Chapter 6
Un jour, elle me dit que je lui tenais mal la promesse que je lui avais faite d'être heureux du seul bonheur d'être aimé d'elle. "Vous êtes mauvais juge de ce que je souffre, lui dis-je, et je ne veux pas vous l'apprendre. Le bonheur n'est pas fait pour moi, je n'y prétends pas; mais dites-moi seulement, dites-moi une fois que vous me regretterez quand je ne serai plus, que ce tombeau qui me renfermera bientôt attirera quelquefois vos pas; dites que vous eussiez souhaité qu'il n'y eût pas d'obstacle entre nous." Je la quittai sans attendre sa réponse; je n'étais plus maître de moi; je sentais que je lui dirais peut-être ce que je ne voulais pas lui dire, et la crainte de lui déplaire régnait dans mon âme autant que mon amour et que ma douleur. Je m'en allais dans la campagne; je marchais des journées entières, dans l'espérance de fuir deux pensées déchirantes qui m'assiégeaient tour à tour: l'une, que je ne posséderais jamais celle que j'aimais; l'autre, que je manquais à l'honneur en restant chez M. le maréchal d'Olonne. Je voyais l'ombre de mon père me reprocher ma conduite, me demander si c'était là le fruit de ses leçons et de ses exemples; puis à cette vision terrible succédait la douce image de Mme de Nevers: elle ranimait pour un moment ma triste vie; je fermais les yeux pour que rien ne vînt me distraire d'elle. Je la voyais, je me pénétrais d'elle; elle devenait comme la réalité, elle me souriait, elle me consolait, elle calmait par degré mes douleurs, elle apaisait mes remords. Quelquefois je trouvais le sommeil dans les bras de cette ombre vaine; mais, hélas! j'étais seul à mon réveil! O mon Dieu! si vous m'eussiez donné seulement quelques jours de bonheur! Mais jamais, jamais! tout était inutile; et ces deux coeurs formés l'un pour l'autre, pétris du même limon, pénétrés du même amour, le sort impitoyable les séparait pour toujours!
Un soir, revenant d'une de ces longues courses, je m'étais assis à l'extrémité de la Châtaigneraie, dans l'enceinte du parc, mais cependant fort loin du château. J'essayais de me calmer avant que de rentrer dans ce salon où j'allais rencontrer les regards de M. le maréchal d'Olonne, lorsque je vis de loin Mme de Nevers qui s'avançait vers moi. Elle marchait lentement sous les arbres, plongée dans une rêverie dont j'osai me croire l'objet: elle avait ôté son chapeau, ses beaux cheveux tombaient en boucles sur ses épaules; son vêtement léger flottait autour d'elle; son joli pied se posait sur la mousse si légèrement qu'il ne la foulait même pas; elle ressemblait à la nymphe de ces bois. Je la contemplais avec délices; jamais je ne m'étais encore senti entraîné vers elle avec tant de violence; le désespoir auquel je m'étais livré tout le jour avait redoublé l'empire de la passion dans mon coeur. Elle vint à moi, et, dès que j'entendis le son de sa voix, il me sembla que je reprenais un peu de pouvoir sur moi-même. "Où avez-vous donc passé la journée? me demanda-t-elle; ne craignez-vous pas que mon père ne s'étonne de ces longues absences? -- Qu'importe! lui répondis-je; mon absence bientôt sera éternelle. -- Edouard, me dit-elle, est-ce donc là les promesses que vous m'aviez faites? -- Je ne sais ce que j'ai promis, lui dis-je; mais la vie m'est à charge: je n'ai plus d'avenir, et je ne vois de repos que dans la mort. Pourquoi s'en effrayer? Lui dis-je; elle sera plus bienfaisante pour moi que la vie. Il n'y a pas de rangs dans la mort, je n'y retrouverai pas l'infériorité de ma naissance, qui m'empêche d'être à vous, ni mon nom obscur: tous portent le même nom dans la mort! Mais l'âme ne meurt pas, elle aime encore après la vie, elle aime toujours. Pourquoi dans cet autre monde ne serions nous pas unis? -- Nous le serons dans celui-ci, me dit-elle. Edouard, mon parti est pris: je serai à vous, je serai votre femme. Hélas! c'est mon bonheur aussi bien que le vôtre que je veux! Mais dites-moi que je ne verrai plus votre visage pâle et décomposé comme il l'est depuis quelque temps; dites-moi que vous reviendrez à la vie, à l'espérance; dites-moi que vous serez heureux. -- Jamais! m'écriai-je avec désespoir. Grand Dieu! c'est donc quand vous me proposez le comble de la félicité que je dois me trouver le plus malheureux de tous les hommes!... Moi, vous épouser! Moi, vous faire déchoir! vous rendre l'objet du mépris! changer l'éclat de votre rang contre mon obscurité! vous faire porter mon nom inconnu! -- Eh! qu'importe? dit-elle; j'aime mieux ce nom que tous ceux de l'histoire; je m'honorerai de le porter, il est le nom de ce que j'aime. Edouard! ne sacrifiez pas notre bonheur à une fausse délicatesse. -- Ah! ne me parlez pas de bonheur, lui dis-je; point de bonheur avec la honte! Moi, trahir l'honneur! trahir M. le maréchal d'Olonne! Je ne pourrais seulement soutenir son regard! Déjà je voudrais me cacher à ses yeux! De quelle juste indignation ne m'accablerait-il pas! Le déshonneur! c'est comme l'impossible; rien à ce prix! -- Eh bien, Edouard, dit-elle, il faudra donc nous séparer?" Je demeurai anéanti. "Vous voulez ma mort, lui dis-je; vous avez raison, elle seule peut tout arranger. Oui, je vais partir; je me ferai soldat, je n'aurai pas besoin pour cela de prouver ma noblesse; j'irai me faire tuer. Ah! que la mort me sera douce! Je bénirais celui qui me la donnerait en ce moment." Je ne regardais pas Mme de Nevers en prononçant ces affreuses paroles. Hélas! la vie semblait l'avoir abandonnée. Pâle, glacée, immobile, je crus un moment qu'elle n'existait plus; je compris alors qu'il y avait encore d'autres malheurs que ceux qui m'accablaient! A ses pieds, j'implorai son pardon; je repris toutes mes paroles, je lui jurai de vivre, de vivre pour l'adorer, son esclave, son ami, son frère; nous inventions tous les doux noms qui nous étaient permis. "Viens, me dit-elle en se jetant à genoux; prions ensemble; demandons à Dieu de nous aimer dans l'innocence, de nous aimer ainsi jusqu'à la mort!" Je tombai à genoux à côté d'elle; j'adorai cet ange presque autant que Dieu même; elle était un souffle émané de lui; elle avait la beauté, l'angélique pureté des enfants du Ciel. Comment un désir coupable m'aurait-il atteint près d'elle? elle était le sanctuaire de tout ce qui était pur. Mais loin d'elle, hélas! je redevenais homme, et j'aurais voulu la posséder ou mourir.
Nous entrâmes bientôt dans la lutte la plus singulière et la plus pénible, elle pour me déterminer à l'épouser, et moi pour lui prouver que l'honneur me défendait cette félicité que j'eusse payée de mon sang et de ma vie. Que ne me dit-elle pas pour me faire accepter le don de sa main! Le sacrifice de son nom, de son rang ne lui coûtait rien; elle me le disait, et j'en étais sûr. Tantôt elle m'offrait la peinture séduisante de notre vie intérieure. "Retirés, disait-elle, dans notre humble asile, au fond de nos montagnes, heureux de notre amour, en paix avec nous-mêmes, saurons-nous seulement si l'on nous blâme dans le monde?" Et elle disait vrai, et je connaissais assez la simplicité de ses goûts pour être certain qu'elle eût été heureuse, sous notre humble toit, avec mon amour et l'innocence. Quelquefois elle me disait: "Il se peut que j'offense, en vous aimant, les convenances sociales; mais je n'offense aucune des lois divines: je suis libre, vous l'êtes aussi, ou plutôt nous ne le sommes plus ni l'un ni l'autre. Y a-t-il, Edouard, un lien plus sacré qu'un attachement comme le nôtre? Que ferions-nous dans la vie, maintenant, si nous n'étions pas unis? Pourrions-nous faire le bonheur de personne?" Je ne puis dire ce que me faisait éprouver un pareil langage: je n'étais pas séduit, je n'étais pas même ébranlé; mais je l'écoutais comme on prête l'oreille à des sons harmonieux qui bercent et endorment les douleurs. Je n'essayais pas de lui répondre; je l'écoutais, et ses paroles enchanteresses tombaient comme un baume sur mes blessures. Mais, par une bizarrerie que je ne saurais expliquer, quelquefois ces mêmes paroles produisaient en moi un effet tout contraire, et elles me jetaient dans un profond désespoir. Inconséquence des passions! le bonheur d'être aimé me consolait de tout ou mettait le comble à mes maux. Mme de Nevers quelquefois feignait de douter de mon amour. "Vous m'aimez bien peu, disait-elle, si je ne vous console pas des mépris du monde. -- J'oublierais tout à vos pieds, lui disais-je, hors le déshonneur, hors le blâme dont je ne pourrais pas vous sauver. Je le sais bien, que les maux de la vie ne vous atteindraient pas dans mes bras; mais le blâme n'est pas comme les autres blessures, sa pointe aiguë arriverait à mon coeur avant que de passer au vôtre; mais elle vous frapperait malgré moi, et j'en serais la cause. De quel nom ne flétrirait-on pas le sentiment qui nous lie? Je serais un vil séducteur, et vous une fille dénaturée. Ah! n'acceptons pas le bonheur au prix de l'infamie! Tâchons de vivre encore comme nous vivons, ou laissez-moi vous fuir et mourir. Je quitterai la vie sans regret: qu'a-t-elle qui me retienne? Je désire la mort plutôt; je ne sais quel pressentiment me dit que nous serons unis après la mort, qu'elle sera le commencement de notre éternelle union."
Nos larmes finissaient ordinairement de telles conversations; mais, quoique le sujet en fût si triste, elles portaient en elles je ne sais quelle douceur qui vient de l'amour même. Il est impossible d'être tout à fait malheureux quand on s'aime, qu'on se le dit, qu'on est près l'un de l'autre. Ce bien-être ineffable que donne la passion ne saurait être détruit que par le changement de ceux qui l'éprouvent, car la passion est plus forte que tous les malheurs qui ne viennent pas d'elle-même.
Cependant nous sentions la nécessité de nous distraire quelquefois de ces pensées douloureuses pour conserver la force de les supporter. Nous essayâmes de lire ensemble, de fixer sur d'autres objets que nous-mêmes nos idées et nos réflexions; mais l'imagination préoccupée par l'amour ressemble à cette forêt enchantée que nous peint le Tasse, et dont toutes les issues ramenaient toujours dans le même lieu. La passion répond à tout, et tout ramène à elle. Si nous trouvions dans nos lectures quelques sentiments exprimés avec vérité, c'est qu'ils nous rappelaient les nôtres; si les descriptions de la nature avaient quelque charme pour nous, c'est qu'elles retraçaient à nos coeurs l'image de la solitude où nous eussions voulu vivre. Je trouvais à Mme de Nevers la beauté et la modestie de l'Eve de Milton, la tendresse de Juliette, et le dévouement d'Emma.
La passion, qui produit tous les fruits de la faiblesse, est cependant ce qui met l'homme de niveau avec tout ce qui est grand, noble, élevé. Il nous semblait quelquefois que nous étions capables de tout ce que nous lisions de sublime: rien ne nous étonnait, et l'idéal de la vie nous semblait l'état naturel de nos coeurs, tant nous vivions facilement dans cette sphère élevée des sentiments généreux. Mais quelquefois aussi un mot qui nous rappelait trop vivement notre propre situation, ou ces tableaux touchants de l'amour dans le mariage, qu'on rencontre si fréquemment dans la poésie anglaise, me précipitaient du faîte de mes illusions dans un violent désespoir. Mme de Nevers alors me consolait, essayait de nouveau de me convaincre qu'il n'était pas impossible que nous fussions heureux, et la même lutte se renouvelait entre nous et apportait avec elle les mêmes douleurs et les mêmes consolations.
Il y avait environ six mois que M. le maréchal d'Olonne était à Faverange, et nous touchions aux derniers jours de l'automne, lorsqu'un soir, comme on allait se retirer, on entendit un bruit inaccoutumé autour du château: les chiens aboyaient, les grilles s'ouvraient, les chaînes des ponts faisaient entendre leur claquement en s'abaissant, les fouets des postillons, le hennissement des chevaux, tout annonçait l'arrivée de plusieurs voitures en poste. Je regardai Mme de Nevers: le même pressentiment nous avait fait pâlir tous deux, mais nous n'eûmes pas le temps de nous communiquer notre pensée. La porte s'ouvrit, et le duc de L... et le prince d'Enrichemont parurent. Leur présence disait tout, car M. le maréchal d'Olonne avait annoncé qu'il ne voulait recevoir aucune visite tant que durerait son exil, et il n'était venu à Faverange que deux ou trois vieux amis, qui même n'y avaient fait que peu de séjour. M. le maréchal d'Olonne était en effet rappelé. Le duc de L... le lui annonça avec le bon coeur et la bonne grâce qu'il mettait à tout, et le prince d'Enrichemont recommença à dire toutes ces choses convenables que Mme de Nevers ne pouvait lui pardonner. Il en avait toujours de prêtes pour la joie comme pour la douleur, et il n'en fut point avare en cette occasion. Il s'adressait plus particulièrement à Mme de Nevers. Elle répondait en plaisantant. La conversation s'animait entre eux, et je retrouvais ces anciennes souffrances que je ne connaissais plus depuis six mois; seulement elles me paraissaient encore plus cruelles par le souvenir du bonheur dont j'avais joui près de Mme de Nevers, seul en possession du moins de ce charme de sociabilité qui n'appartenait qu'à elle: à présent il fallait le partager avec ces nouveaux venus, et, pour que rien ne me manquât, je retrouvais encore leur politesse, cérémonieuse de la part du prince d'Enrichemont, cordiale de la part du duc de L..., mais enfin me faisant toujours ressouvenir et de ce qu'ils étaient et de ce que j'étais moi-même.
La conversation s'établit sur les nouvelles de la société, sur Paris, sur Versailles. Il était simple que M. le maréchal d'Olonne fût curieux de savoir mille détails que personne depuis longtemps n'avait pu lui apprendre; mais j'éprouvais un sentiment de souffrance inexprimable en me sentant si étranger à ce monde dans lequel Mme de Nevers allait de nouveau passer sa vie. Le prince d'Enrichemont conta que la reine avait dit qu'elle espérait que Mme de Nevers serait de retour pour le premier bal qu'elle donnerait à Trianon. Le duc de L... parla du voyage de Fontainebleau, qui venait de finir. Je ne pouvais m'étonner que Mme de Nevers s'occupât de personnes qu'elle connaissait, de la société dont elle faisait partie; mais cette conversation était si différente de celles que nous avions ordinairement ensemble qu'elle me faisait l'effet d'une langue inconnue, et j'éprouvais une sensation pénible en voyant cette langue si familière à celle que j'aimais. Hélas! j'avais oublié qu'elle était la sienne, et le doux langage de l'amour que nous parlions depuis si longtemps, avait effacé tout le reste.
Le duc de L..., qu'on ne fixait jamais longtemps sur le même sujet, revint à parler de Faverange, et s'engoua de tout ce qu'il voyait, de l'aspect du château par le clair de lune, de l'escalier gothique, surtout de la salle où nous étions. Il admira la vieille boiserie de chêne, noir et poli comme l'ébène, qui portait dans chacun de ses panneaux un chevalier armé de toutes pièces, sculptés en relief, avec le nom et la devise du chevalier, sculptés aussi au bas du panneau. Le duc de L... lut les devises et plaisanta sur la délivrance de Mme de Nevers, enfermée dans ce donjon gothique comme une princesse du temps de la chevalerie. Il lui demanda si elle ne s'était pas bien ennuyée depuis six mois. "Non sans doute, dit-elle, je ne me suis jamais trouvée plus heureuse, et je suis sûre que mon père quittera Faverange avec regret. -- Oui, dit M. le maréchal d'Olonne, le souvenir du temps que j'ai passé ici sera toujours un des plus doux de ma vie. Il y a deux manières d'être heureux, ajouta M. le maréchal d'Olonne: on l'est par le bonheur qu'on éprouve ou par celui qu'on fait éprouver. S'occuper du perfectionnement moral et du bien-être physique d'un grand nombre d'hommes est certainement la source des jouissances les plus pures et les plus durables, car le plaisir dont on se lasse le moins est celui de faire le bien, et surtout un bien qui doit nous survivre." Je fus frappé au dernier point de ce peu de paroles. Une pensée traversa mon esprit. Quoi! M. le maréchal d'Olonne, si je lui ravissais sa fille, aurait encore une autre manière d'être heureux; et moi, grand Dieu! en perdant Mme de Nevers, je sentais que tout était fini pour moi dans la vie! Avenir, repos, vertu même, tout me devenait indifférent; et jusqu'à ce fantôme d'honneur auquel je me sacrifiais, je sentais qu'il ne me serait plus rien si je me séparais d'elle. La mort seule alors deviendrait ma consolation et mon but: rien n'était plus rien pour moi dans le monde; le monde lui-même n'était plus qu'un désert et un tombeau. Cette idée que M. le maréchal d'Olonne serait heureux sans sa fille était le piége le plus dangereux qu'on eût encore pu m'offrir.
Deux jours après l'arrivée des deux amis, M. le maréchal d'Olonne quitta Faverange. Avec quelle douleur je m'arrachai de ce lieu où Mme de Nevers m'avait avoué qu'elle m'aimait! Je ne partis que quelques heures après elle; je les employai à dire un tendre adieu à tout ce qui restait d'elle. J'entrai dans le cabinet de la tour, dans ce cabinet où elle n'était plus; je me mis à genoux devant le siége qu'elle occupait; je baisais ce qu'elle avait touché; je m'emparais de ce qu'elle avait oublié; je pressais sur mon coeur ces vestiges qu'avait laissés sa présence. Hélas! c'était tout ce qu'il m'était permis de posséder d'elle, mais ils m'étaient chers comme elle-même, et je ne pouvais m'arracher de ces murs qui l'avaient entourée, de ce siége où elle s'était assise, de cet air qu'elle avait respiré. Je savais bien que je serais moins avec elle où j'allais la retrouver que je ne l'étais en ce moment dans cette solitude remplie de son image: un triste pressentiment me disait que j'avais passé à Faverange les seuls jours heureux que le ciel m'eût destinés.
En arrivant à l'hôtel d'Olonne, j'éprouvai un premier chagrin: Mme de Nevers était sortie. Je parcourus ces grands salons déserts avec une profonde tristesse. Le souvenir de la mort de mon père se réveilla dans mon coeur. Je ne sais pourquoi cette maison semblait me présager de nouveaux malheurs. J'allai dans ma chambre: j'y retrouvai le portrait de Mme de Nevers enfant. Sa vue me consola un peu, et je restai à le contempler jusqu'à l'heure du souper. Alors je descendis dans le salon: je le trouvai plein de monde. Mme de Nevers faisait les honneurs de ce cercle avec sa grâce accoutumée, mais je ne sais quel nuage de tristesse couvrait son front. Quand elle m'aperçut, il se dissipa tout à coup. Magie de l'amour! j'oubliai toutes mes peines; je me sentis fier de ses succès, de l'admiration qu'on montrait pour elle. Si j'eusse pu lui ôter une nuance de ce rang qui nous séparait pour toujours, je n'y aurais pas consenti. En ce moment, je jouissais de la voir au-dessus de tous encore plus que je ne souhaitais de la posséder, et j'éprouvais pour elle un enivrement d'orgueil dont j'étais incapable pour moi-même. Si j'avais pu ainsi m'oublier toujours, j'aurais été moins malheureux; mais cela était impossible: tout me froissait, tout blessait ma fierté. Ce que j'enviais le plus dans une position élevée, c'est le repos que je me figurais qu'on devait y éprouver; c'était de ne compter avec personne et d'être à sa place partout. Cette inquiétude, ce malaise d'amour-propre, aurait été un véritable malheur si un sentiment bien plus fort m'eût laissé le temps de m'y livrer; mais je pensais trop à Mme de Nevers pour que les chagrins de ma vanité fussent durables, et je les sentais surtout parce qu'ils étaient une preuve de plus de l'impossibilité de notre union. Tout ce qui me rabaissait m'éloignait d'elle, et cette réflexion ajoutait une nouvelle amertume à des sentiments déjà si amers.
J'occupai, à mon retour de Faverange, la place que M. le maréchal d'Olonne m'avait fait obtenir aux affaires étrangères, et qu'on m'avait conservée par considération pour lui. Le travail n'en était pas assujettissant, et cependant je le faisais avec négligence. La passion rend surtout incapable d'une application suivie: c'est avec effort qu'on écarte de soi une pensée qui suffit au bonheur, et tout ce qui distrait d'un objet adoré semble un vol fait à l'amour. Cependant ces sortes d'affaires sont si faciles qu'on était content de moi et que je recueillais de ma place à peu près tout ce qu'elle avait d'agréable; elle me donnait des relations fréquentes avec les hommes distingués qui affluaient à Paris de toutes les parties de l'Europe, et je prenais insensiblement un peu plus de consistance dans le monde, à cause des petits services que je pouvais rendre. Je logeais toujours à l'hôtel d'Olonne; j'y passais toutes mes journées, et ce nouvel arrangement n'avait rien changé à ma vie que de créer quelques rapports de plus. Les étrangers qui venaient chez M. le maréchal d'Olonne, me connaissant davantage, me montraient en général plus d'obligeance et de bonté.