Eaux printanières

Part 3

Chapter 33,847 wordsPublic domain

--C'est que j'ai eu des ennemis, répondit lugubrement Pantaleone.

--Et comment peux-tu savoir (les Italiens tutoient facilement) qu'Emilio n'aura pas d'ennemis, lors même qu'il posséderait cet _estro_?

--Eh bien! faites de lui un commerçant, dit Pantaleone dépité, mais Giovan' Battista n'aurait pas agi de la sorte, bien qu'il fût confiseur lui-même...

--Mon mari, Giovan' Battista, était un homme raisonnable, et si dans sa jeunesse il a cédé à des entraînements...

Mais Pantaleone ne voulut plus rien entendre et sortit de la chambre en répétant sur un ton de reproche: «Ah! Giovan' Battista!»

Gemma dit alors que si Emilio se sentait un cœur de patriote, et s'il tenait à consacrer toutes ses forces à la délivrance de l'Italie, on pourrait pour cette œuvre sacrée sacrifier un avenir assuré, mais pas pour le théâtre...»

À ces mots, Frau Lénore devint très inquiète et supplia sa fille de ne pas induire en erreur son jeune frère, mais de se contenter d'être elle-même, une affreuse républicaine!...

Après avoir prononcé ces paroles, Frau Lénore se mit à gémir et se plaignit de son mal de tête; il lui semblait que son crâne allait éclater.

Gemma s'empressa de donner des soins à sa mère. Elle humecta le front de Madame Roselli d'eau de Cologne et souffla lentement dessus, puis elle lui baisa doucement les joues, posa la tête de Frau Lénore sur des coussins, lui défendit de parler et de nouveau l'embrassa. Alors, se tournant vers Sanine, d'une voix à demi émue, à demi badine, elle commença à faire l'éloge de sa mère.

--Si vous saviez comme elle est bonne et comme elle a été belle!... Que dis-je, elle l'a été, elle l'est encore maintenant... Regardez les yeux de maman!

Gemma sortit de sa poche un mouchoir blanc, en couvrit le visage de sa mère, puis abaissant lentement le rebord de haut en bas, elle découvrit l'un après l'autre le front, les sourcils et les yeux de Frau Lénore; alors elle pria sa mère d'ouvrir les yeux.

Frau Lénore obéit, et Gemma s'exclama d'admiration.

Les yeux de Frau Lénore étaient en effet fort beaux.

Gemma maintenant le mouchoir sur la partie inférieure du visage, qui était moins régulière, se mit de nouveau à couvrir sa mère de baisers.

Madame Roselli riait, détournait la tête et feignait de vouloir repousser sa fille; Gemma de son côté faisait semblant de lutter avec sa mère, non pas avec des câlineries de chatte, à la manière française, mais avec cette grâce italienne qui laisse pressentir la force.

Enfin Frau Lénore se déclara fatiguée. Gemma lui conseilla de faire la sieste dans ce fauteuil, en promettant que le monsieur russe et elle-même resteraient pendant ce temps aussi tranquilles que de petites souris.

Frau Lénore répondit par un sourire, poussa quelques soupirs et s'endormit. Gemma s'assit sur un tabouret près de sa mère et resta immobile; de temps en temps d'une main elle portait un doigt sur ses lèvres, de l'autre elle soutenait l'oreiller derrière la tête de sa mère, et chuchotait d'une voix insaisissable, regardant de travers Sanine, chaque fois qu'il s'avisait de faire un mouvement quelconque.

Bientôt Sanine resta immobile à son tour, comme hypnotisé, admirant de toutes les forces de son âme le tableau que formaient cette chambre à demi-obscure où par-ci par-là rougissaient en points éclatants des roses fraîches et somptueuses qui trempaient dans des coupes antiques de couleur verte, et cette femme endormie avec les mains chastement repliées, son bon visage encadré par la blancheur neigeuse de l'oreiller et enfin ce jeune être tout entier à sa sollicitude, aussi bon, aussi pur et d'une beauté inénarrable avec des yeux noirs, profonds, remplis d'ombre, et quand même lumineux...

Sanine se demandait où il était? Était-ce un rêve? Un conte? Comment se trouvait-il là?

XI

La sonnette de la porte d'entrée tinta. Un jeune paysan en bonnet de fourrure, avec un gilet rouge, entra dans la confiserie. C'était le premier client de la journée.

Frau Lénore dormait toujours, et Gemma craignit de la réveiller en retirant son bras.

--Voulez-vous recevoir le client à ma place? demanda-t-elle à voix basse au jeune Russe.

Sanine sortit aussitôt de la chambre sur la pointe des pieds et entra dans la confiserie.

Le paysan voulait un quart de pastilles de menthe.

--Combien dois-je lui demander? dit Sanine à voix basse à travers la porte.

--Six kreutzers, répondit Gemma sur le même ton.

Sanine pesa un quart de livre, trouva du papier pour envelopper la marchandise, confectionna un cornet, versa dedans les pastilles qu'il répandit de tous côtés, réussit non sans peine à les faire entrer dans le sac, et enfin les livra et reçut la monnaie.

L'acheteur le contemplait avec stupéfaction en tournant son chapeau sur sa poitrine, tandis que dans la chambre à côté Gemma se tenait la bouche pour étouffer son rire fou.

À peine ce client fut-il sorti qu'il en vint un second, un troisième...

--J'ai de la veine, pensa Sanine.

Le second chaland demanda un verre d'orgeat, le troisième une demi-livre de bonbons.

Sanine réussit à satisfaire à tous, il tourna énergiquement les cuillers dans les verres, remua les assiettes et sortit agilement les conserves et les bonbons des bocaux et des boîtes.

Lorsqu'il fit son compte, il découvrit qu'il avait vendu trop bon marché l'orgeat, mais qu'il avait pris deux kreutzers de trop pour les bonbons.

Gemma riait toujours sans bruit, et Sanine lui-même était d'une gaieté inusitée, dans un état d'esprit extraordinairement heureux.

Il lui semblait qu'il resterait volontiers éternellement derrière ce comptoir à vendre des bonbons et de l'orgeat, pendant que cette belle jeune fille le regardait avec des yeux amicalement moqueurs, et que le soleil d'été se frayant un chemin à travers l'épais feuillage des marronniers, remplissait la chambre de l'or verdâtre des rayons du couchant, et que le cœur se mourait d'une douce langueur de paresse, d'insouciance et de jeunesse--de première jeunesse.

Le quatrième client demanda une tasse de café. Cette fois il fut nécessaire de recourir à Pantaleone, et Sanine vint reprendre sa place près de Gemma. Frau Lénore dormait toujours, à la vive satisfaction de sa fille.

--Quand maman peut dormir, sa migraine passe tout de suite! expliqua Gemma.

Sanine, toujours à mi-voix, parla de nouveau de «son commerce» et s'informa gravement du prix des marchandises. Gemma lui répondit sur le même ton. Tous deux, pourtant, en leur for intérieur, sentaient parfaitement qu'ils jouaient la comédie.

Tout à coup un orgue de Barbarie dans la rue joua l'air du Freischutz: «À travers les monts, à travers les plaines!»

Les sons criards se répandirent, tremblotants et vibrant dans l'air immobile.

Gemma tressaillit.

--Cette musique va réveiller maman!

Sanine courut dans la rue, mit une poignée de kreutzers dans la main du joueur d'orgue et le décida à se retirer.

Lorsqu'il rentra dans la chambre, Gemma le remercia d'un léger signe de tête, et avec un sourire pensif se mit à fredonner elle-même la belle mélodie de Weber, dans laquelle Max exprime les doutes du premier amour.

Elle demanda ensuite à Sanine s'il connaissait le _Freischutz_, s'il aimait Weber, et elle ajouta que, bien qu'elle fût Italienne, elle préférait cette musique à toute autre.

La conversation passa de Weber à la poésie et au romantisme, puis à Hoffmann, qui était fort à la mode à cette époque.

Pendant ce temps Frau Lénore dormait toujours, ronflant même quelque peu, et les rayons du soleil qui glissaient entre les persiennes en bandes étroites, de plus en plus obliques, se promenaient sans cesse effleurant le plancher, les meubles, la robe de Gemma, les feuilles et les pétales des fleurs.

XII

Gemma ne goûtait pas beaucoup Hoffmann et même elle le trouvait ennuyeux!

Sa nature claire de méridionale restait réfractaire au côté brumeux et fantastique du conteur.

--Tous ces contes sont bons pour les enfants! disait-elle non sans dédain.

Elle se plaignait aussi du manque de poésie d'Hoffmann. Pourtant une de ses nouvelles lui plaisait beaucoup, tout au moins le commencement, car elle en avait oublié la fin, si même elle l'avait lue.

C'était l'histoire d'un jeune homme qui rencontre par hasard, peut-être dans une confiserie--une jeune fille d'une grande beauté, une Grecque. Elle est accompagnée d'un vieillard mystérieux et bizarre.

Le jeune homme tombe amoureux à première vue de la jeune fille, et elle le regarde d'un air suppliant, comme pour lui demander de la délivrer...

Le jeune homme s'absente pour quelques instants, et lorsqu'il rentre dans la confiserie, la jeune fille et le vieillard ont disparu; il s'élance à leur poursuite, mais tous ses efforts pour les atteindre restent vains.

La belle jeune fille est pour jamais perdue pour lui; et pourtant il lui est impossible d'oublier le regard suppliant qu'elle attacha sur lui, et il est rongé par la pensée que peut-être le bonheur de sa vie a glissé entre ses doigts.

Ce n'est pas ainsi que finit le conte d'Hoffmann, mais tel est le dénouement qui était resté gravé dans la mémoire de Gemma.

--Il me semble, ajouta-t-elle, que des rencontres et des séparations semblables arrivent plus souvent que nous ne le pensons.

Sanine ne répondit pas à cette remarque, mais au bout de quelques instants il amena la conversation sur M. Kluber...

C'était la première fois qu'il le mentionnait, il ne lui était pas encore arrivé de penser au fiancé de Gemma.

À son tour la jeune fille ne répondit pas et resta pensive, mordillant légèrement l'ongle de l'index et regardant de côté. Enfin elle fit l'éloge de son fiancé, parla de la partie de plaisir qu'il avait projetée pour le lendemain, et jetant un regard plein de vivacité sur Sanine se tut de nouveau.

Cette fois le jeune Russe ne trouva plus rien à dire.

Emilio entra dans la chambre en courant si bruyamment, qu'il réveilla Frau Lénore.

Sanine fut enchanté de l'arrivée de son jeune ami.

Frau Lénore se leva de son fauteuil, et Pantaleone entra pour annoncer que le dîner était servi.

L'ami de la maison, l'ex-chanteur et le domestique remplissait encore le rôle de cuisinier.

XIII

Sanine resta pour le dîner. On le retint encore sous prétexte que la chaleur était accablante, puis, quand la chaleur eut baissé, on l'invita à venir au jardin pour prendre le café à l'ombre des acacias.

Sanine accepta. Il se sentait parfaitement heureux.

Le cours calme et monotone de la vie est plein de charme, et Sanine s'abandonnait à ce charme avec délices, il ne demandait rien de plus au présent, ne songeait pas au lendemain et ne se souvenait plus du passé. Où trouverait-il plus de charme que dans la compagnie de cet être exquis, Gemma! Bientôt il faudra se séparer d'elle, et sans doute pour ne jamais la revoir, mais pendant que la même barque, comme dans la romance d'Ilhland, les porte sur les ondes domptées de la vie: «Réjouis-toi, goûte la vie, voyageur!...»

Et tout semblait beau et agréable à l'heureux voyageur!

Frau Lénore lui proposa de se mesurer avec elle et Pantaleone au «tresette», et elle lui apprit ce jeu de cartes italien peu compliqué, où elle gagna quelques kreutzers, et il était parfaitement heureux.

Pantaleone, à la demande d'Emilio, commanda au caniche Tartaglia d'exécuter tous ses tours, et Tartaglia sauta par-dessus un bâton, parla, c'est-à-dire, aboya, éternua, ferma la porte avec son museau, apporta la vieille pantoufle de son maître, et finalement, coiffé d'un vieux shako, figura le maréchal Bernadotte recevant de cruels reproches de Napoléon sur sa trahison.

Napoléon était représenté par Pantaleone, assez fidèlement; les bras croisés, un tricorne enfoncé sur les yeux, il grondait furieusement en français... et dans quel français? Tartaglia était assis devant son Empereur humblement replié sur lui-même, la queue baissée, clignant timidement les yeux sous la visière du shako, posé de travers; de temps en temps, quand Napoléon haussait la voix, Bernadotte se soulevait sur ses pattes de derrière.

--_Fuori, Traditore!_ (va-t'en, traître) cria Napoléon, oubliant dans l'excitation de sa colère qu'il devait soutenir son caractère français. Alors Bernadotte se cacha sous le divan, puis revint aussitôt avec un aboiement joyeux, qui signifiait que la représentation était terminée.

Tous les spectateurs riaient aux larmes, et Sanine riait plus que tous les autres.

Gemma avait un rire fort agréable, continu et lent mais entrecoupé de petits cris plaintifs, très drôles... Sanine était en extase devant ce rire. Il aurait voulu pouvoir couvrir de baisers la jeune fille pour chacun de ces petits cris. Enfin la nuit tomba. Il était temps de se séparer.

Sanine prit plusieurs fois congé de tout le monde, et répéta à chacun à maintes reprises:--À demain! Même il embrassa Emilio, et partit en emportant l'image triomphante de la jeune fille, parfois rieuse, parfois pensive, calme ou indifférente mais toujours remplie d'attrait. Ces yeux tantôt largement ouverts, clairs et gais comme le jour, tantôt à demi recouverts par les cils, profonds et sombres comme la nuit, étaient toujours devant lui, pénétrant d'un trouble étrange et doux toutes les autres images et représentations.

Mais il n'arriva pas une seule fois à Sanine de songer à M. Kluber ni aux événements qui l'obligeaient à rester à Francfort, en un mot tout ce qui le préoccupait et le tourmentait la veille n'existait plus pour lui.

XIV

Sanine était un fort beau garçon, de taille haute et svelte; il avait des traits agréables, un peu flous, de petits yeux teintés de bleu exprimant une grande bonté, des cheveux dorés et une peau blanche et rose. Ce qui le distinguait de prime abord, c'était cette expression de gaieté sincère, un peu naïve, ce rire confiant, ouvert, auquel on reconnaissait autrefois à première vue les fils de la petite noblesse rurale russe. Ces fils de famille étaient d'excellents jeunes gentilshommes, nés et librement élevés dans les vastes domaines des pays de demi-steppes.

Sanine avait une démarche indécise, une voix légèrement sifflante, et dès qu'on le regardait il répondait par un sourire d'enfant. Enfin il avait la fraîcheur et la santé; mais le trait caractéristique de sa physionomie était la douceur, par dessus tout la douceur!

Il ne manquait pas d'intelligence et avait appris pas mal de choses. Malgré son voyage à l'étranger, il avait conservé toute sa fraîcheur d'esprit et les sentiments qui à cette époque troublaient l'élite de la jeunesse russe, lui étaient totalement inconnus.

Dans ces derniers temps, après s'être mis en quête d'hommes nouveaux, les romanciers russes ont commencé à représenter des jeunes gens qui se piquent avant tout de fraîcheur, mais ils sont frais à la façon des huîtres de Flensbourg, qu'on apporte à Saint-Pétersbourg.

Sanine n'avait rien de commun avec ces jeunes gens.

Puisque je me laisse aller à des comparaisons, je dirai que Sanine ressemblait à un jeune pommier touffu, récemment planté dans un jardin russe de terre arable, ou plutôt à un jeune cheval de trois ans, bien nourri, au poil lisse, aux pieds forts, et qui n'est pas encore dressé.

Ceux qui ont rencontré Sanine plus tard, quand la vie l'a brisé, quand il a perdu le velouté de la première jeunesse, ont trouvé en lui un tout autre homme.

* * * * *

Le lendemain matin, Sanine était encore au lit, lorsque Emilio, endimanché, une canne à la main, et très pommadé, entra vivement dans la chambre de son ami pour lui annoncer que Herr Kluber serait tout de suite là avec la voiture, que le temps promettait d'être très beau, que tout était prêt, mais que sa mère ne serait pas de la partie parce que sa migraine l'avait reprise.

Emilio engagea Sanine à s'habiller au plus vite en lui disant qu'il n'avait pas un instant à perdre.

En effet, M. Kluber surprit le jeune Russe au milieu de sa toilette. Il frappa à la porte, entra, salua en se courbant en deux, et se déclara prêt à attendre aussi longtemps qu'on voudrait, puis il s'assit en posant avec grâce son chapeau sur son genou.

Le premier commis était tiré à quatre épingles et avait versé sur sa personne tout un flacon de parfum; chacun de ses mouvements était suivi d'un effluve d'arôme subtil.

Il était arrivé dans un landau découvert attelé de deux chevaux grands et vigoureux, mais dépourvus d'élégance.

Un quart d'heure plus tard, Sanine, Kluber et Emilio arrivèrent triomphalement devant le perron de la confiserie. Madame Roselli refusa catégoriquement de se joindre à la promenade.

Gemma voulut rester pour tenir compagnie à sa mère, mais Frau Lénore la mit pour ainsi dire dehors de vive force.

--Je n'ai besoin de personne pour me tenir compagnie, dit-elle, je veux dormir. J'aurais envoyé Pantaleone avec vous, mais il faut que quelqu'un reste au magasin.

--Pouvons-nous prendre Tartaglia avec nous?

--Je crois bien, mon fils.

Tartaglia sauta immédiatement avec des bonds de joie sur le siège à côté du cocher et s'assit en se pourléchant les babines. Évidemment il était habitué à ces promenades.

Gemma mit un grand chapeau de paille orné de rubans couleur de cannelle dont l'aile repliée sur le front abritait tout le visage. L'ombre s'arrêtait aux lèvres qui rougissaient virginalement et tendrement, comme les pétales d'une rose à cent feuilles, tandis que les dents brillaient discrètement, avec la même innocence que chez un enfant.

Gemma prit place au fond de la voiture avec Sanine. Kluber et Emilio s'assirent en face.

Le pâle visage de Frau Lénore apparut à la fenêtre. Gemma agita son mouchoir, et les chevaux se mirent en marche.

XV

Soden est une petite ville dans les environs de Francfort, fort bien située au pied d'une des ramifications du Taunus, endroit réputé en Russie pour ses eaux, qu'on dit salutaires pour les personnes dont les poumons sont délicats.

Les habitants de Francfort vont à Soden pour se distraire. Le parc est fort beau et présente aux promeneurs plusieurs «Wirthschafte», où l'on peut boire de la bière et du café, à l'ombre des hauts tilleuls et des érables.

La route de Francfort à Soden longe la rive droite du Mein; elle est dans toute sa longueur bordée d'arbres fruitiers.

Pendant que le landau roulait lentement sur la route unie, Sanine observait à la dérobée la façon dont Gemma se comportait avec son fiancé; il les voyait ensemble pour la première fois. L'attitude de la jeune fille était calme et naturelle, quoiqu'un peu plus réservée et plus sérieuse que d'habitude.

Kluber avait l'air d'un supérieur plein de condescendance, qui s'accorde ainsi qu'à ses subordonnés un plaisir modéré et convenable.

Sanine ne remarqua pas chez le fiancé de Gemma de l'empressement. Il était évident que Herr Kluber considérait son mariage comme une affaire arrêtée, dont il n'avait plus aucune raison de s'inquiéter!

Mais il ne perdait pas un instant le sentiment de sa condescendance! Pendant une longue promenade que les jeunes gens firent avant le dîner, à travers bois, dans la montagne et dans les vallées qui entourent Soden, Herr Kluber, tout en admirant les beautés de la nature, la traitait aussi avec une condescendance à travers laquelle perçait le sentiment de sa supériorité. Il fit la remarque que tel ruisseau avait tort de couler en ligne droite au lieu de décrire des méandres pittoresques; il critiqua aussi le chant d'un pinson qui ne variait pas assez ses thèmes.

Gemma ne paraissait pas s'ennuyer, même elle avait l'air de s'amuser plutôt, et cependant Sanine ne reconnaissait pas la Gemma de la veille; nulle ombre pourtant n'attristait son visage, jamais sa beauté n'avait eu plus de rayonnement, mais son âme semblait repliée sur elle-même.

L'ombrelle ouverte, gantée, elle marchait légèrement, sans hâte, comme se promènent les jeunes filles bien élevées, et elle parlait peu.

Emilio n'avait pas l'air non plus de se sentir tout à fait à son aise, et Sanine encore moins que lui. Le jeune Russe d'ailleurs était un peu gêné par l'obligation de parler tout le temps allemand.

Seul Tartaglia se sentait libre de toute contrainte! Il poursuivait les merles avec des aboiements frénétiques, sautait par-dessus les fossés et les troncs renversés, se plongeait dans les ruisseaux, lapait l'eau à grandes gorgées, se secouait, japait, puis partait comme une flèche, sa langue rouge tirée jusqu'à l'épaule.

Herr Kluber faisait tout ce qu'il jugeait convenable pour égayer la compagnie. Il invita tout le monde à s'asseoir sous l'ombre d'un grand chêne, et, tirant de sa poche un petit livre intitulé: _Knallerbsen--oder du sollst und wirst lachen!--Les Pétards,--ou tu dois rire et tu riras certainement!_ il se mit à lire des anecdotes comiques. Il en lut une douzaine sans avoir fait rire qui que ce soit. Sanine, seul, par politesse, se croyait obligé, à la fin de chaque récit, de découvrir ses dents, et M. Kluber lui-même ponctuait régulièrement ses anecdotes d'un rire bref, mesuré et toujours empreint de condescendance.

Vers midi, M. Kluber et ses invités entrèrent dans le premier restaurant de Soden.

Il s'agissait de choisir le menu.

M. Kluber avait proposé de dîner dans le _gartensalon_, un pavillon fermé. Cette fois, Gemma se révolta et déclara qu'elle voulait dîner dans le jardin, au grand air, à une des petites tables disposées devant le restaurant. «Elle en avait assez, ajouta-t-elle, d'être tout le temps avec les mêmes personnes, elle voulait voir de nouveaux visages.»

Plusieurs tables étaient déjà occupées par des groupes de visiteurs.

M. Kluber céda avec condescendance au «caprice» de sa fiancée. Pendant qu'il s'entretenait à part avec l'_oberkelner_ (le maître d'hôtel), Gemma resta immobile, les yeux baissés, les lèvres serrées: elle sentait que Sanine l'observait sans cesse, et elle semblait mécontente de cette insistance.

Enfin, M. Kluber revint pour annoncer que le dîner serait prêt dans une demi-heure, et proposa de faire en attendant une partie de quilles. Il ajouta que ce jeu est excellent pour éveiller l'appétit: «Hé! hé! hé!»

Il jouait en virtuose, il prenait, pour jeter la boule, des attitudes d'Hercule, mettant tous les muscles en jeu et en même temps relevant légèrement la jambe. M. Kluber était un athlète en son genre, et fort bien tourné! Impossible d'avoir des mains plus blanches ni plus délicates, et c'était un plaisir de le voir les essuyer dans un mouchoir de soie imitation d'indienne, rouge et or, et des plus cossus!...

Enfin, le dîner fut servi, et toute la société put prendre place autour d'une petite table.

XVI

Qui ne connaît pas le classique dîner allemand? Une soupe aqueuse avec de grosses boulettes de pâte et de la cannelle; un bouilli archi-cuit, sec comme un bouchon, nageant dans de la graisse blanche gluante et flanqué de pommes de terre devenues poisseuses, et de raifort râpé. Ensuite, un plat d'anguille tournée au bleu, arrosée de vinaigre et semée de câpres, auquel succède le rôti servi avec de la confiture, et l'inévitable _Mehlspeise_, une sorte de pouding qu'accompagne une sauce rouge et aigre.

Il est vrai qu'en revanche, le vin et la bière étaient de premier choix!

Tel est le menu du dîner que le premier restaurateur de Soden servit à ses hôtes.

En somme, tout se passa très correctement. Peu d'animation, par exemple, même quand M. Kluber porta un toast à «ce que nous aimons!» (_was wir lieben!_) L'entrain manqua. C'était trop comme il faut, trop convenable pour être gai.

Après le dîner, on servit du café clair, roussâtre, un vrai café allemand.

M. Kluber, en parfait gentleman, demanda à Gemma la permission de fumer un cigare.

C'est alors qu'il se passa quelque chose d'imprévu, de très désagréable et même de très inconvenant.

À une table voisine se trouvaient quelques officiers de la garnison de Mayence. Il était facile de voir, d'après la direction de leurs regards et leurs chuchotements, que la beauté de Gemma les avait frappés. Un de ces officiers, qui avait été à Francfort, ne détachait pas ses yeux de la jeune fille, comme s'il la connaissait très bien. Il savait certainement qui elle était.