Ed. Manet: étude biographique et critique
Part 3
En 1865, Édouard Manet est encore reçu au Salon; il expose un _Jésus insulté par les soldats_, & son chef-d'œuvre, son _Olympia_. J'ai dit chef-d'œuvre, & je ne retire pas le mot. Je prétends que cette toile est véritablement la chair & le sang du peintre. Elle le contient tout entier & ne contient que lui. Elle restera comme l'œuvre caractéristique de son talent, comme la marque la plus haute de sa puissance. J'ai lu en elle la personnalité d'Édouard Manet, & lorsque j'ai analysé le tempérament de l'artiste, j'avais uniquement devant les yeux cette toile qui renferme toutes les autres. Nous avons ici, comme disent les amuseurs publics, une gravure d'Épinal. Olympia, couchée sur des linges blancs, fait une grande tache pâle sur le fond noir; dans ce fond noir se trouvent la tête de la négresse qui apporte un bouquet & ce fameux chat qui a tant égayé le public. Au premier regard, on ne distingue ainsi que deux teintes dans le tableau, deux teintes violentes, s'enlevant l'une sur l'autre. D'ailleurs, les détails ont disparu. Regardez la tête de la jeune fille: les lèvres sont deux minces lignes roses, les yeux se réduisent à quelques traits noirs. Voyez maintenant le bouquet, & de près, je vous prie: des plaques roses, des plaques bleues, des plaques vertes. Tout se simplifie, si vous voulez reconstruire la réalité, il faut que vous vous reculiez de quelques pas. Alors il arrive une étrange histoire: chaque objet se met à son plan, la tête d'Olympia se détache du fond avec un relief saisissant, le bouquet devient une merveille d'éclat & de fraîcheur. La justesse de l'œil & la simplicité de la main ont fait ce miracle; le peintre a procédé comme la nature procède elle-même, par masses claires, par larges pans de lumière, son œuvre a l'aspect un peu rude & austère de la nature. Il y a d'ailleurs des partis-pris; l'art ne vit que de fanatisme. Et ces partis-pris sont justement cette sécheresse élégante, cette violence des transitions que j'ai signalées. C'est l'accent personnel, la saveur particulière de l'œuvre. Rien n'est d'une finesse plus exquise que les tons pâles des linges de blancs différents sur lesquels Olympia est couchée. Il y a, dans la juxtaposition de ces blancs, une immense difficulté vaincue. Le corps lui-même de l'enfant a des pâleurs charmantes; c'est une jeune fille de seize ans, sans doute un modèle qu'Édouard Manet a tranquillement copié tel qu'il était. Et tout le monde a crié: on a trouvé ce corps nu indécent; cela devait être, puisque c'est là de la chair, une fille que l'artiste a jeté sur la toile dans sa nudité jeune & déjà fanée. Lorsque nos artistes nous donnent des Vénus, ils corrigent la nature, ils mentent. Édouard Manet s'est demandé pourquoi mentir, pourquoi ne pas dire la vérité; il nous a fait connaître Olympia, cette fille de nos jours, que vous rencontrez sur les trottoirs qui serre ses maigres épaules dans un mince châle de laine déteinte. Le public, comme toujours, s'est bien gardé de comprendre ce que voulait le peintre; il y a eu des gens qui ont cherché un sens philosophique dans le tableau; d'autres, plus égrillards, n'auraient pas été fâchés d'y découvrir une intention obscène. Eh! dites-leur donc tout haut, cher maître, que vous n'êtes point ce qu'ils pensent, qu'un tableau pour vous est un simple prétexte à analyse. Il vous fallait une femme nue, & vous avez choisi Olympia, la première venue; il vous fallait des taches claires & lumineuses, & vous avez mis un bouquet: il vous fallait des taches noires, & vous avez placé dans un coin une négresse & un chat. Qu'est-ce que tout cela veut dire? vous ne le savez guère, ni moi non plus. Mais je sais, moi, que vous avez admirablement réussi à faire une œuvre de peintre, de grand peintre, je veux dire à traduire énergiquement & dans un langage particulier les vérités de la lumière & de l'ombre, les réalités des objets & des créatures.
J'arrive maintenant aux dernières œuvres, à celles que le public ne connaît pas. Voyez l'instabilité des choses humaines: Édouard Manet, reçu au Salon à deux reprises consécutives, est nettement refusé en 1866; on accepte l'étrangeté si originale d'_Olympia_, & l'on ne veut ni du _Joueur de fifre_ ni de _l'Acteur tragique_, toiles qui, tout en contenant la personnalité entière de l'artiste, ne l'affirment pas si hautement. _L'Acteur tragique_, un portrait de Rouvière en costume d'Hamlet, porte un vêtement noir qui est une merveille d'exécution. J'ai rarement vu de pareilles finesses de ton & une semblable aisance dans la peinture d'étoffes de même couleur juxtaposées. Je préfère d'ailleurs _le Joueur de fifre_, un petit bonhomme, un enfant de troupe musicien, qui souffle dans son instrument de toute son haleine & de tout son cœur. Un de nos grands paysagistes modernes a dit que ce tableau était «une enseigne de costumier», & je suis de son avis, s'il a voulu dire par là que le costume du jeune musicien était traité avec la simplicité d'une image. Le jaune des galons, le bleu noir de la tunique, le rouge des culottes ne sont encore ici que de larges taches. Et cette simplification produite par l'œil clair & juste de l'artiste, a fait de la toile une œuvre toute blonde, toute naïve, charmante jusqu'à la grâce, réelle jusqu'à l'âpreté.
Enfin restent quatre toiles, à peine sèches: _le Fumeur_, _la Joueuse de guitare_, un _Portrait de M_me _M..., une Jeune dame en 1866_. Le _Portrait de M_me _M..._ est une des meilleures pages de l'artiste; je devrais répéter ce que j'ai déjà dit: simplicité & justesse extrêmes, aspect clair & fin. En terminant, je trouve, nettement caractérisée dans _une Jeune dame en_ 1866, cette élégance native qu'Édouard Manet, homme du monde, a au fond de lui. Une jeune femme, vêtue d'un long peignoir rose, est debout, la tête gracieusement penchée, respirant le parfum d'un bouquet de violettes qu'elle tient dans sa main droite; à sa gauche, un perroquet se courbe sur son perchoir. Le peignoir est d'une grâce infinie, doux à l'œil, très-ample & très-riche: le mouvement de la jeune femme a un charme indicible. Cela serait même trop joli, si le tempérament du peintre ne venait mettre sur cet ensemble l'empreinte de son austérité.
J'allais oublier quatre très-remarquables marines,--_le Steam-Boat; le Combat du Kerseage & de l'Alabama; Vue de mer, temps calme; Bateau de pêche arrivant vent arrière,_--dont les vagues magnifiques témoignent que l'artiste a couru & aimé l'Océan & sept tableaux de nature morte de fleurs qui commencent heureusement à être des chefs-d'œuvre pour tout le monde. Les ennemis les plus déclarés du talent d'Édouard Manet lui accordent qu'il peint bien les objets inanimés. C'est un premier pas. J'ai surtout admiré, parmi ces tableaux de nature morte, un splendide bouquet de pivoines, ---_un Vase de fleurs_,--& une toile intitulée _un Déjeuner_, qui resteront dans ma mémoire à coté de l'_Olympia_. D'ailleurs, d'après le mécanisme de son talent dont j'ai essayé d'expliquer les rouages, le peintre doit forcément rendre avec une grande puissance un groupe d'objets inanimés.
Tel est l'œuvre d'Édouard Manet, tel est l'ensemble que le public sera, je l'espère, appelé à voir dans une des salles de l'Exposition universelle. Je ne puis penser que la foule reliera aveugle & ironique devant ce tout harmonieux & complet dont je viens d'étudier brièvement les parties. Il y aura là une manifestation trop originale, trop humaine, pour que la vérité ne soit pas enfin victorieuse. Et que le public se dise surtout que ces tableaux représentent seulement six années d'efforts, & que l'artiste a trente-trois ans à peine. L'avenir est à lui: je n'ose moi-même l'enfermer dans le présent[1].
[1]Je n'ai pu analyser toutes les œuvres qu'Édouard Manet réunira dans la salle de son Exposition particulière. Je le répète, cette étude a été écrite en décembre dernier, à la suite d'une visite que je fis à l'atelier du peintre.
Les tableaux qui ont forcément échappé à ma critique sont: _Portrait de M. et de M_me _M...; Portrait de M_me _B...; Portrait de Z. A...; un Moine en prière; les Courses au bois de Boulogne; Nymphe surprise; Jeune femme couchée en costume espagnol; une Dame à sa fenêtre; un Chien épagneul; les Étudiants de Salamanque; Paysage; une Tête d'étude; un Matador de taureaux;_ et deux toiles faisant pendant, représentant chacune un _Philosophe_, un mendiant drapé dans ses guenilles...
Édouard Manet doit également exposer trois eaux-fortes et trois copies qu'il a faites au Musée du Louvre: _la Vierge au lapin_, d'après Titien; _le Portrait de Tintoret_, d'après Tintoret, et _les Petits cavaliers_, d'après Velasquez.
III
LE PUBLIC
Il me reste à étudier & à expliquer l'attitude du public devant les tableaux d'Édouard Manet. L'homme, l'artiste & les œuvres sont connus; il y a un autre élément, la foule, qu'il faut connaître, si l'on veut avoir dans son entier le singulier cas artistique que nous avons vu se produire. Le drame sera complet, nous tiendrons dans la main tous les fils des personnages, tous les détails de l'étrange aventure.
D'ailleurs, on se tromperait, si l'on croyait que le peintre n'a rencontré aucune sympathie. Il est un paria pour le plus grand nombre, mais il est un peintre de talent pour un groupe qui s'augmente tous les jours. Dans ces derniers temps surtout, le mouvement en sa faveur a été plus large & plus marqué. J'étonnerais les rieurs, si je nommais certains hommes qui ont témoigné à l'artiste leur amitié & leur admiration. On tend certainement à l'accepter, & j'espère que ce sera là un fait accompli dans un temps très-prochain.
Parmi ses confrères, il y a encore les aveugles qui rient sans comprendre, parce qu'ils voient rire les autres. Mais les véritables artistes n'ont jamais refusé à Édouard Manet de grandes qualités de peintre. Obéissant à leur propre tempérament, ils ont seulement fait les restrictions qu'ils devaient faire. S'ils sont coupables, c'est d'avoir toléré qu'un de leurs confrères, qu'un garçon de mérite & de sincérité fût bafoué de la plus indigne façon. Puisqu'ils voyaient clair, puisque eux, peintres, se rendaient compte des intentions du peintre nouveau, ils avaient charge, selon moi, d'imposer silence à la foule. J'ai toujours espéré qu'un d'eux se lèverait & dirait la vérité. Mais en France, dans ce pays de légèreté et de courage, on a une peur effroyable du ridicule; lorsque, dans une réunion, trois personnes se moquent de quelqu'un, tout le monde se met à rire, & s'il y a là des gens qui seraient portés à défendre la victime des railleurs, ils baissent les yeux humblement, lâchement, rougissant eux-mêmes, mal à l'aise, souriant à demi. Je suis sûr qu'Édouard Manet a dû faire de curieuses observations sur certains embarras subits éprouvés en face de lui par des personnes de sa connaissance.
Toute l'histoire de l'impopularité de l'artiste est là, & je me charge d'expliquer aisément les rires des uns & la lâcheté des autres.
Quand la foule rit, c'est presque toujours pour un rien. Voyez au théâtre: un acteur se laisse tomber, la salle entière est prise d'une gaieté convulsive; demain les spectateurs riront encore au souvenir de cette chute. Mettez dix personnes d'intelligence suffisante devant un tableau d'aspect neuf & original, & ces personnes, à elles dix, ne feront plus qu'un grand enfant; elles se pousseront du coude, elles commenteront l'œuvre de la façon la plus comique du monde. Les badauds arriveront à la file, grossissant le groupe; bientôt ce sera un véritable charivari, un accès de folie bête. Je n'invente rien. L'histoire artistique de notre temps est là pour dire que ce groupe de badauds & de rieurs aveugles s'est formé devant les premières toiles de Decamps, de Delacroix, de Courbet. Un écrivain me contait dernièrement qu'autrefois, ayant eu le malheur de dire dans un salon que le talent de Decamps ne lui déplaisait pas, on l'avait mis impitoyablement à la porte. Car le rire gagne de proche en proche, & Paris, un beau matin, s'éveille en ayant un jouet de plus.
Alors, c'est une frénésie. Le public a un os à ronger. Et il y a toute une armée dont l'intérêt est d'entretenir la gaieté de la foule, & qui l'entretient d'une belle façon. Les caricaturistes s'emparent de l'homme & de l'œuvre; les chroniqueurs rient plus haut que les rieurs désintéressés. Au fond, ce n'est que du rire, ce n'est que du vent. Pas la moindre conviction, pas le plus petit souci de vérité. L'art est grave, il ennuie profondément; il faut bien l'égayer un peu, chercher une toile dans le Salon qu'on puisse tourner en ridicule. Et l'on s'adresse toujours à l'œuvre étrange qui est le fruit mûr d'une personnalité nouvelle.
Remontons à cette œuvre, cause des rires & des moqueries, & nous voyons que l'aspect plus ou moins particulier du tableau a seul amené cette gaieté folle. Telle attitude a été grosse de comique, telle couleur a fait pleurer de rire, telle ligne a rendu malade plus de cent personnes. Le public a seulement vu un sujet, & un sujet traité d'une certaine manière. Il regarde des œuvres d'art, comme les enfants regardent des images: pour s'amuser, pour s'égayer un peu. Les ignorants se moquent en toute confiance; les savants, ceux qui ont étudié l'art dans les écoles mortes, se fâchent de ne pas retrouver, en examinant l'œuvre nouvelle, les habitudes de leur foi & de leurs yeux. Personne ne songe à se mettre au véritable point de vue. Les uns ne comprennent rien, les autres comparent. Tous sont dévoyés, & alors la gaieté ou la colère monte à la gorge de chacun.
Je le répète, l'aspect seul est la cause de tout ceci. Le public n'a pas même cherché à pénétrer l'œuvre; il s'en est tenu, pour ainsi dire, à la surface. Ce qui le choque & l'irrite, ce n'est pas la constitution intime de l'œuvre, ce sont les apparences générales & extérieures. Si cela pouvait être, il accepterait volontiers la même image, présentée d'une autre façon.
L'originalité, voilà la grande épouvante. Nous sommes tous plus ou moins, à notre insu, des bêtes routinières qui passent avec entêtement dans le sentier où elles ont passé. Et toute nouvelle route nous fait peur, nous flairons des précipices inconnus, nous refusons d'avancer, il nous faut toujours le même horizon; nous rions ou nous nous irritons des choses que nous ne connaissons pas. C'est pour cela que nous acceptons parfaitement les audaces adoucies, & que nous rejetons violemment ce qui nous dérange dans nos habitudes. Dès qu'une personnalité se produit, la défiance & l'effroi nous prennent, nous sommes comme des chevaux ombrageux qui se cabrent devant un arbre tombé en travers de la route, parce qu'ils ne s'expliquent pas la nature & la cause de cet obstacle, & qu'ils ne cherchent pas d'ailleurs à se l'expliquer.
Ce n'est qu'une affaire d'habitude. A force de voir l'obstacle, l'effroi & la défiance diminuent. Puis il y a toujours quelque passant complaisant qui nous fait honte de notre colère & qui veut bien nous expliquer notre peur. Je désire simplement jouer le rôle modeste de ce passant auprès des personnes ombrageuses que les tableaux d'Édouard Manet tiennent cabrées & effrayées sur la route. L'artiste commence à se lasser de son métier d'épouvantail; malgré tout son courage, il sent les forces lui échapper devant l'irritation publique. Il est temps que la foule s'approche & se rende compte de ses terreurs ridicules.
D'ailleurs, il n'a qu'à attendre. La foule, je l'ai dit, est un grand enfant qui n'a pas la plus petite conviction & qui finit toujours par accepter les gens qui s'imposent. L'histoire éternelle des talents bafoués, puis admirés jusqu'au fanatisme, se reproduira pour Édouard Manet. Il aura eu la destinée des maîtres, de Delacroix & de Courbet, par exemple. Il en est à ce point où la tempête des rires s'apaise, où le public a mal aux côtes, & ne demande pas mieux que de redevenir sérieux. Demain, si ce n'est aujourd'hui, il sera compris & accepté, & si j'appuie sur l'attitude de la foule en face de chaque individualité qui se produit, c'est que l'étude de ce point est justement l'intérêt général de ces quelques pages.
On ne corrigera jamais le public de ses épouvantes. Dans huit jours, Édouard Manet sera peut-être oublié des rieurs qui auront trouvé un autre jouet. Qu'il se révèle un nouveau tempérament énergique, vous entendrez les huées & les sifflets. Le dernier venu est toujours le monstre, la brebis galeuse du troupeau. L'histoire artistique de ces derniers temps est là pour prouver la vérité de ce fait, la simple logique suffit pour faire prévoir qu'il se reproduira fatalement, tant que la foule ne voudra pas se mettre au seul point de vue qui permet de juger sainement une œuvre d'art.
Jamais le public ne sera juste envers les véritables artistes créateurs, s'il ne se contente pas de chercher uniquement dans une œuvre une libre traduction de la nature en un langage particulier & nouveau. N'est-il pas profondément triste aujourd'hui de songer qu'on a sifflé Delacroix, qu'on a désespéré ce génie qui a seulement triomphé dans la mort? Que pensent ses anciens détracteurs, & pourquoi n'avouent-ils pas tout haut qu'ils se sont montrés aveugles & inintelligents? Cela serait une leçon. Peut-être se déciderait-on à comprendre alors qu'il n'y a ni commune mesure, ni règles, ni nécessités d'aucune sorte, mais des hommes vivants, apportant une des libres expressions de la vie, donnant leur chair leur sang, montant d'autant plus haut dans la gloire humaine qu'ils sont plus personnels & plus absolus. Et on irait droit, avec admiration & sympathie, aux toiles d'allures libres & étranges; ce seraient celles-là qu'on étudierait avec calme & attention, pour voir si une face du génie humain ne viendrait pas de s'y révéler. On passerait dédaigneusement devant les copies, devant les balbutiements des fausses personnalités, devant toutes ces images à un & deux sous, qui ne sont que des habiletés de la main. On voudrait trouver avant tout dans une œuvre d'art un accent humain, un coin vivant de la création, une manifestation nouvelle de l'humanité mise en face des réalités de la nature.
Mais personne ne guide la foule, & que voulez-vous qu'elle fasse dans le grand vacarme des opinions contemporaines? L'art s'est, pour ainsi dire, fragmenté; le grand royaume, en se morcelant, a formé une foule de petites républiques. Chaque artiste a tiré la foule à lui, la flattant, lui donnant les jouets qu'elle aime, dorés & ornés de faveurs roses. L'art est ainsi devenu chez nous une vaste boutique de confiserie, où il y a des bonbons pour tous les goûts. Les peintres n'ont plus été que des décorateurs mesquins qui travaillent à l'ornementation de nos affreux appartements modernes; les meilleurs d'entre eux se sont faits antiquaires, ont volé un peu de sa manière à quelque grand maître mort, il n'y a guère que les paysagistes, que les analystes de la nature qui soient demeurés de véritables créateurs. Ce peuple de décorateurs étroits & bourgeois fait un bruit de tous les diables; chacun d'eux a sa maigre théorie, chacun d'eux cherche à plaire & à vaincre. La foule adulée va de l'un à l'autre, s'amusant aujourd'hui aux mièvreries de celui-là, pour passer demain aux fausses énergies de celui-ci. Et ce petit commerce honteux, ces flatteries & ces admirations de pacotille se font au nom des prétendues lois sacrées de l'art. Pour une bonne femme en pain d'épices, on met la Grèce & l'Italie en jeu, on parle du beau comme d'un monsieur que l'on connaîtrait dont on serait l'ami respectueux.
Puis, viennent les critiques d'art qui jettent encore du trouble dans ce tumulte. Les critiques d'art sont des mélodistes qui tous, à la même heure, jouent leurs airs à la fois, n'entendant chacun que leur instrument dans l'effroyable charivari qu'ils produisent. L'un veut de la couleur, l'autre du dessin, un troisième de la morale. Je pourrais nommer celui qui soigne sa phrase & qui se contente de tirer de chaque toile la description la plus pittoresque possible; & encore celui qui, à propos d'une femme étendue sur le dos, trouve le moyen de faire un discours démocratique; & encore celui qui tourne en couplets de vaudeville les plaisants jugements qu'il porte. La foule éperdue ne sait lequel écouter: Pierre dit blanc & Paul dit noir; si l'on croyait le premier, on effacerait le paysage de ce tableau, & si l'on croyait le second, on en effacerait les figures, de sorte qu'il ne resterait plus que le cadre, ce qui d'ailleurs serait une excellente mesure. Il n'y a ainsi aucune base à l'analyse; la vérité n'est pas une & complète; ce ne sont que des divagations plus ou moins raisonnables. Chacun se pose devant la même œuvre avec des dispositions d'esprit différentes, & chacun porte le jugement que lui souffle l'occasion ou la tournure de son esprit.
Alors la foule, voyant combien on s'entend peu dans le monde qui prétend avoir mission de la guider, se laisse aller à ses envies d'admirer ou de rire. Elle n'a ni méthode ni vue d'ensemble. Une œuvre lui plaît ou lui déplaît, voilà tout. Et observez que ce qui lui plaît est toujours ce qu'il y a de plus banal, ce qu'elle a coutume de voir chaque année. Nos artistes ne la gâtent pas; ils l'ont habituée à de telles fadeurs, à des mensonges si jolis, qu'elle refuse de toute sa puissance les vérités fortes & âpres. C'est là une simple affaire d'éducation. Quand un Delacroix paraît, on le siffle. Aussi pourquoi ne ressemble-t-il pas aux autres. L'esprit français, cet esprit que je changerais volontiers aujourd'hui pour un peu de pesanteur, l'esprit français s'en mêle, & ce sont des gorges chaudes à réjouir les plus tristes.
Et voilà comme quoi une troupe de gamins a rencontré un jour Édouard Manet dans la rue, & a fait autour de lui l'émeute qui m'a arrêté, moi passant curieux & désintéressé. J'ai dressé mon procès-verbal tant bien que mal, donnant tort aux gamins, tâchant d'arracher l'artiste de leurs mains & de le conduire en lieu sûr. Il y avait là des sergents de ville,--pardon, des critiques d'art, qui m'ont affirmé qu'on lapidait cet homme parce qu'il avait outrageusement violé le temple du Beau. Je leur ai répondu que le destin avait sans doute déjà marqué au musée du Louvre la place future de _l'Olympia_ & du _Déjeuner sur l'herbe_. Nous ne nous sommes pas entendus, & je me suis retiré, car les gamins commençaient à me regarder d'un air farouche.
FIN