieu, j'ai trouvés par hasard, appartiennent au royaume et non au roi; ils doivent servir au public: il y aura donc à l'avenir, chaque année, un tournoi pour chacun d'eux; nous apprendrons ainsi, par une expérience de neuf ans, qui de nous est le plus brave, et vous-même vous grandirez dans la pratique des armes et de la chevalerie, jusqu'à ce que nous chassions les païens, qui, dit-on, se rendront ensuite maîtres du pays, ce qu'à Dieu ne plaise!» Il parla ainsi, et pendant huit années, huit joutes eurent lieu, et toujours Lancelot remporta le prix, avec l'intention, quand les cinq diamants seraient gagnés, d'en faire don à la reine; mais, voulant se concilier tout d'un coup la faveur de Genièvre par un présent d'une valeur égale à la moitié de son royaume, il n'avait jamais ouvert la bouche sur ses projets.
Arrivé au diamant du centre, le dernier et le plus gros, Arthur, qui tenait alors constamment sa cour sur la rivière, près de l'emplacement qui est à présent le plus vaste du monde, fit publier une joute à Camelot, et le temps approchant, il parla à Genièvre qui avait été malade: «Reine, êtes-vous tellement souffrante que vous ne puissiez assister à ces belles joutes?--Oui vraiment, sire, dit-elle, vous le savez bien.--Alors vous perdrez, répondit-il, les hauts faits d'armes de Lancelot et ses prouesses dans la lice, chose que vous aimez à regarder.» La reine leva les yeux et les arrêta avec langueur sur Lancelot, assis à coté du roi. Le chevalier crut lire dans la pensée de Genièvre: «Restez avec moi, je suis malade; mon amour vaut mieux que plusieurs diamants.» Il céda, et son cœur, empressé à satisfaire au moindre désir de la reine (bien qu'il souhaitât ardemment de compléter le compte des diamants pour le présent qu'il avait en vue), le poussa à trahir la vérité et à dire: «Sire, mon ancienne blessure est à peine fermée et me ferait perdre les étriers.» Le roi lui jeta un regard qui se reporta ensuite sur la reine, et il s'en alla. Il n'était pas sitôt parti, que Genièvre reprit:
«Que je vous blâme, messire Lancelot, que je vous blâme bien fort. Pourquoi n'allez-vous pas à ces belles joutes? Les chevaliers sont, au moins la moitié d'entre eux, nos ennemis, et la foule murmurera contre ceux qui sans vergogne se donnent du passe-temps à présent que le roi est parti.» Lancelot, fâché d'avoir fait un mensonge inutile: «Êtes-vous devenue si sage? répondit-il. Vous ne l'étiez pas autant, reine, l'été où vous commençâtes à m'aimer.
Vous ne teniez point alors plus de compte de la foule que de la myriade de grillons répandus dans la prairie, quand leur chant sort de chaque brin d'herbe; chacune de ces voix n'est rien. Quant aux chevaliers, je puis sûrement les réduire sans peine au silence; mais maintenant ma loyale adoration est tombée dans le domaine public; maint barde, sans songer à mal, a réuni nos deux noms ensemble dans ses lais: Lancelot, la fleur de la vaillance, Genièvre, la perle de la beauté; et nos chevaliers, à la fête, nous ont pleigés en nous unissant ainsi en présence du roi, qui écoutait en souriant. Eh bien! est-ce là tout? Arthur a-t-il dit quelque chose? ou vous-même, maintenant fatiguée de mon service et de ma cour, auriez-vous résolu d'être plus fidèle à votre époux sans reproche?»
Genièvre laissa échapper un petit rire ironique: «Arthur, mon époux, Arthur le roi sans reproche, cette perfection passionnée, mon bon époux (mais qui peut contempler le soleil dans le ciel?) ne m'a jamais adressé un mot de reproches, il n'a jamais eu le moindre soupçon de mon infidélité, ne prend aucun souci de moi. C'est seulement aujourd'hui qu'un éclair de vague soupçon s'est montré dans ses yeux: quelque brouillon aura passé par là; autrement il est tout à sa manie de Table ronde et pousse les gens, pour les rendre pareils à lui, à faire des vœux impossibles. Mais, mon ami, pour moi, qui n'a pas de défaut en est rempli: celui qui m'aime doit tenir à la terre. L'abaissement du soleil produit la couleur. Je suis à vous, non pas à Arthur, comme vous savez, si ce n'est par le lien du mariage. Écoutez donc mes paroles: allez aux joutes. Le cousin à la trompette aiguë peut dissiper notre songe à son moment le plus doux, et ici les voix des insectes peuvent bourdonner si fort... Nous les méprisons, mais ils piquent.»
Lancelot, le prince des chevaliers, répondit ainsi: «Quelle figure ferais-je, ô reine, en paraissant à Camelot après le prétexte que j'ai donné, devant un roi qui fait honneur à sa parole comme si c'était celle de son Dieu?--En vérité, dit la reine, un enfant vertueux, inhabile à gouverner, ne m'aurait pas autrement perdue; mais écoutez-moi, si je dois vous trouver du sens. Nous entendons dire que les hommes tombent avant d'être touchés par votre lance, rien qu'à savoir que vous êtes Lancelot; votre grand nom suffit pour vous rendre victorieux: cachez-le donc, présentez-vous sans être connu, gagnez la palme. Par ce baiser que je vous donne vous serez vainqueur, et notre digne roi admettra alors votre excuse, ô mon chevalier, comme ayant la gloire pour but; car, si je le qualifie ainsi, vous savez parfaitement bien que, quelque doux qu'il puisse sembler, personne plus que lui ne court après la gloire. Il l'aime dans ses chevaliers plus que dans lui-même, il y voit son ouvrage. Gagnez le prix et revenez.»
Sur-le-champ, messire Lancelot, en colère contre lui-même, monta à cheval. Ne voulant pas être reconnu, il quitta le chemin battu, prit un vert sentier qui ne montrait que rarement des traces de pas, et là, parmi les collines solitaires, souvent plongé dans la rêverie, il se perdit; jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin les tours sur une hauteur. Il se dirigea de ce côté et sonna du cor à l'entrée. Alors vint un vieillard muet, le visage couvert de rides, qui le conduisit dans une chambre et le désarma. Lancelot, étonné de voir cet homme silencieux, sortit et trouva le sire d'Astolat avec ses deux vigoureux fils, messire Torre et messire Lavaine, qui venaient à sa rencontre dans la cour du château, suivis d'une blanche créature, Élaine, la fille de la maison. Leur mère n'était plus. Il s'éleva parmi eux une légère plaisanterie mêlée d'un rire bientôt réprimé à l'approche du grand chevalier. A ce moment le sire d'Astolat lui adressa la parole: «D'où viens-tu, mon hôte, et de quel nom t'appelle-t-on? car, par ton port et ta présence, je pourrais deviner en toi le chef de ceux qui, après le roi, prennent place à la Table d'Arthur. Je l'ai vu, lui; quant aux autres chevaliers de sa Table ronde, quelque fameux qu'ils soient, ils me sont inconnus.»
Le prince des chevaliers, Lancelot, répondit: «Je suis connu, et fais partie de la Table d'Arthur; mon écu, que j'ai apporté par pur hasard, l'est aussi; mais depuis que je vais jouter comme un inconnu à Camelot pour le diamant, ne m'interrogez pas. Vous saurez plus tard qui je suis, et vous connaîtrez mon écu. Prêtez-m'en un tout uni, je vous prie, si vous en avez un, ou au moins avec d'autres armoiries que les miennes.»
Le sire d'Astolat pris alors la parole: «Voici l'écu de Torre, mon fils. Il a été blessé dans la première joute, et ainsi. Dieu le sait, son écu est assez uni. Vous l'aurez.» Messire Terre ajouta avec simplicité: «Oui, vraiment, je ne puis m'en servir; vous pouvez le prendre.» A ces mois, le père se mit à rire et dit: «Fi, monsieur le butor! est-ce là répondre à un noble chevalier?--Pardonnez-lui; mais Lavaine, mon plus jeune fils, est si plein de vigueur, qu'il montera à cheval, joutera pour le diamant, le gagnera dans une heure et le placera dans les cheveux d'or de cette damoiselle, pour la rendre trois lois aussi volontaire qu'auparavant.
--Non, mon père, non, mon bon père, ne me faites pas honte pour rien, devant ce noble chevalier, dit le jeune Lavaine. Il est bien sûr que je n'ai fait que plaisanter au sujet de Torre: il semblait si chagrin et vexé de ne pouvoir partir. Une plaisanterie, rien de plus; car, chevalier, la jeune fille rêvait que quelqu'un mettait ce diamant dans sa main et qu'il était trop glissant pour y rester: qu'il avait coulé ou était tombé dans quelque étang ou cours d'eau, probablement dans le puits du château; et alors je dis (mais tout cela était une plaisanterie et un jeu entre nous) que si j'allais combattre et gagner le prix, pour le coup elle devrait en prendre plus de soin. Tout cela était une plaisanterie; mais que mon père me donne permission, s'il lui plaît, de me rendre à Camelot avec ce noble chevalier: je puis ne pas être vainqueur; mais j'emploierai tous mes efforts pour le devenir; tout jeune que je suis, je voudrais cependant me distinguer.
--Vous me ferez honneur, répondit Lancelot en souriant, en m'accompagnant à travers les collines désolées où je me suis perdu. C'est alors que je serai heureux de vous avoir pour guide et pour ami; si vous pouvez, vous gagnerez ce diamant, que l'on dit être de belle eau et de belle grosseur, et vous en ferez présent à cette jeune fille, si vous voulez.--Un diamant de belle eau et de belle grosseur, ajouta le brusque sire Torre, est fait pour des reines et non pour de simples damoiselles.» Alors Élaine, qui, entendant agiter ainsi son nom, tenait ses yeux baissés, rougit légèrement de se voir un peu amoindrie en présence du chevalier étranger; celui-ci, en la regardant avec courtoisie, mais sans fausseté, repartit: «Si ce qui est beau n'était que pour la beauté, et s'il ne fallait tenir compte que des reines, mon jugement serait donc téméraire, moi qui considère cette damoiselle comme digne de porter le plus beau joyau du monde, sans attenter au lien qui l'unit à ses pareilles.»
Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot. Le grand et coupable amour qu'il portait à la reine, combattu par celui qu'il portait a son souverain, avait flétri sa figure et l'avait marquée avant le temps. Un autre, péchant dans des régions aussi élevées avec une femme, la fleur de tout l'Occident et du monde entier, n'en aurait eu que plus d'éclat: mais en lui son humeur était souvent connue un esprit malfaisant, qui se levait et le poussait dans des déserts et des solitudes, en proie à l'agonie, lui dont l'âme était encore vivante. Changé comme il l'était, il semblait néanmoins l'homme le plus digne qui eût jamais pris place à table avec des dames, et le plus noble aux yeux d'Élaine, quand elle les levait sur lui. Tout flétri qu'il fût et bien qu'il eût plus de deux fois l'âge de la jeune fille, qu'il fût balafré d'un ancien coup d'épée, meurtri et bronzé par le soleil, elle leva les yeux et l'aima d'un amour qui devait lui être fatal.
Alors le grand chevalier, le favori de la cour, l'amant de la plus aimable des femmes, entra dans cette salle rustique d'une façon toute gracieuse; non avec un demi-dédain dissimulé, comme dans un temps moins chevaleresque, mais en homme généreux parmi ses pairs. Ceux-ci le régalèrent de ce qu'ils avaient de mieux en mets et en vins, en y joignant la causerie et la musique des ménestrels. Ils s'informèrent beaucoup de la cour et de la Table ronde, et toujours Lancelot leur répondait nettement et sans hésiter; mais, lorsque la conversation tomba sur Genièvre, il se mit soudain à parler du muet. Il apprit du baron que dix ans auparavant, les païens s'étant emparés de lui, lui avaient coupé la langue: «Instruit de leur cruel dessein contre ma maison, dit le sire d'Astolat, ce serviteur m'en fit part; ils le prirent et le mutilèrent. Cependant moi, mes fils et ma petite fille, nous échappâmes à la captivité et à la mort, et nous nous réfugiâmes dans les bois, par la grande rivière, dans la hutte d'un batelier. Tristes étaient ces jours, jusqu'à ce que notre brave Arthur défit encore une fois les païens sur la colline de Badon.
--Oh! là, sans doute, noble seigneur, dit Lavaine, entraîné par la douce et soudaine passion de la jeunesse pour la grandeur dans un aîné, vous avez combattu. Oh! racontez-nous-le; car nous vivons dans la retraite, et vous, vous connaissez les glorieuses guerres d'Arthur.» Alors Lancelot parla et répondit en détail connue ayant pris part, avec Arthur, au combat qui pendant toute une journée avait retenti à l'embouchure écumante du violent Glem, et aux quatre sanglantes batailles livrées sur le rivage de Duglas, celle qui eut lieu sur Bassa, puis la guerre qui tonna, sans s'y arrêter, sur les sombres pentes de Célidon; et encore près du château Gurnion, où le glorieux roi portait sur son haubert la tête de Notre Dame, taillée dans une seule émeraude entourée d'un soleil de rayons d'argent, qui jetait de l'éclat quand il respirait. A Caerléon, il avait secouru sou maître, lorsque les bruyants hennissements du cheval blanc sauvage faisaient trembler tous les parapets dorés; et aussi dans Agned Cathregonion; et, plus bas, sur les rives sablonneuses de Trath Treroit, où succomba plus d'un païen. «Et sur le mont Badon, je vis moi-même le roi charger, à la tête de toute sa Table ronde et de toutes les légions invoquant le nom du Christ et le sien, et rompre les bataillons ennemis. Je l'ai vu ensuite debout sur un monceau de morts, rouge de l'éperon à la plume, comme le soleil levant, du sang des païens. A ma vue, il s'écria d'une voix retentissante: «Ils sont défaits, ils sont défaits.» Car le roi, quelque doux qu'il soit chez lui, et peu curieux de triompher dans nos guerres simulées des joutes (si l'un de ses chevaliers le désarçonne, il dit en riant qu'ils valent mieux que lui), néanmoins dans cette guerre contre les païens, le feu sacré l'anime; je n'ai jamais vu son pareil; il n'y a pas de plus grand capitaine.»
Pendant qu'il prononçait ces mots, la blanche jeune fille disait tout bas à son propre cœur: «A l'exception de vous, noble seigneur.» Et quand il eut passé des récits de guerre à la plaisanterie (car il était gai, quoique d'une gaieté imposante), elle remarqua encore que lorsque le sourire disparaissait de ses lèvres, il était remplacé par un nuage de sombre mélancolie; et quand la blanche jeune fille, en voltigeant çà et là, s'était efforcée de le dissiper, soudain se manifestait, chez Lancelot, une tendresse de manières et de langage, qui donnait à penser à Élaine que tout cela était naturel et peut-être lui était destiné. Toute la nuit elle eut son image devant les yeux, de même que lorsqu'un peintre regardant de près une figure, par une inspiration divine, trouve l'homme derrière, et le représente si bien, que la figure, la forme et la couleur, l'esprit et la vie, vivent pour ses enfants dans ce qu'il a de meilleur et de plus complet; ainsi la figure du chevalier vivait devant elle, resplendissante dans l'obscurité, parlant dans le silence, pleine de nobles choses; et cette figure la tint éveillée, jusqu'à ce qu'elle se levât de bonne heure à moitié trompée par la pensée qu'elle avait besoin de dire adieu à son cher Lavaine. D'abord, comme en proie à la crainte, elle descendit pas à pas, en hésitant, le long escalier de la tour; bientôt elle entendit le chevalier Lancelot crier dans la cour: «Cet écu, mon ami, où est-il?» et Lavaine s'avança comme elle sortait de la tour. Là, Lancelot se tourna vers son superbe destrier, et, avec un doux murmure, flatta son cou lustré. A moitié jalouse de cette caresse, Élaine se rapprocha et attendit. Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin. Le chevalier n'avait pas songé qu'elle fût si belle: il se sentit alors saisi d'une sorte de crainte religieuse; car silencieuse, bien qu'il l'eut saluée, elle était dans le ravissement devant sa figure, comme si c'eut été celle d'un dieu. Tout à coup la jeune fille se sentit prise d'un violent désir de lui voir porter ses couleurs à la joute. Elle surmonta sa répugnance à faire une pareille demande: «Beau sire, dont je ne sais pas le nom (il est noble, j'en suis sure, et des plus nobles), voulez-vous porter mes couleurs à ce tournois?--Non, en vérité, dit-il, belle dame, car cela ne m'est jamais arrivé. Telle est ma coutume, ceux qui me connaissent le savent bien.--En vérité? répondit-elle. Alors en portant mes couleurs, vous avez moins de chances d'être reconnu, noble seigneur.»
Il repassa dans son esprit le mot d'Élaine, le trouva juste et répondit: «C'est vrai, mon enfant. Eh bien! je porterai votre enseigne; donnez-la-moi: quelle est-elle?» Elle lui dit que c'était une manche rouge brodée de perles, et la lui remit. Il l'attacha en souriant à son heaume et dit: «Je n'en ai encore jamais fait autant pour aucune jeune fille vivante.» Le sang monta à la figure d'Élaine et la rougit de plaisir; mais elle redevint plus pâle quand Lavaine reparut en rapportant l'écu, encore sans armoiries, de son frère. Il le donna à Lancelot, qui remit le sien à la belle Élaine, en lui disant: «Faites-moi la grâce, mon enfant, de garder mon écu jusqu'à mon retour.--Deux grâces en un jour, répondit-elle. Je suis votre écuyer.» A ce moment Lavaine dit en riant: «Damoiselle au teint de lis, dans la crainte que le monde ici ne vous appelle pour tout de bon le lis du château, laissez-moi vous rapporter vos couleurs; une fois, deux fois, trois fois. A présent allez reposer.» Lavaine lui donna un baiser, et messire Lancelot lui en envoya un de la main. Ils se retirèrent ainsi. Elle resta immobile pendant une minute, alla ensuite d'un pas soudain vers la porte, et là, ses brillants cheveux épars autour de sa figure sérieuse, encore rouge du baiser de son frère, elle s'arrêta à l'entrée, se tenant en silence à côté de l'écu pendant qu'elle considérait leurs armes qui étincelaient dans le lointain, jusqu'à ce qu'ils disparussent derrière la colline. Alors elle monta dans sa tour, prit l'écu, le conserva, et vécut ainsi dans la rêverie.
Pendant ce temps-là les nouveaux compagnons laissaient derrière eux le long sommet de la côte aride. Messire Lancelot savait que là, non loin de Camelot, vivait un chevalier, ermite depuis quarante ans, qui avait prié, travaillé et prié, et à force de travail s'était creusé dans le blanc rocher une chapelle et une salle, des cellules et des chambres, sur des colonnes massives, comme une grotte marine. Toutes ces pièces étaient belles et saines; la verte lumière réfléchie d'en bas par la verdure montait le long des blanches voûtes, et dans les prairies, des trembles frémissants et des peupliers rendaient un murmure comme celui de la pluie qui tombe. Arrivés en cet endroit, ils y passèrent la nuit.