Ed. Manet: étude biographique et critique

Part 2

Chapter 23,525 wordsPublic domain

Je ne puis donner ici dans son entier le livre que je me propose d'écrire sur mes croyances artistiques, & je me contente d'indiquer à larges traits ce qui est & ce que je crois. Je ne renverse aucune idole, je ne nie aucun artiste. J'accepte toutes les œuvres d'art au même titre, au titre de manifestations du génie humain. Et elles m'intéressent presque également, elles ont toutes la véritable beauté: la vie, la vie dans ses mille expressions, toujours changeantes, toujours nouvelles. La ridicule commune mesure n'existe plus; le critique étudie une œuvre en elle-même, & la déclare grande lorsqu'il trouve en elle une traduction forte & originale de la réalité; il affirme alors que la Genèse de la création humaine a une page de plus, qu'il est né un artiste donnant à la nature une nouvelle âme & de nouveaux horizons. Et notre création s'étend du passé à l'infini de l'avenir; chaque société apportera ses artistes qui apporteront leur personnalité. Aucun système, aucune théorie ne peut contenir la vie dans ses productions incessantes, & notre rôle, à nous juges des œuvres d'art, se borne à constater les langages des tempéraments, à étudier ces langages, à dire ce qu'il y a en eux de nouveauté souple & énergique. Les philosophes, s'il est nécessaire, se chargeront de rédiger des formules. Je ne veux analyser que des faits, les œuvres d'art sont de simples faits.

Donc, j'ai mis à part le passé, je n'ai ni règle ni étalon dans les mains, je me place devant les tableaux d'Édouard Manet comme devant des faits nouveaux que je désire expliquer & commenter.

Ce qui me frappe d'abord dans ces tableaux, c'est une justesse très-délicate dans les rapports des tons entre eux. Je m'explique. Des fruits sont posés sur une table & se détachent contre un fond gris; il y a entre les fruits, selon qu'ils sont plus ou moins rapprochés, des valeurs de coloration formant toute une gamme de teintes. Si vous partez d'une note plus claire que la note réelle, vous devrez suivre une gamme toujours plus claire; & le contraire devra avoir lieu, lorsque vous partirez d'une note plus foncée. C'est là ce qu'on appelle, je crois, la loi des valeurs. Je ne connais guère, dans l'école moderne, que Corot, Courbet & Édouard Manet qui aient constamment obéi à cette loi en peignant des figures. Les œuvres y gagnent une netteté singulière, une grande vérité & un grand charme d'aspect.

Édouard Manet, d'ordinaire, part d'une note plus claire que la note existant dans la nature. Ses peintures sont blondes & lumineuses, d'une pâleur solide & ferme. La lumière tombe blanche & large, éclairant les objets d'une façon douce. Il n'y a pas là le moindre effet forcé; les personnages & les paysages baignent dans une sorte de clarté légère & gaie qui emplit la toile entière.

Ce qui me frappe ensuite, c'est une conséquence nécessaire de l'observation exacte de la loi des valeurs. L'artiste placé en face d'un sujet quelconque se laisse guider par ses yeux qui aperçoivent ce sujet en larges teintes se commandant les unes les autres. Une tête posée contre un mur, n'est plus qu'une tache plus ou moins blanche sur un fond plus ou moins gris; & le vêtement juxtaposé à la figure devient par exemple une tache plus ou moins bleue mise à côté de la tache plus ou moins blanche. De là une grande simplicité, presque point de détails, un ensemble de taches justes & délicates qui, à quelques pas, donne au tableau un relief saisissant. J'appuie sur ce caractère des œuvres d'Édouard Manet, car il domine en elles & les fait ce qu'elles sont. Toute la personnalité de l'artiste consiste dans la manière dont son œil est organisé: il voit blond, & il voit par masses.

Ce qui me frappe en troisième lieu, c'est une grâce un peu sèche, mais charmante. Entendons-nous: je ne parle pas de cette grâce rose & blanche qu'ont les têtes en porcelaine des poupées; je parle d'une grâce pénétrante & véritablement humaine. Édouard Manet est homme du monde, il y a dans ses tableaux certaines lignes exquises, certaines attitudes grêles & jolies qui témoignent de son amour pour les élégances des salons. C'est là l'élément inconscient, la nature même du peintre. Et je profite de l'occasion pour protester contre la parenté qu'on a voulu établir entre les tableaux d'Édouard Manet & les vers de Charles Baudelaire. Je sais qu'une vive sympathie a rapproché le poëte & le peintre, mais je crois pouvoir affirmer que ce dernier n'a jamais fait la sottise, commise par tant d'autres, de vouloir mettre des idées dans sa peinture. La courte analyse que je viens de donner de son talent prouve avec quelle naïveté il se place devant la nature; s'il assemble plusieurs objets ou plusieurs figures, il est seulement guidé dans son choix par le désir d'obtenir de belles taches, de belles oppositions. Il est ridicule de vouloir faire un rêveur mystique d'un artiste obéissant à un pareil tempérament.

Après l'analyse, la synthèse. Prenons n'importe quelle toile de l'artiste & n'y cherchons pas autre chose que ce qu'elle contient: des objets éclairés, des créatures réelles. L'aspect général, je l'ai dit, est d'un blond lumineux. Dans la lumière diffuse, les visages sont taillés à larges pans de chair, les lèvres deviennent de simples traits, tout se simplifie & s'enlève sur le fond par masses puissantes. La justesse des tons établit les plans, remplit la toile d'air, donne la force à chaque chose. On a dit, par moquerie, que les toiles d'Édouard Manet rappelaient les gravures d'Épinal, & il y a beaucoup de vrai dans cette moquerie qui est un éloge; ici & là les procédés sont les mêmes, les teintes sont appliquées par plaques, avec cette différence que les ouvriers d'Épinal emploient les tons purs, sans se soucier des valeurs, & qu'Édouard Manet multiplie les tons & met entre eux les rapports justes. Il serait beaucoup plus intéressant de comparer cette peinture simplifiée avec les gravures japonaises qui lui ressemblent par leur élégance étrange & leurs taches magnifiques.

L'impression première que produit une toile d'Édouard Manet est un peu dure & âpre. On n'est pas habitué à voir des traductions aussi simples aussi sincères de la réalité. Puis, je l'ai dit, il y a quelques raideurs élégantes qui surprennent. L'œil n'aperçoit d'abord que des teintes plaquées largement. Bientôt les objets se dessinent & se mettent à leur place; au bout de quelques secondes, l'ensemble apparaît, vigoureux & solide, & l'on goûte un véritable charme à contempler cette peinture claire & grave, qui rend la nature avec une brutalité douce, si je puis m'exprimer ainsi. En s'approchant du tableau, on voit que le métier est plutôt délicat que brusque; l'artiste n'emploie que la brosse & s'en sert très-prudemment; il n'y a pas des entassements de couleurs, mais une couche unie. Cet audacieux dont on s'est moqué, a des procédés fort sages, & si ses œuvres ont un aspect particulier, elles ne le doivent qu'à la façon toute personnelle dont il aperçoit & traduit les objets.

En somme, si l'on m'interrogeait, si l'on me demandait quelle langue nouvelle parle Édouard Manet, je répondrais: Il parle une langue faite de simplicité & de justesse. La note qu'il apporte est cette note blonde emplissant la toile de lumière. La traduction qu'il nous donne est une traduction juste & simplifiée, procédant par grands ensembles, n'indiquant que les masses.

Il nous faut, je ne saurais trop le répéter, oublier mille choses pour comprendre & goûter ce talent. Il ne s'agit plus ici d'une recherche de la beauté absolue; l'artiste ne peint ni l'histoire ni l'âme; ce qu'on appelle composition n'existe pas pour lui, & la tâche qu'il s'impose n'est point de représenter telle pensée ou tel acte historique. Et c'est pour cela qu'on ne doit le juger ni en moraliste, ni en littérateur; on doit le juger en peintre. Il traite les tableaux de figures comme il est permis, dans les écoles, de traiter les tableaux de nature morte; je veux dire qu'il groupe les figures devant lui, un peu au hasard, & qu'il n'a ensuite souci que de les fixer sur la toile telles qu'il les voit, avec les vives oppositions qu'elles font en se détachant les unes sur les autres. Ne lui demandez rien autre chose qu'une traduction d'une justesse littérale. Il ne saurait ni chanter, ni philosopher. Il sait peindre, & voilà tout; il a le don, & c'est là son tempérament propre, de saisir dans leur délicatesse les tons dominants & de pouvoir ainsi modeler à grands plans les choses & les êtres.

Il est un enfant de notre âge. Je vois en lui un peintre analyste. Tous les problèmes ont été remis en question, la science a voulu avoir des bases solides, elle en est revenue à l'observation exacte des faits. Et ce mouvement ne s'est pas seulement produit dans l'ordre scientifique; toutes les connaissances, toutes les œuvres humaines tendent à chercher dans la réalité des principes fermes & définitifs. Nos paysagistes modernes l'emportent de beaucoup sur nos peintres d'histoire & de genre, parce qu'ils ont étudié nos campagnes, se contentant de traduire le premier coin de forêt venu. Édouard Manet applique la même méthode à chacune de ses œuvres; tandis que d'autres se creusent la tête pour inventer une nouvelle Mort de César ou un nouveau Socrate buvant la ciguë, il place tranquillement dans un coin de son atelier quelques objets & quelques personnes, & se met à peindre, en analysant le tout avec soin. Je le répète, c'est un simple analyste; sa besogne a bien plus d'intérêt que les plagiats de ses confrères; l'art lui-même tend ainsi vers une certitude; l'artiste est un interprète de ce qui est, & ses œuvres ont pour moi le grand mérite d'une description précise faite en une langue originale & humaine.

On lui a reproché d'imiter les maîtres espagnols. J'accorde qu'il y ait quelque ressemblance entre ses premières œuvres & celles de ces maîtres: on est toujours fils de quelqu'un. Mais, dès son _Déjeuner sur l'herbe_, il me paraît affirmer nettement cette personnalité que j'ai essayé d'expliquer & de commenter brièvement. La vérité est peut-être que le public en lui voyant peindre des scènes & des costumes d'Espagne, aura décidé qu'il prenait ses modèles au delà des Pyrénées. De là à l'accusation de plagiat, il n'y a pas loin. Or, il est bon de faire savoir que si Édouard Manet a peint des _espada_ et des _majo_, c'est qu'il avait dans son atelier des vêtements espagnols & qu'il les trouvait beaux de couleur. Il a traversé l'Espagne en 1865 seulement, & ses toiles ont un accent trop individuel pour qu'on veuille ne trouver en lui qu'un bâtard de Velasquez & de Goya.

II

LES ŒUVRES

Je puis maintenant, en parlant des œuvres d'Édouard Manet, me faire mieux entendre. J'ai indiqué, à grands traits, les caractères du talent de l'artiste, & chaque toile que j'analyserai viendra appuyer d'un exemple le jugement que j'ai porté. L'ensemble est connu, il ne s'agit plus que de faire connaître les détails qui forment cet ensemble. En disant ce que j'ai éprouvé devant chaque tableau, je rétablirai dans son tout la personnalité du peintre.

L'œuvre d'Édouard Manet est déjà considérable. Ce travailleur sincère & laborieux a bien employé les six dernières années; je souhaite son courage & son amour du travail aux gros rieurs qui le traitent de rapin oisif & goguenard. J'ai vu dernièrement dans son atelier une trentaine de toiles dont la plus ancienne date de 1860. Il les a réunies là pour juger de l'ensemble qu'elles feraient à l'Exposition universelle.

J'espère bien les retrouver au Champ de Mars, en mai prochain, & je compte qu'elles établiront d'une façon définitive & solide la réputation de l'artiste. Il ne s'agit plus de deux ou trois œuvres, il s'agit de trente œuvres au moins, de six années de travail & de talent. On ne peut refuser au vaincu de la foule une éclatante revanche dont il doit sortir vainqueur. Les juges comprendront qu'il serait inintelligent de cacher systématiquement, dans la solennité qui se prépare, une des faces les plus originales les plus sincères de l'art contemporain. Ici le refus serait un véritable meurtre, un assassinat officiel.

Et c'est alors que je voudrais pouvoir prendre les sceptiques par la main & les conduire devant les tableaux d'Édouard Manet: «Voyez & jugez, dirais-je. Voilà l'homme grotesque, l'homme impopulaire. Il a travaillé pendant six ans, & voilà son œuvre. Riez-vous encore, le trouvez-vous toujours d'une plaisante drôlerie? Vous commencez à sentir, n'est-ce pas, qu'il y a autre chose que des chats noirs dans ce talent? L'ensemble est un & complet. Il s'étale largement, avec sa sincérité & sa puissance. Dans chaque toile, la main de l'artiste a parlé le même langage, simple & exact. Quand vous embrassez d'un regard toutes les toiles à la fois, vous trouvez que ces œuvres diverses se tiennent, se complètent, qu'elles représentent une somme énorme d'analyse & de vigueur. Riez encore, si vous aimez à rire; mais, prenez garde, vous rirez désormais de votre aveuglement.»

La première sensation que j'ai éprouvée en entrant dans l'atelier d'Édouard Manet a été une sensation d'unité &, de force. Il y a de l'âpreté & de la douceur dans le premier regard qu'on jette sur les murs. Les yeux, avant de s'arrêter particulièrement sur une toile, errent à l'aventure, de bas en haut, de droite à gauche; & ces couleurs claires, ces formes élégantes qui se mêlent, ont une harmonie âcre, une franchise d'une simplicité & d'une énergie extrêmes.

Puis, lentement, j'ai analysé les œuvres une à une. Voici, en quelques lignes, mon sentiment sur chacune d'elles; j'appuie sur les plus importantes.

Je l'ai dit, la toile la plus ancienne est _le Buveur d'absinthe_, un homme hâve & abruti, drapé dans un pan de manteau & affaissé sur lui-même. Le peintre se cherchait encore; il y a presque une intention mélodramatique dans le sujet; puis, je ne trouve pas là ce tempérament simple & exact, puissant & large, que l'artiste affirmera plus tard.

Ensuite viennent _le Chanteur espagnol_ & _l'Enfant à l'épée_. Ce sont là les pavés, les premières œuvres dont on se sert pour écraser les dernières œuvres du peintre. _Le Chanteur espagnol_, un Espagnol assis sur un banc de bois vert, chantant & pinçant les cordes de son instrument, a obtenu une mention honorable. _L'Enfant à l'épée_ est un petit garçon debout, l'air naïf & étonné, qui tient à deux mains une énorme épée garnie de son baudrier. Ces peintures sont fermes & solides, très-délicates d'ailleurs, ne blessant en rien la vue faible de la foule. On dit qu'Édouard Manet a quelque parenté avec les maîtres espagnols, & il ne l'a jamais avoué autant que dans _l'Enfant à l'épée_. La tête de ce petit garçon est une merveille de modelé & de vigueur adoucie. Si l'artiste avait toujours peint de pareilles têtes, il aurait été choyé du public, accablé d'éloges & d'argent; il est vrai qu'il serait resté un reflet, & que nous n'aurions jamais connu cette belle simplicité qui constitue tout son talent. Pour moi, je l'avoue, mes sympathies sont ailleurs parmi les œuvres du peintre; je préfère les raideurs franches, les taches justes & puissantes d'_Olympia_ aux délicatesses cherchées & étroites de _l'Enfant à l'épée_.

Mais, dès maintenant, je n'ai plus à parler que des tableaux qui me paraissent être la chair & le sang d'Édouard Manet. Et d'abord il y a, en 1863, les toiles dont l'apparition chez Martinet, au boulevard des Italiens, causa une véritable émeute. Des sifflets & des huées, comme il est d'usage, annoncèrent qu'un nouvel artiste original venait de se révéler. Le nombre des toiles exposées était de quatorze; nous en retrouverons huit à l'Exposition universelle: _le Vieux Musicien, le Liseur, les Gitanos,_ un _Gamin, Lola de Valence, la Chanteuse des rues, le Ballet espagnol, la Musique aux Tuileries._

Je me contenterai d'avoir cité les quatre premières. Quant à la _Lola de Valence_, elle est célèbre par le quatrain de Charles Baudelaire, qui fut sifflé & maltraité autant que le tableau lui-même:

Entre tant de beautés que partout on peut voir, Je comprends bien, amis, que le désir balance, Mais on voit scintiller dans Lola de Valence, Le charme inattendu d'un bijou rose & noir.

Je ne prétends pas défendre ces vers, mais ils ont pour moi le grand mérite d'être un jugement rimé de toute la personnalité de l'artiste. Je ne sais si je force le texte. Il est parfaitement vrai que _Lola de Valence_ est un bijou rose & noir; le peintre ne procède déjà plus que par taches, & son Espagnole est peinte largement, par vives oppositions; la toile entière est couverte de deux teintes.

Le tableau que je préfère parmi ceux que je viens de nommer est la _Chanteuse des rues_. Une jeune femme, bien connue sur les hauteurs du Panthéon, sort d'une brasserie en mangeant des cerises qu'elle tient dans une feuille de papier. L'œuvre entière est d'un gris doux & blond; la nature m'y a semblé analysée avec une simplicité & une exactitude extrêmes. Une pareille page a, en dehors du sujet, une austérité qui en agrandit le cadre; on y sent la recherche âpre de la vérité, le labeur consciencieux d'un homme qui veut, avant tout, dire franchement ce qu'il voit.

Les deux autres tableaux, _le Ballet espagnol_ & _la Musique aux Tuileries_, furent ceux qui mirent le feu aux poudres. Un amateur exaspéré alla jusqu'à menacer de se porter à des voies de fait, si on laissait plus longtemps dans la salle de l'exposition _la Musique aux Tuileries_. Je comprends la colère de cet amateur: imaginez, sous les arbres des Tuileries, toute une foule, une centaine de personnes peut-être, qui se remuent au soleil; chaque personnage est une simple tache, à peine déterminée, & dans laquelle les détails deviennent des lignes ou des points noirs. Si j'avais été là, j'aurais prié l'amateur de se mettre à une distance respectueuse; il aurait alors vu que ces taches vivaient, que la foule parlait, & que cette toile était une des œuvres caractéristiques de l'artiste, celle où il a le plus obéi à ses yeux & à son tempérament.

Au Salon des Refusés, en 1863, Édouard Manet avait trois toiles. Je ne sais si ce fut à titre de persécuté, mais l'artiste eut cette fois-là des défenseurs, même des admirateurs. Il faut dire que son exposition était des plus remarquables; elle se composait du _Déjeuner sur l'herbe_, d'un _Portrait de jeune homme en costume de majo_ & du _Portrait de Mademoiselle V... en costume d'espada_.

Ces deux dernières toiles furent trouvées d'une grande brutalité, mais d'une vigueur rare & d'une extrême puissance de ton. Selon moi, le peintre y a été plus coloriste qu'il n'a coutume de l'être. La peinture est toujours blonde, mais d'un blond fauve & éclatant. Les taches sont grasses & énergiques, elles s'enlèvent sur le fond avec toutes les brusqueries de la nature.

_Le Déjeuner sur l'herbe_ est la plus grande toile d'Édouard Manet, celle où il a réalisé le rêve que font tous les peintres: mettre des figures de grandeur naturelle dans un paysage. On sait avec quelle puissance il a vaincu cette difficulté. Il va là quelques feuillages, quelques troncs d'arbre, &, au fond, une rivière dans laquelle se baigne une femme en chemise; sur le premier plan, deux jeunes gens sont assis en face d'une seconde femme qui vient de sortir de l'eau & qui sèche sa peau nue au grand air. Cette femme nue a scandalisé le public, qui n'a vu qu'elle dans la toile. Bon Dieu! quelle indécence: une femme sans le moindre voile entre deux hommes habillés! Cela ne s'était jamais vu. Et cette croyance était une grossière erreur, car il y a au musée du Louvre plus de cinquante tableaux dans lesquels se trouvent mêlés des personnages habillés & des personnages nus. Mais personne ne va chercher à se scandaliser au musée du Louvre. La foule s'est bien gardée d'ailleurs de juger _le Déjeuner sur l'herbe_ comme doit être jugée une véritable œuvre d'art; elle y a vu seulement des gens qui mangeaient sur l'herbe, au sortir du bain, & elle a cru que l'artiste avait mis une intention obscène & tapageuse dans la disposition du sujet, lorsque l'artiste avait simplement cherché à obtenir des oppositions vives & des masses franches. Les peintres, surtout Édouard Manet, qui est un peintre analyste, n'ont pas cette préoccupation du sujet qui tourmente la foule avant tout; le sujet pour eux est un prétexte à peindre, tandis que pour la foule le sujet seul existe. Ainsi, assurément, la femme nue du _Déjeuner sur l'herbe_ n'est là que pour fournir à l'artiste l'occasion de peindre un peu de chair. Ce qu'il faut voir dans le tableau, ce n'est pas un déjeuner sur l'herbe, c'est le paysage entier, avec ses vigueurs & ses finesses, avec ses premiers plans si larges, si solides, & ses fonds d'une délicatesse si légère; c'est cette chair ferme, modelée à grands pans de lumière, ces étoffes souples & fortes, & surtout cette délicieuse silhouette de femme en chemise qui fait, dans le fond, une adorable tache blanche au milieu des feuilles vertes; c'est enfin cet ensemble vaste, plein d'air, ce coin de la nature rendue avec une simplicité si juste, toute cette page admirable dans laquelle un artiste a mis les éléments particuliers & rares qui étaient en lui.

En 1864, Édouard Manet exposait _le Christ mort & les Anges_ & _un Combat de taureaux_, il n'a gardé de ce dernier tableau que l'Espada du premier plan,--_l'Homme mort_,--qui se rapproche beaucoup comme manière de _l'Enfant à l'épée_; la peinture y est détaillée & serrée, très-fine & très-solide; je sais à l'avance que ce sera un des succès de l'exposition de l'artiste, car la foule aime à regarder de près & à ne pas être choquée par les aspérités trop rudes d'une originalité sincère. Moi, je déclare préférer de beaucoup _le Christ mort & les Anges_; je retrouve là Édouard Manet tout entier, avec les partis-pris de son œil & les audaces de sa main. On a dit que ce Christ n'était pas un Christ, & j'avoue que cela peut être; pour moi, c'est un cadavre peint en pleine lumière, avec franchise & vigueur; & même j'aime les anges du fond, ces enfants aux grandes ailes bleues qui ont une étrangeté si douce & si élégante.