Eaux printanières

Part 11

Chapter 113,824 wordsPublic domain

Daenhoff se retira aussitôt avec une docilité aimable, comme un ami de la maison qui comprend à demi-mot ce qu'on attend de lui; le secrétaire fit mine de vouloir s'éterniser, mais Maria Nicolaevna le congédia sans cérémonie.

--Allez retrouver votre Altesse, lui dit-elle, que faites-vous chez une plébéienne comme moi?

À cette époque vivait à Wiesbaden une _principessa di Monaco_, qui ressemblait à s'y méprendre à une demi-mondaine de mauvais aloi.

--Mais, madame, toutes les princesses du monde..., commença le malheureux secrétaire.

Cependant Maria Nicolaevna se montra impitoyable et le secrétaire, malgré sa raie, fut obligé de partir.

Madame Polosov était habillée ce jour-là «à son avantage», comme disaient nos aïeules.

Elle portait une robe de soie rose glacée avec des manches à la Fontanges et un gros diamant à chaque oreille. Ses yeux brillaient à l'égal de ses diamants. Elle était de très bonne humeur et en verve.

À table, Maria Nicolaevna plaça Sanine à côté d'elle et lui parla de Paris, où elle pensait se rendre dans quelques jours, et déclara qu'elle en avait assez des Allemands, qu'ils sont bêtes quand ils veulent faire de l'esprit, et spirituels hors de propos quand ils disent des bêtises, puis, tout à coup, à brûle-pourpoint, elle demanda à son voisin:

--Est-il vrai que vous vous êtes battu avec l'officier que vous avez rencontré ici, il y a un instant?

--Comment le savez-vous? s'écria Sanine pris au dépourvu.

--Eh! tout finit par se savoir, Dmitri Pavlovitch... je sais aussi que vous aviez raison, mille fois raison... je sais que vous vous êtes conduit en preux chevalier... Dites-moi, la dame en question était votre fiancée?...

Sanine fronça légèrement les sourcils.

--Ne me répondez pas, ne me répondez pas, ajouta-t-elle vivement, je vois que cela vous est désagréable... Pardonnez-moi... je ne demande rien! Ne vous fâchez pas.

À ce moment Polosov entra de la chambre voisine, un journal à la main.

--Qu'est-ce qui t'amène? Est-ce que le dîner est servi? demanda madame Polosov.

--On va servir le dîner... Sais-tu quelle nouvelle je trouve dans l'_Abeille du Nord_?... Le prince Gromoboï est mort.

Maria Nicolaevna leva la tête.

--Ah! que le Seigneur donne le repos à son âme!

Puis se tournant vers Sanine, elle ajouta:

--Toutes les années, au mois de février, le jour anniversaire de ma naissance, ce prince ornait mon appartement de camélias... Cependant, ce n'est pas la peine de rester à Saint-Pétersbourg tout l'hiver en prévision de cette surprise?... Il devait avoir au moins soixante-et-dix ans? demanda-t-elle à son mari.

--Oh oui! Mais quelles funérailles! Toute la Cour! Le journal publie aussi des vers du prince Kovrijkine à la mémoire du prince Gromoboï.

--Tant mieux!

--Veux-tu que je te les lise?

--Non, je n'y tiens pas... Allons dîner. Le vivant pense à la vie! Votre main, Dmitri Pavlovitch.

Le dîner était irréprochable comme la veille, et fut plus animé.

Maria Nicolaevna savait raconter, don rare chez une femme et surtout chez une femme russe. Elle ne choisissait pas ses expressions, et surtout n'épargnait pas ses compatriotes. Sanine éclata de rire plus d'une fois à ses mots à l'emporte-pièce qui frappaient toujours juste.

Maria Nicolaevna détestait par-dessus tout les dévots, les phraseurs et les menteurs. Et elle en trouvait partout...

On aurait dit qu'elle se glorifiait d'être née dans un milieu bas; elle racontait des anecdotes assez étranges sur ses parents quand elle était enfant.

Sanine comprit que Maria Nicolaevna avait souffert dans sa vie plus que la plupart des jeunes femmes de son âge.

Quant à Polosov il mangeait avec réflexion, buvait attentivement et de loin en loin seulement levait sur sa femme et Sanine ses petits yeux blanchâtres qui paraissaient aveugles, mais, qui en réalité voyaient très bien.

--Tu es bien sage, dit Maria Nicolaevna tout à coup à son mari... tu t'es si bien acquitté de toutes mes commissions à Francfort... Je t'embrasserais sur ton cher front, mais tu n'aimes pas cela...

--Non, je n'y tiens pas... répondit Polosov en coupant l'ananas avec un couteau d'argent.

Maria Nicolaevna le regarda et frappa sur la table avec ses doigts.

--Eh bien! notre pari, le tiens-tu?

--Oui, je le tiens!

--Bien, mais tu le perdras.

Polosov poussa son menton en avant.

--Eh bien! cette fois quelles que soient tes ressources, Maria Nicolaevna, je crois, que c'est toi qui perdras.

--Un pari? Sur quoi? Est-ce un secret? demanda Sanine.

--Non... je ne peux pas vous en parler maintenant... plus tard, répondit Maria Nicolaevna, et elle rit.

Sept heures sonnèrent Le garçon vint annoncer que la voiture était avancée.

Polosov reconduisit sa femme jusqu'à la porte, puis retourna aussitôt dans son fauteuil.

--N'oublie pas la lettre au régisseur! lui cria madame Polosov de l'antichambre.

--Ne crains rien! J'écrirai... je suis un homme ponctuel.

XXXIX

En 1840, le théâtre de Wiesbaden était un édifice des plus laids, et sa troupe, par sa médiocrité prétentieuse et misérable, par sa routine banale et voulue ne s'élevait en rien au-dessus du niveau des théâtres allemands de l'époque... Le théâtre de Carlsruhe et sa troupe, sous la direction du «célèbre» Devrient, peut être regardé comme le modèle du genre.

Derrière la loge retenue par «Son Excellence madame von Polosov»--et Dieu sait comment le garçon avait pu louer cette loge!--il est évident qu'il ne s'était pas avisé d'offrir un pourboire au _Stadt-Director_, toujours est-il que derrière cette loge se trouvait un petit salon entouré de divans.

Avant d'entrer dans sa loge, Maria Nicolaevna pria Sanine de lever les écrans qui séparaient la loge du théâtre.

--Je ne veux pas qu'on me voie, dit-elle.--Ils viendraient tous m'ennuyer l'un après l'autre.

Elle fit placer Sanine à côté d'elle, le dos à la salle, afin que la loge semblât vide.

L'orchestre joua l'ouverture des _Noces de Figaro_... Le rideau se leva. On donnait, ce soir-là, une de ces pièces allemandes dans lesquelles les auteurs qui avaient de la lecture mais pas de talent, dans une langue choisie mais morte, traitaient diligemment mais sans adresse une idée «profonde» ou «palpitante d'intérêt» représentant le «conflit tragique» et exhalant un ennui... asiatique, comme il existe un choléra asiatique.

Maria Nicolaevna écouta patiemment la moitié de l'acte, mais quand le jeune premier ayant appris la trahison de son amoureuse (ce jeune premier était revêtu d'une redingote couleur cannelle avec des bouffants et un col de peluche, un gilet rayé avec des boutons de nacre, un pantalon vert à sous-pieds de cuir laqués, et des gants blancs de peau de chamois) quand ce jeune premier, appuyant les deux poings sur sa poitrine et écartant les coudes en avant, formant un angle aigu, se mit à hurler comme un chien, Maria Nicolaevna n'y put plus tenir.

--Le dernier acteur français, s'écria-t-elle avec indignation, dans la dernière ville de province, joue mieux et avec plus de naturel que cette célébrité allemande.

Madame Polosov passa dans le salon attenant à la loge.

--Venez ici, dit-elle à Sanine, indiquant de la main la place vacante à côté d'elle sur le divan. Venez, nous causerons.

Sanine obéit.

Maria Nicolaevna le regarda.

--Vous êtes vraiment, obéissant! Votre femme aura une vie facile avec vous. Cet imbécile, continua-t-elle en désignant du bout de son éventail l'acteur qui hurlait toujours (il jouait le rôle du gouverneur dans une famille) me rappelle ma jeunesse. Moi aussi, j'ai été amoureuse de mon gouverneur... c'était ma première... non, ma seconde passion... La première fois j'étais amoureuse du frère convers du couvent de Don. J'avais douze ans. Je ne le voyais que le dimanche. Il portait une soutanelle de velours, se parfumait d'eau de lavande, et se frayait un passage dans l'assemblée en tenant l'encensoir et il disait aux dames en français: «Pardon, excusez!» Il ne levait jamais les yeux et il avait les cils longs comme cela.

Maria Nicolaevna montra son petit doigt à Sanine, et avec l'ongle du pouce indiqua la moitié de sa longueur.

--Quant à mon gouverneur, continua madame Polosov, il s'appelait monsieur Gaston!... Je dois vous dire qu'il était très savant et très sévère, il était Suisse... il avait une tête très énergique... des favoris noirs comme la poix... un profil grec... et des lèvres qui semblaient coulées en bronze!... Je le craignais! C'est le seul homme que j'aie craint depuis que je suis au monde! Il était le gouverneur de mon frère, qui est mort depuis... Il s'est noyé... Une bohémienne m'a prédit aussi une mort violente... mais ces prédictions sont des enfantillages... Je n'y crois pas... Pouvez-vous vous figurer mon mari armé d'un stylet?...

--La mort violente peut survenir autrement? remarqua Sanine.

--Bêtises que tout cela! Niaiseries!... Vous êtes superstitieux?... Je ne le suis pas du tout... Ce qui doit arriver, arrivera... Monsieur Gaston demeurait chez nous et occupait la chambre au-dessus de la mienne. Souvent, la nuit je me réveillais et je l'entendais marcher au-dessus de ma tête... il se couchait tard et mon cœur se pâmait alors de vénération ou d'un autre sentiment... Mon père savait à peine lire et écrire... mais il nous a donné une bonne instruction... Vous ne vous doutez pas que je sais un peu de latin?

--Vous savez le latin?

--Oui, moi... C'est monsieur Gaston qui me l'a enseigné,... j'ai lu avec lui l'Éneïde... c'est bien ennuyeux quoiqu'il y ait de beaux passages... Vous rappelez-vous quand Didon et Enée sont dans la forêt...

--Je me le rappelle, je me le rappelle, dit précipitamment Sanine.

Il avait depuis longtemps oublié son latin et n'avait conservé qu'une idée très vague de l'_Énéïde_.

Maria Nicolaevna le regarda selon son habitude un peu de côté et en-dessous.

--N'allez pas on conclure que je suis très savante... Eh! mon Dieu, non, je ne suis pas savante du tout et je ne possède aucun talent... C'est à peine si je sais écrire... et je ne suis pas capable de lire à haute voix... je ne sais pas jouer du piano, ni dessiner, ni coudre... Voilà comment je suis,--rien de plus, rien de moins!

Elle écarta les bras.

--Je vous raconte tout cela, continua-t-elle, d'abord pour ne pas écouter ces imbéciles (elle indiqua la scène, où à ce moment à la place du jeune premier hurlait l'actrice, aussi les coudes en avant) et secondement parce que je suis en arrière avec vous... Vous m'avez raconté hier votre vie.

--Vous avez bien voulu m'interroger, dit Sanine.

Maria Nicolaevna se tourna brusquement vers lui et dit:

--Et vous, vous ne tenez pas à savoir quelle femme je suis? D'ailleurs, cela ne m'étonne pas, ajouta-t-elle en s'appuyant de nouveau contre les coussins du divan. Un homme qui est à la veille de faire un mariage d'amour et après un duel... peut-il penser à autre chose?

Maria Nicolaevna resta pensive et se mit à mordiller le manche de son éventail, de ses dents grandes, mais égales et blanches comme le lait.

Sanine sentit de nouveau dans sa tête ce brouillard dont il ne parvenait pas à se débarrasser depuis deux jours.

Cette conversation à demi-voix, presque comme un murmure, l'excitait et achevait de le troubler.

--Quand donc tout cela finira-t-il? se demanda Sanine.

Les hommes faibles ne dénouent jamais eux-mêmes la situation,--ils attendent toujours que le dénoûment vienne de lui-même.

Quelqu'un éternua sur la scène.

Les auteurs avaient introduit cet éternûment en guise de «moment» ou «d'élément comique!» C'était d'ailleurs le seul élément comique de toute la pièce, et les spectateurs leur en surent gré et se mirent à rire.

Cette hilarité ne fit qu'irriter encore plus Sanine.

Il y avait des instants où il ne savait s'il était fâché ou s'il était content, s'il s'ennuyait ou s'il s'amusait.

Oh! si Gemma le voyait!

--Vraiment, c'est étrange, dit tout à coup Maria Nicolaevna, on vous annonce toujours et de la voix la plus calme: «Je vais me marier» et personne ne songe à vous dire calmement: «Je vais me jeter à l'eau!» Et pourtant où est la différence?... Vraiment, c'est étrange.

Sanine éprouva un sentiment de dépit.

--Il y a une grande différence, Maria Nicolaevna... Il y a des gens qui n'ont pas peur de se jeter à l'eau: ils savent nager!... Puis si vous voulez parler de mariages étranges...

Il se tut subitement et se mordit la langue...

Maria Nicolaevna donna un petit coup d'éventail dans la paume de sa main.

--Continuez, Dmitri Pavlovitch, continuez... Je comprends ce que vous avez voulu dire: «Si nous parlons de mariage, madame, avez-vous pensé, je ne peux pas m'imaginer un mariage plus étrange que le vôtre... Je connais bien votre époux... je le connais depuis l'enfance!...» Voilà ce que vous avez voulu dire, vous qui savez nager...

--Permettez, dit Sanine!...

--N'ai-je pas raison? Avouez que j'ai deviné? reprit Maria Nicolaevna avec insistance... regardez-moi bien en face, et dites-moi que je n'ai pas deviné juste!

Sanine ne savait plus que faire de ses yeux.

--Oui, j'avoue que vous avez deviné, puisque vous le voulez absolument, dit-il enfin.

Maria Nicolaevna branla la tête.

--Oui, oui... Et vous vous demandiez, vous qui savez nager, quelle est la raison de cet acte étrange, de la part d'une femme qui n'est ni pauvre, ni bête... et pas trop mal?... Peut-être ne vous souciez-vous pas de le savoir?... Mais c'est égal... Je vous en dirai la raison, seulement pas tout de suite... après la fin de l'entr'acte... Je crains qu'on ne vienne nous déranger...

Maria Nicolaevna n'avait pas achevé sa phrase que la porte de la loge s'ouvrit à moitié, et une face rouge, couverte de sueur huileuse, encore jeune, mais déjà édentée, encadrée de longs cheveux lisses, avec un nez aplati, flanquée d'énormes oreilles, comme des ailes de chauve-souris, portant des lunettes d'or sur de petits yeux curieux et obtus, et un pince-nez par-dessus les lunettes,--apparut dans l'entrebâillement de la porte en un sourire répugnant... Cette tête salua, et un cou musculeux saillit de l'ouverture.

Maria Nicolaevna lui fit signe avec son mouchoir:

--Je n'y suis pas! _Ich bin nicht zu hause!..._ Kchch... Kchkch...

La tête sembla surprise, eut un sourire forcé et dit comme en sanglotant, pour imiter Liszt dont autrefois il léchait les pieds: _sehr Gut! sehr Gut!_--et disparut.

--Qu'est-ce que c'est que cette apparition? demanda Sanine.

--Ça? c'est le critique de Wiesbaden, «homme de lettres ou _lohn-laquai_ (valet à gages) si vous voulez... Il est payé par l'entrepreneur du théâtre et il est obligé de trouver tout ce qu'on joue admirable, splendide, bien qu'il regorge de fiel qu'il n'ose pas répandre... Il aime par-dessus tout papoter, et j'ai peur qu'il publie dans tout le théâtre que j'y suis... Après tout, cela m'est égal...

L'orchestre joua une valse et le rideau se leva de nouveau!...

Sur la scène les grimaces et les hurlements reprirent de plus belle.

--Eh bien! dit Maria Nicolaevna en se laissant choir sur le divan: puisque vous êtes captif, et obligé de rester auprès de moi au lieu d'admirer votre fiancée,--non, non, n'écarquillez pas les yeux, ne vous fâchez pas--je vous comprends et je vous ai déjà promis de vous laisser aller où bon vous plaira... Maintenant écoutez ma confession... Voulez-vous savoir ce que j'aime le plus au monde?

--La liberté! dit Sanine.

Maria Nicolaevna posa sa main sur la main du jeune homme.

--Oui, Dmitri Pavlovitch--dit-elle très sérieusement, et sa voix vibra avec un accent de sincérité irrécusable... la liberté avant tout et par-dessus tout!... Et ne croyez pas que je m'en fasse un mérite, il n'y a rien là de méritoire--mais c'est ainsi, et il en sera ainsi jusqu'à ma mort. Il faut croire que dans mon enfance j'ai vu l'esclavage de trop près, et j'en ai trop souffert. Puis M. Gaston, mon gouverneur, a contribué aussi à m'ouvrir les yeux... Maintenant vous comprenez pourquoi j'ai épousé Polosov... avec lui je suis libre, tout à fait libre, comme l'air, libre comme le vent!... Et je le savais avant de me marier, je savais qu'avec un tel mari je serais une libre Cosaque...

Elle se tut et jeta de côté son éventail.

--Je vous dirai encore une chose: je ne crains pas de réfléchir un peu... c'est amusant; nous avons une intelligence pour penser... mais je ne réfléchis jamais aux conséquences de mes actes... et quand il le faut, je me laisse aller... et ne m'inquiète plus de rien... J'ai encore un dicton favori: «cela ne tire pas à conséquence». Ici bas, je n'ai pas de comptes à rendre... et là-haut, (elle leva le doigt vers le plafond), eh bien! là-haut qu'on fasse de moi ce qu'on voudra... lorsqu'on me jugera là-haut,--moi, je ne serai plus moi!... Vous m'écoutez? Je ne vous ennuie pas?

Sanine était assis, penché en avant. Il leva la tête:

--Cela ne m'ennuie pas du tout, dit-il, et je vous écoute avec curiosité... seulement, je vous avoue que je me demande pourquoi vous me racontez tout cela?

Maria Nicolaevna se rapprocha légèrement de lui sur le divan.

--Vous vous le demandez? Avez-vous si peu de pénétration ou tant de modestie?

Sanine leva la tête encore un peu plus haut.

--Je vous raconte tout cela, continua madame Polosov d'une voix calme, mais qui n'était pas d'accord avec l'expression de son visage--parce que vous me plaisez beaucoup; oui, ne faites pas l'étonné, je ne plaisante pas... Je serais très peinée si vous gardiez de moi, après notre rencontre, une mauvaise impression, ou même, sans être mauvaise, une impression fausse... C'est pour cette raison que je vous ai amené ici, que je reste seule avec vous, et que je vous parle avec cette sincérité, oui, oui, sincèrement. Je ne mens pas. Remarquez... je sais que vous aimez une autre femme et que vous allez vous marier... Vous voyez bien que je suis désintéressée... Pourtant... voilà une bonne occasion pour vous de dire: _cela ne tire pas à conséquence_.

Elle rit, mais s'interrompit brusquement au milieu d'un éclat de rire--et resta immobile, comme si ses paroles l'étonnaient elle-même, puis dans ses yeux si gais d'ordinaire, si hardis, passa quelque chose qui ressemblait à de la timidité, et même à de la tristesse.

«Serpent! Oh! elle est un serpent!» pensa Sanine, «mais quel beau serpent!»

--Donnez-moi ma lorgnette, dit tout à coup Maria Nicolaevna. Je désire voir cette scène, est-il possible que la jeune première soit aussi laide qu'elle semble d'ici? Vraiment, à la voir, on croirait que le gouvernement l'a choisie dans un but moral: pour ne pas séduire les jeunes gens.

Sanine lui remit la lorgnette, elle la prit, puis vivement et de ses deux mains effleura les doigts du jeune homme.

--Ne prenez pas cet air sérieux? lui dit-elle, vous savez... je ne me laisse pas mettre des chaînes, mais aussi je n'en mets à personne. J'aime la liberté, et je ne reconnais pas de devoirs pour les autres, pas plus que pour moi... Et maintenant tirez-vous un peu de côté et écoutons la pièce.

Maria Nicolaevna regarda la scène à travers sa lorgnette--et Sanine suivit son exemple. Assis à côté d'elle dans la demi-obscurité de la loge il respirait, respirait involontairement la chaleur et le parfum de ce corps de femme luxuriant, et involontairement encore il réfléchissait à tout ce qu'elle lui avait dit pendant toute cette soirée, et surtout pendant les dernières minutes.

XL

Le drame dura encore toute une heure, mais Maria Nicolaevna et Sanine au bout d'un moment cessèrent de regarder la scène. Ils recommencèrent à parler et toujours dans le même sens; seulement, cette fois, Sanine se montra beaucoup moins taciturne.

Il était mécontent de lui-même et de Maria Nicolaevna; il s'efforça de lui prouver que «ses théories» ne valaient rien, comme si Maria Nicolaevna tenait à des «théories».

Sanine fit grand plaisir à madame Polosov en réfutant les arguments de la jeune femme: «S'il discute, se dit-elle, c'est qu'il capitule ou capitulera. Il a mordu à l'hameçon, il s'assouplit, il perd de sa sauvagerie!...»

Elle répliquait, riait, convenait avec lui qu'il avait raison, restait absorbée, et tout à coup reprenait l'offensive... Et pendant ce temps leurs visages se rapprochèrent, et les yeux du jeune homme ne se détournaient plus des yeux de la jeune femme, qui erraient, se promenaient sur ses traits, et Sanine souriait en réponse, poliment, il est vrai, mais il souriait...

Elle était ravie de le voir discuter les questions abstraites, discourir de l'honneur dans les relations intimes, du devoir, de la sainteté de l'amour et du mariage... C'est un lieu commun: toutes ces abstractions sont bonnes et très bonnes pour le début, comme point de départ.

Les hommes de l'intimité de Maria Nicolaevna assuraient que lorsque dans cet être vigoureux et fort pointaient la modestie, la tendresse et la pudeur virginale,--Dieu sait d'où ces vertus lui venaient--alors, oui alors seulement, les choses prenaient une tournure dangereuse.

L'entretien de Sanine et de Maria Nicolaevna prenait cette tournure fâcheuse.

Il aurait ressenti un grand mépris de soi, s'il avait pu un moment se concentrer en lui-même, mais il n'eut le loisir ni de se concentrer, ni de se juger.

Maria Nicolaevna ne perdait pas non plus son temps.

Et tout cela, parce qu'elle trouvait Sanine très bien! Involontairement on se dit: «comment savoir de quoi peut dépendre notre perte ou notre salut.»

Enfin, la pièce finit! Maria Nicolaevna pria Sanine de lui mettre son châle, et resta immobile pendant qu'il enveloppait dans les plis mœlleux du cachemire des épaules vraiment royales. Elle prit le bras du jeune homme et laissa presque échapper un cri: derrière la porte de la loge se tenait, avec un air de revenant, Daenhoff, et par-dessus son dos le vilain museau du critique de Wiesbaden guettait la sortie de Maria Nicolaevna. Le visage huileux de «l'homme de lettres» rayonna de malice.

--Me permettez-vous, madame, de faire avancer votre voiture? demanda le jeune officier à madame Polosov, avec un tremblement de colère mal dissimulée dans la voix.

--Non, merci; répondit-elle, mon laquais s'en occupe... Restez! ajouta-t-elle d'une voix impérative.

Et elle sortit vivement en entraînant Sanine.

--Allez-vous-en au diable! Qu'avez-vous besoin d'être toujours sur mes talons! cria Daenhoff au critique.

Il avait besoin de déverser sur quelqu'un sa colère.

--_Sehr gut, sehr gut,_ murmura le critique, et il disparut.

Le valet de Maria Nicolaevna, qui l'attendait dans le vestibule, en un clin d'œil trouva la voiture. Elle s'y blottit lestement; Sanine sauta après elle. La portière était à peine refermée que madame Polosov partit d'un éclat de rire.

--De quoi riez-vous? demanda Sanine.

--Oh! excusez-moi, je vous en prie... mais il m'est venu à l'esprit que Daenhoff pourrait vous provoquer encore une fois à cause de moi?... N'est-ce pas drôle?

--Vous le connaissez intimement? demanda Sanine.

--Ce gamin? Il sert à faire mes commissions! Ne vous en inquiétez pas.

--Je ne m'en inquiète nullement.

Maria Nicolaevna soupira.

--Ah! Je sais bien que cela ne vous inquiète pas!... Écoutez pourtant... Vous êtes si gentil que vous ne refuserez pas ma dernière prière?... N'oubliez pas que dans trois jours je pars pour Paris et vous retournez à Francfort... Nous reverrons-nous jamais?

--En quoi puis-je vous être agréable?

--Vous savez sans doute monter à cheval?

--Oui, madame.

--Eh bien! voici de quoi il s'agit. Demain matin nous ferons une promenade à cheval, et nous irons hors la ville. Nous aurons d'admirables chevaux... À notre retour nous terminerons notre affaire... et amen!... Ne me répondez pas que c'est un caprice et que je suis folle--c'est peut-être la vérité!--mais dites-moi tout de suite: J'accepte!

Elle tourna vers Sanine son visage. Il faisait obscur dans la voiture, mais les yeux de Maria Nicolaevna brillèrent dans la nuit.

--Bien, j'accepte! dit Sanine avec un soupir.