Eaux printanières

Part 10

Chapter 103,798 wordsPublic domain

Quand elle clignait des yeux son regard prenait une expression caressante et légèrement moqueuse; quand elle les ouvrait tout grands, leur lueur claire, presque froide, n'annonçait rien de bon..., presque une menace. Ses yeux étaient embellis surtout par ses sourcils bien fournis, un peu proéminents, de vrais sourcils de martre.

--Mais dans quelle intention êtes-vous venu ici? Vous désirez me vendre votre propriété? Vous avez besoin d'argent pour votre mariage, n'est-ce pas?

--Oui, j'ai besoin d'argent.

--De beaucoup d'argent?

--Pour le moment, je me contenterais de quelques milliers de francs... Hippolyte Sidorovitch connaît ma propriété... vous pouvez le consulter... Je ne demande pas un prix élevé.

Maria Nicolaevna agita la tête de droite à gauche...

--_Premièrement_, dit-elle on scandant chaque mot et en frappant du bout des doigts le parement du surtout de Sanine,--je n'ai pas l'habitude de consulter mon mari, si ce n'est en ce qui concerne ma toilette... sur ce chapitre il est fort...--_Secondement_, pourquoi ne voulez-vous pas demander un prix élevé? Je ne veux pas profiter de ce que vous êtes amoureux et prêt à tous les sacrifices?... Je n'accepterai pas de vous un rabais... Comment? Au lieu de stimuler,--comment dirai-je cela...--d'encourager de mon mieux de nobles sentiments, je vous exploiterais? Ce n'est pas dans mes habitudes bien que souvent je n'épargne pas les gens... mais ce n'est pas ainsi que je m'y prends.

Sanine se demandait si son interlocutrice plaisantait ou si elle parlait sérieusement.

Il se dit en lui-même: «Oh! avec toi, il faut être bien sur ses gardes!»

Un valet apporta un samovar, des tasses à thé, de la crème et des biscuits sur un grand plateau. Il posa ces choses sur la table entre Sanine et madame Polosov, et se retira.

La jeune femme servit à Sanine une tasse de thé.

--Vous ne m'en voudrez pas? demanda-t-elle en mettant du bout des doigts le sucre dans la tasse du jeune homme, bien que les pinces fussent dans le sucrier.

Sanine se récria:--Madame! d'une si belle main!...

Il n'acheva pas sa phrase et faillit s'étouffer en avalant la première gorgée de thé.

Madame Polosov le regardait attentivement de son regard clair.

--J'ai dit, reprit Sanine, que je ne demanderais pas un prix élevé pour ma propriété, parce que vous sachant à l'étranger, je ne suis pas en droit de supposer que vous ayez avec vous beaucoup d'argent disponible... Puis je sais que ces conditions de vente ne sont pas normales... Je dois tenir compte de toutes ces considérations...

Sanine hésitait, s'embrouillait dans ses phrases, tandis que Maria Nicolaevna, tranquillement renversée contre le dossier de son fauteuil, le regardait toujours du même regard clair et attentif.

Il se tut enfin.

--Continuez, continuez, dit-elle, d'un ton encourageant... je vous écoute; j'ai du plaisir à vous écouter; parlez.

Sanine se mit alors à décrire sa propriété, dit combien elle mesurait de dessiatines, comment elle était située et quels profits on en pouvait tirer... Il ne manqua pas de mentionner le fait que la maison se trouvait dans un site pittoresque. Maria Nicolaevna ne détachait pas de lui son regard toujours plus clair et plus fixe, et ses lèvres remuaient imperceptiblement sans sourire; elle les mordillait.

Sanine se sentit mal à l'aise; il se tut de nouveau.

--Dmitri Pavlovitch, commença Maria Nicolaevna, puis elle s'interrompit.

--Dmitri Pavlovitch, reprit-elle au bout d'un instant..., savez-vous..., je suis sûre que l'acquisition de votre propriété sera pour moi une affaire avantageuse, et que nous nous entendrons sur le prix... Mais il faut me donner un peu de temps..., deux jours, pour prendre une décision... Vous pouvez supporter de rester deux jours séparé de votre fiancée?... Je ne vous retiendrai pas un moment de plus... contre votre gré... je vous en donne ma parole... Mais si vous avez besoin immédiatement de cinq ou six mille francs... je vous les avancerai avec plaisir...

Sanine se leva.

--Je vous remercie d'abord pour votre aimable proposition de me rendre service, à moi, qui suis presque un inconnu pour vous... Mais puisque vous y tenez absolument, je préfère attendre votre décision au sujet de ma propriété... Je peux rester ici encore deux jours.

--Oui, Dmitri Pavlovitch, je le désire... Et cela vous sera pénible, très pénible? Avouez-le-moi?...

--Mais j'aime ma fiancée... et il ne m'est pas indifférent d'être séparé d'elle.

--Ah! vous êtes vraiment un homme d'or, s'écria Maria Nicolaevna avec un soupir... Je vous promets de ne pas traîner l'affaire en longueur... Vous vous retirez déjà?

--Il est très tard, remarqua Sanine.

--Et vous avez besoin de repos après le voyage... et après votre partie de _douratchki_ avec mon mari?... Dites-moi, vous êtes un grand ami de mon mari?

--Nous avons été élevés dans le même pensionnat.

--Et déjà alors il était comme cela?

--Comment «comme cela?» demanda Sanine.

Maria Nicolaevna partit d'un grand éclat de rire, elle rit jusqu'à en devenir toute rouge, puis elle porta son mouchoir à ses lèvres, se leva, et se balançant comme si elle était fatiguée, elle s'approcha de Sanine et lui tendit la main.

Il salua et se dirigea vers la porte.

--Tâchez demain de vous présenter de très bonne heure... Vous m'entendez? lui cria-t-elle, comme il sortait du salon.

Il se retourna et vit que Maria Nicolaevna s'était renversée de nouveau dans le fauteuil, les deux mains jointes derrière sa tête.

Les larges manches de sa blouse s'étaient ouvertes jusqu'aux épaules--et il était impossible de ne pas reconnaître que cette pose et que toute la personne étaient d'une beauté ensorcelante...

XXXVI

Minuit avait sonné depuis longtemps, et la lampe brûlait encore dans la chambre de Sanine. Il était assis devant sa table et écrivait à «sa Gemma».

Il lui raconta tout ce qui s'était passé, décrivit les Polosov--le mari et la femme--mais en somme parla davantage de ses sentiments et finit par donner rendez-vous à sa fiancée dans trois jours!!! accompagnés de trois points d'exclamation.

Le lendemain matin de bonne heure il porta la lettre à la poste et alla faire un tour dans le jardin du _Kurhause_ où il y avait déjà de la musique.

Il n'y avait encore que peu de monde; Sanine resta un moment devant le pavillon où se trouvait l'orchestre, écouta un pot-pourri de _Robert le Diable_ et après avoir pris du café, suivit une allée écartée et s'assit sur un banc tout à ses pensées.

Le manche d'une ombrelle le frappa tout à coup assez fort sur l'épaule. Il tressaillit...

Vêtue d'une robe légère gris-vert avec un chapeau de tulle blanc et des gants de Suède, fraîche et rose comme une matinée d'été, mais ayant encore la langueur d'un sommeil paisible dans ses mouvements et dans ses regards, Maria Nicolaevna se tenait devant lui.

--Bonjour, dit-elle. J'ai envoyé à votre recherche, mais vous étiez déjà parti:--Je viens de boire mon second verre.--Vous savez, on me force ici de boire de l'eau.--Dieu sait pourquoi... Est-ce que je suis malade, moi?... Et après avoir bu de l'eau, je dois me promener pendant une heure entière! Voulez-vous être mon cavalier?... Et ensuite nous prendrons le café...

--J'ai déjà pris le café, dit-il en se levant, mais je serai heureux de me promener avec vous.

--Alors donnez-moi le bras... Ne craignez rien... Votre fiancée n'est pas ici... elle ne vous verra pas.

Sanine eut un sourire forcé.

Chaque fois que madame Polosov parlait de Gemma, il éprouvait une sensation pénible. Mais il obéit et s'inclina avec empressement... Le bras de Maria Nicolaevna entoura lentement et mollement le bras du jeune homme, glissa contre lui et l'enlaça presque.

--Allons par ici, lui dit-elle, en rejetant sur son épaule l'ombrelle ouverte. Je suis dans ce parc comme chez moi, je vais vous montrer les plus jolis endroits... Et savez-vous--elle employait fréquemment cette expression--pour le moment nous ne parlerons pas de votre propriété... Après le déjeuner nous examinerons l'affaire à loisir... Maintenant vous devez me parler de vous... afin que je sache à qui j'ai affaire... Après, si cela vous intéresse, je vous raconterai mon histoire... voulez-vous?

--Mais, Maria Nicolaevna, il n'y a rien à raconter dans ma vie...

--Permettez, permettez, vous ne m'avez pas bien comprise... Je n'ai pas l'intention de faire la coquette avec vous.

Elle haussa les épaules.

--Il a une fiancée belle comme une statue antique, et je perdrais mon temps à faire la coquette avec lui?... Mais vous détenez la marchandise et je suis acquéreur... Je veux savoir à quoi ressemble cette marchandise?... C'est à vous de me la faire voir... Je veux savoir non seulement ce que j'achète mais à qui je l'achète... En affaires c'était une règle pour mon père... Eh bien! commencez, vous pouvez passer l'enfance... commencez votre récit du jour où vous êtes débarqué à l'étranger. Où avez-vous été avant de venir en Allemagne?... Mais ralentissez donc le pas, rien ne nous presse...

--Je suis venu ici d'Italie où j'ai passé plusieurs mois.

--Vous avez donc un faible pour tout ce qui est italien? La seule chose qui m'étonne c'est que vous n'ayez pas trouvé votre fiancée _là-bas_... Vous aimez les arts? les tableaux? Ou peut-être préférez-vous la musique?

--J'aime les arts... J'aime tout ce qui est beau.

--La musique aussi?

--La musique aussi.

--Et moi je ne l'aime pas du tout. Je n'aime que les chansons russes... et encore au village, au printemps, avec des danses... Vous savez ce que j'entends! Les moujiks en chemises rouges... dans les prairies d'herbe tendre... délicieux!... Parlez donc...

Tout en marchant, Maria Nicolaevna regardait Sanine avec persistance.

Elle était de taille élevée, et son visage se trouvait presque au niveau de celui du jeune homme.

Il se mit à raconter ses faits et gestes d'abord par devoir, gauchement--mais peu à peu il s'anima et parla avec volubilité. Maria Nicolaevna savait écouter, puis elle paraissait si sincère qu'elle obligeait involontairement les autres à la même sincérité.

Elle possédait ce «terrible don de la familiarité» dont parle le cardinal de Retz.

Sanine raconta ses voyages, sa vie à Saint-Pétersbourg et sa jeunesse. Si Maria Nicolaevna eût été une grande dame avec des manières raffinées, il ne se serait pas laissé aller à tant d'intimité, mais elle s'appelait elle-même «un bon garçon qui n'aime pas les manières» et marchait à côté du jeune homme d'une allure féline, s'appuyant un peu sur le bras de son compagnon, et le regardant dans les yeux... Ce «bon garçon» marchait à côté de Sanine sous la forme d'un jeune être féminin, qui respirait cette séduction enivrante et alanguissante, calme et dévorante, qu'exercent sur les faibles hommes certaines natures slaves qui ne sont pas de race pure, mais qui ont subi un fort croisement.

Cette promenade dans le parc et cette conversation durèrent une bonne heure. Le couple ne s'arrêta pas une seule fois, marchant toujours en avant, en avant... dans les avenues sans fond du parc; ils gravissaient la colline et admiraient la vue, ils descendaient dans les vallons, disparaissaient dans l'ombre impénétrable en restant toujours bras dessus, bras dessous.

Par moment Sanine s'en voulait: il ne s'était jamais promené si longuement avec sa chère Gemma, et décidément cette dame l'accaparait.

--N'êtes-vous pas fatiguée? lui avait-il demandé plusieurs fois.

--Je ne suis jamais fatiguée! avait-elle répondu.

Il leur arrivait de rencontrer des promeneurs, presque tous saluaient madame Polosov; les uns respectueusement et d'autres presque servilement. À l'un de ces derniers, un très beau brun, mis en vrai dandy, elle cria de loin avec le plus pur accent parisien:

--Comte, vous savez, il ne faut pas venir me voir ni aujourd'hui ni demain.

Le comte, sans mot dire, leva son chapeau et s'inclina profondément.

--Qui est-ce ce jeune homme? demanda Sanine, possédé comme tous les Russes du démon de la curiosité.

--Qui c'est? Un petit Français! Il n'en manque pas ici... Il me fait aussi la cour... Mais il est temps de prendre le café. Rentrons. Je suis sûre que vous avez déjà faim? Mon époux a sans doute décollé ses yeux.

«Époux! décollé ses yeux!» se dit Sanine à lui-même... Et avec cela elle a le plus pur accent parisien! Quelle étrange créature!»

Maria Nicolaevna ne s'était pas trompée. Quand ils rentrèrent à l'hôtel, ils trouvèrent son «époux» ou sa «petite crêpe» assis, son fez sur la tête, devant la table mise.

--Je suis déjà las d'attendre, dit-il avec aigreur... J'étais sur le point de prendre le café sans toi.

--Bon, bon!... s'écria gaîment Maria Nicolaevna, tu t'es fâché? Cela te fera du bien. Sans cela tu serais complètement figé... Je t'amène un convive! Sonne vite pour le café. Et maintenant prenons du café--le meilleur café qu'il y ait en ce monde, dans des tasses de Saxe, sur une nappe blanche comme la neige.

Elle enleva son chapeau, ses gants, et se mit à battre des mains.

Polosov la regarda sous les sourcils:

--Qu'est-ce qui vous met en gaîté aujourd'hui, Maria Nicolaevna? demanda-t-il à demi-voix.

--Cela ne vous regarde pas, Hippolyte Sidorovitch. Sonne! Asseyez-vous, monsieur Sanine, et prenez du café pour la seconde fois ce matin! Ah! que j'aime à commander, c'est mon plus grand plaisir!

--Quand on vous obéit, marmotta de nouveau Polosov.

--Naturellement, quand on m'obéit. C'est pourquoi je suis si heureuse avec toi... N'est-ce pas, ma petite crêpe?... Et voici le café.

Sur le vaste plateau qu'apporta le garçon se trouvait le programme du spectacle du soir. Maria Nicolaevna s'en empara aussitôt.

--Un drame! dit-elle avec colère, un drame allemand. En tout cas cela vaut encore mieux qu'une comédie allemande!... Retenez pour moi une loge... une baignoire... Non... Je préfère la _Fremden-loge_ (la loge des étrangers)... Vous entendez, garçon, la _Fremden-loge_.

--Mais si la _Fremden-Loge_ est déjà, retenue par Son Excellence le _Stadt-Director_...

--Vous donnerez à Son Excellence dix thalers et la loge m'appartiendra! Vous entendez!

Le garçon baissa tristement la tête d'un air soumis.

--Dmitri Pavlovitch, vous m'accompagnerez au théâtre? Les acteurs allemands sont détestables!--Mais vous m'accompagnerez? Oui? Oui? Que vous êtes aimable!... Et toi, ma petite crêpe, tu ne viendras pas?

--Comme tu voudras, répondit Polosov du fond de sa tasse qu'il tenait entre ses lèvres.

--Sais-tu... reste à la maison. Tu dors toujours au théâtre... Et tu comprends mal l'allemand... Voici ce que tu feras: Tu écriras au gérant pour lui donner une réponse au sujet du moulin... Puis au sujet de la farine des moujiks... Écris-lui que je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas!... Voilà de quoi t'occuper toute la soirée...

--Bon, ce sera fait! répondit Polosov.

--Tu es un brave garçon... Et maintenant, puisque j'ai parlé de régisseurs, abordons la question principale... Oui, dis au garçon d'emporter tout cela... Maintenant exposez-nous votre affaire, continua-t-elle s'adressant à Sanine. Vous nous direz quel prix vous demandez, et quels arrhes vous désirez.

«Enfin, pensa Sanine, nous allons aborder la question.»

--Vous m'avez déjà parlé, reprit madame Polosov, vous m'avez admirablement décrit votre jardin, mais «petite crêpe» n'était pas là... Il faut qu'il entende aussi quelque chose... Je suis heureuse de penser qu'il est en mon pouvoir de faciliter votre mariage. Puis je vous ai promis de m'occuper de votre affaire après le déjeuner, et je tiens toujours mes promesses? N'est-ce pas, mon ami?

Polosov, de la paume de ses mains, se frotta le visage...

--C'est la vérité même!... Vous ne trompez jamais personne.

--Jamais! Et je ne tromperai jamais personne... Eh bien! monsieur Sanine, «défendez votre cause», comme on dit devant les tribunaux...

XXXVII

Sanine «défendit sa cause», c'est-à-dire que, pour la seconde fois, il se mit à décrire sa propriété, mais sans faire allusion aux beautés de la nature. De temps en temps il en appelait à Polosov qui devait confirmer «les faits et les chiffres».

Mais Polosov se contentait de marmotter en branlant la tête. Approuvait-il? Désapprouvait-il? Bien habile eût été celui qui aurait pu le dire!

D'ailleurs, Maria Nicolaevna n'avait pas besoin de son concours. Elle fit preuve de qualités administratives et économiques surprenantes. Tous les détails de l'administration d'une propriété lui étaient familiers. Elle s'enquérait de tout, entrait dans les plus minimes détails, mettait les points sur les _i_.

Cet examen dura pourtant une heure et demie. Sanine ressentit tous les tourments d'un accusé assis sur le banc étroit, devant un juge sévère et pénétrant.

--Mais c'est un interrogatoire? disait-il douloureusement.

Maria Nicolaevna ne cessait de sourire, comme pour montrer qu'elle badinait. Mais Sanine n'en souffrait pas moins.

Lorsqu'il devint évident au cours de l'interrogatoire que le jeune homme ne distinguait pas assez clairement la signification des mots «nouveau partage» et «le labour», Sanine sentit la sueur humecter son front.

--Bien, c'est bien, dit Maria Nicolaevna... Je connais maintenant votre propriété comme vous la connaissez vous-même... Combien me demandez-vous par âme?

À cette époque on vendait en Russie les propriétés à tant par tête de serf attaché à la propriété!

--Mais... je suppose... pas moins de cinq cents roubles? dit Sanine avec effort.

Oh! Pantaleone, Pantaleone... Pourquoi n'étais-tu pas là pour lui crier encore: _barbari!_

Maria Nicolaevna leva les yeux au ciel comme si elle faisait un calcul.

--Bien! dit-elle... cela me semble raisonnable... Mais je vous ai demandé deux jours de réflexion... Et vous devez attendre jusqu'à demain... Je crois que nous nous entendrons--et alors vous me direz combien vous désirez pour les arrhes...

--Et maintenant, _basta cosi!_ ajouta-t-elle en voyant que Sanine se disposait à lui répondre... Nous nous sommes assez occupés comme ça du vil métal... À demain les affaires! Savez-vous... Je vous rends votre liberté...

Madame Polosov consulta la petite montre émaillée qu'elle tenait dans sa ceinture.

--Je vous laisse votre liberté jusqu'à trois heures... Vous avez besoin d'un peu de repos... Allez jouer à la roulette.

--Je ne joue à aucun jeu de hasard.

--Vraiment? Mais vous êtes la perfection même... Au reste, je ne joue pas non plus... C'est bête de jeter son argent au vent... de perdre sûrement... Entrez pourtant dans la salle, rien que pour regarder les têtes... Il y en a de très drôles... Il y a une vieille dame qui porte une ferronnière et qui a des moustaches!... L'ensemble est délicieux! Il y a aussi un prince russe--il est beau dans son genre... Une figure majestueuse, le nez recourbé comme un bec d'aigle, et quand il risque un thaler, il fait le signe de la croix sous son gilet... Enfin, lisez les journaux... Promenez-vous, faites ce que bon vous semble... Seulement n'oubliez pas qu'à trois heures, je vous attends... de pied ferme... Nous dînerons de bonne heure; ces ridicules Allemands commencent le spectacle à six heures et demie!

Madame Polosov tendit la main à Sanine.

--Sans rancune, n'est-ce pas?

--Mais, Maria Nicolaevna, pourquoi vous en voudrais-je?

--Mais parce que je vous ai tourmenté... Et ce n'est pas fini, vous verrez ce qui vous attend.

Maria Nicolaevna cligna des yeux--et toutes ses petites fossettes éclatèrent sur ses joues devenues rosées.

--Au revoir!

Sanine salua et sortit du salon.

Un rire bruyant éclata derrière lui, et la glace devant laquelle il passa refléta la scène suivante: Maria Nicolaevna avait enfoncé le fez de son mari jusqu'au nez et Polosov agitait désespérément ses deux bras pour se dégager les yeux.

XXXVIII

Oh! quel profond soupir de joie poussa Sanine dès qu'il se retrouva dans sa chambre.

En effet, Maria Nicolaevna avait dit vrai: il avait besoin de repos, besoin de se reposer des nouvelles relations, des rencontres, des conversations, de tout le brouhaha qui s'était glissé dans sa tête et dans son âme,--de ce rapprochement imprévu, qu'il n'avait pas souhaité, avec une femme qui était pour lui une étrangère.

Et il lui avait fallu subir cette épreuve le lendemain du jour où il avait appris que Gemma l'aimait, et où elle était devenue sa fiancée!...

N'était-ce pas un sacrilège?

Mentalement, il demanda mille fois pardon à sa pure, à son immaculée tourterelle, bien qu'il ne comprît pas de quoi il se sentait coupable. Il baisa encore et encore la petite croix que Gemma lui avait donnée.

S'il n'avait pas eu l'espoir de boucler promptement l'affaire qui l'avait amené à Wiesbaden, il se serait enfui de là, au galop, pour retourner à son cher Francfort, dans cette maison aimée qu'il regardait déjà comme un peu sienne, aux pieds de Gemma.

Mais il n'y avait pas de remède à son mal! Il fallait boire le calice jusqu'au fond, s'habiller, aller dîner, et de là au théâtre...

--Pourvu, se disait-il, qu'elle me laisse partir demain!

Il y avait encore une chose qui le troublait et le mettait en colère... Il pensait, sans doute, avec amour, avec attendrissement, avec extase, avec reconnaissance à Gemma, à la vie qu'ils mèneraient à eux deux, au bonheur qui l'attendait dans l'avenir, et pourtant cette femme étrange, cette madame Polosov, était sans cesse devant ses yeux, «un crampon», s'avouait-il avec colère. Et il ne pouvait pas se débarrasser de l'image de Maria Nicolaevna, s'empêcher d'entendre sa voix, chasser le souvenir de ses paroles, il ne pouvait se délivrer du parfum particulier, fin, frais, si pénétrant, comme le parfum d'un lis jaune, qu'exhalaient les vêtements de madame Polosov.

C'était évident, cette femme se moquait de lui... elle tâchait de s'emparer de lui de mille façons.

Dans quelle intention? Que lui voulait-elle? Etait-ce simplement le caprice d'une femme riche, gâtée... et sans scrupules?...

Et le mari? Quel être! Quelles sont donc ses relations avec sa femme?

Pourquoi Sanine ne parvenait-il pas à refouler toutes ces questions qui assiégeaient sa pauvre tête? En réalité ne pouvait-il penser à autre chose qu'à M. et madame Polosov? Pourquoi lui était-il impossible de chasser cette image qui le hantait sans cesse, même quand toute son âme se tournait vers une autre image, lumineuse et claire comme le jour?

Comment le visage de cette femme ose-t-il venir s'interposer entre lui et les traits divins de l'aimée? Non seulement ce visage s'interpose, mais il lui sourit effrontément.

Ces yeux gris, ces yeux d'oiseau de proie, ces fossettes dans les joues, ces tresses serpentines, est-il possible que tout cela l'enlace, et qu'il n'ait plus la force de le repousser loin de lui?

Oh! non! C'est insensé! Demain tout cela aura disparu sans même laisser une trace.

Cependant le laissera-t-elle partir demain?

Oui...

Sanine se posait toutes ces questions et l'heure où il devait se rendre auprès de Maria Nicolaevna approchait. Il passa son habit, et après avoir fait un tour ou deux dans le parc, il se présenta chez M. Polosov.

Il trouva dans le salon le secrétaire de l'ambassade russe, un long, long Allemand, très blond, avec un profil chevalin et la raie derrière la tête,--mode alors toute nouvelle; et oh! miracle! qui encore?--le baron von Daenhoff, l'officier avec lequel Sanine s'était battu trois jours auparavant! Sanine ne s'attendait pas à le rencontrer chez madame Polosov, et involontairement il se troubla tout en saluant l'officier.

--Vous connaissez ce monsieur? demanda Maria Nicolaevna, à qui l'embarras de Sanine n'avait pas échappé.

--Oui... J'ai déjà eu l'honneur..., répondit Daenhoff. Et se penchant vers madame Polosov, il ajouta à demi-voix:

--C'est lui... votre compatriote... ce Russe...

--Vraiment? s'exclama la jeune femme à demi-voix, puis elle menaça l'officier du doigt et commença aussitôt à lui faire ses adieux ainsi qu'au long secrétaire d'ambassade. Ce diplomate était évidemment fou de Maria Nicolaevna, à tel point qu'il ouvrait la bouche d'admiration, chaque fois qu'il la regardait.