Edouard

Chapter 3

Chapter 34,008 wordsPublic domain

Le lendemain, mon père se trouva un peu souffrant. Nous devions dîner à l'hôtel d'Olonne, et, pour ne pas me priver d'un plaisir, il fit un effort sur lui-même et sortit. Jamais son esprit ne parut si libre et si brillant que ce jour-là. Plusieurs étrangers qui se trouvaient à ce dîner témoignèrent hautement leur admiration, et je les entendis qui disaient entre eux qu'un tel homme occuperait en Angleterre les premières places. La conversation se prolongea longtemps; enfin la société se dispersa. Mon père resta le dernier, et, en lui disant adieu, M. le maréchal d'Olonne lui fit promettre de revenir le lendemain. Le lendemain! grand Dieu! il n'y en avait plus pour lui! En traversant le vestibule, mon père me dit: "Je sens que je me trouve mal." Il s'appuya sur moi et s'évanouit. Les domestiques accoururent: les uns allèrent avertir M. le maréchal d'Olonne; les autres transportèrent mon père dans une pièce voisine. On le déposa sur un lit de repos, et là tous les secours lui furent donnés. Mme de Nevers les dirigeait avec une présence d'esprit admirable. Bientôt un chirurgien attaché à la maison de M. le maréchal d'Olonne arriva, et, voyant que la connaissance ne revenait point à mon père, il proposa de le saigner. Nous attendions Tronchin, que Mme de Nevers avait envoyé chercher. Quelle bonté que la sienne! Elle avait l'air d'un ange descendu du Ciel près de ce lit de douleur; elle essayait de ranimer les mains glacées de mon père en les réchauffant dans les siennes. Ah! comment la vie ne revenait-elle pas à cet appel? Hélas! tout était inutile. Tronchin arriva et ne donna aucune espérance. La saignée ramena un instant la connaissance. Mon père ouvrit les yeux; il fixa sur moi son regard éteint, et sa physionomie peignit une anxiété douloureuse. M. le maréchal d'Olonne le comprit; il saisit la main de mon père et la mienne. "Mon ami, dit-il, soyez tranquille, Edouard sera mon fils." Les yeux de mon père exprimèrent la reconnaissance; mais cette vie fugitive disparut bientôt; il poussa un profond gémissement: il n'était plus! Comment vous peindre l'horreur de ce moment? Je ne le pourrais même pas. Je me jetai sur le corps de mon père, et je perdis à la fois la connaissance et le sentiment de mon malheur. En revenant à moi, j'étais dans le salon; tout avait disparu. Je crus sortir d'un songe horrible, mais je vis près de moi Mme de Nevers en larmes. M. le maréchal d'Olonne me dit: "Mon cher Edouard, il vous reste encore un père." Ce mot me prouva que tout était fini. Hélas! je doutais encore... Mon ami, quelle douleur! Accablé, anéanti, mes larmes coulaient sans diminuer le poids affreux qui m'oppressait. Nous restâmes longtemps dans le silence; je leur savais gré de ne pas chercher à me consoler. "J'ai perdu l'ami de toute ma vie, dit enfin M. le maréchal d'Olonne. -- Il vous a dû sa dernière consolation, répondis-je. -- Edouard, me dit M. le maréchal d'Olonne, de ce jour je remplace celui que vous venez de perdre: vous restez chez moi. J'ai donné l'ordre qu'on préparât pour vous l'appartement de mon neveu, et j'ai envoyé l'abbé Tercier prévenir M. d'Herbelot de notre malheur. Mon cher Edouard, je ne vous donnerai pas de vulgaires consolations; mais votre père était un chrétien, vous l'êtes vous-même: un autre monde nous réunira tous." Voyant que je pleurais, il me serra dans ses bras. "Mon pauvre enfant, dit-il, je veux vous consoler, et j'aurais besoin de l'être moi-même!" Nous retombâmes dans le silence. J'aurais voulu remercier M. le maréchal d'Olonne, et je ne pouvais que verser des larmes. Au milieu de ma douleur, je ne sais quel sentiment doux se glissait pourtant dans mon âme: les pleurs que je voyais répandre à Mme de Nevers étaient déjà une consolation; je me la reprochais, mais sans pouvoir m'y soustraire.

Dès que je fus seul dans ma chambre, je me jetai à genoux; je priai pour mon père, ou plutôt je priai mon père. Hélas! il avait fourni sa longue carrière de vertu, et je commençais la mienne en ne voyant devant moi que des orages. "Je fuyais ses sages conseils quand il vivait, me disais-je, et que deviendrai-je maintenant que je n'ai plus que moi-même pour guide et pour juge de mes actions! Je lui cachais les folies de mon coeur; mais il était là pour me sauver; il était ma force, ma raison, ma persévérance; j'ai tout perdu avec lui. Que ferai-je dans le monde sans son appui, sans le respect qu'il inspirait? Je ne suis rien, je n'étais quelque chose que par lui; il a disparu, et je reste seul comme une branche détachée de l'arbre et emportée par les vents!" Mes larmes recommencèrent; je repassai les souvenirs de mon enfance; je pleurai de nouveau ma mère, car toutes les douleurs se tiennent, et la dernière réveille toutes les autres! Plongé dans mes tristes pensées, je restai longtemps immobile et dans l'espèce d'abattement qui suit les grandes douleurs: il me semblait que j'avais perdu la faculté de penser et de sentir; enfin, je levai les yeux par hasard, et j'aperçus un portrait de Mme de Nevers... Indigne fils! en le contemplant, je perdis un instant le souvenir de mon père! Qu'était-elle donc pour moi? Quoi! déjà son seul souvenir suspendait dans mon coeur la plus amère de toutes les peines! Mon ami, ce sera un sujet éternel de remords pour moi que cette faute dont je vous fais l'aveu: non, je n'ai point assez senti la douleur de la mort de mon père! Je mesurais toute l'étendue de la perte que j'avais faite; je pleurais son exemple, ses vertus; son souvenir déchirait mon coeur, et j'aurais donné mille fois ma vie pour racheter quelques jours de la sienne; mais, quand je voyais Mme de Nevers, je ne pouvais pas m'empêcher d'être heureux.

Mon père témoignait par son testament le désir de reposer près de ma mère. Je me décidai à le conduire moi-même à Lyon. L'accomplissement de ce devoir soulageait un peu mon coeur. Quitter Mme de Nevers me semblait une expiation du bonheur que je trouvais près d'elle malgré moi. Mon père me recommandait aussi de terminer des affaires relatives à la tutelle des enfants d'un de ses amis: je voulais lui obéir; je me disais que je reviendrais bientôt, que j'habiterais sous le même toit que Mme de Nevers, que je la verrais à toute heure; et mon coupable coeur battait de joie à de telles pensées!

La veille de mon départ, M. le maréchal d'Olonne alla passer la journée à Versailles; je dînai seul avec Mme de Nevers et l'abbé Tercier. Cet abbé demeurait à l'hôtel d'Olonne depuis cinquante ans; il avait été attaché à l'éducation du maréchal, et la protection de cette famille lui avait valu un bénéfice et de l'aisance. Il faisait les fonctions de chapelain, et était un meuble aussi fidèle du salon de l'hôtel d'Olonne que les fauteuils et les ottomanes de tapisseries des Gobelins qui le décoraient. Un attachement si long, de la part de cet abbé, avait tellement lié sa vie à l'existence de la maison d'Olonne qu'il n'avait d'intérêt, de gloire, de succès et de plaisirs que les siens; mais c'était dans la mesure d'un esprit fort calme et d'une imagination tempérée par cinquante ans de dépendance. Il avait un caractère fort facile: il était toujours prêt à jouer aux échecs ou au trictrac, ou à dévider les écheveaux de soie de Mme de Nevers, et, pourvu qu'il eût bien dîné, il ne cherchait querelle à personne. La veille donc du jour où je devais partir, voyant que Mme de Nevers ne voulait faire usage d'aucun de ses petits talents, l'abbé s'établit après dîner dans une grande bergère auprès du feu, et s'endormit bientôt profondément. Je restai ainsi presque tête à tête avec celle qui m'était déjà si chère. J'aurais dû être heureux, et cependant un embarras indéfinissable vint me saisir quand je me vis seul avec elle. Je baissai les yeux, et je restai dans le silence. Ce fut elle qui le rompit. "A quelle heure partez-vous demain? me demanda-t-elle. -- A cinq heures, répondis-je; si je commençais ici la journée, je ne saurais plus comment partir. -- Et quand reviendrez-vous? dit-elle encore. -- Il faut que j'exécute les volontés de mon père, répondis-je; mais je crois que cela ne peut durer plus de quinze jours, et ces jours seront si longs que le temps ne me manquera pas pour les affaires. -- Irez-vous en Forez? demanda-t-elle. -- Je le crois; je compte revenir par là, mais sans m'y arrêter. -- Ne désirez-vous donc pas revoir ce lieu? me dit-elle; on aime tant ceux où l'on a passé son enfance! -- Je ne sais ce qui m'est arrivé, lui dis-je; mais il me semble que je n'ai plus de souvenirs. -- Tâchez de les retrouver pour moi, dit-elle. Ne voulez-vous pas me raconter l'histoire de votre enfance et de votre jeunesse? A présent que vous êtes le fils de mon père, je ne dois plus rien ignorer de vous. -- J'ai tout oublié, lui dis-je; il me semble que je n'ai commencé à vivre que depuis deux mois." Elle se tut un instant, puis elle me demanda si le monde avait donc si vite effacé le passé de ma mémoire. "Ah! m'écriai-je, ce n'est pas le monde!" Elle continua: "Je ne suis pas comme vous, dit-elle; j'ai été élevée jusqu'à l'âge de sept ans chez ma grand'mère, à Faverange, dans un vieux château, au fond du Limousin, et je me le rappelle jusque dans ses moindres détails, quoique je fusse si jeune; je vois encore la vieille futaie de châtaigniers et ces grandes salles gothiques boisées de chêne et ornées de trophées d'armes comme au temps de la chevalerie. Je trouve qu'on aime les lieux comme des amis, et que leur souvenir se rattache à toutes les impressions qu'on a reçues. -- Je croyais cela autrefois, lui répondis-je; maintenant je ne sais plus ce que je crois ni ce que je suis." Elle rougit, puis elle me dit: "Cherchez dans votre mémoire: peut-être trouverez-vous les faits, si vous avez oublié les sentiments qu'ils excitaient dans votre âme. Si vous voulez que je pense quelquefois à vous quand vous serez parti, il faut bien que je sache où vous prendre, et que je n'ignore pas, comme à présent, tout le passé de votre vie."

J'essayai de lui raconter mon enfance et tout ce que contient le commencement de ce cahier; elle m'écoutait avec attention, et je vis une larme dans ses yeux quand je lui dis quelle révolution avait produite en moi l'accident de ce pauvre enfant dont j'avais sauvé la vie. Je m'aperçus que mes souvenirs n'étaient pas si effacés que je le croyais, et près d'elle je trouvais mille impressions nouvelles d'objets qui jusqu'alors m'avaient été indifférents. Les rêveries de ma jeunesse étaient comme expliquées par le sentiment nouveau que j'éprouvais, et la forme et la vie étaient données à tous ces vagues fantômes de mon imagination.

L'abbé se réveilla comme je finissais le récit des premiers jours de ma jeunesse. Un moment après, M. le maréchal d'Olonne arriva. Mme de Nevers et lui me dirent adieu avec bonté. Il me recommanda de hâter autant que je le pourrais la fin de mes affaires, et me dit que pendant mon absence il s'occuperait de moi. Je ne lui demandai pas d'explication. Mme de Nevers ne me dit rien; elle me regarda, et je crus lire un peu d'intérêt dans ses yeux. Mais que je regrettais la fin de notre conversation! Cependant j'étais content de moi. "Je ne lui ai rien dit, pensais-je, et elle ne peut m'avoir deviné." C'est ainsi que je rassurais mon coeur. L'idée que Mme de Nevers pourrait soupçonner ma passion me glaçait de crainte, et tout mon bonheur à venir me semblait dépendre du secret que je garderais sur mes sentiments.

J'accomplis le triste devoir que je m'étais imposé, et pendant le voyage je fus un peu moins tourmenté du souvenir de Mme de Nevers. L'image de mon père mort effaçait toutes les autres. L'amour mêle souvent l'idée de la mort à celle du bonheur; mais ce n'est pas la mort dans l'appareil funèbre dont j'étais environné: c'est l'idée de l'éternité, de l'infini, d'une éternelle réunion, que l'amour cherche dans la mort; il recule devant un cercueil solitaire.

A Lyon, je retrouvai les bords du Rhône et mes rêveries, et Mme de Nevers régna dans mon coeur plus que jamais. J'étais loin d'elle, je ne risquais pas de me trahir, et je n'opposai aucune résistance à la passion qui venait de nouveau s'emparer de toute mon âme. Cette passion prit la teinte de mon caractère. Livré à mon unique pensée, absorbé par un seul souvenir, je vivais encore une fois dans un monde créé par moi-même et bien différent du véritable: je voyais Mme de Nevers, j'entendais sa voix; son regard me faisait tressaillir; je respirais le parfum de ses beaux cheveux. Emu, attendri, je versais des larmes de plaisir pour des joies imaginaires. Assis sur une pierre au coin d'un bois, ou seul dans ma chambre, je consumais ainsi des jours inutiles. Incapable d'aucune étude et d'aucune affaire, c'était l'occupation qui me dérangeait; et, malgré que je susse bien que mon retour à Paris dépendait de la fin de mes affaires, je ne pouvais prendre sur moi d'en terminer aucune. Je remettais tout au lendemain; je demandais grâce pour les heures, et les heures étaient toutes données à ce délice ineffable de penser sans contrainte à ce que j'aimais. Quelquefois on entrait dans ma chambre, et on s'étonnait de me voir impatient et contrarié comme si l'on m'eût interrompu. En apparence, je ne faisais rien; mais, en réalité, j'étais occupé de la seule chose qui m'intéressât dans la vie. Deux mois se passèrent ainsi. Enfin, les affaires dont mon père m'avait chargé finirent, et je fus libre de quitter Lyon.

C'est avec ravissement que je me retrouvai à l'hôtel d'Olonne; mais cette joie ne fut pas de longue durée. J'appris que Mme de Nevers partait dans deux jours pour aller voir à La Haye son amie Madame de C... Je ne pus dissimuler ma tristesse, et quelquefois je crus remarquer que Mme de Nevers aussi était triste; mais elle ne me parlait presque pas, ses manières étaient sérieuses; je la trouvais froide, je ne la reconnaissais plus, et, ne pouvant deviner la cause de ce changement, j'en étais au désespoir.

Après son départ, je restai livré à une profonde tristesse. Mes rêveries n'étaient plus, comme à Lyon, mon occupation chérie; je sortais, je cherchais le monde pour y échapper. L'idée que j'avais déplu à Mme de Nevers, et l'impossibilité de deviner comment j'étais coupable, faisaient de mes pensées un tourment continuel. M. le maréchal d'Olonne attribuait à la mort de mon père l'abattement où il me voyait plongé. "Notre malheur a fait une cruelle impression sur Natalie, me dit un jour M. le maréchal d'Olonne; elle ne s'en est point remise, elle n'a pas cessé d'être triste et souffrante depuis ce temps-là. Le voyage, j'espère, lui fera du bien. La Hollande est charmante au printemps; Madame de C... la promènera, et des objets nouveaux la distrairont."

Ce peu de mots de M. le maréchal d'Olonne me jeta dans une nouvelle anxiété. Quoi! c'était depuis la mort de mon père que Mme de Nevers était triste! Mais qu'était-il arrivé? qu'avais-je fait? Elle était changée pour moi: voilà ce dont j'étais trop sûr et ce qui me désespérait.

M. le maréchal d'Olonne, avec sa bonté accoutumée, s'occupait de me distraire. Il voulait que j'allasse au spectacle et que je visse tout ce qu'il croyait digne d'intérêt ou de curiosité; il me questionnait sur ce que j'avais vu, causait avec moi comme l'aurait fait mon père, et, pour m'encourager à la confiance, il me disait que ces conversations l'amusaient et que mes impressions rajeunissaient les siennes. M. le maréchal d'Olonne, quoiqu'il ne fût point ministre, avait cependant beaucoup d'affaires. Ami intime du duc d'A..., il passait pour avoir plus de crédit qu'en réalité il ne s'était soucié d'en acquérir; mais les grandes places qu'il occupait lui donnaient le pouvoir de rendre d'importants services. Toute la Guyenne, dont il était gouverneur, affluait chez lui. Pendant la plus grande partie de la matinée, il recevait beaucoup de monde. Quatre fois par semaine il s'occupait de sa correspondance, qui était fort étendue. Il avait deux secrétaires qui travaillaient dans un de ses cabinets, mais il me demandait souvent de rester dans celui où il écrivait lui-même; il me parlait des affaires qui l'occupaient avec une entière confiance; il me faisait quelquefois écrire un mémoire sur une chose secrète, ou des notes relatives aux affaires qu'il m'avait confiées, et dont il ne voulait pas que personne eût connaissance. J'aurais été bien ingrat si je n'eusse été touché et flatté d'une telle préférence. Je devais à mon père les bontés de M. le maréchal d'Olonne, mais ce n'était pas une raison pour en être moins reconnaissant. Je cherchais à me montrer digne de la confiance dont je recevais tant de marques, et M. le maréchal d'Olonne me disait quelquefois, avec un accent qui me rappelait mon père, qu'il était content de moi.

Il est singulièrement doux de se sentir à son aise avec des personnes qui vous sont supérieures. On n'y est point si l'on éprouve le sentiment de son infériorité; on n'y est pas non plus en apercevant qu'on l'a perdu: mais on y est si elles vous le font oublier. M. le maréchal d'Olonne possédait ce don touchant de la bienveillance et de la bonté; il inspirait toujours la vénération, et jamais la crainte; il avait cette sorte de sécurité sur ce qui nous est dû qui permet une indulgence sans bornes; il savait bien qu'on n'en abuserait pas et que le respect pour lui était un sentiment auquel on n'avait jamais besoin de penser. Je sentais mon attachement pour lui croître chaque jour, et il paraissait touché du dévouement que je lui montrais.

J'allais quelquefois chez mon oncle M. d'Herbelot, et j'y retrouvais la même gaieté, le même mouvement qui m'avaient tant déplu à mon arrivée à Paris. Mon oncle ne concevait pas que je fusse heureux dans cet intérieur grave de la famille de M. le maréchal d'Olonne, et moi je comparais intérieurement ces deux maisons tellement différentes l'une de l'autre. Quelque chose de bruyant, de joyeux, faisait de la vie, chez M. d'Herbelot, comme un étourdissement perpétuel. Là on ne vivait que pour s'amuser, et une journée qui n'était pas remplie par le plaisir paraissait vide; là on s'inquiétait des distractions du jour autant que de ses nécessités, comme si l'on eût craint que le temps qu'on n'occupait pas de cette manière ne se fût pas écoulé tout seul. Une troupe de complaisants, de commensaux, remplissaient le salon de M. d'Herbelot et paraissaient partager tous ses goûts; ils exerçaient sur lui un empire auquel je ne pouvais m'habituer: c'était comme un appui que cherchait sa faiblesse. On aurait dit qu'il n'était jamais sûr de rien sur sa propre foi: il lui fallait le témoignage des autres. Toutes les phrases de M. d'Herbelot commençaient par ces mots: "Luceval et Bertheney trouvent... Luceval et Bertheney disent..." Et _Luceval_ et _Bertheney_ précipitaient mon oncle dans toutes les folies et les ridicules d'un luxe ruineux et d'une vie pleine de désordres et d'erreurs. Dans cette maison, toutes les frivolités étaient traitées sérieusement, et toutes les choses sérieuses l'étaient avec légèreté. Il semblait qu'on voulût jouir à tout moment de cette fortune récente et de tous les plaisirs qu'elle peut donner, comme un avare touche son trésor pour s'assurer qu'il est là.

Chez M. le maréchal d'Olonne, au contraire, cette possession des honneurs et de la fortune était si ancienne qu'il n'y pensait plus; il n'était jamais occupé d'en jouir, mais il l'était souvent de remplir les obligations qu'elle impose. Des assidus, des commensaux, remplissaient aussi très-souvent le salon de l'hôtel d'Olonne; mais c'étaient des parents pauvres, un neveu officier de marine, venant à Paris demander le prix de ses services; c'était un vieux militaire couvert de blessures et réclamant la croix de Saint-Louis; c'étaient d'anciens aides de camp du maréchal; c'était un voisin de ses terres; c'était, hélas! le fils d'un ancien ami. Il y avait une bonne raison à donner pour la présence de chacun d'eux; on pouvait dire pourquoi ils étaient là, et il y avait une sorte de paternité dans cette protection bienveillante autour de laquelle ils venaient tous se ranger.

Les hommes distingués par l'esprit et le talent étaient tous accueillis chez M. le maréchal d'Olonne, et ils y valaient tout ce qu'ils pouvaient valoir: car le bon goût qui régnait dans cette maison gagnait même ceux à qui il n'aurait pas été naturel; mais il faut pour cela que le maître en soit le modèle, et c'est ce qu'était M. le maréchal d'Olonne.

Je ne crois pas que le bon goût soit une chose si superficielle qu'on le pense en général. Tant de choses concourent à le former! La délicatesse de l'esprit, celle des sentiments; l'habitude des convenances, un certain tact qui donne la mesure de tout sans avoir besoin d'y penser. Et il y a aussi des choses de position dans le goût et le ton qui exercent un tel empire! Il faut une grande naissance, une grande fortune; de l'élégance, de la magnificence dans les habitudes de la vie; il faut enfin être supérieur à sa situation par son âme et ses sentiments, car on n'est à son aise dans les prospérités de la vie que quand on s'est placé plus haut qu'elles. M. le maréchal d'Olonne et Mme de Nevers pouvaient être atteints par le malheur sans être abaissés par lui, car l'âme du moins ne déchoit point, et son rang est invariable.

On attendait Mme de Nevers de jour en jour, et mon coeur palpitait de joie en pensant que j'allais la revoir. Loin d'elle, je ne pouvais croire longtemps que je l'eusse offensée. Je sentais que je l'aimais avec tant de désintéressement, j'avais tellement conscience que j'aurais donné ma vie pour lui épargner un moment de peine, que je finissais par ne plus croire qu'elle fût mécontente de moi, à force d'être assuré qu'elle n'avait pas le droit de l'être. Mais son retour me détrompa cruellement!

Dès le même soir, je lui trouvai l'air sérieux et glacé qui m'avait tant affligé; à peine me parla-t-elle, et mes yeux ne purent jamais rencontrer les siens. Bientôt il parut que sa manière de vivre même était changée: elle sortait souvent, et quand elle restait à l'hôtel d'Olonne elle y avait toujours beaucoup de monde; elle était depuis quinze jours à Paris, et je n'avais encore pu me trouver un instant seul avec elle. Un soir, après souper, on se mit au jeu; Mme de Nevers resta à causer avec une femme qui ne jouait point. Cette femme, au bout d'un quart d'heure, se leva pour s'en aller, et je me sentis tout ému en pensant que j'allais rester tête à tête avec Mme de Nevers. Après avoir reconduit Madame de R..., Mme de Nevers fit quelques pas de mon côté; mais, se retournant brusquement, elle se dirigea vers l'autre extrémité du salon, et alla s'asseoir auprès de M. le maréchal d'Olonne, qui jouait au whist, et dont elle se mit à regarder le jeu. Je fus désespéré. "Elle me méprise! pensai-je; elle me dédaigne! Qu'est devenue cette bonté touchante qu'elle montra lorsque je perdis mon père? C'était donc seulement au prix de la plus amère des douleurs que je devais sentir la plus douce de toutes les joies! Elle pleurait avec moi alors; à présent, elle déchire mon coeur, et ne s'en aperçoit même pas." Je pensai pour la première fois qu'elle avait peut-être pénétré mes sentiments et qu'elle en était blessée. "Mais pourquoi le serait-elle? me disais-je: c'est un culte que je lui rends dans le secret de mon coeur; je ne prétends à rien, je n'espère rien. L'adorer, c'est ma vie: comment pourrais-je m'empêcher de vivre?" J'oubliais que j'avais mortellement redouté qu'elle ne découvrît ma passion, et j'étais si désespéré que je crois qu'en ce moment je la lui aurais avouée moi-même pour la faire sortir, fût-ce par la colère, de cette froideur et de cette indifférence qui me mettaient au désespoir.