Eaux printanières

Part 4

Chapter 43,827 wordsPublic domain

Messieurs les officiers avaient déjà beaucoup bu; leur table était couverte de bouteilles. Subitement, l'officier qui regardait sans cesse Gemma se leva, et, le verre à la main, s'approcha de la table où se trouvait la jeune Italienne.

C'était un tout jeune homme, très blond, dont les traits étaient assez agréables, même sympathiques; mais la boisson avait altéré son visage; ses joues se contractaient, les yeux enflammés vaguaient avec un air impertinent.

Ses camarades avaient d'abord tenté de le retenir, puis avaient fini par le laisser aller en disant: «Arrive que pourra!»

L'officier, avec un léger balancement des jambes, s'arrêta devant Gemma, et, d'une voix criarde et forcée, dont l'accent laissait percer pourtant une lutte intérieure, s'écria:

--Je bois à la santé de la plus belle demoiselle de café de Francfort et du monde entier!

Il vida d'un trait son verre et ajouta:

--En retour, je prends cette fleur que ses doigts divins ont cueillie.

Il s'empara d'une rose qui se trouvait sur la table, devant le couvert de Gemma.

Au premier abord Gemma fut saisie, effrayée, et devint très pâle... Puis, l'effroi fit place à l'indignation; elle rougit jusqu'à la racine des cheveux, ses yeux foudroyèrent l'insulteur, ses prunelles devinrent à la fois sombres et fulminantes, s'emplirent d'obscurité et flamboyèrent d'une fureur sans bornes.

L'officier fut évidemment troublé par ce regard, il murmura quelques paroles inintelligibles, salua et retourna auprès de ses camarades, qui l'accueillirent par des éclats de rire et des bravos en sourdine.

M. Kluber se leva de sa chaise, se redressa de toute la hauteur de sa taille, et posant son chapeau sur sa tête, dit avec dignité, mais pas assez haut:

--C'est d'une impertinence inouïe, inouïe!

D'une voix sévère il appela le garçon et réclama sur le champ l'addition. Mais ce n'était pas assez, il donna l'ordre d'atteler le landau, ajoutant que des gens comme il faut ne devaient pas se risquer dans cette maison, où ils étaient exposés à des insultes!

À ces mots Gemma qui était restée assise sans faire un mouvement, la poitrine haletante et oppressée, leva les yeux et darda sur M. Kluber un regard pareil à celui qu'elle avait lancé à l'officier.

Emilio tremblait de rage.

--Levez-vous, _mein Fraülein_, dit Kluber toujours sur le même ton sévère, votre place n'est pas ici... Nous allons entrer au restaurant pour attendre la voiture.

Gemma se leva sans mot dire. M. Kluber lui offrit le bras, elle l'accepta, et il se dirigea avec elle vers le restaurant, d'une démarche majestueuse, qui devenait, ainsi que toute sa personne, plus majestueuse et plus fière à mesure qu'il s'éloignait de l'endroit où il avait dîné.

Le pauvre Emilio les suivit.

Pendant que M. Kluber réglait la note avec le garçon et supprimait le pourboire en guise d'amende, Sanine s'approcha en toute hâte de la table des officiers.

S'adressant à l'insulteur, qui était en train de faire respirer à ses camarades le parfum de la rose dérobée à Gemma, Sanine lui dit distinctement en français:

--Ce que vous venez de faire, monsieur, est indigne d'un honnête homme, indigne de l'uniforme que vous portez, et je viens pour vous dire que vous êtes un homme mal élevé et un insolent!

Le jeune officier se leva d'un bond, mais un de ses camarades plus âgé le retint et l'obligea à se rasseoir, puis se tournant vers Sanine lui dit en français:

--Êtes-vous le parent, le frère ou le fiancé de cette demoiselle?

--Je suis un étranger, répondit Sanine, je suis Russe, mais je ne peux voir avec indifférence une pareille insolence. Au reste voici ma carte et mon adresse... Monsieur l'officier me trouvera à sa disposition quand il voudra.

Et Sanine jeta sur la table sa carte de visite, s'emparant du même coup de la rose qu'un des officiers avait laissé tomber dans son assiette.

Le jeune insulteur voulut de nouveau se lever, mais son camarade le retint en disant:

--Calme-toi, Dœnhoff, calme-toi!...

Puis lui-même se leva, et portant la main à la hauteur de la visière, dit à Sanine, avec un ton et des manières qui n'étaient pas exempts de respect, que le lendemain un des officiers de son régiment aurait l'honneur de se présenter chez lui.

Sanine répondit par un salut sec et se hâta de rejoindre ses amis.

M. Kluber feignit de ne pas s'être aperçu de l'absence de Sanine et de n'avoir pas remarqué son colloque avec les officiers. Il pressait le cocher d'atteler et le gourmandait pour sa lenteur. Gemma n'adressa pas non plus la parole à Sanine, elle ne le regarda même pas, mais à ses sourcils contractés, à ses lèvres pâlies et serrées, à son immobilité on pouvait voir qu'elle souffrait cruellement.

Emilio aurait voulu parler à Sanine et le questionner. Il avait vu Sanine s'approcher des officiers, et avait remarqué qu'il leur avait remis un bout de carton... sa carte de visite, sans doute... Le cœur de l'enfant battait, ses joues étaient en feu; il aurait voulu se jeter au cou du jeune homme, pleurer, aller tout de suite avec lui pourfendre tous ces vilains officiers allemands. Mais il sut se contenir et se borna à suivre attentivement les mouvements de son noble ami russe.

Le cocher finit enfin par atteler et tout le monde remonta dans le landau. Emilio suivit Tartaglia sur le siège; il s'y sentait plus à son aise; il n'avait pas devant lui M. Kluber qu'il ne pouvait plus voir sans colère.

M. Kluber parla tout le long de la route sans interruption... mais il parlait seul; personne ne le contredisait et personne n'était de son avis.

Il insista beaucoup sur le fait qu'on avait eu tort de ne pas suivre son conseil, quand il avait proposé de dîner dans le pavillon. On aurait évité tout désagrément.

Ensuite il émit quelques opinions avancées et libérales sur le gouvernement, qui permettait aux officiers de ne pas observer assez strictement la discipline, et de manquer de respect à l'élément civil de la société--«car c'est comme cela, ajouta M. Kluber, qu'avec le temps surgit le mécontentement, d'où il n'y a qu'un pas pour arriver à la révolution--nous en avons un triste exemple dans la France.» M. Kluber poussa un soupir sympathique mais sévère. Il se hâta d'expliquer que personnellement il nourrissait le plus profond respect pour les autorités et que jamais au grand jamais, il ne serait révolutionnaire. Mais cela ne l'empêchait pas de blâmer ouvertement une pareille immoralité.

M. Kluber se livra encore à beaucoup de réflexions sur ce qui est moral et immoral, convenable et inconvenant...

Pendant ce monologue de M. Kluber, Gemma déjà mécontente de lui depuis leur promenade avant le dîner, et qui pour cette raison se tenait sur la réserve avec Sanine, commença à avoir positivement honte de son fiancé! À la fin de la promenade, il était facile de voir qu'elle souffrait réellement, et sans adresser la parole à Sanine, elle lui jeta un regard suppliant.

Sanine de son côté ressentait beaucoup plus de pitié pour Gemma que d'indignation contre M. Kluber. Au fond de son cœur, sans s'en rendre tout à fait compte il était heureux de ce qui venait de se passer, bien qu'il eût en perspective un duel pour le lendemain.

Enfin cette pénible partie de plaisir prit fin.

En aidant Gemma à descendre de voiture, Sanine, sans parler, lui glissa dans la main la rose. La jeune fille devint très rouge, serra la main du jeune homme et dissimula aussitôt la fleur.

Sanine n'avait pas l'intention d'entrer dans la confiserie bien qu'il fût tôt dans la soirée. Gemma d'ailleurs ne l'invita même pas. Pantaleone, du reste, qui était venu au devant des promeneurs sur le perron, déclara que Frau Lénore dormait.

Emilio prit timidement congé de Sanine; il avait l'air d'avoir peur de son ami, tant son admiration pour lui était grande.

M. Kluber reconduisit Sanine chez lui et le salua froidement. Cet Allemand, malgré son flegme et son assurance, se sentait mal à l'aise.

Tout le monde d'ailleurs se sentait mal à l'aise ce jour-là.

Ce sentiment ne tarda pas à s'effacer chez Sanine et à faire place à une disposition d'esprit indéfinissable, mais agréable et exaltée.

Sanine arpenta longtemps sa chambre sans vouloir penser à quoi que ce soit et en sifflotant un air; il était très content de lui-même.

XVII

Le lendemain matin, en s'habillant, Sanine se dit à lui-même: «J'attendrai l'officier jusqu'à dix heures, et après il pourra me chercher dans la ville.»

Mais les Allemands se lèvent de bonne heure, et l'horloge n'avait pas encore sonné neuf heures, lorsque le garçon vint annoncer à Sanine que M. le second lieutenant von Richter demandait à lui parler.

Sanine se hâta de passer sa redingote et donna l'ordre de faire entrer l'officier.

Contrairement à l'attente de Sanine, M. von Richter était un tout jeune homme, presque un gamin. Il s'efforçait de donner de la gravité à l'expression de son visage imberbe, mais sans y parvenir. Il ne réussit pas davantage à dissimuler son trouble et, en s'asseyant sur une chaise, il accrocha son sabre et faillit tomber.

Avec beaucoup d'hésitation et en bégayant, il dit en mauvais français à Sanine qu'il venait au nom de son camarade, le baron von Daenhoff, demander à M. von Zanine de présenter des excuses pour les paroles injurieuses qu'il avait prononcées la veille à l'adresse du baron von Daenhoff, et que si M. von Zanine refusait de s'excuser, le baron von Daenhoff demanderait satisfaction.

Sanine répondit qu'il n'avait nullement l'intention de s'excuser, mais qu'il était prêt à donner satisfaction.

Alors le second lieutenant, toujours en hésitant, demanda avec qui, à quelle heure, et où les pourparlers pourraient avoir lieu.

Sanine répondit que M. von Richter pouvait passer dans deux heures, et que pendant ce temps il se procurerait un témoin, tout en se disant, _in petto_. «Où diable irai-je le chercher?»

M. Richter se leva, salua, mais sur le seuil de la porte s'arrêta comme pris d'un remords de conscience, et se tournant vers le jeune Russe, il déclara que son camarade, le baron von Daenhoff, reconnaissait qu'il avait eu des torts dans les événements de la veille, et qu'il se contenterait _des exghises léchères_.

Sanine répondit qu'il n'admettait pas la possibilité d'excuses, ni légères ni lourdes, parce qu'il ne se considérait pas comme coupable.

--Dans ce cas, répondit M. von Richter, devenu encore plus rouge--_il faudra échanger des goups de bisdolet à l'amiaple._

--Comment, demanda Sanine, vous voulez que nous tirions en l'air?

--Oh! non, je n'ai pas voulu dire cela, balbutia le second-lieutenant tout à fait confus; je me suis dit que du moment que nous sommes entre gentilshommes... Je règlerai ces détails avec votre témoin, ajouta-t-il vivement, et il sortit brusquement de la chambre.

Dès que l'officier fut parti, Sanine se laissa choir sur une chaise et se mit à considérer le plancher.--«Que signifie tout cela? Quel cours sa vie a-t-elle pris tout à coup?» Le passé, l'avenir, s'effacèrent... et il ne se rendit plus compte que d'une chose, c'est qu'il était à Francfort et qu'il allait se battre.

Il se souvint subitement d'une tante, devenue folle, qui chantait en valsant une chanson où elle appelait un officier, son «chéri» pour qu'il vînt danser avec elle.

Sanine partit d'un éclat de rire et répéta la chanson de sa tante: «_Officier, mon chéri, viens danser avec moi..._»

«Pourtant il faut agir, je n'ai pas de temps à perdre!»

Il tressaillit en voyant devant lui Pantaleone un billet à la main.

--J'ai frappé plusieurs fois à votre porte; expliqua l'Italien, mais vous ne m'avez pas répondu. J'ai cru que vous étiez absent...

Il présenta à Sanine le pli.

--C'est de la signorina Gemma.

Sanine prit machinalement le billet, le décacheta et le lut.

Gemma écrivait que depuis la veille elle était très inquiète, et qu'elle le priait de venir la voir le plus tôt possible.

--La signorina n'est pas tranquille, ajouta Pantaleone qui connaissait la teneur du billet: elle m'a dit de passer pour voir où vous en êtes, et de vous ramener à la maison avec moi.

Sanine examina le vieil Italien et se mit à réfléchir. Une idée lui traversa la tête. Au premier abord cette idée semblait saugrenue, impossible... «Mais après tout, pourquoi pas?» se demanda-t-il à lui-même.

--Monsieur Pantaleone? dit-il à haute voix.

Le vieillard tressaillit, enfonça le menton dans sa cravate et regarda Sanine.

--Vous avez entendu parler de ce qui s'est passé hier?

Pantaleone se mordilla les lèvres et secoua son énorme toupet.

--Je sais tout.

Emilio à son retour n'avait rien eu de plus pressé que de lui raconter l'affaire.

--Ah! vous êtes au courant?... Eh bien!... je viens de recevoir la visite d'un officier. L'insolent d'hier me provoque... J'ai accepté le duel, mais je n'ai pas de témoin... Voulez-vous me servir de témoin?

Pantaleone eut un tressaillement nerveux et releva les sourcils si haut, qu'ils disparurent sous ses cheveux pendants.

--Faut-il absolument que vous vous battiez? demanda-t-il enfin en italien.

--Absolument. Il m'est impossible de revenir en arrière, je flétrirais mon nom pour la vie.

--Hum!... Donc si je refusais de vous servir de témoin, vous en chercheriez un autre?

--Naturellement, je ne peux m'en passer... Pantaleone inclina la tête vers le sol.

--Mais permettez-moi de vous demander, signore de Tsaninio, est-ce que ce duel ne risque pas de jeter une ombre sur la réputation d'une jeune fille?

--Je ne le pense pas: d'ailleurs il n'y a plus moyen de l'empêcher.

--Hum!...

La figure de Pantaleone disparut tout entière dans sa cravate.

--Mais ce _ferroflucto Kluberio_... Que fait-il? s'écria-t-il subitement en relevant la tête.

--Lui? Il ne fait rien.

--_Che!_ (exclamation italienne intraduisible.)

Pantaleone haussa les épaules en signe de mépris.

--En tout cas, je dois vous remercier, dit-il d'une voix mal assurée, de ce que dans mon humble situation actuelle vous avez reconnu en moi un _galant'uomo_... En agissant ainsi vous avez prouvé que vous êtes vous-même un _galant'uomo_... Maintenant je vais réfléchir à votre proposition.

--Nous n'avons pas beaucoup de temps, devant nous, cher monsieur Ci... Cippa...

--tola... ajouta le vieillard. Je ne demande qu'une heure de réflexion... Il y va de l'avenir de la fille de mes bienfaiteurs... C'est pourquoi il est de mon devoir de réfléchir... Dans une heure, dans trois quarts d'heure je vous apporterai ma réponse.

--Bon, je vous attendrai.

--Et maintenant quelle réponse dois-je porter à la signorina Gemma?

Sanine prit une feuille de papier et écrivit:

«Soyez tranquille, dans trois heures je viendrai vous voir et je vous raconterai tout. Merci de toute mon âme pour votre sympathie.»

Il plia le billet et le remit à Pantaleone.

Le vieillard le serra soigneusement dans sa poche en répétant: «Dans moins d'une heure!» Arrivé à la porte, Pantaleone se retourna brusquement, revint sur ses pas, courut vers Sanine, saisit la main du jeune homme et la pressant contre son jabot, cria en levant les yeux au ciel:

--Noble jeune homme! Grand cœur! (_Nobil giovanotto! Gran cuore!_)--Permettez à un faible vieillard de serrer votre valeureuse main droite (_la vostra valorosa destra_).

Pantaleone fit un bond en arrière, battit l'air de ses deux mains et sortit de la chambre.

Sanine le suivit des yeux, puis prit un journal et se mit à lire. Mais ses yeux suivaient en vain les lignes, il ne comprenait pas le texte.

XVIII

Une heure plus tard, le garçon entra de nouveau chez Sanine et lui présenta une vieille carte de visite sur laquelle il lut: _Pantaleone Cippatola de Varèse, chanteur à la cour (cantante di camera) de son Altesse royale, le duc de Modène._

À peine le garçon se fut-il retiré que Pantaleone fit son entrée. Il avait changé de vêtements de la tête aux pieds. Il portait un habit noir devenu roux et un gilet de piqué blanc, sur lequel serpentait capricieusement une chaîne de tombac; un petit cachet de cornaline tombait sur l'étroit pantalon noir orné d'une baguette. Il tenait de la main droite son chapeau noir de poil de lièvre, et de la main gauche deux gants épais de peau de chamois; il avait donné à sa cravate plus d'ampleur encore qu'à l'ordinaire, et piqué dans son jabot empesé une épingle surmontée d'un œil-de-chat. Un anneau représentant deux mains jointes sur un cœur embrasé ornait son index.

Toute la personne du vieillard répandait un parfum de camphre, de moisi et de musc mélangé; l'air d'importance de tout son être aurait frappé le spectateur le plus indifférent.

Sanine vint au devant de Pantaleone.

--Je vous servirai de témoin, dit l'Italien en français.

Il s'inclina devant Sanine, ployant tout son corps en deux et en écartant les pointes de ses bottes, à la manière des danseurs.

--Je suis venu pour recevoir vos instructions. Avez-vous l'intention de vous battre jusqu'à la mort?

--Pourquoi jusqu'à la mort? mon cher monsieur Cippatola... Pour rien au monde je ne reprendrai ma parole, mais je ne suis pas un buveur de sang... Attendez d'ailleurs, le témoin de mon rival ne doit pas tarder à venir... Je passerai dans une autre chambre et vous réglerez avec lui les conditions du combat. Croyez-moi, je n'oublierai jamais le service que vous me rendez, et je vous en remercie de tout mon cœur.

--L'honneur avant tout! répliqua Pantaleone; et il s'assit dans un fauteuil sans attendre l'invitation. _Si ce feroflucto spitcheboubio_, ajouta-t-il, mélangeant l'italien et le français, si ce marchand Kluberio n'a pas compris son devoir, s'il a eu peur... tant pis pour lui... Il n'a pas de cœur pour un sou... basta!... Quant aux conditions du duel, je suis votre témoin et vos intérêts me sont sacrés!! Lorsque j'habitai Padoue, il se trouvait en garnison un régiment de blancs dragons... et j'étais en très bons termes avec plusieurs officiers... Leur code d'honneur m'est connu d'un bout à l'autre... Puis j'ai souvent discuté ce sujet avec votre _principe_ Tarbusski... Est-ce que ce témoin sera bientôt là?

--Je l'attends d'un instant à l'autre... Le voici, ajouta Sanine en jetant un coup d'œil sur la rue.

Pantaleone se leva, regarda sa montre, ajusta son toupet et rentra précipitamment dans son soulier un fil qui sortait du pantalon.

Le jeune second-lieutenant entra, toujours rouge et troublé.

Sanine présenta les témoins l'un à l'autre:

--Monsieur Richter, sous-lieutenant, monsieur Cippatola, artiste.

Le sous-lieutenant fut légèrement surpris à la vue du vieillard. Mais qu'eût-il dit s'il eût appris à cet instant que l'artiste dont il venait de faire la connaissance cultivait aussi l'art culinaire!...

Pantaleone avait pris la contenance d'un homme qui toute sa vie n'a fait autre chose que d'arranger des duels. Les réminiscences de sa carrière théâtrale lui furent d'un grand secours. Il s'acquitta de son rôle de témoin comme s'il jouait un rôle.

Les deux témoins se regardèrent d'abord sans parler.

--Eh bien!... parlons des conditions? dit Pantaleone en rompant le premier le silence et en jouant avec son cachet de cornaline.

--Parlons, répondit le sous-lieutenant, mais la présence d'un des intéressés...

--Je vous laisse seuls, messieurs, dit Sanine.

Il salua, entra dans sa chambre à coucher dont il ferma la porte à clef.

Il se jeta sur son lit et se mit à penser à Gemma... mais les paroles des témoins pénétrèrent jusqu'à lui à travers la porte fermée.

Les témoins s'expliquaient en français, langue qu'ils écorchaient impitoyablement, chacun à sa manière.

Pantaleone parla de nouveau des dragons de Padoue et du _principe_ Tarbousski; le sous-lieutenant parla d'«exghises léchères» et de «coups à l'amiaple».

Le vieil Italien ne voulut pas entendre parler d'«exghises». À la terreur de Sanine, il se mit tout à coup à parler d'une jeune demoiselle innocente, dont le petit doigt vaut plus que tous les officiers du monde... _Oune zeune damigella qu'a ella sola dans soun peti doa vale piu que toutt le zouffissié del mondo._ Il répéta plusieurs fois: C'est une honte, une honte!... _E ouna onta, ouna onta!_

D'abord le sous-lieutenant ne répondit rien, mais bientôt sa voix trembla de colère et il déclara qu'il n'était pas venu pour recevoir des leçons de morale.

--À votre âge, il est toujours utile d'entendre la vérité! riposta Pantaleone.

À plusieurs reprises, la discussion entre les témoins devint orageuse; enfin, après une dispute qui dura une heure, ils arrêtèrent les conditions suivantes:

«Le baron Von Daenhoff et M. de Sanine se battront demain à dix heures du matin, dans le petit bois près de Hanau. La distance entre les combattants sera de vingt pas; chacun a le droit de tirer deux fois sur le signal des témoins. Les armes choisies sont des pistolets sans double détente et non rayés...

M. von Richter se retira, et Pantaleone vint ouvrir triomphalement la porte de la chambre de Sanine, et après avoir communiqué au jeune homme le résultat de l'entretien, dit pour la seconde fois:

--_Bravo, Russo! Bravo giovanotto!_ Tu seras vainqueur!

Quelques minutes plus tard ils entraient ensemble à la confiserie Roselli.

En route, Sanine avait demandé à Pantaleone de tenir secrète l'affaire du duel. En réponse, le vieux chanteur avait levé les doigts au ciel et, fermant à demi les yeux, avait répété deux fois de suite: _Segredezza! Segredezza!_

Pantaleone avait l'air tout rajeuni et marchait allègrement. Ces événements, bien que désagréables, le transportaient à cette époque de sa vie où lui-même relevait le gant... il est vrai, sur la scène!... On sait que les barytons font toujours la roue devant la rampe.

XIX

Emilio guettait depuis plus d'une heure l'arrivée de Sanine, il courut au-devant du jeune Russe et lui dit furtivement à l'oreille que sa mère ignorait tout ce qui s'était passé la veille, et qu'il ne fallait faire aucune allusion. Emilio avait reçu comme de coutume l'ordre d'aller travailler sous la direction de M. Kluber, mais il était bien décidé à n'en rien faire... Il ferait semblant d'y aller.

Après avoir dit tout cela d'une haleine en quelques secondes, le jeune garçon pencha la tête sur l'épaule de Sanine, l'embrassa avec effusion puis s'élança dans la rue.

Dans la confiserie, Gemma vint au-devant de Sanine; elle voulut lui parler, mais les paroles ne vinrent pas, ses lèvres tremblaient et ses yeux allaient de droite et de gauche sous les paupières à demi-baissées. Sanine se hâta de rassurer la jeune fille en lui disant que l'affaire était arrangée... et qu'il ne fallait plus y penser.

--Personne ne s'est présenté chez vous aujourd'hui? demanda Gemma.

--Si, un monsieur est venu me voir... nous nous sommes expliqués... et nous avons clos l'incident à la satisfaction de tout le monde...

Gemma reprit sa place derrière le comptoir.

«Elle ne me croit pas», pensa Sanine...

Il entra dans la chambre de Frau Lénore.

La migraine de madame Roselli avait passé, mais la malade restait très abattue. La mère de Gemma accueillit très gracieusement Sanine tout en le prévenant que ce jour-là il s'ennuierait auprès d'elle, parce qu'elle ne se sentait pas capable de le distraire.

Sanine s'assit à côté de Frau Lénore et remarqua qu'elle avait les paupières rouges et enflées.

--Qu'avez-vous, Frau Lénore? Vous avez pleuré?

--Chut!... dit-elle en indiquant d'un mouvement de tête le magasin où se trouvait sa fille... Ne parlez pas si haut...

--Mais pourquoi avez-vous pleuré?

--Ah! monsieur Sanine, je ne sais pas pourquoi!

--Personne ne vous a fait du chagrin?

--Oh non! Je me suis sentie tout à coup très accablée... J'ai pensé à Giovanna Battista... à ma jeunesse... Comme tout cela a vite passé!... Je deviens vieille, mon ami, et je ne peux pas en prendre mon parti... Je me sens toujours la même qu'autrefois... mais la vieillesse est là... elle est là...

Sanine vit poindre des larmes dans les yeux de Frau Lénore.

--Cet aveu vous surprend?... Mais vous aussi vous deviendrez vieux, mon ami, et vous apprendrez combien c'est amer.