Eaux printanières

Part 9

Chapter 93,810 wordsPublic domain

Sanine jeta encore une fois un regard sur ce gros visage, cette tête sans cou, ce menton en l'air et tout rond qui ressemblait à une pomme, puis courut à la confiserie Roselli pour prévenir Gemma de son absence.

XXXII

Il trouva la jeune fille avec sa mère dans la confiserie.

Frau Lénore, courbée en deux, mesurait la distance entre les fenêtres.

En apercevant Sanine, elle se redressa et l'accueillit joyeusement, mais avec un peu de confusion.

--Depuis notre conversation hier après midi, dit-elle, je ne songe plus qu'aux améliorations qu'on pourrait apporter à notre magasin... Ici, je voudrais des étagères avec des tablettes de glace avec tain... c'est la mode maintenant... puis ici...

--Bon, bon, dit Sanine en l'interrompant... nous y penserons... Mais, pour le moment, venez avec moi; j'ai une nouvelle à vous communiquer.

Il prit Frau Lénore et Gemma par le bras et les entraîna dans la pièce voisine. Frau Lénore, inquiète, laissa échapper la mesure qu'elle tenait à la main...

Gemma, sur le point de ressentir quelque appréhension, leva les yeux sur Sanine et se rassura. Le visage du jeune homme marquait la préoccupation, mais en même temps un courage inébranlable et de la décision...

Il invita les deux femmes à s'asseoir et resta debout devant elles, gesticulant à tour de bras, s'ébouriffant les cheveux pendant qu'il leur racontait sa rencontre inopinée avec Polosov, le voyage proposé à Wiesbaden, et la perspective de pouvoir peut-être vendre ses terres.

--Comprenez-vous mon bonheur? cria-t-il. Si mes démarches aboutissent, je ne serai pas obligé d'aller en Russie!... Nous pourrons célébrer le mariage beaucoup plus tôt que je n'avais pensé!...

--Quand devez-vous partir? demanda Gemma.

--Aujourd'hui même, dans une heure; mon ami a loué une chaise de poste et m'emmène avec lui.

--Vous nous écrirez?

--En arrivant. Dès que j'aurai parlé avec cette dame, je vous ferai savoir où nous en sommes...

--Cette dame, à ce que vous dites, est très riche? demanda Frau Lénore.

--Immensément riche. Son père était archi-millionnaire, et lui a laissé toute sa fortune en mourant.

--Pour elle toute seule? Vraiment, vous avez de la chance!... Mais tâchez de ne pas vendre trop bon marché... Soyez prudent et ferme! Ne vous emballez pas! Je comprends votre désir de vous marier le plus tôt possible... mais la prudence avant tout! N'oubliez pas que plus le prix que vous obtiendrez pour votre propriété sera élevé, plus vous aurez pour vous deux--et pour vos enfants.

Gemma se détourna. Sanine recommença à gesticuler:

--Vous pouvez compter sur ma sagesse, Frau Lénore... Je ne permettrai pas qu'on marchande. Je dirai à cette dame le prix raisonnable; si elle le donne--tant mieux!... si elle ne le donne pas--tant pis!...

--Vous avez déjà vu cette dame? demanda Gemma.

--Je ne l'ai jamais vue.

--Et quand reviendrez-vous?

--Si l'affaire ne s'emboîte pas, je reviendrai demain; si je vois qu'il peut en sortir quelque chose, je resterai encore un ou deux jours... En tout cas, je ne prolongerai pas mon séjour un moment de plus qu'il ne faudra... Je laisse ici mon âme!... Mais je dois encore passer chez moi avant mon départ. Frau Lénore, donnez-moi votre main pour me porter bonheur!... Cela se fait toujours en Russie.

--La main droite ou la gauche?

--La main gauche, parce qu'elle est plus près du cœur... Je reviendrai demain, «avec le bouclier ou sur le bouclier!...» J'ai le pressentiment que je reviendrai vainqueur. Au revoir, mes bonnes, mes chères amies...

Il embrassa Frau Lénore, et pria Gemma de lui permettre d'entrer dans sa chambre pour un instant, pour une communication importante.

Il voulait tout simplement rester un instant seul avec elle.

Frau Lénore le comprit ainsi et n'eut pas la curiosité de demander quelle pouvait être cette communication importante.

Sanine entrait pour la première fois dans la chambre de la jeune fille.

Tout l'enchantement de l'amour, son ardeur, son extase et sa douce terreur s'emparèrent de lui, pénétrèrent avec impétuosité dans son âme dès qu'il eut franchi ce seuil sacré.

Il jeta tout autour de lui un regard attendri, tomba aux pieds de la jeune fille et pressa son visage contre sa robe.

--Tu es à moi? dit-elle.--Tu reviendras bientôt?

--Je suis à toi... Je reviendrai, répéta-t-il d'une voix étouffée.

--Je t'attendrai...

Quelques minutes plus tard, Sanine était dans la rue et courait dans la direction de son hôtel. Il n'avait pas remarqué que, derrière lui, Pantaleone, tout ébouriffé, était sorti par la porte de la confiserie et prononçait des paroles que Sanine n'entendit pas, brandissant sa main levée, comme dans un geste de menace.

À une heure moins un quart, exactement, Sanine entra chez Polosov. Devant l'hôtel attendait une voiture attelée de quatre chevaux.

Lorsque Polosov vit venir Sanine, il dit simplement: «Ah! tu t'es décidé!» puis il mit son manteau, des galoches, se boucha les oreilles avec des tampons d'ouate, bien que ce fût l'été, et descendit sur le perron.

Les garçons, sur ses ordres, avaient déjà placé dans la voiture les nombreuses emplettes, avaient capitonné sa place de coussins de soie et disposé tout autour des petits sacs et des paquets, à ses pieds ils avaient posé un panier de provisions et assujetti la malle au siège du cocher.

Polosov paya tout le monde largement, et respectueusement soutenu sous les bras par le concierge il entra en geignant dans la voiture, s'assit après avoir palpé les objets tout autour de lui, choisit un cigare, l'alluma, et alors seulement, avec le doigt, fit signe à Sanine d'entrer aussi dans la voiture. Sanine prit place à côté de lui.

Polosov dit au concierge de recommander au postillon d'aller vite s'il tenait à un bon pourboire.

Le marchepied de la chaise de poste fut refermé avec fracas, les portières claquèrent et la voiture s'ébranla.

XXXIII

Actuellement le chemin de fer parcourt en moins d'une heure la distance de Francfort à Wiesbaden, mais à cette époque il fallait trois heures en voiture-express: on changeait cinq fois de chevaux.

Polosov sommeillait, puis dodelinait en tenant son cigare entre les dents, et parlait très peu. Il ne regarda pas une fois par la portière; les points de vue ne l'intéressaient pas; il déclara même que «la nature, c'est ma mort!»

Sanine, de son côté, se taisait et restait indifférent à la beauté du paysage: il était entièrement absorbé par ses pensées et ses souvenirs.

Aux relais, Polosov payait sans marchander les distances parcourues, regardait l'heure à sa montre, et distribuait aux postillons des pourboires proportionnés à leur zèle.

À mi-chemin il sortit du panier deux oranges, choisit la meilleure, la garda pour lui et offrit l'autre à Sanine.

Celui-ci, qui observait son compagnon de route, partit tout à coup d'un éclat de rire.

--De quoi ris-tu? demanda Polosov en détachant soigneusement la peau de l'orange avec ses ongles courts et blancs.

--De quoi je ris? s'écria Sanine: mais de notre voyage!...

--Et pourquoi? demanda Polosov en faisant disparaître dans sa bouche tout un quartier d'orange...

--Mais c'est ce voyage qui me paraît singulier!... Hier je pensais à me trouver ici avec toi comme à me rencontrer avec l'empereur de la Chine... et aujourd'hui je suis en route avec toi, pour vendre ma propriété à ta femme, que je n'ai jamais vue!

--Tout est possible! répondit Polosov. En avançant en âge tu en verras bien d'autres... Par exemple, est-ce que tu te représentes ton ami Polosov sur un cheval d'ordonnance?... Eh bien! cela m'est arrivé... Et en me voyant le grand duc Mikhail Pavlovitch a commandé: «Au trot, faites aller au trot ce gros cornette!»

Sanine se gratta l'oreille.

--Je t'en prie, parle-moi un peu de ta femme! Quel est son caractère? J'ai besoin de le savoir...

--Le grand-duc pouvait à son aise commander «Au trot», continua Polosov avec ressentiment, mais moi, comment devais-je me tenir à cheval? Aussi leur ai-je dit: Vous pouvez garder vos grades, vos épaulettes... moi, je n'en veux plus!... Ah! tu veux que je te parle de ma femme?... Eh bien! ma femme est un être humain comme tous les autres... seulement «ne lui mets pas le doigt dans la bouche», elle n'aime pas cela!... Mais avant tout parle beaucoup avec elle de choses qui font rire... Raconte-lui tes amours... mais d'une façon amusante... tu me comprends?

--Comment, d'une façon amusante?

--Mais oui, tu m'as dit... que tu es amoureux... que tu as l'intention de te marier... Eh bien! raconte-lui toute l'affaire...

Sanine se sentit blessé.

--Mais que peux tu trouver d'amusant dans mon mariage?

Polosov se contenta de regarder Sanine dans les yeux pendant que le jus de l'orange coulait sur son menton.

--C'est ta femme qui t'a demandé d'aller à Francfort pour faire ces emplettes? demanda Sanine après quelques moments de silence.

--Oui, c'est elle-même!

--Quelles emplettes?

--Mais... des joujoux!

--Des joujoux!... Tu as des enfants?

À cette question, Polosov s'éloigna de Sanine.

--Qu'est-ce que tu dis là? Pourquoi aurais-je des enfants?... Les joujoux, ce sont des colifichets... des articles de toilette...

--Tu t'y entends?

--Je m'y entends...

--Mais tu m'as dit que tu ne te mêles jamais des affaires qui concernent ta femme!

--Je ne me mêle pas d'autre chose... rien que de sa toilette... cela me désennuie... Ma femme a bonne opinion de mon goût... Puis je sais marchander.

Polosov commençait à égrener ses phrases... Il était déjà fatigué.

--Et elle est très riche, ta femme?

--Oui, elle est assez riche... mais tout pour elle.

--Il me semble pourtant que tu n'as pas à te plaindre?

--Mais aussi, je suis son mari! Il ne manquerait plus que cela, que je n'en profite pas! Je lui suis utile... Elle y trouve son profit... Je suis commode!...

Polosov s'essuya le visage avec son foulard et se mit à souffler péniblement, comme pour dire: «Épargne-moi donc; ne me fais plus dire un mot; tu vois comme cela me fatigue de parler.»

Sanine le laissa tranquille et s'enfonça de nouveau dans ses réflexions.

À Wiesbaden, l'hôtel devant lequel s'arrêta la voiture ressemblait plutôt à un palais. Aussitôt des sonnettes tintèrent dans les couloirs et il y eut tout un remue-ménage parmi le personnel.

Des valets en habit apparurent à l'entrée; le portier brodé d'or sur toutes les coutures d'un coup de main ouvrit la portière.

Polosov descendit de voiture en triomphateur et commença l'ascension de l'escalier embaumé et couvert de tapis.

Un homme très correctement vêtu de noir, à la physionomie russe, courut au-devant de lui; c'était son valet de chambre.

Polosov lui annonça que dorénavant il le prendrait partout avec lui, parce que la veille à Francfort on l'avait laissé passer la nuit sans eau chaude!

Le visage du valet exprima l'horreur, puis il se baissa lestement et retira les galoches du barine.

--Est-ce que Maria Nicolaevna est chez elle? demanda Polosov.

--Madame est chez elle... Madame s'habille... Madame dîne chez la comtesse Lassounski.

--Ah! chez la comtesse!... Écoute! il y a dans la voiture des effets... prends-les toi-même et apporte-les ici... Et toi, Dmitri Pavlovitch, dit-il à Sanine, choisis-toi une chambre et viens me rejoindra dans trois quarts d'heure... Nous dînerons ensemble..

Polosov s'éloigna, et Sanine demanda une chambre parmi les plus modestes. Quand il eut rajusté sa toilette et se fut un peu reposé, il entra dans le vaste appartement occupé par «Son Altesse le prince Polosov.»

Il trouva «Son Altesse» assis dans un fauteuil de velours écarlate au milieu d'un salon resplendissant.

Le flegmatique ami de Sanine avait trouvé le temps de prendre un bain et de se revêtir d'une très riche robe de chambre de satin; sa tête était ornée d'un fez couleur de fraise.

Sanine s'approcha de lui et le contempla quelque temps.

Polosov restait assis, immobile, comme une idole dans sa niche; il ne tourna pas la tête du côté de Sanine, ne remua pas les paupières, ne proféra pas un son.

C'était un spectacle vraiment majestueux.

Après l'avoir admiré quelques instants, Sanine se disposait à parler pour rompre ce silence auguste, lorsque tout à coup la porte de la chambre voisine s'ouvrit, et sur le seuil apparut une jeune et jolie femme, vêtue d'une robe de soie blanche ornée de dentelles noires, avec des diamants aux poignets et autour du cou.

C'était Maria Nicolaevna Polosov.

Les cheveux roux, touffus, tombaient des deux côtés de la tête en nattes toutes prêtes à être relevées.

XXXIV

--Ah, pardon! s'écria Maria Nicolaevna avec un sourire demi-confus, demi-moqueur.

Elle releva d'une main le bout d'une de ses nattes, et attacha sur Sanine le regard de ses grands yeux gris et clairs.

--Je ne vous savais pas encore ici.

--Sanine Dmitri Pavlovitch, un ami d'enfance, dit Polosov, sans bouger de sa place et en montrant Sanine du doigt.

--Oui, je sais... Tu m'as déjà parlé de lui... Je suis enchantée de faire votre connaissance... Mais je suis venue pour te demander un service, Hippolyte Sidorovitch... Ma femme de chambre est si maladroite aujourd'hui.

--Tu veux que je donne un coup de main à ta coiffure...

--Oui, oui, je t'en prie. Excusez-moi, répéta Maria Nicolaevna avec le même sourire.

--Elle fit un signe de tête à Sanine, pirouetta sur elle-même et disparut dans l'autre chambre en laissant l'impression rapide mais harmonieuse d'un cou exquis, d'épaules splendides et d'une taille admirable.

Polosov se leva--et se balançant lourdement suivit sa femme dans l'autre chambre.

Sanine ne douta pas un instant que la jeune femme sût parfaitement qu'il se trouvait dans le salon du «prince Polosov», et que cette petite comédie avait été jouée à son intention, pour montrer des cheveux qui valaient d'ailleurs la peine d'être vus.

Sanine fut content de l'apparition de la jolie dame.

«Si elle a voulu m'éblouir par sa beauté, pensa-t-il, qui sait, peut-être se montrera-t-elle coulante pour l'achat de la propriété.»

Son âme était tellement remplie du souvenir de Gemma, que toutes les autres femmes lui étaient indifférentes, c'est à peine s'il les voyait, et cette fois il se contenta de penser «Oui, on avait raison de me dire que cette dame est fort belle!»

S'il ne s'était pas trouvé dans cet état exceptionnel, il se serait certainement exprimé autrement.

Maria Nicolaevna, née Kolychkine, était une femme qu'on ne pouvait s'empêcher de remarquer. Ce n'est pas qu'elle fût une beauté incontestée: on distinguait nettement en elle les traces de son origine plébéienne. Le front était bas, le nez un peu charnu et légèrement retroussé: elle ne pouvait pas se glorifier non plus de la finesse de sa peau, ni de l'élégance de ses mains et de ses pieds... mais que signifiaient ces détails?

Celui qui la voyait ne restait pas en contemplation devant une «beauté sacrée» comme disait le poète Pouchkine, mais devant le prestige d'un vigoureux et florissant corps de femme, russe et tzigane... et il n'y avait pas moyen de ne pas tomber en arrêt devant elle.

Mais l'image de Gemma protégeait Sanine, comme le triple bouclier que chante le poète.

Dix minutes plus tard Maria Nicolaevna apparut de nouveau avec son mari.

Elle s'approcha de Sanine... et sa démarche était si séduisante, que certains originaux... hélas! que ces temps sont loin,--devenaient follement épris de Maria Nicolaevna rien que pour sa démarche.

«Lorsque cette femme marche à ta rencontre, on dirait que le bonheur de ta vie entre par la même porte! disait un de ses adorateurs.

Elle tendit la main à Sanine et lui dit de sa voix caressante et contenue:

--Vous ne vous retirerez pas avant mon retour n'est-ce pas? Je rentrerai de bonne heure...

Sanine s'inclina respectueusement, tandis que Maria Nicolaevna disparaissait derrière la portière; sur le seuil elle tourna la tête en arrière et sourit, et de nouveau Sanine ressentit la même impression harmonieuse qu'il avait éprouvée un moment auparavant.

Lorsque Maria Nicolaevna souriait on voyait se creuser sur chacune de ses joues non pas une, mais trois petites fossettes--et ses yeux souriaient plus encore que ses lèvres, longues, empourprées et rayonnantes avec deux minuscules grains de beauté à gauche.

Polosov se traîna jusqu'à son fauteuil. Il ne disait mot, comme auparavant; mais un sourire moqueur, étrange, de temps en temps plissait ses joues bouffies, incolores et déjà ridées.

Il avait l'air vieillot, bien qu'il n'eût que trois ans de plus que Sanine.

Le dîner que Polosov servit à Sanine aurait pu satisfaire le gourmet le plus consommé, mais Sanine le trouva sans fin et insupportable!

Polosov mangeait lentement «avec sentiment, conviction et lenteur», se penchant avec attention sur son assiette, et flairant presque chaque morceau.

D'abord il se rinçait la bouche avec du vin, et après seulement il l'avalait en faisant claquer ses lèvres...

Quand on servit le rôti, sa langue se délia subitement... mais sur quel sujet?... Sur des moutons dont il voulait faire venir tout un troupeau dans sa propriété... et il en parlait avec amour, accumulant les détails, et n'employant que les diminutifs affectueux...

Après avoir bu une tasse de café noir en ébullition,--il avait à plusieurs reprises pendant le dîner rappelé au garçon d'une voix courroucée et larmoyante que la veille on lui avait servi du café froid, froid comme la glace--Polosov, tout en mordillant entre ses dents jaunes et tordues un havane, s'endormit, selon son habitude et à la grande joie de Sanine. Le jeune homme se mit à arpenter le salon sur le tapis épais, rêvant à sa vie future avec Gemma, et aux nouvelles qu'il pourrait lui porter le lendemain.

Mais Polosov se réveilla plus tôt qu'à l'ordinaire--son sommeil n'avait duré qu'une heure et demie--et après avoir bu un verre d'eau de Seltz avec de la glace, et avalé au moins huit cuillerées de confiture, de la véritable confiture russe de Kieff que son valet lui présenta dans un bocal vert foncé, et sans laquelle Polosov déclarait ne pouvoir vivre, il leva ses yeux un peu boursouflés sur Sanine et lui demanda s'il serait disposé à faire avec lui une partie de _douratchki_.

Sanine consentit; il craignait de voir Polosov reprendre ses explications sur les moutons et entrer dans des détails fastidieux...

Le garçon apporta les cartes et la partie commença; il va sans dire qu'ils ne jouaient pas pour de l'argent mais uniquement pour passer le temps. Lorsque Maria Nicolaevna revint de son dîner chez la comtesse Lasounski elle trouva les deux hommes à cette innocente occupation.

En entrant dans le salon elle aperçut les cartes et la table de jeu, et partit d'un éclat de rire.

Sanine ce leva, mais elle lui dit:

--Non, continuez votre jeu... Je vais changer de robe, et je reviens...

Elle disparut de nouveau au milieu d'un froufrou de jupes et retira ses gants tout en marchant...

Elle revint effectivement au bout d'un moment. Elle avait remplacé sa toilette de bal par une large blouse de soie lilas, avec des manches ouvertes et flottantes; une lourde cordelière entourait sa taille.

Elle s'assit à côté de son mari, et attendit le moment de la partie où il devint _dourak_ (imbécile), alors elle lui dit:

--Maintenant, petite crêpe, c'est assez!

À ce mot de _petite crêpe_ Sanine la regarda tout étonné et elle lui sourit gaîment, répondant au regard du jeune homme en le regardant en face, et creusant toutes les fossettes de ses joues.

--Assez, dit-elle de nouveau à son mari, je vois que tu as envie de dormir, baise la main et va dormir, et moi je resterai avec M. Sanine pour causer un peu...

--Je n'ai pas sommeil répondit Polosov en se levant lourdement de son fauteuil, mais j'irai quand même me coucher et je baiserai la main...

Elle lui tendit la main sans cesser de sourire et de regarder Sanine.

Polosov regarda aussi son ami et partit sans prendre congé.

--Maintenant racontez-moi votre histoire, dit vivement Maria Nicolaevna en posant ses deux coudes nus sur la table, et en tapotant avec impatience ses ongles l'un contre l'autre.--On m'a dit que vous allez vous marier? Est-ce vrai?

Quand elle eut posé cette question Maria Nicolaevna inclina légèrement la tête de côté pour regarder plus fixement et plus profondément dans les yeux du jeune homme.

XXXV

Bien que Sanine ne fût pas un novice et qu'il eût déjà quelque expérience des hommes, la manière d'être délurée de madame Polosov l'eût tout de même troublé, s'il n'avait pas vu dans cette familiarité et ce sans-façon un heureux augure pour son entreprise. «Flattons les caprices de cette riche dame», se dit-il; et il répondit d'un ton aussi dégagé que l'était la question posée:

--Oui, je me marie.

--Vous épousez une étrangère?

--Une étrangère!

--Vous venez de faire sa connaissance à Francfort?

--Oui, madame, à Francfort.

--Et peut-on savoir qui est cette jeune fille?

--Certainement. Elle est la fille d'un confiseur.

Maria Nicolaevna ouvrit les yeux tout grands et arqua ses sourcils.

--Mais c'est charmant! dit-elle d'une voix posée; c'est délicieux!... Et moi qui croyais qu'on ne peut plus trouver en ce monde des hommes comme vous... La fille d'un confiseur!

--Je vois que cela vous étonne? dit Sanine, non sans dignité... mais, d'abord, je n'ai point de préjugés...

--_D'abord_ cela ne m'étonne nullement, s'écria Maria Nicolaevna en l'interrompant--des préjugés, je n'en ai pas non plus... Je suis moi-même la fille d'un moujik!... Eh bien! non, vous ne m'avez pas épatée! Ce qui m'étonne et me réjouit, c'est de voir un homme qui n'a pas peur d'aimer... Vous l'aimez?...

--Oui, madame.

--Elle est très belle?

Cette dernière question agaça quelque peu Sanine, mais il n'y avait plus moyen de reculer.

--Vous comprenez vous-même, Maria Nicolaevna, dit-il, que tout homme trouve le visage de l'aimée plus beau que tous les autres, mais ma fiancée est une véritable beauté!...

--Vraiment? De quel genre? Du genre italien, classique?

--Oui, elle a des traits parfaitement réguliers.

--Vous n'avez pas son portrait?

--Non.

À cette époque la photographie n'était pas connue, et les daguerréotypes commençaient seulement à se répandre.

--Quel est son nom?

--Gemma!

--Et le vôtre?

--Dmitri...

--Et votre nom patronymique?

--Pavlovitch.

--Savez-vous, dit Maria Nicolaevna, toujours de la même voix traînante... Vous me plaisez beaucoup, Dmitri Pavlovitch... Vous devez être un brave garçon... Donnez-moi votre main... Soyons amis...

Elle serra fortement la main du jeune homme de ses beaux et vigoureux doigts blancs...

Elle avait la main un peu plus petite que celle de Sanine, et plus chaude, plus douce, plus souple et vivante.

--Mais savez-vous quelle idée me vient?

--Voyons cette idée?

--Vous ne vous fâcherez pas? Non?... Vous dites que vous êtes fiancés... Il n'y avait pas moyen de faire autrement?

Sanine fronça les sourcils.

--Je ne vous comprends pas, Maria Nicolaevna?

Maria Nicolaevna eut un petit rire, et secouant la tête, elle rejeta en arrière les cheveux qui tombaient sur ses joues.

--Vraiment, il est délicieux, dit-elle, rêveuse, distraite... Un chevalier! Allez après cela croire ceux qui affirment qu'il n'y a plus d'idéalistes!

Maria Nicolaevna parlait tout le temps en russe, avec un accent très pur, l'accent du peuple de Moscou et non celui de la noblesse.

--Vous avez sans doute été élevé à la maison, dans une famille de l'ancien type, où l'on craint Dieu? demanda-t-elle.

Et elle ajouta aussitôt:

--Vous êtes de quel gouvernement?

--Du gouvernement de Toula.

--Nous sommes vous et moi _de la même auge_! Mon père... Mais savez-vous qui était mon père?

--Oui, je le sais.

--Il est né à Toula... Assez là-dessus..., maintenant passons aux affaires.

--Comment aux affaires?... Que voulez-vous dire?

Maria Nicolaevna cligna des yeux.