Eaux printanières

Part 8

Chapter 83,863 wordsPublic domain

Gemma fut si fort troublée par cet accueil, qu'elle n'osa pas s'approcher de sa mère, mais resta pétrifiée au milieu de la chambre comme une statue. Sanine ne savait quelle contenance prendre. Un peu plus il aurait eu envie d'imiter Frau Lénore.

Cette désolation que rien ne pouvait apaiser dura toute une heure! Une heure entière!

Pantaleone trouva plus sage de fermer à clé la porte de la confiserie afin que personne ne pût entrer; par bonheur c'était trop tôt pour les clients. Le vieillard était lui-même perplexe,--tout au moins il n'approuvait pas la précipitation avec laquelle Sanine et Gemma avaient agi. Pourtant il ne se sentait pas le courage de les blâmer et restait tout disposé à leur prêter son appui s'ils en avaient besoin: Kluber lui était positivement antipathique.

Emilio se flattait d'avoir été l'intermédiaire entre son ami et sa sœur, et il était fier de l'excellente tournure que prenaient les choses! Il ne pouvait comprendre le chagrin de sa mère, et dans son for intérieur il décida que les femmes, même les meilleures d'entre elles, sont dépourvues de la faculté de compréhension.

Sanine était celui qui souffrait le plus. Dès qu'il tentait de s'approcher de madame Roselli, elle criait et se débattait et c'est en vain qu'il tenta à plusieurs reprises de lui crier de loin: «Je viens pour vous demander la main de mademoiselle votre fille.»

Frau Lénore s'en voulait surtout de son aveuglement, elle ne se pardonnait pas de n'avoir rien vu:

«Si mon Giovanni Battista était là, rien de semblable ne se serait passé!» répétait-elle à satiété.

«Mon Dieu, comment tout cela finira-t-il? pensait Sanine... cela devient bête, à la fin.»

Il avait peur de regarder Gemma qui n'osait plus lever les yeux sur lui. Elle se contentait d'offrir ses soins à Frau Lénore qui d'abord les repoussa aussi.

Mais peu à peu l'orage s'apaisa. Frau Lénore cessa de pleurer, elle permit à Gemma de la tirer du coin dans lequel elle s'était blottie, de l'installer dans le grand fauteuil près de la fenêtre, de lui donner à boire un verre d'eau sucrée avec de l'eau de fleurs d'oranger. Elle ne permit pas à Sanine de l'approcher! Oh non!--mais d'entrer dans la chambre dont elle l'avait expulsé, et elle consentit à le laisser parler sans l'interrompre.

Sanine mit immédiatement l'accalmie à profit, et déploya même une rare éloquence; il n'aurait probablement pas pu devant Gemma toute seule déclarer ses sentiments et ses intentions avec la même force de persuasion. Ses sentiments étaient les plus sincères, ses intentions les plus pures, comme celles d'Almaviva dans le «Barbier de Séville».

Il ne chercha pas à dissimuler devant Frau Lénore, ni à ses propres yeux, les désavantages de sa situation, mais ces désavantages, assurait-il, n'étaient qu'apparents.

Sans doute, il est un étranger qu'on ne connaît que depuis quelques jours: on ne sait rien de positif ni sur sa position, ni sur les moyens dont il dispose, mais il offre de fournir des preuves qui ne permettront pas de douter qu'il est de bonne famille, et pas entièrement dépourvu de fortune. Il procurera le témoignage de plusieurs de ses compatriotes. Il espère, enfin, qu'il pourra rendre Gemma heureuse, et qu'il saura adoucir pour elle la séparation d'avec sa famille.

Ce mot de _séparation_ faillit gâter l'affaire. Frau Lénore devint toute tremblante et ne put plus tenir en place dans son fauteuil.

Sanine s'empressa d'ajouter que la séparation ne serait que temporaire et que peut-être même on trouverait moyen de l'éviter.

Sanine recueillit aussitôt les fruits de son éloquence. Frau Lénore consentit à le regarder bien qu'avec une expression de douleur et de reproche, mais la colère et le dégoût avaient disparu.

Elle continua à se plaindre, mais ses récriminations étaient plus modérées et plus douces, elle les entrecoupait de questions adressées tantôt à Sanine, tantôt à Gemma. Elle permit au jeune Russe de lui prendre la main et ne la retira pas tout de suite. Elle se remit à pleurer, mais ce n'étaient plus les mêmes larmes. Enfin elle eut un sourire triste et de nouveau exprima le regret que Giovanni Battista ne fût pas là pour voir ses enfants...

L'instant d'après, les deux criminels, Sanine et Gemma, étaient à genoux à ses pieds, et elle posait sa main sur leurs têtes; encore un petit moment et les deux jeunes gens embrassaient Frau Lénore, tandis qu'Emilio accourait dans la chambre, le visage rayonnant de bonheur, et embrassait le groupe si étroitement enlacé.

Pantaleone jeta un coup d'œil dans la chambre, sourit et aussitôt se renfrognant alla dans la confiserie pour ouvrir la porte d'entrée.

XXX

Le passage du désespoir à la tristesse, et de la tristesse à une douce résignation s'opéra assez vite chez Frau Lénore, et cette résignation se transforma bien vite en un sentiment de secret contentement qu'elle dissimulait par respect des convenances.

Sanine avait pris le cœur de Frau Lénore du premier jour qu'elle l'avait vu; une fois habituée à l'idée qu'il deviendrait son gendre, elle ne trouva plus rien de désagréable à cette perspective, bien qu'elle jugeât nécessaire de montrer un visage offensé ou plus exactement une expression d'inquiétude.

D'ailleurs tous les événements qui se succédaient depuis quelques jours étaient plus extraordinaires l'un que l'autre.

Malgré cela, Frau Lénore, en femme pratique, pensa qu'il était de son devoir de soumettre Sanine à un interrogatoire en règle, et le jeune homme qui le matin en allant à son rendez-vous avec Gemma ne songeait pas même à l'épouser,--à vrai dire, à ce moment-là il ne songeait à rien si ce n'est à sa passion,--entra avec conviction dans son rôle de fiancé et répondit de bonne grâce avec beaucoup de détails à toutes les questions de madame Roselli.

Quand Frau Lénore eut acquis la certitude que Sanine appartenait à la noblesse,--elle s'étonnait un peu qu'il ne fût pas prince--elle prit un air grave et le «prévint d'avance» qu'elle en userait avec lui en toute franchise et sans façon parce que tel était son devoir sacré de mère.

Sanine lui répondit que c'était bien ainsi qu'il l'entendait, et qu'il la priait de ne point se gêner.

Alors Frau Lénore lui dit que M. Kluber--à ce nom elle poussa un léger soupir, pinça les lèvres et s'interrompit--que M. Kluber, l'ex-fiancé de Gemma, avait actuellement huit mille gouldens de revenu, et que cette somme s'arrondissait rapidement chaque année... et pour conclure madame Roselli ajouta: «Quels sont vos revenus?»

--Huit mille gouldens, répéta Sanine lentement--cela fait environ quinze mille roubles assignats... Mon revenu est inférieur... Je possède une petite propriété dans le gouvernement de Toula; bien gérée, cette propriété pourrait donner cinq, six mille roubles... Puis je demanderai une charge publique, j'entrerai au service de l'État... j'aurai deux mille roubles de traitement.

--Au service de l'Etat, en Russie? cria Frau Lénore; je devrai me séparer de Gemma?

--Je pourrais à la place entrer dans la diplomatie, se hâta d'ajouter Sanine: je ne manque pas de relations... Alors rien ne m'empêchera de vivre à l'étranger... Enfin, ce qui vaudrait encore mieux, je vendrai ma propriété et avec le capital j'entreprendrai quelque chose... pourquoi pas le perfectionnement de votre confiserie?

Sanine comprenait parfaitement qu'il disait des choses qui n'avaient pas le sens commun, mais il se sentait un courage qui ne reculerait devant aucun sacrifice! Il n'avait qu'à jeter un coup d'œil sur Gemma, qui depuis que sa mère avait entamé une «conversation sur des choses pratiques» ne cessait d'aller et de venir dans la chambre, se levant et s'asseyant sans motif, Sanine n'avait qu'à la regarder pour se sentir prêt à consentir sur l'heure à tout ce qu'on voudrait, pourvu que la tranquillité de la jeune fille ne fût pas troublée.

--M. Kluber aussi avait l'intention de me donner une certaine somme pour améliorer la confiserie, dit après un moment d'hésitation Frau Lénore.

--Maman! maman, de grâce, cria Gemma en italien.

--Il faut que ces questions soient réglées d'avance, ma fille, dit Frau Lénore dans la même langue.

Ensuite madame Roselli demanda à Sanine quelles sont en Russie les lois sur le mariage, et s'il n'est pas défendu à un Russe d'épouser une catholique, comme en Prusse?

À cette époque, vers 1840, toute l'Allemagne retentissait encore de la querelle entre le gouvernement prussien et l'archevêque de Cologne au sujet des mariages mixtes.

Pourtant, lorsque Frau Lénore apprit que sa fille en épousant un noble deviendrait noble elle-même, elle manifesta quelque satisfaction.

--Mais avant de vous marier vous devez aller en Russie! s'écria-t-elle.

--Pourquoi donc?

--Pour obtenir l'autorisation de votre souverain.

Sanine assura qu'il n'avait nullement besoin de cette autorisation pour se marier, mais qu'il serait peut-être obligé de retourner en Russie pour très peu de temps, afin de vendre sa propriété et de rapporter l'argent dont il avait besoin.

Rien que de parler de voyage il sentit son cœur se serrer douloureusement; Gemma en le regardant comprit qu'il souffrait, elle rougit et resta pensive.

--Je vous prierai de me rapporter de Russie des fourrures d'astrakan, dit Frau Lénore... J'ai entendu dire que l'astrakan est remarquablement bon et pas cher du tout.

--Avec le plus grand plaisir, j'en apporterai aussi à Gemma...

--Et à moi un bonnet de cuir de Russie brodé d'argent, dit Emilio en passant sa tête à la porte de l'autre chambre.

--Très bien... je te l'apporterai, et des pantoufles pour Pantaleone.

--À quoi bon! À quoi bon! reprit Frau Lénore. Mais parlons de choses sérieuses... Vous dites, ajouta-t-elle, que vous vendrez la propriété... vous vendrez aussi les paysans?

Sanine sentit comme un aiguillon qui le piquait. Il se souvint que lorsqu'il avait causé du servage avec madame Roselli et sa fille, il avait déclaré que cette institution lui semblait coupable et que pour rien au monde il ne vendrait ses serfs parce qu'il trouvait ce trafic immoral.

--Je m'efforcerai, dit-il non sans trouble, de vendre ma propriété à quelqu'un que je connaîtrai bien, et qui sera humain, ou peut-être que mes moujicks voudront se racheter.

--Ce serait de beaucoup le mieux, dit Frau Lénore, car vendre des êtres humains!...

--_Barbari!_ murmura Pantaleone qui montrait sa tête derrière Emilio.

Il secoua son toupet et disparut.

«En effet ce n'est pas beau!», pensa Sanine et il regarda à la dérobée Gemma.

La jeune fille semblait ne pas avoir entendu ses dernières paroles.

«Tant mieux!» se dit Sanine, et la conversation pratique avec Frau Lénore se prolongea jusqu'au dîner.

Frau Lénore finit par devenir très affectueuse, elle appela Sanine Dmitri tout court, le menaça gentiment du doigt et promit de le punir de sa conduite rusée.

Elle le questionna minutieusement sur sa parenté: «Parce que, dit-elle, c'est une chose très importante», elle se fit décrire la cérémonie nuptiale selon le rite de l'Église russe, et s'extasia d'avance devant Gemma en robe blanche de mariée avec la couronne d'or sur la tête.

--C'est que ma fille est belle, comme une reine! ajouta-t-elle avec un maternel orgueil.

--Il n'y a pas de reine qui soit aussi belle.

--Il n'y a pas deux Gemma au monde! s'écria Sanine.

--C'est pour cela qu'elle s'appelle Gemma! (En italien Gemma veut dire gemme.)

La jeune fille courut vers sa mère et se mit à l'embrasser.

Elle commençait seulement à se sentir tout à fait allégée de la douleur qui l'oppressait.

Sanine se sentit tout à coup si heureux; son cœur se remplit d'une telle joie d'enfant à la pensée que les rêves dont il s'était bercé il n'y a pas longtemps dans cette maison se réalisaient déjà, un tel besoin d'activité s'empara de tout son être, qu'il voulut entrer dans la confiserie et se tenir au comptoir comme il l'avait fait quelques jours auparavant.

--J'en ai le droit maintenant, se disait-il, je suis ici chez moi!

Il s'assit au comptoir, fit le marchand, vendit à deux fillettes une livre de bonbons en leur en donnant un kilo, et en demandant la moitié du prix.

Au dîner, il s'assit à côté de Gemma, comme son fiancé officiel.

Frau Lénore se livrait toujours à ses combinaisons pratiques, tandis qu'Emilio suppliait Sanine de l'emmener en Russie avec lui.

Il fut décidé que Sanine partirait dans deux semaines.

Seul, Pantaleone restait un peu morose; Frau Lénore jugea même opportun de lui dire: «Mais c'est vous qui avez servi de témoin.» Pantaleone jeta un regard en dessous.

Gemma garda presque tout le temps le silence, mais jamais son visage n'avait été plus beau ni plus lumineux.

Après le dîner elle appela Sanine pour une minute au jardin, et parvenue au banc où deux jours auparavant elle avait trié les cerises, elle dit au jeune homme:

--Dmitri, ne te fâche pas, mais je veux encore une fois te rappeler que tu ne dois pas te croire irrévocablement lié?...

Il ne lui laissa pas achever sa phrase...

Gemma détourna son visage:

--Quant à l'autre chose... quant à la différence de religion dont parle maman, reprit Gemma en sortant une petite croix de grenat attachée à son cou par un fin cordon de soie... elle tira fortement le cordon, le rompit et tendit la croix au jeune homme en disant:

--Puisque je suis à toi, ta religion sera la mienne.

Les yeux de Sanine étaient encore humides lorsqu'il rentra avec Gemma dans la chambre.

Le soir toute la famille avait repris son train habituel et même on joua une partie de _tresette_.

XXXI

Sanine se réveilla le lendemain de très bonne heure. Il avait atteint la cime du bonheur humain. Mais ce n'est pas ce sentiment de bonheur qui l'empêchait de dormir, et troublait sa béatitude, mais une question d'ordre matériel, une question fatale: comment faire pour vendre sa propriété le plus vite et le plus avantageusement possible.

Une foule de plans s'entrecroisaient dans son cerveau, mais il ne voyait pas nettement sa voie. Il sortit de l'hôtel pour sentir l'air et réfléchir. Il voulait se présenter devant Gemma avec un plan arrêté.

Tout à coup son attention fut arrêtée sur un personnage qui venait en sens inverse, une forme épaisse, mais correctement habillée, qui se balançait en vacillant légèrement sur de gros pieds.

Sanine se demanda où il avait vu cette nuque couverte de cheveux d'un blond blanchâtre, cette tête qui semblait chevillée directement sur les épaules, ce dos replet, débordant de graisse, ces bras boursouflés qui pendaient le long du torse. Sanine se demanda s'il se pouvait vraiment qu'il eût devant les yeux Polosov, son camarade de pension, qu'il n'avait pas revu depuis cinq ans.

Lorsque le nouveau venu l'eut dépassé, Sanine courut après lui, le devança puis se retourna... Il vit un large visage jaunâtre, de petits yeux de cochon avec des cils et des sourcils blancs, un nez court et plat, de grosses lèvres qui semblaient collées l'une à l'autre, un menton rond et imberbe. À l'expression aigre, indolente, méfiante de cette tête, il n'eut plus de doute, c'était bien Hippolyte Polosov!

«Encore une fois, ce doit être mon étoile qui me l'envoie!» se dit Sanine.

--Polosov, Hippolyte Sidoritch, est-ce toi?

Le personnage s'arrêta, leva ses petits yeux, hésita un instant, puis desserrant les lèvres dit d'une voix de fausset un peu enrouée:

--Dmitri Sanine?

--Oui, moi-même! répliqua Sanine.

Il secoua une des mains de Polosov couvertes de gants gris-cendre, un peu étroits, et qui pendaient inertes sur ses cuisses rebondies.

--Y a-t-il longtemps que tu es ici? demanda Sanine,--d'où viens-tu? À quel hôtel?

--Je suis arrivé hier de Wiesbaden pour faire des emplettes pour ma femme... et je retourne aujourd'hui à Wiesbaden.

--Ah! c'est vrai! l'on m'a dit que tu es marié... et que ta femme est d'une beauté remarquable.

Les yeux de Polosov vaguèrent de droite et de gauche.

--Oui, on le dit, répondit-il.

Sanine se mit à rire.

--Je vois que tu n'es pas changé... Tu as toujours le même flegme... comme dans le temps, au pensionnat.

--Pourquoi changerais-je?

--On dit encore,--Sanine appuya sur ce mot «on dit»--que ta femme est très riche.

--Oui, on le dit aussi!

--Et toi, tu ne le sais pas au juste, toi?

--Moi, mon ami, je ne me mêle pas des affaires de ma femme.

--Tu ne te mêles pas des affaires de ta femme, d'aucune?

De nouveau les yeux de Polosov vaguèrent en tous sens.

--D'aucune... Ma femme va de son côté--et moi, du mien...

--Où vas-tu maintenant? demanda Sanine.

--Dans ce moment je ne vais nulle part, je reste debout dans la rue à causer avec toi; et quand notre conversation sera finie, je rentrerai à l'hôtel et je déjeunerai.

--M'acceptes-tu pour compagnon?

--C'est-à-dire que tu veux déjeuner avec moi?

--Oui!

--Avec plaisir. C'est toujours plus agréable de manger à deux... Tu n'es pas bavard?

--Je ne crois pas...

--Cela me va...

Polosov se remit en marche. Sanine se plaça à côté de lui.

Les lèvres de Polosov se collèrent de nouveau, il ronflait et se balançait silencieusement.

«Mais comment cette bûche a-t-elle pu attraper une femme si belle et si riche? pensa Sanine. Personnellement il n'avait pas de fortune, il n'est pas de haute noblesse, il n'est pas même intelligent. Au pensionnat il passait pour un garçon obtus, dormeur et glouton; on l'avait surnommé le «baveux...» Mais, continua Sanine à part lui, puisque sa femme est riche, pourquoi ne m'achèterait-elle pas ma propriété? Polosov a beau dire qu'il ne se mêle pas des affaires de sa femme, je n'en crois rien! Puis je demanderai un prix avantageux pour lui? Pourquoi ne pas faire une tentative? C'est peut-être ma bonne étoile qui me l'a envoyé?... Oui, c'est décidé... je lui en parlerai.»

Polosov conduisit Sanine dans un des plus grands hôtels de Francfort où il occupait, cela va sans dire, la plus belle chambre.

En entrant, Sanine trouva sur les chaises, sur les tables, des cartons, des boîtes, des paquets empilés...

--Voilà mes emplettes pour Marie Nicolaevna!... dit Polosov en se laissant choir dans un fauteuil. Ouf! qu'il fait chaud, gémit-il en desserrant sa cravate.

Il sonna pour le maître d'hôtel et choisit soigneusement le menu d'un copieux déjeuner.

--Puis, ajouta-il, à une heure la voiture... vous entendez... à une heure précise...

Le maître d'hôtel se courba en deux dans un salut obséquieux et disparut.

Polosov déboutonna son gilet. Rien qu'à le voir relever ses sourcils, souffler avec peine et retrousser son nez, il était facile de deviner que parler lui était un effort pénible, et qu'il se demandait, non sans inquiétude, si Sanine l'obligerait à donner de l'exercice à sa langue ou si son ami ferait les frais de la conversation. Sanine comprit l'état d'esprit de son ancien camarade et ne l'importuna plus de questions, se bornant à lui demander ce qu'il lui était indispensable de savoir.

Il apprit que Polosov avait été pendant deux ans dans l'armée en qualité de uhlan.--«Ce qu'il devait être gracieux dans la courte veste des uhlans!» pensa Sanine.

Polosov confia encore à son ami qu'il était marié depuis quatre ans et que depuis deux ans il voyageait à l'étranger avec sa femme, qu'elle faisait une cure d'eau à Wiesbaden, et que de là elle irait à Paris.

De son côté Sanine ne fut pas bavard en parlant de son passé ni de ses plans, il aborda directement le sujet qui l'intéressait entre tous--c'est-à-dire son désir de vendre ses terres.

Polosov l'écoutait sans dire un mot, jetant seulement un regard sur la porte par laquelle on devait apporter le déjeuner. Enfin le déjeuner fut servi. Le maître d'hôtel accompagné de deux garçons parut, ils portaient plusieurs plats sous de lourds couvercles d'argent.

--Ta propriété se trouve dans le gouvernement de Toula? dit Polosov en s'asseyant à table et en passant le coin de sa serviette dans son col de chemise.

--Oui, dans le gouvernement de Toula!

--Dans le district d'Efremoff... Je connais!...

--Tu connais ma propriété d'Alexéevka? demanda Sanine en prenant place à table.

--Je crois bien que je la connais.

Polosov porta à la bouche un morceau d'omelette aux truffes.

--Ma femme possède des terres dans le voisinage... Eh! garçon, débouchez cette bouteille!... Ces terres sont bonnes... mais tes moujiks t'ont coupé ton bois... À propos, pourquoi veux-tu vendre ton bien?...

--J'ai besoin de réaliser l'argent... oui... je vendrai bon marché, tu feras une bonne affaire en me l'achetant.

Polosov but d'un trait un verre de vin, s'essuya la bouche avec sa serviette et se remit à mastiquer lentement et avec bruit.

--Oui... dit-il enfin... Moi je n'achète pas de propriétés... je n'ai pas de capital... Passe-moi le beurre... Mais ma femme achètera peut-être ton bien... Parle-lui de ton affaire... Si tu ne demandes pas cher... elle ne craint pas d'acheter... Mais quels ânes que ces Allemands? Ils ne savent pas préparer le poisson! Qu'y a-t-il de plus simple!... Et ils parlent de l'unification de leur _Vaterland_... Garçon, emportez cette saleté...

--Mais c'est donc vrai? Ta femme gère seule ses propriétés?... demanda Sanine.

--Toute seule!... Les côtelettes sont bonnes... Je te les recommande!... Je t'ai déjà dit que je ne me mêle pas des affaires qui concernent ma femme, et je te le répète.

Polosov continua de faire claquer ses lèvres en mâchant.

--Hum!... Mais comment ferai-je pour lui parler de cette affaire moi-même?

--Mais la plus simplement du monde... Va lui faire visite à Wiesbaden... Ce n'est pas loin d'ici... Garçon, de la moutarde anglaise?... Vous n'en avez pas?... Quels animaux!... Mais ne perdons pas de temps! Nous partons après-demain... Laisse-moi remplir ton petit verre. Tu verras quel bouquet... Ce n'est pas du vinaigre.

Le visage de Polosov s'anima et se colora... Il s'animait uniquement lorsqu'il mangeait et buvait.

--Vraiment, je ne sais pas comment faire, dit Sanine.

--Mais es-tu si pressé de vendre?

--Certainement, je suis très pressé.

--Et il te faut beaucoup d'argent?

--Beaucoup... Vois-tu... je te dirai tout... je me marie!

Polosov posa sur la table le verre qu'il portait déjà à ses lèvres.

--Tu te maries! s'écria-t-il d'une voix enrouée par l'étonnement, et en joignant ses mains grassouillettes sur son ventre. Tu te maries! et comme cela, soudainement?

--Oui... soudainement.

--Ta fiancée est sans doute en Russie?

--Non, elle n'est pas en Russie!...

--Où est-elle?

--Ici, à Francfort!

--Et qui est-elle?

--Elle est Allemande... c'est-à-dire, non, Italienne... Elle est de Francfort.

--Elle a de l'argent?

--Non, elle n'a pas d'argent.

--Donc, c'est une grande passion?

--Que tu es drôle!... Oui, je l'aime beaucoup.

--Et c'est pour cela qu'il te faut de l'argent?

--Mais oui, oui, oui!...

Polosov vida son verre, se rinça la bouche, se lava les mains qu'il essuya soigneusement dans sa serviette, sortit de sa poche un cigare et l'alluma.

Sanine le regardait sans rien dire.

--Je ne vois qu'un moyen, dit enfin Polosov, en rejetant la tête en arrière et en laissant échapper la fumée en fines spirales. Va voir ma femme! Si elle veut, elle peut te tirer de peine.

--Mais comment puis-je voir ta femme, puisque tu dis que vous partez après-demain?

Polosov ferma les yeux.

--Eh bien, voici mon conseil, dit-il enfin, en tournant le cigare avec ses lèvres et en soupirant... Rentre chez toi, fais vite tes préparatifs de voyage, et reviens ici... À une heure, je pars... Ma voiture est grande, je te prendrai avec moi... C'est ce qu'il y a de mieux à faire... Et maintenant, je vais faire une petite sieste... Quand j'ai mangé, j'ai envie de dormir un peu... Mon tempérament l'exige et je cède... Et toi, ne m'empêche pas non plus de dormir...

Sanine réfléchit, réfléchit... puis tout à coup leva la tête: il avait pris une résolution.

--J'irai avec toi... Merci! À midi et demi je serai ici... et nous irons ensemble à Wiesbaden... J'espère que ta femme ne m'en voudra pas?

Mais Polosov ronflait déjà. Lorsqu'il avait dit: «Ne m'empêche pas...» il avait allongé un peu les jambes et il s'était endormi comme un enfant.