Part 7
--Ce que je fais? Rien. Mais je ferai tout ce que vous voudrez.
--Eh bien, si tu le peux, viens ici de bonne heure... Et nous nous promènerons ensemble jusqu'au soir dans la campagne... Cela te va-t-il?
Emilio fit des sauts de joie.
--Mais peut-il y avoir quelque chose de plus délicieux en ce monde? Me promener avec vous... Mais c'est parfait!... Pour sûr, je viendrai!...
--Et si l'on ne te laisse pas venir?
--On me laissera...
--Écoute!... Ne dis pas là-bas que je t'ai invité pour toute la journée...
--À quoi bon dire cela?... Je viendrai sans en souffler mot à personne... Le grand mal!
Emilio embrassa Sanine avec effusion et partit...
Sanine arpenta longtemps sa chambre et se coucha tard.
Il se livra de nouveau à ces sentiments doux et pénibles à la fois, à ces ivresses joyeuses qui assaillent à la veille d'une nouvelle vie.
Sanine était fort content d'avoir eu l'idée d'inviter Emilio à passer la journée avec lui. Le jeune garçon ressemblait à sa sœur.
--Il me la rappellera! pensa Sanine.
Ce qui frappait le plus Sanine, c'était le brusque changement qui s'était opéré en lui. Il lui semblait qu'il avait toujours aimé Gemma--et de ce même amour qu'il éprouvait en ce jour.
XXVI
Le lendemain à huit heures du matin, Emilio se présenta chez Sanine, tenant Tartaglia en laisse. Il n'aurait pas pu se montrer plus exact s'il était né de parents teutons.
Il avait fait un conte à sa famille en déclarant qu'il se promènerait avec Sanine jusqu'au déjeuner et qu'ensuite il irait au magasin.
Pendant que Sanine s'habillait, Emilio commença, avec hésitation, il est vrai, à lui parler de Gemma et de sa brouille avec Kluber, mais Sanine ne releva pas ces remarques et parut mécontent. Emilio prit alors un air entendu, pour montrer qu'il comprenait pourquoi il ne faut pas toucher légèrement à cette importante question, et ne se permit aucune allusion, seulement affectant de temps en temps des mines réservées et même graves.
Après avoir pris le café, les deux amis se mirent en route, à pied, pour Hausen, un petit village, situé à peu de distance de Francfort et entouré de forêts. De la, on découvre toute la chaîne du Taunus.
Le temps était beau, le soleil brillait, flamboyait, mais ne rôtissait pas... Un vent frais bruissait avec vivacité dans le feuillage vert. Sur la terre passait lestement et sans rencontrer d'obstacle l'ombre de grands et hauts nuages arrondis.
Les jeunes gens furent bientôt hors de l'enceinte de la ville, et avancèrent rapidement et gaîment sur la route soigneusement entretenue. Ils dévièrent dans les bois, où ils marchèrent pendant longtemps à l'aventure; puis ils firent un copieux déjeuner chez un traiteur au village. Ensuite ils s'amusèrent à grimper les pentes de la montagne, admirant les points de vue et prenant plaisir à jeter en bas des pierres, trouvant très drôle de les voir rouler et rebondir comme des lapins; ils continuèrent cet exercice jusqu'à ce qu'un promeneur qui passait au-dessous d'eux se mît à les injurier d'une voix forte et vibrante.
Après ils s'allongèrent sur la mousse courte et sèche d'un jaune violacé, puis ils burent de la bière chez un autre traiteur, ensuite ils se mesurèrent à un steeple-chase, pariant à qui irait le plus vite et sauterait le plus haut.
Ils découvrirent un écho et entrèrent en conversation avec lui, puis ils se mirent à chanter et à jouer à cache-cache en s'appelant par des cris. Ils luttèrent ensemble, cassèrent des branches, ornèrent leurs chapeaux de feuilles de fougère et esquissèrent même des pas de danses.
Tartaglia prenait part à ces ébats selon ses moyens et ses capacités; il ne lançait pas des pierres, mais il courait après et se roulait à leur suite comme une toupie; il hurlait quand les jeunes gens chantaient, et même pour leur tenir compagnie, il but de la bière avec un dégoût manifeste. Il tenait ce talent d'un étudiant allemand à qui il avait appartenu dans le temps. D'ailleurs, il n'obéissait guère à Emilio, beaucoup moins qu'à son véritable maître Pantaleone; ainsi quand Emilio lui disait de «parler» ou de «lire», il se contentait de remuer la queue et de tirer la langue en trompette.
Les jeunes gens avaient pourtant trouvé le loisir d'aborder des sujets philosophiques. Au début de la promenade, Sanine, en sa qualité d'aîné et d'homme raisonnable, avait amené la conversation sur la nature du fatum et l'objet de la mission de l'homme sur la terre, mais l'entretien ne resta pas longtemps à ce diapason.
Emilio trouva plus intéressant d'interroger son ami sur la Russie, lui demandant comment on s'y battait en duel, s'il y avait de belles femmes en Russie, si le russe est une langue facile à apprendre, et quelles impressions il avait ressenties au moment où l'officier l'avait visé?
Sanine, de son côté, questionna le jeune homme sur sa mère, sur son père, sur leurs affaires de famille en général, s'efforçant de ne pas mentionner le nom de Gemma mais pensant à elle tout le temps.
À vrai dire, ce n'est pas à Gemma elle-même qu'il pensait, mais au lendemain, à ce lendemain inconnu qui devait lui apporter le bonheur, le bonheur idéal, suprême!
Il lui semblait qu'une gaze fine, légère, s'étendait sur son horizon intellectuel, et derrière cette gaze qui flotte mollement, il sent... il sent la présence d'un jeune visage divin, immobile, avec un sourire caressant sur ses lèvres, et les paupières baissées, pour simuler la sévérité... Et ce visage n'est pas le visage de Gemma, c'est le bonheur lui-même!...
Enfin son heure sonne! Le rideau se lève, les lèvres s'entr'ouvrent, les paupières se lèvent, la divinité apparaît, et une lumière radieuse, et la joie, l'extase infinie...
Il pense à ce jour de demain et son âme se noie de nouveau dans l'angoisse de l'attente frémissante.
Mais cette attente et cette angoisse ne l'empêchent en rien... ne l'empêchent ni de dîner bien avec Emilio dans un troisième restaurant... Et ce n'est que par instants que jaillit en lui comme un éclair cette idée: «Si quelqu'un savait!!»
L'attente ne l'a pas empêché non plus de jouer avec Emilio au cheval fondu... en plein air, au milieu d'un pré. Aussi quelle ne fut pas la mortification de Sanine, lorsque, les jambes écartées et volant comme un oiseau par-dessus le dos d'Emilio accroupi, il se retourna aux aboiements furieux de Tartaglia, et aperçut au bord du pré deux officiers; il reconnut d'emblée son adversaire de la veille et son témoin, MM. Daenhoff et von Richter.
Les officiers, le monocle à l'œil, le regardèrent et sourirent...
Sanine se redressa aussitôt, et se détournant s'empressa de remettre vivement son pardessus en invitant Emilio à suivre son exemple, et tous les deux se remirent immédiatement en route.
Il était tard, lorsqu'ils rentrèrent à Francfort.
--On va bien me gronder, dit Emilio à Sanine en prenant congé de lui, mais, tant pis! Quelle délicieuse journée j'ai passée avec vous!
À son retour à l'hôtel, Sanine trouva un billet de Gemma.
La jeune fille lui donnait rendez-vous pour le lendemain matin, à sept heures, dans un des jardins publics si nombreux à Francfort.
Comme le cœur de Sanine battit! Avec quel bonheur, sans une minute d'hésitation il obéit à Gemma.
Et quelles joies inexprimables ce lendemain unique, inespéré et certain ne lui promettait-il pas?
Sanine couva des yeux le billet de Gemma.
La longue et élégante queue de la lettre G dont l'initiale se trouvait en haut de la feuille lui rappelait les doigts élégants et la main de Gemma...
Il songea tout à coup qu'il n'avait pas encore une seule fois effleuré cette main de ses lèvres.
Les Italiennes, pensa-t-il, contrairement à l'opinion générale, sont chastes et sévères... Quant à Gemma elle l'est encore plus que toutes les autres...
Oh! reine... déesse, marbre virginal et pur!...
«Mais le temps viendra... il n'est pas éloigné...»
Cette nuit il y eut à Francfort un homme heureux... Il dormait; mais il aurait pu répéter les paroles du poète:
Je dors... mais mon cœur veille.
Son cœur battait mais si légèrement, comme bat l'aile d'un papillon suspendu à une fleur et baigné de lumière par le soleil d'été!
XXVII
À cinq heures du matin Sanine était déjà réveillé; à six heures il était tout habillé et à six heures et demie, il se promenait dans le jardin non loin d'un petit pavillon que Gemma avait indiqué dans son billet.
La matinée était calme, tiède et grise. Par moments il semblait qu'il allait pleuvoir; cependant en étendant la main on ne sentait rien, bien qu'il fût possible de distinguer sur la manche du pardessus de minuscules gouttelettes, de la grosseur de perles de verre toutes menues.
Pas plus de vent que si ce phénomène n'avait jamais existé.
Les sons ne s'envolaient pas mais se répandaient dans l'air. Dans le lointain une vapeur blanche s'épaississait lentement; l'air était embaumé du parfum des résédas et des fleurs d'acacias.
Les boutiques n'étaient pas encore ouvertes, mais déjà l'on apercevait des piétons dans la rue; de temps en temps une voiture isolée roulait bruyamment... Il n'y avait pas de promeneurs dans le jardin.
Le jardinier, sans se presser, ratissait les allées, et une toute vieille femme enveloppée d'un manteau de drap noir passa en boitant. Sanine ne pouvait pas un instant prendre cet être rabougri pour Gemma, et pourtant son cœur eut un battement insolite, et il suivit des yeux avec intention cette forme noire qui s'effaçait.
L'horloge de la tour sonna sept heures. Sanine s'arrêta.
«Se pourrait-il qu'elle ne vienne pas?»
Un frisson d'effroi courut dans tous ses membres.
Le même frisson de crainte le secoua de nouveau, l'instant d'après, mais cette fois pour une cause bien différente.
Sanine avait entendu derrière lui des pas légers, le frôlement d'une robe de femme... Il se retourna: c'était elle!
Gemma se trouvait dans l'allée, un peu derrière lui. Elle portait une mantille grise et un petit chapeau sombre. Elle jeta un regard sur Sanine, puis tourna la tête de l'autre côté--enfin, arrivée près du jeune homme, elle pressa le pas et le devança.
--Gemma! dit-il à voix très basse.
Elle hocha légèrement la tête et marcha devant elle.
Il la suivit.
La poitrine de Sanine haletait et ses jambes se dérobaient sous lui.
Gemma dépassa le pavillon et prit à droite, contourna le bassin bas, dans lequel un moineau se baignait affairé, puis faisant le tour d'un massif de lilas se laissa tomber sur un banc placé derrière.
C'était un coin abrité et discret. Sanine s'assit à côté de la jeune fille.
Une minute passa pendant laquelle ni l'un ni l'autre ne prononça une parole; elle ne tournait pas les yeux sur son compagnon, et lui ne regardait pas le visage de la jeune fille, mais ses mains jointes qui tenaient une petite ombrelle.
De quoi auraient-ils pu parler? Que pouvaient-ils se dire qui fût aussi éloquent que le fait de leur présence en cet endroit, au rendez-vous, de si bon matin, et tout près l'un de l'autre?
--Vous n'êtes pas fâchée contre moi? murmura enfin Sanine.
Il eût été difficile de dire quelque chose de plus bête... Sanine le sentait lui-même... Mais au moins le silence était rompu...
--Moi?... fâchée? dit-elle... Pourquoi?... Non...
--Et vous croyez?... reprit-il.
--Ce que vous m'avez écrit?
--Oui!
Gemma baissa la tête et ne répondit pas. L'ombrelle glissa de ses mains, mais fut ressaisie avant de tomber à terre.
--Oui, ayez confiance en moi, croyez à ce que je vous ai écrit! dit Sanine.
Toute sa timidité s'évanouit et il parla avec feu.
--S'il y a quelque chose de vrai en ce monde, quelque chose de sacré, c'est mon amour pour vous. Je vous aime passionnément, Gemma.
Elle jeta de côté sur lui un furtif regard et de nouveau fut sur le point de laisser tomber son ombrelle.
--Croyez-moi, croyez-moi, cria Sanine.
Il l'implorait, tendait les mains vers elle et n'osait pas toucher les doigts de la jeune fille.
--Dites-moi ce que je dois faire pour vous convaincre?
Elle le regarda de nouveau.
--Dites-moi, monsieur Dmitri, lorsqu'il y a trois jours vous êtes venu pour me donner un conseil... vous ne saviez pas encore... vous ne sentiez pas encore...
--Je le sentais, dit Sanine, mais je ne le savais pas encore... Je vous ai aimée du premier moment où je vous ai vue,--mais je ne me suis pas tout de suite rendu compte de ce que vous êtes devenue pour moi? Puis on m'avait dit que vous étiez fiancée... Pouvais-je refuser à votre mère la mission dont elle voulait me charger?... enfin il me semble que je vous ai conseillée de façon à vous permettre de deviner...
Des pas lourds résonnèrent... Un monsieur assez fort, un sac de voyage en sautoir, évidemment un touriste, sortit de derrière le massif après avoir, avec le sans-façon d'un étranger qui ne fait que passer, observé le couple, toussa à haute voix, et passa son chemin...
--Votre mère, reprit Sanine, dès que le bruit des pas lourds se fut éteint, m'a dit que si vous congédiiez votre fiancé cela ferait du scandale... que j'ai en quelque sorte donné prétexte aux commérages... et que... il est de mon devoir de vous engager à réfléchir avant de repousser votre fiancé, M. Kluber.
--Monsieur Dmitri, dit Gemma en passant la main sur ses cheveux du côté de Sanine:--n'appelez plus jamais M. Kluber mon fiancé... Je ne serai jamais sa femme... Il le sait.
--Vous le lui avez dit? Quand?
--Hier.
--À lui personnellement?
--À lui personnellement... à la maison... Il est venu hier.
--Gemma! vous m'aimez donc?
Elle se tourna vers lui:
--Sans cela, serais-je ici? dit-elle.
Les deux mains de la jeune fille retombèrent sur le banc. Sanine s'empara de ces deux mains inertes qui reposaient les paumes en l'air et les pressa contre ses yeux et sur ses lèvres.
Le rideau qui la veille voilait l'avenir s'était levé haut... Là était le bonheur, c'était bien son visage rayonnant!
Sanine leva la tête et regarda Gemma en face sans aucune crainte. La jeune fille avait aussi, en baissant les paupières, posé les yeux sur lui. Le regard de ces yeux à demi-clos lançait une faible lumière, voilée par les larmes douces du bonheur. Le visage de Gemma ne souriait pas... non! Il riait d'un rire muet, l'épanouissement du bonheur.
Sanine voulut attirer la jeune fille sur sa poitrine, mais elle se retourna et sans cesser de rayonner de ce rire muet, secoua négativement la tête.
«Patience, patience!» semblaient dire ces yeux emplis de bonheur.
--Oh! Gemma! cria Sanine, pouvais-je espérer que tu m'aimerais un jour?
Le cœur du jeune Russe vibra comme une corde tendue quand ses lèvres prononcèrent pour la première fois ce mot: «tu».
--Je ne le croyais pas non plus, dit doucement Gemma.
--Pouvais-je deviner, continua Sanine, pouvais-je deviner en arrivant à Francfort, où je croyais ne passer que quelques heures, que je trouverais ici le bonheur de ma vie entière?
--De ta vie entière? Est-ce vrai? demanda Gemma.
--De ma vie entière, pour toujours, et à jamais! cria Sanine avec un nouvel élan.
Le rateau du jardinier remuait le gravier à deux pas du banc sur lequel les deux jeunes gens se trouvaient.
--Allons-nous-en, rentrons chez moi..., veux-tu? proposa Gemma.
Si, à cet instant, elle eût dit à Sanine: «Jette-toi dans la mer... _veux-tu?_» il se serait lancé dans l'abîme sans lui donner le temps d'achever sa phrase.
Ils sortirent ensemble du jardin et se dirigèrent vers la confiserie en suivant le faubourg pour éviter les rues de la ville.
XXVIII
Sanine marchait tantôt à côté de Gemma, tantôt un peu en arrière. Il ne la quittait pas des yeux et souriait sans cesse. Elle semblait quelquefois presser le pas et à d'autres moments ralentir sa marche. Et l'un et l'autre, lui tout pâle, et elle toute rose d'émotion, ils avançaient comme dans un rêve.
Ce qui venait de se passer entre eux quelques instants auparavant, cette union mutuelle de leur âme était si soudaine, si nouvelle et si oppressive; leur vie venait de subir un changement, un déplacement si imprévu, qu'ils ne pouvaient se rendre compte de ce qui leur arrivait, et se sentaient emportés par un tourbillon, comme celui qui les avait un soir presque jetés dans les bras l'un de l'autre.
Sanine, tout en marchant, se disait qu'il voyait Gemma sous un nouvel aspect: il remarquait certaines particularités dans sa démarche et dans ses mouvements, et que tous ces riens lui devenaient chers, qu'il les trouvait exquis!
Et Gemma avait conscience de l'impression qu'elle faisait sur lui.
Ces jeunes gens aimaient pour la première fois; tous les miracles du premier amour s'accomplissaient en eux.
Le premier amour, c'est une révolution! Le va-et-vient monotone de l'existence est rompu en un instant; la jeunesse monte sur la barricade, son drapeau éclatant flotte très haut, et quel que soit le sort qui lui est réservé--la mort ou une vie nouvelle--elle envoie à l'avenir ses vœux extatiques.
--Tiens! on dirait que c'est notre vieux, s'écria Sanine en indiquant du doigt une forme drapée qui côtoyait rapidement le mur et avait l'air de vouloir passer inaperçue.
Au milieu de cet océan de bonheur, Sanine éprouvait le besoin de parler à Gemma, non pas d'amour,--cet amour était chose entendue, sacrée,--mais de sujets indifférents.
--Oui, c'est Pantaleone, dit Gemma heureuse et gaie. Il m'aura sans doute suivie... déjà hier il était toute la journée sur mes talons... Il a deviné...
--Il a deviné!
Sanine répétait avec ivresse les paroles de Gemma.
D'ailleurs qu'aurait pu dire Gemma qui ne l'eût pas jeté en extase?
Le jeune homme pria Gemma de lui raconter en détail tout ce qui s'était passé la veille.
Gemma commença son récit avec précipitation, s'embrouillant, s'interrompant pour sourire et pousser de légers soupirs, en échangeant avec son interlocuteur de rapides regards lumineux.
Elle lui raconta qu'après la discussion qu'elle avait eue avec sa mère deux jours auparavant, madame Roselli avait voulu lui arracher une réponse définitive, mais elle était parvenue à lui faire prendre patience jusqu'au lendemain dans la journée. Ce sursis n'avait pas été facile à obtenir, mais enfin elle avait fini par l'emporter.
Là-dessus survint la visite inopinée de M. Kluber. Plus empesé, plus raide que jamais, le premier commis se mit à déverser toute son indignation sur l'impardonnable gaminerie du Russe, si profondément blessante pour l'honneur de M. Kluber!
--La gaminerie, expliqua Gemma, c'était _ton_ duel... et il voulait exiger de maman qu'elle te ferme notre porte, parce que--Gemma imita l'intonation et les gestes de Kluber--«la conduite de ce Russe jette une ombre sur mon honneur! Comme si je n'aurais pas su prendre moi-même la défense de ma fiancée, si je l'avais jugé utile ou nécessaire? Tout Francfort saura demain qu'un étranger s'est battu avec un officier à cause de ma fiancée... À quoi cela ressemble-t-il? Cela jette une tache sur mon honneur...»
--Peux-tu te figurer que maman était de son avis?... Alors tout à coup je lui ai déclaré qu'il avait tort de s'inquiéter pour son honneur et sa personne, et qu'il ne devait pas prendre ombrage au sujet des commérages qui pouvaient circuler sur le compte de sa _fiancée_, parce que je n'étais plus sa fiancée, et je ne serais jamais sa femme...
--Le fait est que j'avais l'intention de te parler avant de rompre définitivement avec lui... mais il était là... et c'était plus fort que moi... Maman a poussé un cri d'horreur, pendant que je sortais de la chambre. Ensuite je suis rentrée pour rendre à M. Kluber l'anneau des fiançailles... Il était profondément blessé, mais comme il est très égoïste et très vaniteux, il n'a pas fait de longs commentaires, et il est parti...
»Tu comprends tout ce que j'ai souffert à cause de maman... cela m'a fait beaucoup de peine de voir son chagrin... Je me disais déjà que j'avais été peut-être un peu trop pressée... mais j'avais ta lettre... Puis sans cette lettre, je savais...
--Que je t'aime? dit Sanine.
--Oui, que tu commençais à m'aimer.
Gemma raconta tout cela en bredouillant un peu, avec le même sourire, et baissant la voix ou se taisant tout à fait chaque fois qu'un passant venait à sa rencontre ou s'approchait d'elle.
Sanine écoutait Gemma avec ravissement, buvant le son de sa voix comme la veille il s'était émerveillé de son écriture.
--Maman est très contrariée, reprit Gemma avec volubilité,--elle ne comprend pas comment il se fait que M. Kluber m'est devenu insupportable, elle ne comprend pas que je l'ai accepté non par amour, mais parce que j'ai cédé à ses instances... Elle vous soupçonne... c'est-à-dire toi... elle est persuadée que je t'aime... et ce qui l'afflige le plus, c'est de penser qu'elle ne s'en est pas doutée et que la veille elle est allée te prier de m'influencer... C'était une étrange mission, n'est-ce pas? Maintenant elle prétend que vous êtes un sournois, que vous avez abusé de sa confiance... et elle me prédit que vous me tromperez...
--Comment, Gemma, s'écria Sanine, tu ne lui as pas dit?...
--Je ne lui ai rien dit! De quel droit lui aurais-je dit, avant d'avoir parlé avec vous?
Sanine battit des mains.
--Gemma! J'espère que maintenant tu vas lui dire tout... Tu vas me conduire près d'elle... Je veux prouver à ta mère que je ne suis pas un trompeur...
La poitrine de Sanine se soulevait sous un flot de sentiments généreux et enthousiastes.
Gemma le regardait avec scrutivité.
--Est-ce vrai? Vous voulez tout de suite venir avec moi près de maman?... Devant maman qui déclare que tout cela est impossible... que cela ne se réalisera jamais?
Il y avait un mot que Gemma ne pouvait pas se décider à prononcer, bien qu'il lui brûlât les lèvres. Sanine fut d'autant plus heureux de le prononcer lui-même.
--Mais devenir ton mari, Gemma, je ne connais pas de bonheur comparable!
Il n'y avait plus de bornes à son amour, à sa grandeur d'âme ni à ses résolutions.
Gemma, qui avait fait une pause, après ces paroles pressa le pas.
On eût dit qu'elle voulait fuir ce bonheur trop grand, trop soudain.
Mais tout à coup ses jambes vacillèrent. Du coin d'une ruelle, à quelques pas d'eux, M. Kluber surgit, coiffé d'un chapeau neuf, droit comme une flèche et frisé comme un caniche.
Il vit Gemma et reconnut Sanine; avec un ricanement intérieur, il cambra sa taille svelte et marcha au-devant du couple.
Le premier mouvement de Sanine fut du dédain, mais quand il regarda le visage de Kluber, qui s'efforçait de revêtir une expression d'étonnement, de mépris et de compassion, la vue de ce visage vermeil, banal, fit bouillonner la colère de Sanine, et le jeune homme fit quelques pas en avant.
Gemma saisit la main de Sanine et la serrant avec une dignité résolue elle regarda en face son ancien fiancé.
M. Kluber cligna des yeux, se fit petit, et passa vite à côté des jeunes gens en murmurant entre ses dents: «C'est ainsi que finit la chanson», et s'éloigna de son allure sautillante de dandy.
--Qu'a-t-il dit, l'insolent? demanda Sanine.
Il voulut courir après Kluber, mais Gemma le retint et l'entraînant avec elle, garda son bras posé sous celui du jeune homme.
Peu après ils aperçurent la confiserie. Gemma fit de nouveau une pause.
--Dmitri, Monsieur Dmitri, dit-elle, nous ne sommes pas encore entrés, nous n'avons pas encore parlé à maman... Si vous voulez prendre le temps de réfléchir... vous êtes encore libre, Dmitri.
Pour toute réponse Sanine pressa fortement le bras de Gemma contre sa poitrine et l'entraîna dans la maison.
--Maman, dit Gemma en entrant dans la chambre où était assise Frau Lénore, je vous amène mon véritable...
XXIX
Si Gemma avait annoncé qu'elle amenait le choléra ou la mort en personne, Frau Lénore n'aurait pu manifester un désespoir plus violent.
Elle courut se réfugier dans un coin, le visage tourné contre le mur, sanglotant, gémissant; une paysanne russe ne se lamente pas autrement sur la tombe d'un mari ou d'un fils.