Du style gothique au dix-neuvième siècle

Chapter 3

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L'Académie des Beaux-Arts ne doit pas manquer, dans ses archives, de procès-verbaux de démolitions d'églises gothiques, elle doit donc savoir mieux que nous si ces édifices sont solides ou non.

Mais si l'Académie passe légèrement sur la construction gothique, il n'en est pas de même au sujet du goût. Sur ce point (M. le secrétaire perpétuel ne prendra qu'en bonne part ce que nous allons dire, nous en sommes convaincus) M. Quatremère de Quincy s'exprima plus hardiment que le manifeste; il est vrai qu'il n'avait pas à ménager un sentiment répandu partout aujourd'hui, le retour vers notre art national. Aussi l'Académie nous permettra-t-elle de le citer ici: «Le genre de bâtisse (dit-il) auquel on donne le nom de gothique, naquit de tant d'éléments hétérogènes, et prit naissance dans des temps d'une telle confusion, d'une telle ignorance, que l'extrême diversité de formes, inspirées par le seul caprice, empêcha tout vrai système de proportion de s'introduire dans une architecture qui n'exprime réellement à l'esprit, par le mélange d'éléments qui la constituent, que l'idée du désordre[6].» L'Académie ne juge pas, dans ses «Considérations» le gothique d'une manière aussi sévère; cependant, si nous l'en croyons, l'architecture du XIIIème siècle est un art qu'il est impossible «de justifier par les lois du GOÛT; qui ne présente à l'oeil aucun système de proportion. Tout y est capricieux et arbitraire dans l'invention comme dans l'emploi des ornements, et la profusion de ces ornements à la façade de ces églises, comparée à leur absence complète à l'intérieur, est un défaut choquant et un contre-sens véritable.» Nous l'avons déjà dit, il est difficile réellement d'accorder l'Académie avec elle-même. Comment supposer que des édifices qui produisent des «impressions si vives de recueillement et de piété, qui charment et touchent profondément, au point que la froide raison ne peut détruire un effet qui s'adresse au GOÛT et au sentiment», comment supposer que ces édifices puissent manquer à la fois de proportions, de GOÛT et d'ordre? Ou les proportions, le goût et l'ordre sont des qualités que l'Académie seule a la faculté de saisir, ou ces qualités sont tellement conventionnelles qu'elles deviennent inutiles, puisqu'on peut produire tant d'effet sans elles. Enfin, qu'est-ce donc qu'un art qu'il est impossible «de justifier par les lois du «GOÛT», et qui charme en produisant «un effet qui s'adresse au GOÛT?»

[Note 6: _Dictionnaire hist. d'Archit._, t. II, p. 475.]

Nous supplions l'Académie de nous résoudre ce problème, qui est au-dessus de notre intelligence. Ce n'est pas tout, M. le secrétaire perpétuel prétend que «tout est capricieux et arbitraire dans l'invention comme dans l'emploi des ornements gothiques du XIIIème siècle.» Or, «arbitraire» veut dire, si je ne me trompe, qui se fait sans loi; sans système. Eh bien! si nous examinons quelques instants une église du XIIIème siècle, nous verrons d'abord que toute la construction est soumise à un système invariable. Nous verrons l'ogive adoptée pour tous les arcs, pour toutes les voûtes; toutes les forces et les poussées rejetées à l'extérieur; une disposition laissant à l'intérieur les plus grands vides possibles. Nous verrons que les murs ne sont que de simples remplissages, de véritables cloisons qui ne portent rien; que les éperons, les arcs-boutants et les contreforts, chargés seuls de soutenir l'édifice, ont toujours un aspect de résistance, de force et de stabilité qui rassure l'oeil et l'esprit; que les voûtes légères, construites en petits matériaux faciles à monter et à poser à une grande hauteur, sont combinées de façon à reporter la _totalité_ de leur poids sur les piles; que les moyens les plus simples sont toujours préférés; que les _arcs ogives_ et _arcs doubleaux_, tracés sans exception avec des arcs de cercle, n'exigent ni déchet de pierre, ni épures compliquées, ni _coupes_ difficiles; que tous les membres de ces constructions, indépendants les uns des outres, quoique reliés entre eux, présentent un ensemble d'une élasticité et d'une légèreté bien nécessaires dans des édifices d'une aussi grande dimension. Si nous en venons à nous occuper des proportions, nous verrons, n'en déplaise à l'Académie des Beaux-Arts, qu'il y a toujours, dans chaque monument, un rapport relatif entre la largeur et la hauteur des bas-côtés, entre la hauteur de ces bas-côtés et celle de la galerie, entre la hauteur de la galerie et celle des fenêtres supérieures; que les rapports de hauteur et de largeur sont les mêmes pour la nef et les bas-côtés. Nous verrons encore (et ceci appartient exclusivement à cette architecture) que la proportion humaine y devient une loi fixe. Notre ami et collaborateur, M. Lassus, disait dans les «Annales Archéologiques» (avril 1845): «Que le monument soit grand, qu'il soit petit, toujours et partout vous retrouverez la conséquence du même principe (la proportion humaine). Au XIIIème siècle, les bases, les chapiteaux, les colonnettes, les meneaux, les nervures, enfin tous les détails sont exactement les mêmes, dans la grande cathédrale, comme dans la simple église de campagne, et cela parce que dans tous ces monuments l'homme seul sert toujours d'unité, et que l'homme ne peut se grandir ni ne diminuer. Vraiment il faut être aveugle pour ne pas être frappé de ce principe si vrai, si juste, qui fait que nos cathédrales paraissent grandes parce qu'elles sont grandes, que nos chapelles paraissent petites lors qu'elles sont petites, enfin que tous nos monuments donnent rigoureusement, mathématiquement, l'idée de ce qu'ils sont réellement.» Nous le demandons, n'y a-t-il pas là un système de construction et de proportion? Et si nous en venons aux ornements des monuments du XIIIème siècle, ne les verrons-nous pas soumis à deux lois fixes: la première, qui est l'imitation de la végétation locale; la seconde qui restreint invariablement la dimension de ces ornements aux dimensions des matériaux de notre pays. Où est donc, en tout ceci, le «caprice et l'arbitraire?» Nos lecteurs nous pardonneront de revenir ici sur des sujets que nous avons déjà traités longuement, et avec lesquels ils sont familiers; mais l'Académie n'a probablement pas eu l'occasion d'observer tous ces faits, et c'est pourquoi nous avons cru devoir insister sur ce point.

Que M. le secrétaire perpétuel ne nous lise pas, cela est trop naturel; mais il y a plus d'un an que l'un des collègues de M. Raoul-Rochette, à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, M. Vitet, dans sa «Notice sur la cathédrale de Noyon», disait: «L'ornementation du XIIIème siècle se distingue de celle des XIVème et XVème siècles, au moyen d'indications plus précises que celles qui servent à classer chronologiquement la décoration des édifices antiques... Pour nous, loin d'être un plagiat et une oeuvre de déraison, l'ornementation du XIIIème siècle est une des créations les plus originales, les plus spontanées, les plus imprévues de l'esprit humain, en même temps qu'une de ses oeuvres les plus raisonnables et les plus méthodiques... L'art du XIIIème siècle n'imite presque exclusivement que des végétaux: plus d'oves, plus de perles, plus de rais-de-coeur;... l'ornementation devient essentiellement végétale. Ce n'est pas tout; au lieu d'idéaliser les végétaux, comme on l'avait fait jusque-là, au lieu de leur prêter une forme conventionnelle, en harmonie avec le caractère des monuments antiques, on les copie purement et simplement, on les calque d'après nature;... ce n'est plus en Grèce ou en Italie que l'on cherche des modèles, mais dans nos forêts et dans nos champs... Jamais ces végétaux modestes n'avaient reçu tant d'honneur...»

Nous ajouterons ici que bien que les ornements du XIIIème siècle soient imités de la végétation de nos forêts et de nos champs, ils n'en sont pas moins soumis à certaines conventions architectoniques, à certaines lois de goût et de style, qui les font distinguer à la première vue des ornements des XIVème et XVème siècles. Il en est de même des moulures, des profils, et de tout ce qui contribue à la décoration des édifices de ces époques. Ces monuments sont si peu abandonnés dans leur ensemble, comme dans leurs détails, au «caprice et à l'arbitraire,» que, pour celui qui les a étudiés, il ne peut y avoir d'incertitudes dans leur classement chronologique. Les faits perlent d'eux-mêmes; les monuments sont là, et nous voudrions que l'Académie des Beaux-Arts fît plus d'attention aux faits lorsqu'ils ont cette importance. Il nous faut faire remarquer encore, quoi qu'il nous en coûte, que le manifeste de l'Académie confond tous les styles. À propos du gothique du XIIIème siècle, on nous a jeté à la tête l'ornementation luxuriante du XVème siècle; voici maintenant que l'Académie fait le procès aux statues du XIIème, «ces figures, si longues, si maigres, si roides, à cause du champ étroit qu'elles occupent et qui tient à l'emploi général des formes pyramidales!»

Je ne sais si nos lecteurs éprouvent le même sentiment que moi; mais, par moments, le découragement me prend. Après tous les efforts tentés depuis vingt ans pour faire, je ne dirai pus reproduire, mais étudier, regarder la statuaire du XIIIème siècle; après tant d'ouvrages publiés à grands frais, soit par le gouvernement, soit par des particuliers, songer qu'il est un corps enseignant, à la tête des arts en France, qui n'a rien vu, rien étudié, mêlant tous les styles et tous les âges, oui, cela parfois décourage les gens les plus convaincus, les plus décidés à lutter. Que diriez-vous, messieurs, si l'un de nous prétendait ne juger la statuaire grecque que sur les bas-reliefs de Sélinonte, ou sur ceux du Bas-Empire? si, passant sous silence l'époque de Phidias, nous nous laissions aller à nous égayer sur les figures immobiles et souriantes des métopes des temples siciliens, ou à tonner contre la sculpture molle et lâche des sarcophages du IVème siècle? Vous vous soulèveriez contre notre ignorance, ou vous nous accuseriez peut-être de mauvaise fol; et vous auriez raison. La statuaire ne s'apprécie pas comme la construction d'un édifice, laquelle peut se démontrer mathématiquement; il est, dans bien des cas, difficile de prouver qu'une statue est belle; car une statue peut, tout en reproduisant fidèlement la nature, n'être cependant qu'une oeuvre misérable; elle peut aussi représenter irrégulièrement la forme humaine, et n'en être pas moins empreinte de ce parfum d'art et de goût que l'on est convenu d'appeler _stylé_. Lorsque la statuaire réunit à une imitation, non pas minutieuse, mais large et choisie de la nature, cette poésie à laquelle tout le monde est sensible, il nous paraît alors que son oeuvre est belle. Dire «qu'aujourd'hui la vérité est la première condition de l'imitation, et la nature le seul type de l'art,» cela nous paraît une théorie étrange dans la bouche d'un académicien, qui n'a pas encore admis parmi les statuaires M. Curtius, l'auteur des plus fidèles imitations de la nature. Tel n'est cependant pas le but de la sculpture, qui serait ainsi bornée à ne faire aujourd'hui que des messieurs en frac. Les Grecs n'ont imité la nature que jusqu'à un certain point de vérité qu'ils n'ont jamais dépassé; donc nos artistes «désapprendraient», suivant l'Académie, s'ils faisaient de la sculpture comme les Grecs. Il faut être logique, tout académicien qu'on soit. Que l'on préfère un moulage sur nature à un buste de Phidias, un daguerréotype à un portrait de Raphaël, cela se comprend de la part d'un ignorant; mais il faut d'autres principes pour apprécier une oeuvre d'art. Nous ne sommes pas extravagants au point de prétendre que le tympan de la porte de la Vierge, au portail de Notre-Dame de Paris, soit préférable aux bas-reliefs du Parthénon; mais certainement, pour qui sait voir, il y a dans ces deux oeuvres, si différentes de caractères et de pensée, une origine pareille qui conduit à un résultat analogue; l'imitation de la nature, soumise à un rhythme, à un style enfin. Que nos artistes actuels ne puissent en venir là, hélas! qui le sait mieux que nous? mais il n'y a pas lieu de s'en vanter. Que vous prétendiez, messieurs, que personne aujourd'hui ne parle en vers alexandrins, nous en conviendrons; mais si vous ajoutez que nos littérateurs seraient forcés de «désapprendre ce qu'ils ont étudié, de se détacher du modèle vivant», pour arriver à parler comme Corneille, vous nous laisserez désirer que ces hommes de lettres en question en sachent un peu moins. Pour faire croire aujourd'hui, messieurs, que l'on ne «sent rien dans la statuaire gothique qui accuse la nature», il faudrait avoir détruit tous les manuscrits du XIIIème siècle; et il en reste encore assez pour que nous engagions l'Académie tout entière à se transporter à Chartres, ou à Amiens, ou à la cathédrale de Paris, ou même à la Sainte-Chapelle, qui se trouve plus rapprochée de l' Institut. Dans ces quatre monuments (et j'en passe), l'Académie pourrait se faire indiquer, de peur de méprise, quelques milliers de figures du XIIIème siècle, qui ne sont ni «maigres, ni longues, ni roides; qui n'occupent pas de champ étroit, et ne sont nullement soumises aux formes _pyramidales_.» Les chefs-d'oeuvre sont rares dans tous les temps, et nous ne prétendons pas donner toutes les figures du XIIIème siècle comme des productions irréprochables; mais, certes, s'il est une époque, après celle des Grecs, qui ait possédé une école puissante et vraiment digne de ce nom, c'est bien le XIIIème et le XIVème siècles: vous trouverez des figures plus ou moins bien exécutées, plus ou moins régulières, jamais insignifiantes, ni comme pensée, ni comme style, et souvent, très-souvent d'admirables chefs-d'oeuvre qui pourraient enseigner beaucoup de choses à nos statuaires, si nos statuaires voulaient prendre la peine de les regarder.

Cette longue digression, à propos de la sculpture gothique, me ramène à cette phrase du manifeste de l'académie; «Tout y est capricieux et arbitraire, dans l'invention comme dans l'emploi des ornements.» Comment! ces grands portails, si bien disposés pour accueillir et laisser écouler la foule, sont ornés capricieusement? Cette porte centrale avec le Dieu-Homme au centre, les douze apôtres et les attributs des quatre évangélistes autour de lui, les vierges sages et les vierges folles à droite et à gauche, le dragon sous ses pieds, le Jugement dernier sur sa tête; plus haut le Christ encore, mais ressuscité, assis sur le monde, entouré d'anges qui portent les instruments de la passion; sa mère divine et saint Jean qui l'adorent; dans ces voussures, des myriades d'anges d'abord, l'enfer à la gauche du Rédempteur; puis les martyrs, les prophètes; tout cet abrégé des mystères de la religion catholique se trouve être un pur effet du hasard, un caprice! Vous plaisantez, messieurs, je le suppose, et rependant cela ne prête guère à la plaisanterie. Quant à la nudité que vous reprochez à l'intérieur de nos églises, si nos églises avaient une voix, messieurs, voici ce qu'elles répondraient; «Qui donc nous a dépouillées, badigeonnées, raclées? Qui donc, à Notre-Dame de Paris, a brisé l'admirable clôture du choeur, dont quelques fragments nous restent comme témoins accusateurs? Qui donc a enlevé cet autel entouré de ses reliquaires, ces stalles du XIVème siècle, et ces tombeaux, et ces monuments votifs, et ces tables de bronze sous lesquelles les anciens évêques de Paris espéraient laisser leurs cendres tant que le monument serait debout? Qui donc a détruit toutes nos verrières? À Chartres, qui donc a jeté bas, pour en faire des dalles, le beau jubé du XIIIème siècle? qui donc a plâtré tout le choeur avec des bas-reliefs en stuc? Qu'a-t-on fait de nos retables, de nos piscines, de nos crédences, de nos autels?...» Là-dessus, messieurs, n'invoquez pas les souvenirs; je crois qu'un de mes amis vous l'a déjà dit, on n'insulte pas ceux qu'on a tués[7].

[Note 7: _Annales archéologiques_, vol. I, p. 433.]

On serait tenté de croire que M. le secrétaire perpétuel n'a jamais vu de vitraux que dans les kiosques et les chalets des environs de Paris; que l'on en juge; «Il en serait de même de la peinture, qui aurait de plus à lutter contre le jour faux produit par les vitraux _coloriés_, et qui verrait tout l'effet de ses tableaux détruit par cette _illumination factice_.» Lorsque messieurs les membres de l'Académie voudront nous faire l'honneur de visiter la Sainte Chapelle, ils pourront s'assurer que les vitraux ne produisent pas de jour faux, et qu'ils ne nuisent en rien à la peinture, je veux dire à la peinture monumentale, car je ne parle pas des tableaux accrochés; quant à ceux-ci, nous préférerons toujours, de toute manière, les rencontrer dans une galerie que pendus gauchement dans une église où on ne les voit jamais, grâce au luisant du vernis et à bien d'autres causes qu'il n'est pas nécessaire de signaler ici.

Voici venir la péroraison; «Maintenant que l'architecture gothique est morte au sein même de la civilisation qui l'avait produite, entreprendra-t-on de faire revivre de nos jours ce qui a cessé d'exister depuis quatre siècles? Mais où sont, encore une fois, les éléments d'une résurrection pareille, inouïe jusqu'ici dans les fastes de l'art?» (Et la Renaissance, messieurs, qu'en faites-vous?) «Où en est la raison, où en est la nécessité, dans les conditions de la société actuelle?»--Il est vrai, Messieurs, que nous avons un art tellement arrêté, une école dirigée avec tant d'unité, une architecture, que dis-je une! dix architectures si conformes à nos besoins! nous sommes tous tellement d'accord sur les principes! qu'à votre avis, il est inutile de chercher à rentrer dans un système approprié à nos matériaux et à notre climat, à nos moeurs et à notre religion. Nos églises modernes, dont les unes ressemblent tant bien que mal à des basiliques antiques, les autres à des salles de thermes, nos monuments à toits plats, à portiques ouverts à tous vents, à plates-bandes enfilées dans des barres de fer; ces églises qui n'osent montrer leurs fenêtres à l'extérieur, de peur de ne pas ressembler assez à un monument antique, sont-elles donc assez conformes à notre climat, à nos matériaux, à nos usages, pour qu'il n'y ait pas nécessité de rentrer dans une voie plus vraie? Il ne faut cependant, dites-vous, refaire ni le Parthénon, ni la Sainte-Chapelle... Ceci devient plus embarrassant; qu'allons-nous donc faire? Que serons-nous donc, puisque le grec et le français nous sont interdits? M. le secrétaire perpétuel répond: «Il faut être _original_, en puisant dans les modèles _antiques_ tout ce qui peut se convertir à des besoins nouveaux. Voilà ce qu'ont fait les Jean Bullant, les Philibert Delorme, etc., sous la main desquels l'architecture prit une physionomie française.» Ainsi, il faut être original en interprétant l'antique, de la même façon que l'ont fait les Jean Bullant... etc. Mais, messieurs, puisque les Philibert Delorme, les Pierre Lescot ont déjà fait une imitation de l'antique, il devient d'autant plus difficile d'en faire une seconde, maintenant que la place est prise; puis l'antique est bien loin de nous; puis l'originalité des architectes de la Renaissance pourrait être contestée; pourquoi donc n'essaierions-nous pas d'être _originaux_ «en nous assimilant, si l'on peut ainsi dire, tout ce que nous emprunterions à l'art» français du XIIIème siècle? Quand nous laisserions dormir la Renaissance que vous invoquez, il n'y aurait pas grand mal. La Renaissance, «avec ses anarchiques et splendides déviations,» comme le dit si heureusement M. Victor Hugo, ne nous paraît pas le meilleur exemple à suivre. Le gothique étant perverti, la Renaissance s'est servie de l'antique. Aujourd'hui la Renaissance est usée à son tour; eh bien, nous voulons nous servir du gothique. Qu'y a-t-il là d'inouï? n'est-ce pas au contraire conforme à la marche ordinaire des choses de ce monde? n'est-ce pas une conséquence naturelle de ce «retour sincère aux idées chrétiennes DONT ON SE FLATTE?»

D'ailleurs, messieurs, vous l'avez dit, une architecture que l'on respecte comme une oeuvre d'art _impossible_ à reproduire, ne doit être ni copiée, ni «imitée»; et pour nous l'architecture antique est dans ce cas. S'il est un art _impossible_ à reproduire aujourd'hui, c'est bien celui qui est né sous un autre climat, sous l'influence de moeurs particulières, et d'une religion différente de la nôtre; aussi permettez-nous de vous renvoyer la phrase qui précède votre conclusion, si conclusion il y a. «C'est parce que nous aimons, c'est parce que nous comprenons les édifices (antiques), que nous ne voulons pas d'une IMITATION MALHEUREUSE, qui ferait perdre à ces monuments sacrés du culte (des anciens) l'intérêt qu'ils inspirent, en les faisant apparaître, sous cette forme nouvelle, dépouillés du caractère auguste que la vétusté leur imprime, et privés du sceau de la foi qui les éleva.» Nos lecteurs sont priés de remarquer que ce passage est reproduit textuellement, si ce n'est que M. le secrétaire perpétuel l'applique, non point aux édifices antiques, ainsi que j'ai cru devoir le faire, mais bien aux monuments catholiques. Il résulte de là que l'Académie ne peut pas supposer un instant que les populations qui font aujourd'hui élever des églises, puissent _sceller_ ces monuments de leur _foi_, «privées du sceau de la foi qui les éleva.» Parlez pour vous, messieurs, s'il vous plaît; et respectez la foi des autres. Un critique, un poëte, un historien, peuvent porter un jugement sur ces matières; cela n'a nulle importance, un autre rectifiera le lendemain la pensée du premier. Mais un corps enseignant au milieu de l'État, en France, qui pense «qu'_on se flatte_ de revenir sincèrement aux idées chrétiennes»; que des villes qui bâtissent des églises «ne peuvent plus les sceller de leur foi», voilà qui est étrange... Au reste, ne prenons pas la chose au sérieux; car, à la fin de votre conclusion, nous trouvons cette phrase: «Et qui empêche, dites-vous, nos architectes modernes de faire de même que ceux de la Renaissance, en élevant, avec toutes les ressources de notre âge, des monuments qui répondent à tous les besoins de notre culte, et qui soient à la fois marqués du sceau du christianisme et du génie de notre société?» Voilà le sceau retrouvé, et nous sommes tous du même avis. Prenons pour modèles les artistes de la Renaissance; seulement, comme il ne faut pas toujours aller puiser à la même source, nous allons «non pas copier, mais imiter» les arts du XIIIème siècle, d'autant qu'il n'y a pas grand effort à faire pour concilier les monuments de cette époque avec «tous les besoins de notre culte»; car le culte n'a pas changé, et ces édifices sont tous marqués du «sceau du christianisme», qui n'a pas changé non plus, que je sache, depuis le XIIIème siècle.