Eaux printanières

Part 6

Chapter 63,880 wordsPublic domain

--Bien... bien... c'est assez s'embrasser... Laissez-moi seul... J'ai besoin de dormir... je suis fatigué.

--C'est une excellente idée, s'écria Pantaleone... Vous avez bien gagné votre repos, noble signore! Allons-nous-en, Emilio, sur la pointe des pieds! Chut!...

En disant qu'il voulait dormir, Sanine cherchait un prétexte pour se débarrasser de ses deux compagnons, mais dès qu'il fut seul, il ressentit réellement une grande fatigue dans tous les membres. La nuit précédente il n'avait pas fermé l'œil. Il se jeta sur son lit et s'endormit tout de suite profondément.

XXIII

Il dormit plusieurs heures sans se réveiller. Puis il rêva qu'il se battait de nouveau en duel et cette fois avec M. Kluber. Mais au-dessus de la tête de son rival, il aperçut sur un arbre un perroquet, et ce perroquet avait la tête de Pantaleone, et répétait d'un ton nasillard: toc, toc, toc! Toc, toc, toc!

--Toc, toc, toc, entendit nettement cette fois Sanine.

Il ouvrit les yeux et leva la tête... On frappait à sa porte.

--Entrez, cria-t-il.

Le garçon annonça qu'une dame tenait absolument à le voir.

«Gemma!» pensa Sanine...

Ce ne fut pas Gemma, mais sa mère qui entra.

Frau Lénore se laissa choir sur une chaise et fondit en larmes.

--Qu'avez-vous, ma bonne, ma chère madame Roselli? demanda Sanine.

Il s'assit près d'elle effleurant ses mains d'une pression amicale.

--Qu'est-il arrivé? Calmez-vous, je vous en prie.

--Monsieur Dmitri, je suis très... très malheureuse!

--Vous êtes malheureuse?

--Oh! bien malheureuse! Et pouvais-je m'y attendre?... C'est arrivé tout à coup... Comme un éclair dans le ciel bleu...

Elle respirait péniblement.

--Mais qu'est-il arrivé? Dites-le moi? Voulez-vous un verre d'eau?

--Non, je vous remercie.

Frau Lénore passa son mouchoir sur ses yeux et se remit à pleurer.

--Je sais tout... tout... dit-elle.

--Tout? Que voulez-vous dire?

--Tout ce qui s'est passé aujourd'hui... J'en connais aussi la cause! Vous avez agi très noblement... Mais quel malheureux concours de circonstances!... Ce n'est pas pour rien que j'étais contre cette course à Soden...

Frau Lénore ne s'était nullement opposée à cette partie de plaisir, mais en ce moment il lui parut qu'elle avait eu des pressentiments.

--Je viens chez vous parce que je vous tiens pour un homme plein de noblesse et un ami, bien que je ne vous connaisse que depuis cinq jours... Mais je suis veuve... je suis seule... ma fille...

Les larmes étouffèrent la voix de la vieille femme.

Sanine ne savait que penser de cette ouverture.

--Votre fille?... dit-il.

--Ma fille Gemma, dit avec une sorte de gémissement madame Roselli, sans retirer de sa bouche son mouchoir tout imprégné de larmes,--ma fille m'a déclaré aujourd'hui qu'elle ne veut plus de M. Kluber pour fiancé, et qu'aujourd'hui même je dois communiquer sa décision à M. Kluber.

Sanine ne put réprimer un léger tressaillement... Il ne s'attendait pas à cette nouvelle.

--Sans parler, continua Frau Lénore, que c'est une honte pour la famille, que jamais chose pareille ne s'est vue en ce monde: une fiancée rompre avec son fiancé!... Mais pour nous tous, monsieur Dmitri, c'est la ruine...

Frau Lénore roula soigneusement son mouchoir en un tout petit peloton, comme si elle voulait y enfermer toute sa douleur.

--Nous ne pouvons plus vivre avec ce que rapporte le magasin, continua-t-elle... et M. Kluber est très riche... et il sera encore plus riche!... Et pourquoi ne veut-elle plus de lui? Parce qu'il n'a pas pris la défense de sa fiancée?... J'admets que ce n'est pas très joli... Mais M. Kluber est un civil... il n'a jamais été étudiant... et en sa qualité de négociant sérieux il devait mépriser une légère gaminerie d'un petit officier, qu'il ne connaît même pas... Et que voyez-vous là d'outrageant, monsieur Dmitri?

--Permettez, Frau Lénore, je serais en droit de penser que vous m'en voulez?...

--Je ne vous en veux nullement, non! Non, c'est tout autre chose; comme tous les Russes, vous êtes militaire...

--Pardon, je ne le suis pas du tout.

--Vous êtes un étranger, un touriste... Je vous suis très reconnaissante, continua madame Roselli sans écouter Sanine.

Elle avait des suffocations, gesticulait en tous sens... déroula de nouveau son mouchoir et s'essuya le nez. Rien qu'à la façon dont elle exprimait son chagrin, il était facile de reconnaître qu'elle n'était pas née sous un climat du Nord.

--Et comment M. Kluber pourrait-il faire du commerce s'il avait des duels avec ses clients? C'est déraisonnable de le lui demander!... Et c'est à moi maintenant de le congédier! Mais de quoi allons-nous vivre? Autrefois nous étions seuls à faire la pâte de guimauve et le nougat aux pistaches... à présent tous les confiseurs font de la pâte de guimauve! Songez à tout ce qu'on dira de votre duel dans la ville... Peut-on cacher un pareil esclandre!... Et avec cela un mariage rompu! Mais c'est un véritable scandale, un véritable scandale! Gemma est une belle jeune fille,--elle m'aime beaucoup, mais elle est républicaine et volontaire, elle brave l'opinion... Vous seul vous pouvez avoir de l'influence sur elle...

Sanine fut encore plus étonné.

--Moi, Frau Lénore?

--Oui, il n'y a que vous, que vous seul qui puissiez lui faire entendre raison... C'est pourquoi je suis venue vous voir... C'est la seule chose qu'il me reste à faire... Vous êtes savant, vous êtes brave... Vous avez pris sa défense... elle croira tout ce que vous direz... Elle _doit_ vous écouter... Vous avez risqué votre vie pour elle!... Vous lui montrerez qu'elle va tous nous ruiner, à commencer par elle-même... Vous le lui ferez voir clairement... Vous avez déjà sauvé mon fils!... Vous sauverez aussi ma fille!... C'est Dieu lui-même qui vous a envoyé ici... Je suis prête à vous demander cette grâce à genoux.

Frau Lénore se souleva à demi sur sa chaise comme pour se jeter à genoux.

Sanine la retint.

--Frau Lénore! de grâce!... Que faites-vous?

Elle saisit convulsivement les mains du jeune homme.

--Vous me promettez?

--Mais, Frau Lénore, un moment... comment voulez-vous...?

--Non, promettez-moi? Vous ne voulez pas que je meure ici, à cette place, à vos pieds?

Sanine ne savait plus où il en était. Pour la première fois de sa vie il se trouvait aux prises avec le sang italien en ébullition.

--Je ferai tout ce que vous voudrez, dit-il. Je parlerai à Fraülein Gemma.

Frau Lénore poussa un cri de joie.

--Mais, bien entendu, je ne garantis pas le résultat de l'entrevue! ajouta Sanine.

--Oh! ne me refusez pas votre aide... Ne me la refusez pas, dit Frau Lénore d'une voix suppliante... J'ai votre promesse! Le résultat ne peut être que bon... En tout cas, moi je n'y peux plus rien... _moi_, elle ne m'écoute plus.

--Elle vous a déclaré catégoriquement qu'elle ne veut plus épouser M. Kluber? demanda Sanine, après un instant de silence.

--Elle a tranché la question comme avec un couteau... Elle est tout le portrait de son père Giovanni Battista... Elle est terrible!

--Terrible?--Fraülein Gemma?...

--Oui, oui... mais en même temps elle est un ange... Elle vous écoutera... Vous allez venir, bientôt, n'est-ce pas?... Oh! mon cher ami, oh! mon ami russe!

Frau Lénore se leva impétueusement et avec le même élan saisit la tête du jeune homme.

--Recevez la bénédiction d'une mère, et donnez-moi de l'eau!...

Sanine présenta à madame Roselli un verre d'eau, lui promit sur son honneur qu'il s'empresserait de la rejoindre, la reconduisit jusqu'à la rue, et revenu dans la chambre, se laissa aller à tout son étonnement.

«Voilà la vie qui commence à tourbillonner, pensa-t-il... Et quel tourbillon... la tête me tourne!»

Il ne chercha pas à s'analyser ni à démêler ce qui se passait en lui.

«Quelle journée! murmurèrent involontairement ses lèvres!... Sa mère dit qu'elle est terrible!... Et c'est moi qui dois lui donner des conseils... Et quels conseils?...»

La tête lui tournait littéralement... Et au-dessus de ce tourbillon de sensations si diverses, de ces lambeaux de pensées qui l'obsédaient, planait sans cesse l'image de Gemma, cette image qui s'était gravée pour toujours dans sa mémoire pendant cette chaude nuit, troublée par l'électricité, à cette sombre fenêtre, sous la clarté des étoiles fourmillantes!

XXIV

Sanine s'approcha de la maison de madame Roselli d'un pas indécis. Il éprouvait des palpitations violentes; il sentait et entendait même nettement le battement de son cœur contre les côtes.

Qu'allait-il dire à Gemma? Comment entamerait-il la conversation?

Il fit le tour de la maison au lieu d'entrer par la confiserie. Dans l'étroite antichambre il rencontra Frau Lénore. Elle fut très contente et en même temps remplie d'appréhension.

--Je vous ai attendu, attendu!... dit-elle à voix basse... serrant les mains du jeune homme dans ses deux mains tour à tour... Allez dans le jardin... elle y est... N'oubliez pas que j'ai mis en vous tout mon espoir!

Sanine entra dans le jardin.

Gemma était assise sur un banc dans une allée. Elle triait d'une grande corbeille de cerises les fruits les plus mûrs et les mettait dans une assiette.

Le soleil était à son déclin. Il était six heures passées, et dans les larges rayons obliques dont le soleil inondait le jardin, il entrait plus de pourpre que d'or.

Parfois, comme à mi-voix, et sans hâte, les feuilles murmuraient entre elles, et des abeilles retardataires bourdonnaient, voletant d'une fleur à l'autre; au loin, une tourterelle roucoulait son chant monotone et infatigable.

Gemma était coiffée du même chapeau rond qu'elle avait mis pour aller à Soden.

Elle regarda Sanine à l'abri de l'aile repliée du chapeau et se pencha de nouveau sur sa corbeille.

En s'approchant de Gemma, Sanine ralentissait involontairement le pas, et, pour l'aborder, il ne trouva que cette question:

--Pourquoi faites-vous un triage parmi ces cerises?

La jeune fille ne se pressa pas de répondre.

--Ces cerises-là sont plus mûres, dit-elle enfin, nous les réservons pour les confitures, les autres serviront pour les tartelettes. Vous savez bien... ces tartelettes saupoudrées de sucre que nous vendons.

Gemma baissa encore plus la tête, tandis que sa main droite restait en l'air entre la corbeille et l'assiette, et tenait deux cerises.

--Me permettez-vous de m'asseoir à côté de vous? demanda Sanine.

--Volontiers.

La jeune fille fit un peu de place et Sanine s'assit près d'elle.

«Comment vais-je commencer? pensa le jeune homme.» Mais Gemma le tira d'embarras.

--Vous vous êtes battu en duel aujourd'hui? dit-elle vivement.

Elle leva vers lui son beau visage qui s'enflamma de honte... Mais quelle reconnaissance intense éclatait dans ses yeux!

--Et vous semblez si calme! ajouta-t-elle. Le danger n'existe donc pas pour vous?

--Mais je n'ai couru aucun danger... Tout s'est passé le plus simplement du monde...

Gemma leva le doigt et le passa devant ses yeux de droite à gauche et de gauche à droite. C'est un geste italien.

--Non! non! ne dites pas cela! Vous ne me donnerez pas le change! Pantaleone m'a tout raconté.

--Et vous croyez à cette histoire?... Ne m'a-t-il pas comparé à la statue du Commandeur?

--Ses expressions sont peut-être ridicules; mais ses sentiments et votre conduite ce matin ne le sont pas... Et tout cela pour moi... pour moi... Je ne l'oublierai jamais.

--Je vous assure, Fraülein Gemma...

--Non, je ne l'oublierai jamais, continua-t-elle, en appuyant sur chaque syllabe.

Elle attacha de nouveau son regard sur le jeune homme, puis détourna la tête.

Il ne voyait en cet instant que son profil pur, et il lui parut qu'il n'avait encore rien vu d'aussi beau, ni ressenti ce qu'il éprouvait en ce moment.

«Et ma promesse?» se dit-il.

--Fraülein Gemma, reprit-il après un instant d'hésitation.

--Eh bien?

Elle ne tourna pas la tête de son côté, mais continua de trier les cerises... Elle les prenait délicatement du bout des doigts par la queue, en écartant soigneusement les feuilles.

Mais que de confiance caressante elle mettait dans ces deux mots: «Eh bien?»

--Votre mère ne vous a rien dit au sujet...?

--Au sujet...?

--Sur mon compte?

Gemma versa tout à coup les cerises dans la corbeille.

--Elle vous a parlé? demanda la jeune fille.

--Oui.

--Que vous a-t-elle dit?

--Elle m'a dit que vous... que vous... que vous aviez subitement décidé de changer... vos intentions...

Gemma inclina de nouveau la tête... tout son visage disparut sous son chapeau; on ne voyait plus que son cou souple et délicat, comme la tige d'une fleur.

--Quelles intentions?

--Vos intentions... au sujet... de votre avenir...

--Vous voulez dire au sujet de M. Kluber?

--Oui.

--Maman vous a dit que je ne désire pas devenir la femme de M. Kluber?

--Oui!

Gemma, en bougeant, imprima une secousse au banc, la corbeille pencha et se renversa... quelques cerises roulèrent dans l'allée... Une, deux minutes passèrent en silence.

--Pourquoi vous a-t-elle dit cela?

Sanine ne voyait toujours que le col de Gemma et l'ondulation plus rapide de sa poitrine.

--Pourquoi votre mère m'a dit cela?... Mais elle pense que, puisque nous sommes maintenant des amis... et que vous m'honorez de votre confiance, je peux vous donner un bon conseil... et que vous m'écouterez...

Les bras de Gemma glissèrent sur ses genoux... Elle se mit à chiffonner les plis de sa robe...

--Quel conseil me donnez-vous? demanda-t-elle après un moment d'attente.

Sanine remarqua que les doigts de Gemma tremblaient sur ses genoux et qu'elle chiffonnait sa robe pour dissimuler ce tremblement...

Il posa doucement sa main sur les doigts pâles et tremblants de la jeune fille.

--Gemma, dit-il, pourquoi ne me regardez-vous pas?

Elle rejeta à l'instant son chapeau en arrière sur sa nuque, et leva sur Sanine ses yeux confiants et pleins de gratitude, comme quelques instants auparavant.

Elle attendait les paroles du jeune homme... Mais, devant ce visage sincère, Sanine se troubla, il se sentit ébloui. Un chaud reflet du soleil du soir illuminait cette jeune tête italienne, et l'expression de ce visage était plus lumineuse, plus éclatante que la lumière même.

--Je suivrai votre conseil, monsieur Dmitri, dit-elle avec un faible sourire, et en relevant imperceptiblement les sourcils: mais quel conseil me donnez-vous?

--Quel conseil?... Votre mère croit que de refuser M. Kluber uniquement pour la raison qu'il n'a pas fait preuve de courage l'autre jour...

--Pour cette raison uniquement? dit Gemma...

Elle se pencha en avant, ramassa la corbeille pour la poser sur le banc à côté d'elle.

--Mais qu'en tout cas, retirer votre main n'est pas raisonnable... C'est une résolution dont il faut bien calculer toutes les conséquences... Enfin, l'état de vos affaires impose, à ce qu'il paraît, des obligations à chaque membre de la famille...

--Tout cela, c'est l'opinion de maman... Je connais cela... Ce sont ses paroles... Mais vous.. quelle est votre opinion?

--Mon opinion?...

Sanine ne put continuer, il sentait que son gosier se serrait et qu'il étouffait.

--Je crois aussi... commença-t-il avec effort.

Gemma se redressa.

--Vous aussi? Vous croyez aussi...?

--Oui... c'est-à-dire...

Sanine, en dépit de ses efforts, ne put articuler un mot de plus.

--C'est bien, dit Gemma; si vous, comme ami, vous me donnez le conseil de changer ma résolution... c'est-à-dire de revenir à mon intention d'autrefois... alors, je réfléchirai...

Elle ne savait plus ce qu'elle faisait, et commença à remettre dans la corbeille les cerises qu'elle avait triées à part dans l'assiette.

--Maman espère que je vous écouterai... En effet... peut-être que je suivrai votre conseil...

--Mais, permettez, Fraülein Gemma, j'aurais voulu savoir d'abord quelles sont les raisons qui vous ont poussée...

--Je suivrai votre conseil, continua Gemma.

Ses sourcils se froncèrent, ses joues pâlirent; elle se mordilla la lèvre inférieure.

--Vous avez tant fait pour moi que je dois faire ce que vous me conseillez... je dois accepter votre volonté... Je dirai à maman que je veux réfléchir encore... Mais voici maman qui arrive à propos!...

En effet, Frau Lénore apparaissait sur le seuil de la porte de la maison ouvrant sur le jardin. Elle se mourait d'impatience; elle ne tenait plus en place. D'après ses calculs, Sanine devait depuis longtemps avoir terminé ses explications avec Gemma, bien qu'en réalité la conversation n'eût pas encore duré un quart d'heure.

--Non, non, de grâce, ne dites rien pour le moment à votre mère, s'écria Sanine avec une sorte d'effroi... Attendez... je vous dirai... je vous écrirai... et jusque-là ne prenez pas de décision... attendez ma lettre...

Il serra vivement la main de Gemma et se leva d'un bond. Au grand étonnement de Frau Lénore, il passa devant elle, leva son chapeau en murmurant des paroles incompréhensibles et disparut.

Madame Roselli s'approcha de sa fille.

--Je t'en prie, Gemma, explique-moi...?

La jeune fille, pour toute réponse, se leva et embrassa sa mère.

--Chère maman, voulez-vous, s'il vous plaît, attendre ma réponse encore un peu de temps... pas longtemps, jusqu'à demain... Je vous en prie... Jusqu'à demain vous ne me direz plus rien? Oh!...

Gemma fondit soudainement en larmes de joie, si spontanées, qu'elle-même ne les sentit pas venir.

Frau Lénore devint de plus en plus perplexe: Gemma pleurait et son visage n'était pas triste mais plutôt joyeux.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle. Toi qui ne pleures jamais... qu'as-tu aujourd'hui...

--Ce n'est rien, maman, ce n'est rien!... Mais soyez patiente! Nous devons attendre toutes les deux. Ne m'interrogez pas jusqu'à demain... Dépêchons-nous de trier ces cerises avant que le soleil soit couché...

--Et tu seras raisonnable?

--Oh! je suis très raisonnable.

Gemma branla significativement la tête.

Elle se mit en devoir d'attacher les petits bouquets de cerises en les tenant de façon à masquer son visage rougissant.

Elle n'essuya pas ses larmes qui avaient séché d'elles-mêmes.

XXV

Sanine rentra chez lui en courant.

Il sentait que c'était seulement lorsqu'il se serait retrouvé seul en présence de lui-même, qu'il pourrait enfin démêler ses sensations et comprendre ce qu'il voulait.

En effet, dès qu'il se trouva seul dans sa chambre, à peine fut-il assis devant sa table à écrire, qu'il plongea son visage dans ses mains et s'écria: «Je l'aime, je l'aime follement!» et toute son âme s'enflamma comme un tison qu'on vient de dégager de la cendre qui le recouvrait.

Au bout d'un instant il ne pouvait plus comprendre comment il avait pu se trouver à côté d'elle... lui parler, et ne pas sentir qu'il adore le bord même de sa robe, qu'il est tout prêt, comme disent les jeunes gens, à «mourir à ses pieds!»

Ce dernier rendez-vous dans le jardin avait décidé de son sort. Maintenant, en songeant à elle, il ne la voyait plus les cheveux épars, sous la clarté des étoiles; il la voyait assise sur le banc, rejetant vivement son chapeau en arrière pour le regarder avec cette confiance absolue... et le frisson, le désir de l'amour courait dans toutes les veines du jeune homme.

Il se rappela la rose qu'il portait dans sa poche depuis trois jours, il la prit dans ses mains et la porta à ses lèvres avec une telle fièvre d'ardeur qu'involontairement il se renfrogna de souffrance.

Il ne pouvait plus ni raisonner, ni penser, ni prévoir, il se détacha de tout son passé et fit un saut en avant; il abandonna la rive triste de sa vie solitaire de garçon pour plonger dans un fleuve brillant, joyeux, puissant--et il se sent heureux, il ne veut pas savoir où ce fleuve le portera, ni si le courant ne le brisera peut-être pas contre un rocher!

Les ondes calmes de la romance d'Uhland, dont il se berçait il n'y a pas longtemps, ont fait place à des vagues puissantes et impétueuses! Ces vagues dansent, courent en avant et l'emportent dans leur tourbillon.

Sanine prit une feuille de papier, et sans la moindre rature, d'un trait de plume, écrivit la lettre suivante:

«Chère Gemma!

»Vous savez quel conseil j'étais chargé de vous donner; vous connaissez le vœu de votre mère et vous savez ce qu'elle attendait de moi,--mais ce que vous ne savez pas, et ce que je dois vous dire maintenant, c'est que je vous aime, je vous aime de toute la passion d'un cœur qui aime pour la première fois! Ce feu est descendu si soudainement et avec une telle violence que je ne trouve pas de paroles! Quand votre mère est venue me voir, ce feu ne faisait encore que couver dans mon cœur,--sans quoi mon devoir d'honnête homme m'aurait fait refuser de me charger de la mission qu'elle m'a confiée... L'aveu que je vous fais est l'aveu d'un honnête homme... Vous devez savoir qui vous avez devant vous--entre nous il ne doit pas exister de malentendus. Vous voyez que je ne suis pas capable de vous donner un conseil... Je vous aime, je vous aime, je vous aime--et cet amour remplit seul mon cerveau, mon cœur!!

»DMITRI SANINE.»

Le jeune homme plia la lettre et la cacheta. Il allait sonner pour le garçon lorsqu'il se ravisa:

«Non, ce ne serait pas adroit. Si je pouvais envoyer ma lettre par Emilio?»

Pourtant il ne pouvait pas aller chercher Emilio dans le magasin de M. Kluber au milieu des autres employés? D'ailleurs il faisait déjà nuit et le jeune garçon devait être rentré chez lui.

Tout en se livrant à ces réflexions, Sanine prit son chapeau et sortit de l'hôtel; il enfila une rue puis une autre, et à sa grande joie aperçut Emilio. Un portefeuille sous le bras, un rouleau de papier à la main, le jeune enthousiaste pressait le pas pour rentrer chez lui.

«Il est donc vrai que tous les amoureux ont leur étoile!» pensa Sanine, et il appela le jeune homme.

Emilio se retourna et courut au-devant de son ami.

Sanine lui remit la lettre et lui expliqua à qui il devait la porter.

Emilio l'écouta très attentivement.

--Personne ne doit le savoir? demanda-t-il en prenant un air mystérieux et significatif.

--C'est ça, mon petit ami, répondit Sanine un peu confus.

Il tapota la joue d'Emilio.

--S'il y a une réponse, vous me l'apporterez, n'est-ce pas? Je resterai chez moi.

--Comptez sur moi! dit gaîment Emilio, et il s'éloigna rapidement.

En route il se retourna et fit encore un signe de tête.

Sanine rentra dans sa chambre, et sans allumer la bougie, se jeta sur le canapé, joignit les mains derrière la tête, et s'abandonna aux sensations du premier amour, qu'il n'est pas utile de décrire ici; celui qui les a ressenties connaît leurs tourments et leur volupté; à celui qui ne les connaît pas, on ne saurait les faire deviner.

La porte s'entrouvrit et laissa passer la tête d'Emilio:

--J'apporte une réponse... dit-il à voix basse... La voici...

Il agita une lettre au-dessus de sa tête.

Sanine s'élança de son canapé et arracha la lettre des mains d'Emilio.

La passion dominait entièrement le jeune homme. Il n'était plus capable de songer aux convenances, ni de garder le secret de son amour... S'il avait été susceptible de réflexion, il se serait contenu devant cet enfant, le frère de Gemma.

Il s'approcha de la fenêtre, et à la lumière du réverbère qui se trouvait en face de la fenêtre, il lut les lignes suivantes:

«Je vous prie, je vous implore _de ne pas venir chez nous demain, et de ne pas vous montrer chez nous de toute la journée_. Il le faut, il le faut absolument.--Après, tout sera décidé... Je sais que vous ne me désobéirez pas, parce que... Gemma.»

Sanine relut deux fois ce billet. Oh! que l'écriture de Gemma lui parut belle et touchante!...

Après quelques instants de réflexion il appela à haute voix Emilio, qui, pour témoigner de sa discrétion, s'était tourné du côté du mur qu'il lacérait du bout de son ongle.

--Que désirez-vous? dit le jeune homme en courant vers Sanine.

--Ecoutez-moi, mon cher ami.

--Monsieur Dmitri, interrompit Emilio d'une voix suppliante; pourquoi ne me dites-vous pas: _tu_?

Sanine se mit à rire.

--Bien, bien... Écoute, mon cher petit ami... _Là-bas_, tu me comprends?... Tu diras que je ferai tout ce qu'on me demande... Et toi... Qu'est-ce que tu fais, demain?