Part 2
Pantaleone, à son tour, fut présenté au jeune Russe.
Pantaleone avait été autrefois un baryton d'opéra, mais il avait depuis longtemps terminé sa carrière artistique et occupait dans la famille Roselli une place intermédiaire qui tenait de l'ami de la maison et du domestique. Bien qu'il fût depuis un grand nombre d'années en Allemagne, il n'avait appris qu'à jurer en allemand et cela en italianisant impitoyablement ses jurons.
--_Ferroflucto spitcheboubio!_ (maudite canaille), disait-il de presque tous les Allemands.
En revanche, il parlait l'italien en perfection, car il était originaire de Sinigaglia, où l'on peut entendre la _lingua toscana in bocca romana_.
Emilio faisait le paresseux et s'abandonnait aux agréables sensations d'un convalescent qui vient d'échapper à un grand danger. Du reste il était facile de voir qu'il avait l'habitude d'être gâté tant et plus par tous les siens.
Il remercia Sanine, d'un air confus, mais son attention se concentrait sur les sirops ou les bonbons.
Sanine fut obligé de prendre deux grandes tasses d'excellent chocolat et d'absorber une quantité fabuleuse de biscuits; à peine venait-il d'en grignoter un, que déjà Gemma lui en offrait un autre,--et comment aurait-il pu refuser?
Au bout de quelques instants Sanine se sentit dans cette famille comme chez lui; le temps s'envolait avec une rapidité incroyable.
Sanine parla beaucoup de la Russie, de son climat, de la société russe, du moujik, et surtout des cosaques, de la guerre de 1812, de Pierre-le-Grand, des chansons et des cloches russes.
Les deux femmes avaient une notion très vague du pays où Sanine était né, et Sanine fut stupéfait, lorsque madame Roselli, ou, comme on l'appelait plus souvent, Frau Lénore, lui posa cette question:
--Le palais de glace qui avait été élevé à Saint-Pétersbourg au siècle dernier, et dont j'ai lu dernièrement la description dans un livre intitulé: _Bellezze delle arti_, existe-t-il encore?
--Mais croyez-vous donc qu'il n'y a jamais d'été en Russie? s'écria Sanine.
Et alors madame Roselli avoua qu'elle se représentait la Russie comme une plaine toujours couverte de neiges éternelles, et habitée par des hommes vêtus toute l'année de fourrures et qui sont tous militaires:--il est vrai, ajouta-t-elle, que c'est le pays le plus hospitalier de la terre, et le seul où les paysans sont obéissants.
Sanine s'efforça de lui donner, ainsi qu'à sa fille, des notions plus exactes sur la Russie. Lorsqu'il en vint à parler de musique, madame Roselli et sa fille le prièrent de leur chanter un air russe, et lui montrèrent un minuscule piano, dont les touches en relief étaient blanches et les touches plates noires. Sanine obéit sans faire de façons, et s'accompagnant de deux doigts de la main droite et de trois doigts de la main gauche (le pouce, le doigt du milieu et le petit doigt), il se mit à chanter, d'une voix de ténor un peu nasale, le _Saraphan_, puis _Sur la rue, sur le pavé_.
Ses auditrices louèrent fort sa voix et sa musique, mais s'extasièrent surtout sur la douceur et la sonorité de la langue russe, et le prièrent de leur traduire les paroles. Comme ces deux chansons ne pouvaient donner une très haute idée de la poésie russe, Sanine préféra déclamer la romance de Pouchkine: _Je me rappelle un instant divin_, qu'il traduisit et chanta. La musique était de Glinka.
L'enthousiasme de madame Roselli et de sa fille ne connut plus de bornes. Frau Lénore découvrit une ressemblance étonnante entre le russe et l'italien. Elle trouva même que les noms de Pouchkine (elle prononçait _Poussekine_) et de Glinka sonnaient comme de l'italien.
Sanine à son tour obligea la mère et la fille à lui chanter quelque chose: elles ne se firent pas prier. Frau Lénore se mit au piano et chanta avec Gemma quelques _duettini_ et _stornelli_. La mère avait dû avoir dans le temps un bon contralto; la voix de la jeune fille était un peu faible, mais agréable.
VI
C'était Gemma et non sa voix que Sanine admirait.
Il était assis un peu en arrière et de côté, et pensait qu'un palmier ne pourrait pas rivaliser avec l'élégante sveltesse de la taille de la jeune Italienne, et lorsqu'elle levait les yeux dans les passages expressifs, il semblait au jeune homme que devant ce regard le ciel devait s'ouvrir.
Le vieux Pantaleone lui-même, qui écoutait gravement, d'un air de connaisseur, une épaule appuyée au battant de la porte, le menton et la bouche enfouis dans son ample cravate, subissait le charme de ce beau visage, bien qu'il le vît tous les jours.
Le _duettino_ terminé, Frau Lénore dit qu'Emilio possédait une très belle voix--un timbre d'argent, mais qu'il était à l'âge où la voix change et qu'il lui était défendu de chanter. C'était à Pantaleone de se ressouvenir, en l'honneur de leur hôte, des airs qu'il chantait si bien autrefois.
Pantaleone fit la mine, se renfrogna, ébouriffa ses cheveux et déclara que depuis des années il avait abandonné le chant, bien qu'il fût un temps où il pouvait être fier de son talent. Il ajouta qu'il appartenait à cette grande époque où il y avait encore de vrais chanteurs classiques--qu'on ne saurait comparer aux glapisseurs de nos jours. Alors il y avait vraiment ce qu'on est en droit d'appeler une école de chant, et quant à lui, Pantaleone Cippatola de Varèse, ne lui avait-on pas jeté à Modène une couronne de lauriers et n'avait-on pas lâché en son honneur des pigeons blancs sur la scène? Enfin, un certain prince Tarbousski--_il principe_ Tarbusski--avec lequel il était intimement lié, ne le tourmentait-il pas chaque soir pour l'engager à faire une tournée en Russie, où il lui promettait des montagnes d'or, des montagnes d'or!... Mais Pantaleone était bien décidé à ne pas quitter l'Italie, le pays de Dante, _il paese del Dante!..._
Ensuite vinrent les malheurs, il avait été imprudent...
Ici le vieillard s'interrompit, poussa deux profonds soupirs, baissa les yeux puis se remit à parler de l'époque classique du chant, et en particulier du célèbre ténor Garcia, pour lequel il nourrissait une admiration sans bornes.
--Voilà un homme! s'écria-t-il. Jamais le grand Garcia--«_il gran Garcia_»--n'a condescendu à chanter comme les petits ténors--_tenoracci_--d'aujourd'hui, en fausset; toujours avec la voix de poitrine, _voce di petto, si!_
Le vieillard de son poing frappa violemment son jabot.
--Et quel acteur! Un volcan, _Signori miei_, un volcan, _un Vesuvio!_ J'ai eu l'honneur de jouer avec lui dans l'opéra de l'illustrissimo maestra Rossini--dans _Othello_. Garcia était Othello, je jouais Jago.--Et quand il prononçait cette phrase:
Pantaleone prit l'attitude d'un chanteur et d'une voix tremblotante, enrouée, mais toujours pathétique lança:
_L'i-ra daver... so daver... so il fato. Io piu no... no... no... non temero._
--... Le théâtre tremblait, Signori miei! Et moi je ne restais pas en arrière, et je répétais après lui:
_L'i...ra daver... so daver... so il fato Temèr piu non dovro!_
... Et lui, tout à coup, comme un éclair, comme un tigre: _Morro!... ma vendicato._
... Ou quand il chantait... quand il chantait l'air célèbre de «_Matrimonio segreto_» _Pria che spunti..._ Alors _il gran Garcia_, après ces mots: _I cavalli di galoppo_, il faisait, écoutez bien, vous verrez comme c'est merveilleux, _com'è stupendo!..._
Le vieillard commença une fioriture très compliquée--mais à la dixième note il s'arrêta, toussa et avec un geste de désespoir dit:
--Pourquoi me tourmentez-vous de la sorte?
Gemma battit des mains de toutes ses forces et cria: bravo! bravo! puis courut vers le pauvre «Jago» et des deux mains lui donna des tapes amicales sur l'épaule.
Seul Emilio riait sans se gêner. Cet âge est sans pitié, La Fontaine l'a déjà dit.
Sanine s'efforça de consoler le vieux chanteur en lui parlant dans sa langue. Au cours de son dernier voyage il avait pris une teinture d'italien; il se mit à parler du _paese del Dante dove il si suona_: cette phrase et ce vers célèbre «_Lasciate ogni speranza_» formaient tout le bagage poétique italien du jeune touriste.
Mais Pantaleone ne se laissa pas réconforter par ces attentions. Il enfonça encore plus profondément son menton dans sa cravate et roulant des yeux furieux ressembla plus que jamais à un oiseau hérissé, mais cette fois à un méchant oiseau, un corbeau ou un milan royal...
Alors Emilio, qui rougissait pour rien et à tout propos, comme il arrive aux enfants gâtés, dit à sa sœur que si elle voulait amuser leur hôte, elle ne pouvait mieux faire que de lui lire une des comédies de Malz, qu'elle lisait si bien.
Gemma éclata de rire, donna une petite tape sur la main de son frère et lui dit qu'il avait toujours «de drôles d'idées!» Pourtant elle s'empressa d'aller dans sa chambre et revint tout de suite avec un petit livre à la main. Elle s'assit à la table devant la lampe, regarda autour d'elle, leva le doigt «taisez-vous messieurs»--geste très italien--et se mit à lire à haute voix.
VII
Malz était un écrivain local qui avait su peindre des types de Francfort avec un humour amusant, vif, bien que peu profond, dans de petites comédies légèrement esquissées, écrites en patois.
En effet, Gemma lisait fort bien, en vraie comédienne. Elle nuançait chaque rôle et savait à merveille soutenir le caractère des personnages; elle avait hérité avec le sang italien la mimique expressive de ce peuple. Elle n'épargnait ni sa voix douce, ni la plasticité de son visage; quand elle devait représenter une vieille folle ou un bourgmestre imbécile, elle faisait les grimaces les plus grotesques, bridait ses yeux, retroussait ses narines, prenait une voix glapissante, grasseyait...
Elle ne riait pas en lisant, mais quand ses auditeurs--à l'exception de Pantaleone, qui était sorti de la chambre dès qu'il avait été question de lire l'œuvre _d'o quel ferroflucto Tedesco_--l'interrompaient par une explosion de rire, elle laissait glisser le livre sur ses genoux, et la tête rejetée en arrière se livrait à des éclats de rire sonores qui secouaient les anneaux mœlleux de ses boucles sur son cou et ses épaules.
Dès que l'hilarité de son auditoire s'était calmée, elle reprenait son livre, et redevenue sérieuse recommençait sa lecture.
Sanine ne pouvait se rassasier d'admirer la lectrice, se demandant comment ce visage si idéalement beau pouvait sans transition prendre une expression si comique et parfois presque triviale.
Gemma réussissait beaucoup moins bien à rendre les rôles de jeunes filles, les «jeunes premières», et surtout elle manquait les scènes d'amour; elle-même sentait son insuffisance et leur donnait une légère teinte de moquerie, comme si elle ne croyait pas à tous ces serments enthousiastes, à toutes ces paroles enflammées, dont l'auteur, du reste, s'abstenait le plus possible.
La soirée passa si vite, que Sanine ne se souvint qu'il devait partir ce soir-là que lorsque la pendule sonna dix heures...
Il bondit de sa chaise comme si un serpent l'eût piqué.
--Qu'avez-vous? demanda Frau Lénore.
--Mais je dois partir ce soir pour Berlin, j'ai déjà retenu une place dans la diligence.
--Et quand part la diligence?
--À dix heures et demie.
--Alors vous arriverez trop tard, dit Gemma... Restez encore un peu... je continuerai ma lecture...
--Avez-vous payé la place entière ou seulement donné des arrhes? demanda Frau Lénore.
--J'ai payé la place entière! répondit Sanine avec une grimace douloureuse.
Gemma le regarda en clignant des yeux, et partit d'un éclat de rire. Sa mère la gronda.
--Comment, ce jeune homme a dépensé de l'argent pour rien, et toi, cela te fait rire?
--Ce n'est pas une affaire! répondit Gemma. Cette dépense ne ruinera pas monsieur Sanine... et nous tâcherons de le consoler... Voulez-vous de la limonade?
Sanine but un verre de limonade. Gemma reprit sa lecture et la gaieté générale fut rétablie.
Quand la pendule sonna minuit, Sanine se leva pour se retirer.
--Maintenant, il vous faut rester encore quelques jours à Francfort, dit Gemma... À quoi bon vous dépêcher de partir?... Vous vous amuserez tout autant ici qu'ailleurs.
Elle se tut.
--Je vous assure, vous ne vous amuserez pas davantage ailleurs! ajouta-t-elle en souriant.
Sanine ne répondit rien, mais il réfléchit que son porte-monnaie étant vide, il était obligé de rester à Francfort en attendant la réponse d'un ami de Berlin, à qui il pensait pouvoir emprunter quelque argent.
--Restez encore quelque temps avec nous, restez, dit à son tour Frau Lénore, vous ferez la connaissance de M. Charles Kluber, le fiancé de Gemma. Il n'a pas pu venir ce soir parce qu'il avait beaucoup à faire dans son magasin... Vous avez sans doute remarqué sur la Zeile, le plus grand magasin de draps et de soieries... M. Kluber est le premier commis... Il sera très heureux de vous être présenté.
Sanine ne comprit pas lui-même pourquoi cette nouvelle l'abasourdit.
--L'heureux fiancé! pensa-t-il.
Il regarda Gemma et il crut discerner dans les yeux de la jeune fille une expression moqueuse.
Il prit congé de madame Roselli et de sa fille.
--À demain, n'est-ce pas? vous reviendrez demain?... demanda Frau Lénore.
--À demain! répéta Gemma d'un ton affirmatif, comme si cela allait sans dire.
--À demain! répondit Sanine.
Emilio, Pantaleone et le caniche Tartaglia lui firent conduite jusqu'au coin de la rue. Pantaleone ne put se retenir d'exprimer le déplaisir que lui causait la lecture de Gemma.
--Comment n'a-t-elle pas honte! Elle se tord, elle crie--_una caricatura_. Elle devrait représenter Mérope, Clytemnestre, un personnage tragique et grand... mais elle aime mieux singer une vilaine Allemande! Tout le monde peut en faire autant:... _Mertz, Kertz, spertz_, cria-t-il de sa voix enrouée en poussant le menton en avant et en écarquillant les doigts.
Tartaglia aboya contre lui, tandis qu'Emilio riait...
Le vieillard fit brusquement volte-face et rebroussa chemin.
Sanine rentra à l'Hôtel du Cygne Blanc, dans un état d'esprit passablement troublé.
Toute cette conversation italo-franco-allemande bourdonnait encore à son oreille.
--Fiancée! se dit-il, lorsqu'il fut couché dans sa modeste chambre d'hôtel.--Quelle belle jeune fille!... Mais pourquoi ne suis-je pas parti?
Pourtant le lendemain il expédia une lettre à son ami de Berlin.
VIII
Avant que Sanine eût achevé sa toilette, le garçon de l'hôtel vint lui annoncer la visite de deux messieurs.
L'un était Emilio, l'autre un jeune homme grand et fort présentable, avec une tête tirée à quatre épingles; c'était Herr Karl Kluber, le fiancé de la belle Gemma.
Il est avéré qu'à cette époque on n'aurait pas trouvé dans tout Francfort un premier commis plus poli, plus comme il faut, plus sérieux ni plus avenant que M. Kluber.
Sa toilette irréprochable était en harmonie avec sa prestance et la grâce de ses manières, un peu réservées et froides, il est vrai, un genre britannique, contracté pendant un séjour de deux ans en Angleterre, et en somme d'une élégance séduisante.
De prime abord il sautait aux yeux que ce beau jeune homme, un peu grave, mais très bien élevé et encore mieux lavé, était habitué à obéir aux ordres d'un supérieur et à commander à des inférieurs, et que derrière le comptoir de son magasin, il devait fatalement inspirer du respect aux clients.
Sa probité scrupuleuse ne pouvait pas être mise en doute; il suffisait pour s'en convaincre d'un coup d'œil sur ses manchettes impeccablement empesées! Sa voix d'ailleurs était en harmonie avec tout son être: une voix de basse assurée et mœlleuse, mais pas trop élevée et même avec des inflexions caressantes dans le timbre. C'est bien la voix qui convient pour donner des ordres à des subordonnés:--«Montrez à Madame le velours de Lyon ponceau».--«Donnez une chaise à Madame!...»
M. Kluber commença par se présenter à Sanine selon toutes les règles; il inclina sa taille avec tant de noblesse, rapprocha si élégamment les jambes et serra les talons l'un contre l'autre avec une politesse si exquise, qu'il était impossible de ne pas s'écrier mentalement: «Oh! ce jeune homme a du linge et des qualités d'âme de premier ordre!»
Le fini de sa main droite dégantée,--de sa main gauche couverte d'un gant de suède, il tenait son chapeau lissé comme un miroir et au fond duquel s'étalait l'autre gant;--le fini de sa main droite qu'il tendit à Sanine avec modestie mais fermement était au-dessus de tout éloge: chaque ongle était à lui seul une œuvre d'art.
Ensuite, M. Kluber expliqua, dans un allemand choisi, qu'il était venu présenter ses hommages et exprimer sa reconnaissance au monsieur étranger qui avait rendu un service si important à son futur parent, au frère de sa fiancée; en disant ces mots il étendit sa main gauche vers Emilio, qui rougit, de honte semblait-il, se détourna dans la direction de la fenêtre et mit un doigt dans sa bouche.
M. Kluber ajouta qu'il serait heureux s'il pouvait être agréable à monsieur l'Étranger.
Sanine répondit non sans quelque difficulté, en allemand, qu'il était très heureux... que le service rendu était insignifiant... et il invita ses hôtes à s'asseoir.
Herr Kluber remercia--et rejetant vivement les pans de son habit, se posa sur une chaise, mais il s'asseyait si légèrement, si peu confortablement, qu'on comprenait aussitôt qu'il s'était assis par politesse, mais qu'il se lèverait dans une minute.
En effet, au bout de quelques secondes il se leva, fit modestement deux pas en arrière, comme dans une contredanse, et déclara qu'à son vif regret il ne pouvait prolonger sa visite, car c'était l'heure d'entrer au magasin... les affaires avant tout! Cependant, le lendemain étant un dimanche, il avait organisé, avec l'assentiment de Frau Lénore et de Fraülein Gemma, une promenade à Soden, et il avait l'honneur d'inviter monsieur l'Étranger à se joindre à eux; il espérait que M. Sanine ne refuserait pas d'_orner_ cette partie de plaisir de sa présence.
Sanine, en effet, consentit à _orner_ de sa présence cette partie de plaisir--et M. Kluber, après avoir fait pour la seconde fois un salut dans toutes les règles, se retira gracieusement avec son pantalon couleur de pois tendres et en faisant résonner agréablement les semelles de ses bottes neuves...
IX
Emilio, sans tenir compte de l'invitation de Sanine, qui le priait de s'asseoir, était resté tout le temps le visage tourné vers la fenêtre, mais dès que son futur beau-frère fut parti, il pirouetta sur ses talons, en faisant des grimaces de gamin, et demanda en rougissant la permission de rester encore un moment.
--Je vais beaucoup mieux aujourd'hui, ajouta-t-il, seulement le médecin ne me permet pas encore de travailler.
--Restez avec moi, vous ne me gênez nullement, s'empressa de répondre Sanine, qui, en sa qualité de Russe, était enchanté d'avoir aussi un prétexte pour ne rien faire.
Emilio le remercia, et au bout de quelques minutes le jeune garçon se trouva dans l'appartement de Sanine comme chez lui; il examina tous les effets du voyageur et le questionna sur la provenance et la qualité de chaque objet. Il aida Sanine à se raser, et engagea le jeune Russe à laisser pousser ses moustaches. Tout en bavardant, il confia à son nouvel ami beaucoup de détails sur la vie de sa mère, de sa sœur, de Pantaleone et même du caniche Tartaglia, en un mot il décrivit toute leur manière de vivre.
Toute trace de timidité avait disparu de chez Emilio, il ressentit une vive sympathie pour Sanine, non parce que le jeune Russe lui avait sauvé la vie la veille, mais parce qu'il se sentait fortement attiré vers lui. Il n'eut rien de plus pressé que de confier à son nouvel ami ses secrets.
Il lui avoua que sa mère le destinait au commerce, tandis qu'il _savait_, il le savait pertinemment, qu'il était né pour être artiste, musicien, chanteur, qu'il avait une vocation décidée pour le théâtre: la preuve en était que Pantaleone l'engageait à suivre cette carrière. Malheureusement M. Kluber était de l'avis de sa mère, et il exerçait une grande influence sur elle. C'est lui qui avait suggéré à Madame Roselli l'idée de mettre son fils dans le commerce, parce que le premier commis ne voyait rien de plus beau que le commerce. Vendre du drap et du velours, tromper le client, lui demander des «prix d'imbéciles», des «prix de Russes» [Autrefois, et peut-être encore maintenant, au mois de mai, dès que les seigneurs russes arrivaient à Francfort, tous les magasins élevaient leurs prix, qu'on appelait «prix de Russes» ou «prix d'imbéciles».], voilà l'idéal de M. Kluber!
--Eh bien! maintenant vous allez venir chez nous? s'écria l'enfant dès que Sanine eut terminé sa toilette et écrit une lettre à Berlin.
--Il est encore trop tôt pour faire une visite, objecta Sanine.
--Oh! ça ne fait rien, s'écria Emilio d'un ton caressant. Revenez avec moi. Nous passerons à la poste et de là nous reviendrons chez nous! Gemma sera si contente! Vous déjeunerez avec nous... Vous pourrez glisser un mot à maman en faveur de moi... en faveur de ma carrière artistique...
--Eh bien! allons, dit Sanine.
Et ils sortirent ensemble de l'hôtel.
X
Gemma, en effet, fut très contente de revoir Sanine, et Frau Lénore le reçut très amicalement; il était évident qu'il avait produit la veille une excellente impression sur toutes deux. Emilio courut commander le déjeuner après avoir encore une fois rappelé à Sanine qu'il avait promis de plaider sa cause auprès de sa mère.
--Je n'oublierai pas, soyez tranquille, dit Sanine au jeune garçon.
Frau Lénore n'était pas tout à fait bien; elle souffrait de la migraine, et à demi-allongée dans le fauteuil, elle s'efforçait de rester immobile.
Gemma portait une ample blouse jaune retenue par une ceinture de cuir noir; elle semblait aussi un peu lasse; elle était légèrement pâle, des cercles noirs entouraient ses yeux, sans pourtant leur enlever leur éclat, et cette pâleur ajoutait un charme mystérieux aux traits classiquement sévères de la jeune Italienne.
Cette fois Sanine fut surtout frappé par la beauté élégante des mains de la jeune fille. Lorsqu'elle rajustait ou soulevait ses boucles noires et brillantes, Sanine ne pouvait arracher ses regards de ces doigts souples, longs, écartés l'un de l'autre comme ceux de la Fornarine de Raphaël.
Il faisait extrêmement chaud dehors; après le déjeuner Sanine voulut se retirer, mais ses hôtes lui dirent que par une pareille chaleur il valait beaucoup mieux ne pas bouger de sa place; et il resta.
Dans l'arrière-salon ou il se tenait avec la famille Roselli, régnait une agréable fraîcheur: les fenêtres ouvraient sur un petit jardin planté d'acacias. Des essaims d'abeilles, des taons et des bourdons chantaient en chœur avec ivresse dans les branches touffues des arbres parsemées de fleurs d'or; à travers les volets à demi clos et les stores baissés, ce bourdonnement incessant pénétrait dans la chambre donnant l'impression de la chaleur répandue dans l'air au dehors, et la fraîcheur de la chambre fermée et confortable paraissait d'autant plus agréable...
Sanine causait beaucoup, comme la veille, mais cette fois il ne parlait plus de la Russie ni de la vie russe. Pour rendre service à son jeune ami, qui tout de suite après le déjeuner avait été envoyé chez M. Kluber pour être initié à la tenue des livres, Sanine amena la conversation sur les avantages respectifs du commerce et de l'art. Il ne fut pas étonné de voir que Frau Lénore était pour le commerce, il s'y attendait, mais il fut surpris de voir que Gemma partageait l'opinion de sa mère.
--Pour être un artiste, et surtout un chanteur, déclara la jeune fille en faisant un geste énergique de la main, il faut occuper le premier rang; le second ne vaut rien; et comment savoir si l'on est capable de tenir la première place?
Pantaleone prit part à la conversation et se déclara partisan de l'art. Il est vrai que ses arguments étaient assez faibles: il soutint qu'il faut avant tout posséder un _certo estro d'epirazione_--un certain élan d'inspiration!
Frau Lénore fit la remarque que certainement Pantaleone avait dû posséder cet _estro_ et pourtant...