Part 5
Sanine voulut consoler madame Roselli en lui parlant de ses deux enfants dans lesquels renaissait sa jeunesse; il essaya même de tourner la chose en plaisanterie, en prétendant que c'était une manière de demander des compliments... mais elle le pria très sérieusement de ne pas badiner sur ce sujet, et pour la première fois de sa vie Sanine découvrit qu'il existe une tristesse qu'il n'est pas possible de consoler ni de dissiper, la tristesse de la vieillesse qui a conscience d'elle-même. Il faut laisser cette impression s'effacer peu à peu.
Sanine proposa à Frau Lénore une partie de «tressette» et c'était tout ce qu'il pouvait trouver de mieux. Madame Roselli accepta cette offre et parut se rasséréner.
La partie dura jusqu'au dîner, et après le repas recommença avec Pantaleone pour troisième partenaire. Jamais le toupet de l'ex-baryton n'était tombé si bas sur le front, jamais son menton ne s'était enfoncé si profondément dans sa cravate! Chacun de ses mouvements respirait une noble gravité concentrée, et il était impossible de le regarder sans se demander aussitôt: mais quel secret cet homme garde-t-il avec tant de résolution?
_Segredezza! Segredezza!_
Durant toute la journée il multiplia les occasions de témoigner à Sanine l'estime particulière dans laquelle il le tenait. À table il lui passait les plats avant d'avoir servi les dames; pendant les parties de cartes il lui cédait l'achat, ne se permettait pas de le remiser et à tout propos déclarait que les Russes sont de tous les peuples le plus brave, le plus magnanime, le plus héroïque.
--Vieux comédien, va! pensait Sanine.
Le jeune homme fut surtout frappé par l'attitude que Gemma garda toute la journée avec lui. Elle ne l'évitait pas... loin de là, elle venait à tout instant s'asseoir à une petite distance de lui, écoutant ce qu'il disait, le regardant mais évitant d'entrer en conversation avec lui. Dès qu'il lui adressait la parole, elle se levait et entrait pour quelques instants dans la pièce voisine. Elle revenait peu de temps après, s'asseyait dans un coin et restait immobile, préoccupée et surtout perplexe, très perplexe.
Frau Lénore finit par remarquer la manière d'être inusitée de sa fille, et deux fois lui demanda ce qu'elle avait.
--Je n'ai rien, répondit Gemma; tu sais que je suis quelquefois ainsi.
--C'est vrai! approuva la mère.
Ainsi passa cette journée, longue sans être animée ni languissante, gaie ni ennuyeuse.
Si Gemma s'était conduite autrement, qui sait si Sanine aurait pu résister à la tentation de poser pour le héros?--Ou encore il se serait laissé aller à la tristesse à la veille d'une séparation peut-être éternelle? N'ayant pas une seule fois l'occasion de parler avec Gemma, il dut se contenter de jouer au piano, avant le café du soir, des accords en mineur, pendant un quart d'heure.
Emilio rentra tard, et pour échapper à toute question au sujet de M. Kluber, se retira de très bonne heure.
Enfin le moment vint pour Sanine de prendre congé de ses hôtesses. Lorsqu'il dit adieu à Gemma, il songea à la séparation de Lenski et d'Olga dans l'_Onéguine_ de Pouchkine. Il pressa fortement la main de la jeune fille et voulut la regarder en face, mais elle détourna légèrement la tête et retira ses doigts.
XX
Quand il descendit le perron, le ciel était déjà couvert d'étoiles. Combien pouvait-il y en avoir de ces étoiles grandes, petites, jaunes, rouges, bleues et blanches? Elles brillaient toutes en essaim serré, ayant l'air de jouer à qui lancerait le plus de rais. Il n'y avait pas de lune, et chaque objet se distinguait nettement dans cette obscurité demi-lumineuse et sans ombre.
Sanine suivit la rue jusqu'à son extrémité... Il n'avait pas envie de rentrer chez lui; il éprouvait le besoin d'errer au grand air.
Il revint sur ses pas; lorsqu'il se trouva en face de la confiserie Roselli, à une certaine distance, une des fenêtres s'ouvrit brusquement; la chambre n'était pas éclairée, et le jeune Russe distingua dans la baie noire de la croisée une forme féminine. Une voix appela:
--Monsieur Dmitri!
Il courut sous la fenêtre.
C'était Gemma!
Elle s'appuya sur l'allège et se penchant en dehors, dit d'une voix circonspecte:
--Monsieur Dmitri, toute la journée j'ai désiré vous remettre quelque chose... et je n'ai pas osé... Mais, en vous voyant à l'improviste comme cela, j'ai pensé... que c'est la destinée...
Elle s'interrompit. Elle ne pouvait plus parler...
Tout à coup, au milieu du silence absolu, sous un ciel sans nuages, une bourrasque de vent s'était abattue, si violente que le sol trembla; la pure clarté des étoiles oscilla et s'effaça; l'air tourna sur place... Le souffle chaud, presque torride de la rafale courba les cimes des arbres, ébranla le toit de la maison, les murs, secoua toute la rue.
Le vent emporta le chapeau de Sanine, souleva et défit les boucles noires de Gemma.
La tête du jeune homme se trouvait au niveau de la fenêtre, il s'y cramponna involontairement, et Gemma, saisissant de ses deux mains l'épaule de Sanine, effleura la tête du jeune Russe du haut de son buste incliné...
Un bruit de cloches, un formidable fracas gronda pendant une minute environ. Puis le coup de vent s'envola inopinément comme une bande d'énormes oiseaux, et un calme intense régna de nouveau.
Sanine leva la tête et le visage de la jeune fille lui apparut si beau, bien qu'effaré et troublé, les yeux semblaient si grands, si terribles mais d'une telle splendeur,--la femme qu'il avait devant lui était si belle, que le cœur du jeune homme défaillit, il colla ses lèvres à la fine boucle de cheveux, que le vent avait jetée sur sa poitrine, et ne put que balbutier: «Oh Gemma!»
--Mais que s'est-il passé? Un orage? demanda-t-elle en regardant tout autour d'elle, sans retirer ses bras nus de l'épaule de Sanine.
--Gemma! répéta le jeune Russe.
Elle soupira, jeta un coup d'œil dans la chambre, et d'un vif mouvement sortant de son corsage la rose déjà fanée, la jeta à Sanine.
--J'ai voulu vous donner cette fleur.
Il reconnut la rose qu'il avait la veille reprise aux officiers allemands.
Aussitôt la fenêtre se referma et derrière la glace sombre Sanine ne distingua plus rien.
Il rentra chez lui sans chapeau et sans s'être aperçu que le vent le lui avait pris.
XXI
Il ne s'endormit que tard, sur le matin.
Sous le coup de cette soudaine bourrasque d'été, Sanine ressentit avec la même soudaineté, non que Gemma était la plus belle des femmes, ni qu'elle lui plaisait, il savait tout cela depuis longtemps; mais il crut sentir qu'il l'aimait!
L'amour entra dans son cœur en coup de vent.
Et avant de penser à son amour, il faut qu'il se batte. Des pressentiments lugubres l'assaillirent. S'il était tué?... À quoi peut conduire son amour pour cette jeune fille, la fiancée d'un autre?
Oh! ce fiancé n'est pas dangereux!... Il pressentait que Gemma l'aimerait si elle ne l'aimait déjà... Mais comment tout cela finirait-il?...
Il arpentait sa chambre, s'asseyait, prenait une feuille de papier, écrivait quelques lignes et les effaçait aussitôt.
Il voyait toujours l'admirable silhouette de Gemma dans la sombre baie de la fenêtre, sous la clarté des étoiles, dans le désordre où la jeta la chaude bourrasque. Il revit ces bras marmoréens, ces bras de déesse de l'Olympe; il sentit sur ses épaules leur pression animée...
Puis il prit la rose qu'elle lui avait donnée, et il lui parut que ces pétales à demi fanés répandaient un parfum plus subtil, tout différent de celui des autres roses.
Et c'est à cette heure qu'il doit s'exposer à la mort, revenir peut-être défiguré?...
Sanine ne se coucha pas dans son lit, il s'endormit, tout habillé, sur le divan...
Une main toucha son épaule.
Il ouvrit les yeux et vit Pantaleone.
--Il dort comme Alexandre-le-Grand à la veille de la bataille de Babylone, s'écria le vieil Italien.
--Quelle heure est-il? demanda Sanine.
--Sept heures moins un quart; il faut compter deux heures de route d'ici à Hanau, et nous devons être les premiers sur le terrain. Les Russes préviennent toujours leurs adversaires. J'ai choisi la meilleure voiture de Francfort.
Sanine fit à la hâte sa toilette.
--Et où sont les pistolets?
--Le _ferroflucto Tedesco_ apportera les pistolets... et c'est lui qui s'est chargé d'amener un médecin.
Pantaleone cherchait à se maintenir au diapason de courage de la veille. Mais quand il fut dans la voiture avec Sanine, quand le cocher fit claquer son fouet et que les chevaux partirent au galop, l'ex-chanteur, l'ex-ami des dragons blancs de Padoue changea de contenance. Il se troubla, il eut même un peu peur... Quelque chose en lui s'effondrait comme un mur mal bâti.
--Pourtant que faisons-nous là, mon Dieu! _Santissima Madonna!_ cria-t-il d'une voix lamentable, en se prenant les cheveux!--Qu'est-ce que je fais là, vieil imbécile! _Fou frénético_?
Sanine fut d'abord un peu surpris et se mit à rire en passant légèrement le bras autour du vieillard.
--Le vin est tiré, dit-il, maintenant il faut le boire!
--Oui, oui, reprit Pantaleone, nous viderons ce calice... Mais cela n'empêche pas que je suis un fou, un fou, un fou! Tout était si calme, tout allait si bien!... et tout à coup... ta-ta-ta, tra-ta-ta!...
--Comme le _tutti_ dans l'orchestre, dit Sanine avec un sourire forcé... Puis ce n'est pas votre faute!...
--Je sais bien que ce n'est pas ma faute!... Je crois bien... Mais tout de même j'ai agi comme un insensé!... Diavolo! diavolo! répéta Pantaleone en secouant son toupet et avec force soupirs.
La voiture roulait, roulait toujours.
La matinée était très belle. Les rues de Francfort qui commençaient à peine à se peupler semblaient particulièrement propres et confortables, et les vitres des maisons brillaient chatoyantes comme du paillon. Dès que la voiture eut franchi la barrière, tout un chœur d'alouettes retentit haut dans le ciel bleu mais pas encore lumineux.
Tout à coup, au contour de la route derrière un haut peuplier, apparut une silhouette bien connue; elle fit quelques pas et s'arrêta.
Sanine regarda plus attentivement.
--Mon Dieu! c'est Emilio! Mais sait-il quelque chose? demanda-t-il à Pantaleone.
--Quand je vous dis que je suis fou! cria désespérément l'Italien:--de toute la nuit ce malheureux garçon ne m'a pas laissé un instant de repos, et ce matin je lui ai tout avoué.
«Voilà _la segredezza_!» pensa Sanine.
La voiture eut bientôt rejoint Emilio. Sanine donna l'ordre d'arrêter et appela le «malheureux garçon».
Emilio s'approcha en vacillant, aussi pâle que le jour de son accès... Il ne tenait pas sur ses pieds.
--Que faites-vous ici? lui demanda Sanine. Pourquoi n'êtes-vous pas resté chez vous?
--Permettez, permettez-moi de vous accompagner, demanda Emilio d'une voix qui tremblait et les mains suppliantes.
Les dents de l'enfant claquaient comme dans la fièvre.
--Je ne vous gênerai pas, prenez-moi avec vous...
--Si vous avez un peu de sympathie et de respect pour moi, dit Sanine, vous retournerez sur-le-champ chez vous, ou vous entrerez dans le magasin de M. Kluber. Vous ne soufflerez mot à personne... et vous attendrez mon retour.
--Votre retour! gémit Emilio.
Sa voix devint larmoyante, il se tut et reprit:
--Mais si vous?...
--Emilio, interrompit Sanine en indiquant le cocher... Emilio, songez à ce que vous faites... Écoutez-moi, mon ami... je vous en prie, retournez chez vous... Vous dites que vous m'aimez... Eh bien, je vous le demande?
Il tendit la main à l'enfant, qui s'élança en avant, et pressa en sanglotant la main de Sanine contre ses lèvres, puis il s'enfuit à travers champs dans la direction de Francfort.
--C'est aussi un noble cœur! dit Pantaleone.
Mais Sanine lui jeta un regard de mécontentement.
Le vieillard se rencogna au fond de la voiture. Il se sentait coupable. Son étonnement allait toujours croissant. C'est donc vrai, se disait-il, je suis témoin? C'est moi, Pantaleone, qui ai fait tous les préparatifs, trouvé les chevaux, et déserté mon paisible logis à six heures du matin?
Au milieu de son agitation il commençait à ressentir des douleurs aux jambes.
Sanine jugea nécessaire de remonter son vieux compagnon et trouva le bon moyen.
--Où est votre courage d'antan? cher Signor Cipatola? demanda-t-il. Où est votre _antico valor_?
Signor Cipatola se redressa.
--_Il antico valor_, répéta-t-il de sa voix de basse... n'est pas encore tout dépensé!
Il retrouva son port de _galant uomo_, et se mit à parler de sa carrière, de l'opéra, du grand ténor Garcia,--il arriva à Hanau complètement ragaillardi.
Il n'est rien en ce monde de plus fort ni de plus faible que la parole!
XXII
Le petit bois où devait avoir lieu le duel se trouvait à un quart de mille de Hanau.
Ainsi que Pantaleone l'avait prédit, ils arrivèrent les premiers; ils laissèrent la voiture à l'entrée du bois et s'effacèrent dans l'ombre épaisse des grands arbres serrés.
Ils attendirent environ une heure.
Sanine ne trouva pas le temps long; il se promenait dans le sentier écoutant le chant des oiseaux, suivant des yeux le vol des libellules, et selon l'habitude de la plupart des Russes en de semblables occasions, il s'efforçait de ne point penser.
Une fois seulement la réflexion s'imposa à lui: il trouva au travers du sentier un jeune tilleul renversé, brisé sans doute par la bourrasque de la veille... l'arbre mourait positivement... toutes ses feuilles se desséchaient.
--Serait-ce un présage? demanda Sanine. Il se mit aussitôt à siffler, sauta par-dessus le tilleul et continua à suivre le sentier.
Pantaleone grondait, s'emportait contre les Allemands, et se frottait le dos et les genoux. L'émotion le faisait bâiller, ce qui donnait une expression comique à son petit visage ratatiné. Sanine avait de la peine à se tenir de rire en le regardant.
Enfin les deux hommes entendirent un bruit de roues sur la route unie.
--Les voici! s'écria Pantaleone; et il prêta l'oreille au bruit, il redressa sa taille non sans un frisson nerveux, qu'il se hâta de mettre sur le compte de la fraîcheur de la matinée.
--Brrr!... il fait froid ce matin!
Une rosée abondante mouillait les herbes et les feuilles, cependant la chaleur commençait à pénétrer dans le bois.
Les deux officiers firent leur apparition peu après; ils étaient suivis par un petit homme gros, au visage flegmatique, à moitié endormi. C'était le médecin du régiment.
Il portait d'une main une cruche de terre pleine d'eau à toute éventualité; sur son épaule gauche se balançait le sac contenant les instruments de chirurgie et les bandes de pansement. Il était facile de voir qu'il avait l'habitude de faire des promenades de ce genre, et que ces courses matinales constituaient le meilleur de son revenu. Chaque duel lui rapportait huit louis--quatre louis par combattant.
M. von Richter portait l'étui renfermant les pistolets. M. Von Daenhoff faisait tourner dans sa main une cravache, évidemment pour se donner _du chic_.
--Pantaleone, dit Sanine à voix basse... si je tombe... tout peut arriver... prenez dans ma poche un petit paquet... il contient une fleur... vous remettrez ce paquet à la Signorina Gemma. Vous comprenez? Vous me le promettez?
Le vieil Italien lui jeta un regard douloureux et branla affirmativement la tête. Mais Dieu sait s'il avait compris ce que Sanine lui demandait.
Les champions et les témoins échangèrent les saluts d'usage. Seul le médecin ne fronça même pas les sourcils, il s'assit sur l'herbe en bâillant d'un ait de dire: «Je ne me soucie guère de ces simagrées de paladins.»
M. von Richter proposa à M. _Tchibadola_ de choisir le terrain... M. _Tchibadola_ répondit en remuant avec difficulté la langue:
--Faites comme vous voulez, je regarderai.
M. von Richter se mit alors à l'œuvre. Il découvrit dans la forêt une éclaircie couverte de fleurs multicolores; il mesura les pas; marqua les deux points extrêmes par deux morceaux de bois qu'il tailla sur place. Puis il sortit les pistolets de l'étui, et s'asseyant sur ses talons les chargea. En un mot il se donna beaucoup de peines, essuyant sans cesse son visage en sueur avec son mouchoir blanc.
Pantaleone le suivait pas à pas, il avait l'air de souffrir du froid.
Pendant ces préparatifs les deux rivaux se tenaient à distance et ressemblaient assez à des écoliers en pénitence qui boudent leurs gouverneurs.
Enfin le moment décisif arriva.
M. von Richter dit alors à Pantaleone, qu'en sa qualité de témoin le plus âgé, c'est à lui que revenait conformément aux lois du duel, le devoir, avant de donner le signal du combat un, deux, trois... d'inviter les champions à la réconciliation.
--Cette proposition n'est jamais acceptée, ajouta l'officier, mais en accomplissant cette formalité, M. Cipotola dégage en quelque sorte sa responsabilité. En général, ce devoir incombe au soi-disant «témoin impartial» mais puisque ce témoin nous fait défaut, je cède avec plaisir ce privilège à mon honorable collègue.
Pantaleone, qui avait réussi à s'abriter derrière un buisson pour ne pas voir l'insulteur, ne comprit rien d'abord au discours de M. von Richter, d'autant plus que le jeune officier l'avait baragouiné en nasillant.
Mais tout à coup il bondit de sa place, s'avança avec agilité, et se frappant convulsivement la poitrine, il cria d'une voix rauque dans son langage hybride:
--_A la la la... che bestialita! Deux zeun'-ommes comme ça qué se battono--perché? Che Diavolo? Andate à casa!_
--Je n'accepte pas la réconciliation, se hâta de dire Sanine.
--Et moi non plus, je ne veux pas de réconciliation dit von Daenhoff.
--Alors donnez le signal: un, deux, trois, dit von Richter à Pantaleone tout éperdu.
L'Italien retourna en toute hâte derrière son buisson, et de là, courbé en deux, les yeux à demi fermés, la tête détournée il cria la bouche grande ouverte: _uno, duo et tre!_
Sanine tira le premier, mais manqua son adversaire, la balle rebondit avec fracas sur un tronc d'arbre.
Le baron Daenhoff tira tout de suite après Sanine mais intentionnellement de côté et en l'air.
Il y eut un moment de silence tendu... Personne ne bougea. Pantaleone poussa un soupir léger.
--Dois-je continuer? demanda Daenhoff.
--Pourquoi avez-vous tiré en l'air? demanda Sanine.
--Cela ne vous regarde pas!
--Vous avez l'intention de tirer en l'air encore une fois? demanda de nouveau Sanine.
--Peut-être, je n'en sais rien.
--Permettez, permettez, messieurs, dit von Richter: les adversaires n'ont pas le droit de se parler sur le terrain... c'est contre les règles...
--Je renonce à mon second coup de pistolet, dit Sanine.
Il jeta l'arme à terre.
--Et moi non plus, je ne veux plus me battre! s'écria Daenhoff en jetant aussi son pistolet à terre.
--Maintenant, ajouta-t-il, je suis prêt à reconnaître que j'ai eu des torts l'autre jour.
Après un court moment d'hésitation il tendit d'un geste vague la main dans la direction de Sanine. Le jeune Russe s'approcha de son adversaire et lui serra la main.
Les deux jeunes gens se regardèrent avec un sourire sur le visage et tous deux rougirent.
--_Bravi! Bravi..._ cria comme un fou Pantaleone en battant des mains, et il courut frémissant au buisson, tandis que le médecin, qui était resté de côté assis sur un tronc renversé, se leva, vida la cruche, et se dirigea d'un pas indolent vers la route.
--L'honneur est satisfait, et le duel est fini! déclara von Richter.
--_Fuori_ (Fora!) cria encore Pantaleone par réminiscence de ses anciens rôles.
Après avoir échangé des saluts avec messieurs les officiers et être remonté en voilure, Sanine, s'il n'éprouva pas un sentiment de plaisir, se sentit tout au moins plus léger, comme après une opération chirurgicale. Mais en même temps une autre impression le bouleversa, vive comme un sentiment de honte. Ce duel dans lequel il venait de jouer un rôle, lui apparut comme quelque chose de faux, de conventionnel, de banal, une plaisanterie d'étudiant et d'officier. Il pensa au médecin flegmatique et se rappela comme il avait souri en les voyant, lui et le baron Daenhoff, après le duel, presque bras dessus, bras dessous... Il revit Pantaleone payant à ce même médecin les quatre louis... Non, non, tout cela n'était pas beau!
Sanine se sentait un peu honteux. Pourtant comment aurait-il pu agir autrement? Pas moyen de laisser l'impertinence du jeune officier impunie? Il ne lui convenait pourtant pas de se conduire comme Kluber?
Il avait pris la défense de Gemma... Il l'avait vengée... Oui, oui... Tout de même son âme était trouble, un peu honteuse.
Quant à Pantaleone, il triomphait! Un sentiment d'orgueil s'était tout à coup emparé de lui. Un général victorieux ne regarde pas autour de lui avec plus de satisfaction!
La conduite de Sanine pendant le duel le grisait d'enthousiasme. Il le proclamait un héros! Il ne voulait entendre ni les protestations ni les instances du jeune homme. Il le comparait à un monument de marbre et de bronze--à la statue du commandeur dans le _Festin de Pierre_.
Il avouait que lui, Pantaleone, avait ressenti un peu d'émotion.
--Mais moi, je suis un artiste, j'ai un tempérament nerveux, mais vous!..--Vous êtes un fils des neiges et des rochers de granit!
Sanine ne savait plus qu'imaginer pour calmer l'artiste qui s'exaltait de plus en plus.
Tout près de l'endroit où deux heures auparavant ils avaient rencontré Emilio, ils le virent tout à coup surgir de derrière les arbres. L'enfant, agitant un chapeau en l'air, avec des cris de joie, courut en bondissant jusqu'à la voiture, et au risque de tomber sous les roues, sans attendre que les chevaux fussent arrêtés, sauta par-dessus la portière dans le landau, et se serrant contre Sanine s'écria d'une haleine:
--Vous vivez?... Vous n'êtes pas blessé... Pardonnez-moi... je ne vous ai pas obéi... je ne suis pas retourné à Francfort... c'était plus fort que moi... Je vous ai attendu ici... Racontez-moi comment cela s'est passé?... Vous l'avez tué?
Sanine eut de la peine à calmer l'éphèbe et à le faire asseoir près de lui.
Pantaleone avec une grande volubilité et un plaisir évident, détailla par le menu tous les incidents du duel, et il n'oublia pas de comparer Sanine au monument de bronze et à la statue du Commandeur! Puis il se leva, et, les pieds écartés pour ne pas perdre l'équilibre, les bras croisés sur sa poitrine, avec un regard hautain jeté par-dessus l'épaule, il représenta le commandeur Sanine.
Emilio écoutait dévotement, interrompant parfois le récit par une exclamation, ou se levant d'un élan pour embrasser son héroïque ami.
La voiture roula sur le pavé de Francfort et stoppa enfin devant l'hôtel de Sanine.
Il gravissait le deuxième étage accompagné de ses deux amis, lorsque tout à coup de la pénombre du couloir surgit à pas pressés une femme, le visage voilé. Elle fit une pause devant Sanine, eut un léger balancement de tout le corps, poussa un soupir haletant, et courut dans la rue où elle disparut au grand étonnement du garçon d'hôtel, qui déclara que «cette dame avait attendu pendant plus d'une heure le retour de Monsieur.»
Bien que l'apparition fût très rapide, Sanine avait reconnu Gemma. Il avait distingué les yeux de la jeune fille sous l'épais tissu de soie du voile couleur de cannelle.
--Est-ce que Fraülein Gemma se doutait de quelque chose?... demanda-t-il en allemand d'un air mécontent à Emilio et à Pantaleone qui étaient toujours sur ses talons.
Emilio rougit et se troubla.
--J'ai été obligé de tout lui avouer, dit-il. Elle avait deviné... et je n'ai pas pu me taire... Et qu'est-ce que cela fait maintenant puisque tout a si bien tourné, et qu'elle vous a vu en bonne santé, sain et sauf?
Sanine se détourna.
--Cela n'empêche pas que vous êtes deux grands bavards, ajouta-t-il d'un ton de dépit.
Il entra dans son appartement et s'assit sur une chaise.
--Ne vous fâchez pas, je vous en prie? implora Emilio.
--Bon, je ne me fâcherai pas.
Sanine en effet n'était pas bien fâché... et au fond de son cœur il ne pouvait pas souhaiter que Gemma ne sût rien de ce qui s'était passé.