Du rôle des coups de bâton dans les relations sociales et, en particulier, dans l'histoire littéraire

Part 5

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Louis Racine donne à entendre, dans ses _Mémoires_ sur son père, que le fameux voyageur Bernier serait mort par suite d’une _plaisanterie_ que lui fit à sa table le président de Harlai. J’ignore quelle peut être cette plaisanterie délicate; mais l’histoire de Santeuil éclairera le lecteur, et lui fera voir qu’il n’y a rien d’impossible ni même d’invraisemblable dans une assertion qui paraît d’abord singulière.

Santeuil, malgré son titre et son habit, qui eussent dû le faire respecter, n’en était pas moins traité par ses Mécènes en poëte, c’est-à-dire de la plus cavalière façon du monde. La duchesse de Bourbon ne se faisait nul scrupule de le souffleter, puis, sur ses réclamations, de l’inonder d’un verre d’eau en plein visage, pour le punir de ne l’avoir pas encore célébrée dans ses vers. Jusque-là, rien à dire: c’était l’ordinaire de tout auteur protégé. Mais voici qui dépasse les bornes. Un soir, à dîner, la société du duc de Bourbon, qui s’amusait beaucoup des saillies et de la verve frénétique du poëte, trouva plaisant de jeter du tabac d’Espagne dans son vin: ces messieurs ou ces dames s’attendaient à des grimaces qui les feraient rire à cœur-joie. Santeuil, qui ne se doutait pas de ce joli tour, porta le verre à ses lèvres, et le vida d’un trait. Ce fut bien drôle, en effet, car il en mourut.

Tel est, du moins, le récit de Saint-Simon, et telle était aussi la croyance du temps, car je trouve les deux vers suivants dans une chanson manuscrite sur le protecteur du chanoine de Saint-Victor:

... Ta tendre et douce amitié, Au pauvre Santeuil si contraire.

Ainsi, protégés par le roi et par les ministres, encouragés par des récompenses pécuniaires, honorés par la création de l’Académie française, et de beaucoup d’autres Académies familières où ils trônaient en triomphateurs, les écrivains étaient loin d’être honorés et protégés au même degré par l’opinion publique, qui ne se commande pas. En grattant du doigt, pour arriver à la réalité, le vernis doré qui recouvre la surface de l’histoire littéraire au dix-septième siècle, on voit les misères véritables que cache aux yeux superficiels cette brillante apparence. Ceux qui se laissent tromper à ces dehors menteurs nous font l’effet de ces naïfs paysans qui, éblouis par les galons d’argent des laquais de bonne maison, les prennent pour des ministres, ou tout au moins pour des sous-préfets.

Et voilà le siècle qu’on appelle l’âge d’or de la littérature! De la littérature, peut-être; mais des littérateurs, non pas!

VI

Les poëtes furent, sans doute, les plus nombreux de beaucoup, et les plus largement gratifiés dans ces distributions de coups de gaule, mais ils ne furent pas les seuls. Pour compléter cette esquisse du rôle joué par le bâton dans les relations sociales, au dix-septième siècle, qu’on nous permette une courte excursion en dehors de la littérature: ce sera toujours une consolation pour les écrivains de voir leurs aïeux maltraités en si noble compagnie.

Car, sans nous occuper ici des petites gens, bourgeois, archers, artisans de tout genre, dont les coups de bâton étaient en quelque sorte le pain quotidien, il nous sera facile de montrer que les gens de qualité ne s’épargnaient pas non plus entre eux: la mode était si bien établie, qu’elle avait souvent des distractions, et changeait les persécuteurs ordinaires en victimes.

Concini se vengeait à coups de bâton d’un sergent de la garde bourgeoise qui avait refusé de le laisser entrer sans passe-port par la porte Bucy, mais le peuple faisait payer cher cette exécution aux valets du maréchal d’Ancre, en les pendant à la porte du sergent. Le médecin de Lorme, en présence du maréchal d’Estrées, irrité de voir un de ses confrères prendre le pas sur lui, saisissait un tricot avec le plus beau sang-froid, et rossait vigoureusement l’impoli, qui se sauvait à toutes jambes. De grand seigneur à sergent, et de bourgeois à bourgeois, c’était chose toute simple; mais nous verrons bien pis!

En 1615, lors des états généraux, M. de Bonneval traitait de semblable façon un des magistrats du Tiers, pour le punir d’avoir une opinion contraire à la sienne. «Mordioux!» s’écriait Roquelaure, indigné que le conseiller Blancmesnil osât entrer en rivalité avec lui pour un siége, «des bâtons! des bâtons!» Marigny souffletait Bois-Laurent. Le prince et la princesse de Conti déléguaient à des suisses la tâche de fustiger Termes rude et dru, le soupçonnant d’avoir fait au roi de mauvais rapports sur leur compte. Le cardinal de Savoie bâtonna Pommeuse pour une raillerie inopportune. Condé chargeait un des siens d’administrer une volée de bois vert à un gentilhomme de la reine, parce que celle-ci lui avait intimé l’ordre de ne point faire visite au Tiers. Pendant la Fronde, il menaçait les députés du parlement d’Aix de les faire mourir sous le bâton; il donnait un soufflet à son partisan Rieux, qui osait lui résister en face, et celui-ci le lui rendait aussitôt. On voit que le héros abusait singulièrement de l’_ultima ratio_ des grands personnages. M. de la Meilleraye levait sa canne sur le colonel de Gassion, qui n’était pas d’humeur à se résigner sans mot dire, et qui lui répondit en mettant le pistolet à la main. Le duc d’Épernon, plus hardi encore, levait la sienne sur le cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux: ce prélat, «le plus battu» de France, comme on l’a surnommé, devait, un peu plus tard, subir derechef le même traitement de la part du maréchal de Vitry. Mais il n’en fut pas du cardinal comme d’un simple poëte, et l’affront coûta cher à ceux qui l’avaient fait.

Le frère de Richelieu, quoique chartreux, ne fut pas plus respecté par un gentilhomme brutal, en contestation avec son couvent. L’église, qui pourtant servait jadis de lieu d’asile inviolable aux plus grands criminels, bien déchue de ce privilége, ne garantissait pas toujours d’un sort pareil, et la sainteté du lieu ne put empêcher l’irascible abbé de Saint-Martin, le plus historique des mystifiés, avant Poinsinet, de frapper de sa canne, dans sa propre chapelle, des écoliers qui se moquaient de sa bizarre tournure et de son accoutrement grotesque.

Le duc de Longueville fut bâtonné par le marquis d’Effiat, et le baron de Coppet par le comte de Soissons. La Bazinière, trésorier de l’épargne, faillit l’être par les laquais de d’Émery, pour une rivalité d’amour, et le fut très-réellement et très-sérieusement, en une autre circonstance, chez Bautru, par son propre beau-frère[31].

[31] Loret, _Muse hist._, l. I, lett. 11, 23 juillet, 1650.

Louis de Rohan se vantait d’avoir rudement fustigé le chevalier de Lorraine, et celui-ci, pour relever son honneur, avili par ces propos insultants, ne trouvait rien de mieux que de menacer Varangeville, ami du chevalier, et secrétaire des commandements de Monsieur, de prendre sa revanche avec lui. Colbert fit traiter impitoyablement de même, par-devant témoins, son fils le chevalier, qui l’avait mérité, d’ailleurs, en prenant une part active à un acte de libertinage et de cruauté vraiment inouï, que nous désignerons assez en disant que nous ne pouvons le désigner davantage.

Loret nous apprend, dans sa _Muse historique_, que le frère du roi souffleta en plein bal de la cour une demoiselle d’un grand nom qui, bien sans le vouloir, lui avait manqué de respect. Laissons-le raconter ce fait curieux, avec les grâces naïves et négligées de son style:

Le frère du Roy, l’autre jour, Dans un certain bal de la cour, Menant la princesse Louize Que pour danser il avoit prize, Dans ses jupes s’embarrassa, Fit un parterre et se blessa; Et se relevant tout plein d’ire, Il entendit hautement rire Mademoizelle de Beauvais, Ce qui luy sembla si mauvais, Qu’il s’en courut soudain vers elle, Et, sans respecter la pucelle, Sur sa tendre joue appliqua Un soufflet qui très-fort claqua[32].

[32] L. II, lett. 48e, 3 déc. 1651.

Un jour, le duc de Beaufort, le roi des Halles, dans un accès de fièvre _frondeuse_, s’en vint au fameux cabaret de Renard, situé sous les ombrages discrets du jardin des Tuileries. Il y avait là, assis à la même table, MM. de Candale, de Jersay, et les principaux seigneurs mazarins. Le roi des Halles commença par briser sa canne sur le dos du dernier, après quoi il jeta la table et les plats au nez des convives[33]. Sur quoi, Blot, le chansonnier, entonnait un triolet satirique:

Il deviendra grand potentat Par ses actions mémorables, Ce duc dont on fait tant d’état! Il deviendra grand potentat S’il sait renverser notre État Comme il sait renverser la table.

[33] _Muse historique_ de Loret, l. II, lett. 6e.

Beaucoup d’autres encore, témoins Guénégaud, Pontac, et tous ceux dont nous ne pouvons même citer les noms[34], sous peine de tomber dans des dénombrements plus longs que ceux d’Homère, avaient partagé le sort des poëtes, sans l’être en aucune façon. La suprématie du bâton était si bien établie par l’usage, que même quand il eût été plus facile et plus simple d’employer un autre instrument de correction, celui-là était le premier, le seul, pour ainsi dire, qui vînt à la pensée.

[34] Voir, par exemple, Tallemant, t. VIII, p. 84; t. IX, p. 16 et 17, etc.

Voilà bien des gentilshommes bâtonnés par des gentilshommes. Mais un gentilhomme bâtonné par un écrivain, c’est ce que nous n’avons pas encore vu jusqu’à présent, et ce qui arriva pourtant une fois. J’ai gardé ce trait pour la bonne bouche. Cet héroïque champion des gens de lettres, qui osa retourner la coutume établie, et venger la cause de la corporation sur le dos d’un homme de qualité, ne fut ni plus ni moins que Dulot, le héros des bouts-rimés, qui battit comme plâtre le marquis de Fosseuse, afin de pouvoir se vanter,--ce qui effectivement en valait la peine,--d’avoir bâtonné l’aîné des Montmorency, ou, du moins, celui qui se prétendait tel. Malheureusement, il y a un détail qui enlève beaucoup à la moralité de l’anecdote: c’est que ce poëte était fou, ou peu s’en faut. Peut-être est-ce pour cela que son exemple ne fut pas contagieux.

Dulot était ordinairement plus doux, poussant la bénignité jusqu’à souffrir des croquignoles pour un sou pièce; mais il avait des alternatives de fureur: «Comment, monsieur, dit-il un jour avec indignation à l’abbé de Retz, vos laquais sont assez insolents pour me battre,--en ma présence!»

En cherchant bien, nous pourrions trouver encore un ou deux autres traits analogues, mais moins avérés, par exemple celui de Tristan-l’Hermite qui se vante, dans son _Page disgracié_, d’avoir «frotté un peu rudement _ses_ poings contre le nez d’un jeune seigneur de _son_ âge et de _sa_ force;» mais on n’en peut rien conclure, car Tristan, un des rares écrivains d’alors qui n’eût pas plus peur d’une épée que d’une plume, avait titre de gentilhomme, et c’était comme tel qu’il se montrait si brave.

Ces façons tout à fait sommaires de soutenir sa cause à la force du poignet et de se faire justice soi-même étaient un reste des habitudes féodales, une dernière trace de l’ancien respect pour le droit du plus fort, qu’il se manifestât par le bâton ou par l’épée. Toute l’histoire du temps est pleine de témoignages à l’appui. Même en laissant de côté les duels, qui ne furent jamais plus fréquents, plus acharnés et plus meurtriers, en dépit de toutes les ordonnances, et qui se faisaient jour et nuit, sur la place Royale, sur le pont Neuf, en pleine rue, par-devant les habitants rassemblés en cercle, que de rapts, que de violences, que d’assassinats, admis en quelque sorte par les mœurs de l’époque, et que la justice laissait passer sans s’en préoccuper, sinon pour la forme! Les Mémoires contemporains en fournissent mille exemples, qu’ils racontent sans la moindre émotion, comme des choses toutes simples, mais que nous sommes bien loin de trouver telles aujourd’hui. Voulait-on se défaire de Concini, et de Jacques de Lafin, qui avait révélé au roi le complot du maréchal de Biron, on les abattait en plein soleil, sur un pont, sans que personne s’en inquiétât. Saint-Germain Beaupré faisait assassiner Villepréau par son laquais, dans la rue Saint-Antoine. D’Harcourt et d’Hocquincourt proposaient à Anne d’Autriche de la débarrasser ainsi de Condé. Le chevalier de Guise n’hésitait pas davantage pour passer son épée à travers le corps du vieux baron de Luz, au beau milieu de la rue Saint-Honoré, comme son frère aîné avait fait auparavant pour Saint-Paul, et non-seulement ce crime demeurait impuni, mais il valait au meurtrier les plus chaleureuses félicitations des plus grands personnages[35]. La justice, en pareil cas, ne demandait pas mieux que de s’abstenir, par la raison que nous donne le continuateur de Scarron, dans la troisième partie du _Roman comique_[36], en parlant de la mort violente de Saldagne: «Personne ne se plaignant, d’ailleurs que ceux qui pouvoient être soupçonnés étoient des principaux gentilshommes de la ville, cela demeura dans le silence.» La justice intervint parfois sans doute avec solennité; mais on peut voir dans les _Grands Jours d’Auvergne_, de Fléchier, quelle longanimité elle avait montrée d’abord, et ce qu’il avait fallu d’effroyables excès dans le crime pour la forcer à sévir.

[35] Lettres de Malherbe, 1er févr. 1613.

[36] Chap. VI.

Auprès de cela, qu’étaient-ce que de pauvres petits coups de bâton? Les tribunaux, qui fermaient les yeux sur des faits d’une tout autre importance, se gardaient bien de déroger en s’occupant de pareilles misères. Cela était tout au plus justiciable des vaudevilles et des pièces satiriques.

VII

Et à propos de pièces satiriques, peut-être est-ce ici le lieu de parler avec quelque détail d’une facétie très-peu connue, éclose plus tard en Angleterre, à l’occasion d’un fait du même genre, et qui se rapporte d’assez près au sujet que nous traitons dans ce petit livre. Elle nous fournira une transition naturelle pour passer du dix-septième au dix-huitième siècle.

En 1737, on prétendit que Georges II, peu satisfait de quelques représentations de son ministre Walpole, le mit hors de son cabinet à coups de pied, ce qui, joint à l’emportement avec lequel ce prince, quelque temps auparavant, s’était livré au même geste à l’encontre de son propre chapeau, en présence de plusieurs personnes, inspira à Fielding l’idée de faire paraître dans une espèce de journal (_the Common-sense_), une _Dissertation sur les coups de pied au derrière_[37]. Nous allons extraire quelques passages de cette facétie à la manière anglaise, légèrement prolixe et décousue, et parfois peu attique, mais qui ne manque ni de finesse ni d’une certaine amertume vigoureuse et éloquente, quoiqu’elle ait perdu, avec son à-propos, beaucoup de son intérêt.

[37] Nous devons la communication de cette pièce à l’obligeance de M. Ludovic Lalanne, qui en a trouvé, dans la bibliothèque de Dresde, la traduction française, exécutée par un certain Dupal, pour le comte de Brühl, dont les livres et manuscrits devinrent, après sa mort, la propriété de la ville de Dresde. C’est cette traduction que nous reproduisons ici, avec quelques légères modifications exigées par la syntaxe.

«L’on m’a assuré, dit l’auteur, qu’il y avoit dans la bibliothèque de Ratisbonne un manuscrit des plus curieux intitulé: _De Colaphis et Calcationibus Veterum_ (_Des Coups de pieds et des Soufflets des anciens_), mis au jour par le doctissime _Van-Hoosius_, et que, depuis quelques années, une copie de cet ouvrage avoit été apportée en Angleterre pour y être placée dans la bibliothèque royale de Saint-James, après avoir été revue et collationnée par le très-savant docteur _Bentley_, qui eut le soin de corriger une faute qui s’étoit glissée dans le titre. Il démontra que le substantif _Colaphis_ pouvoit être une erreur du traducteur, et qu’ainsi l’on devoit lire _De Calcationibus Veterum_, ce qu’il traduisit en ces termes: _Des Coups de pieds donnés au derrière des anciens_, ce qui fait voir combien les sciences et les belles connoissances seroient défigurées, sans les soins que se sont donné d’aussi judicieux critiques. Je l’avouerai ingénûment, personne n’a tant souhaité que moi de faire un traité sur cette matière; j’avois même commencé de parcourir les bibliothèques, et plus j’y réfléchissois et plus j’entrevoyois que la chose méritoit bien que l’on fît le voyage de Rome pour consulter celle du _Vatican_. Mais, comme mes occupations journalières me confinent entièrement dans mon cabinet, je me contenterai d’implorer le secours des savans de nos deux universités, dans l’espérance qu’ils voudront bien me communiquer les découvertes qu’ils feront sur ce sujet dans le cours de leurs lectures, afin que, si je remplis mon dessein, je puisse, avant de donner cet ouvrage au public, l’enrichir des fleurs les plus brillantes de l’antiquité. Je suis sûr que, si ce sujet étoit traité délicatement, il ne laisseroit pas de faire plaisir aux curieux. Pour y préparer mes lecteurs, je souhaiterois volontiers qu’ils fussent informés de certaine aventure concernant les coups de pieds au derrière qui furent donnés en dernier lieu: je crois que l’impression joviale qu’elle feroit sur les esprits contribueroit beaucoup à chasser l’humeur sombre et mélancolique qui domine parmi nous.

«Le théâtre est le miroir des actions du monde, et, pour peu qu’un homme ait de pénétration, il reconnoîtra aisément les mœurs et les goûts d’une nation par ce qui y est applaudi ou désapprouvé: or je me suis aperçu très souvent que des coups de pieds au derrière ont formé des scènes fort divertissantes, et singulièrement dans quelqu’unes de nos comédies modernes.

«Plusieurs de nos poëtes ont excellé dans ce genre; par exemple, dans la comédie intitulée le _Voyage du Jubilé_, il y a une scène de coups de pieds, entre le chevalier _Wildair_ et l’échevin _Smuggler_, qui est regardée comme la plus savante critique et le chef-d’œuvre d’éloquence le plus parfait. Une autre scène, où se donnent des coups de pieds, se trouve aussi dans la comédie du _Vieux Garçon_; et, dans celle de l’_Écuyer d’Alsace_, on en voit une travaillée avec beaucoup de soin et avec la dernière délicatesse.

«De tous les comédiens que notre théâtre a produits, je n’en connois point qui ait reçu des coups de pieds au d......e d’aussi bonne grâce que notre illustre _poëte lauréat_ (Colley Cibber).

«Il faut convenir que jusqu’ici ces coups de pieds ont fait l’un des plus beaux ornemens de la scène comique, et je souhaiterois fort que quelques poëtes du premier ordre et d’un génie supérieur voulût se hasarder de composer une tragédie toute de coups de pieds. Je suis certain que, si l’auteur introduisoit sur la scène un roi donnant des coups de pieds au d......e de son premier ministre, cela ne laisseroit pas de produire un très-bon effet, outre qu’un incident de cette nature procureroit aux spectateurs un plaisir des plus divertissans, qui contribueroit infiniment au succès de la pièce.

«Je n’ai épargné ni travail ni peines, et j’ai parcouru tous les auteurs anciens et modernes, pour savoir en quel temps environ s’est introduite dans le monde la loyable coutume de donner des coups de pieds au d......e. Et je sais très-mauvais gré à messieurs les historiens de ce qu’ils ne se soient pas étendus davantage sur un sujet aussi important pour le monde savant. Quelques empereurs, tels que Néron, Domitien, Caligula, etc., ont donné des coups de pieds. Mais, sans fouiller si avant dans l’antiquité, est-ce que notre roi _Henri VIII_ s’est occupé à autre chose toute sa vie, sinon à donner du pied au d......e de la Chambre des communes?

«La tradition nous apprend qu’autrefois la _reine Élisabeth_ donna un soufflet; mais tout le monde sait que ce ne fut que l’effet d’un dépit amoureux, et que dans ce temps-là ce n’étoit point la mode à la cour, non plus que celle de donner des coups de pieds, d’autant mieux que ce dernier exercice auroit été trop pénible pour la délicatesse de son sexe.

«Qui que ce soit ne sauroit dire de quelle façon les modes s’introduisent et s’évanouissent. Qui peut répondre que celle de donner des coups de pieds au d......e pour la moindre bagatelle ne s’introduira pas un jour ou l’autre dans ce royaume? Pourquoi ne conféreroit-on pas de cette manière les ordres de chevalerie aussi bien qu’avec l’épée? Et pourquoi ne pourroit-on pas élever un homme en dignité à coups de pieds au d......e? Alors, s’il arrivoit (cette mode une fois établie) que l’on rencontrât une foule d’esclaves accourant au lever d’un favori de nouvelle date, et que quelqu’un demandât pourquoi on lui fait la cour avec tant d’empressement, il paroît que la réponse la plus juste à cette question seroit que c’est parce que depuis peu de jours l’on a jeté les fondemens de sa fortune, et qu’il a été mis en crédit à coups de pied au d......e.

«De quelque façon que je l’envisage, je ne vois pas que cette méthode de donner des coups de pied au d......e pût être préjudiciable aux projets des ministres d’État. Au contraire, il me paroît qu’elle leur seroit d’un puissant secours pour les faire réussir, et surtout au cas qu’il leur arrivât d’en former qui tendissent à abolir les priviléges de leur patrie, ce qui les oblige ordinairement de se servir des deniers publics, et non de leur argent, pour corrompre par présens les représentans du peuple, de sorte que, en y substituant les coups de pieds, on lui épargneroit cette dépense. C’est pourquoi je voudrois très-humblement insinuer que, dans ces occasions-là, on donnât les coups de pieds préférablement à l’argent que l’on employe pour acheter les suffrages. Je ne doute point qu’ils ne produisissent le même effet, d’autant que quiconque est capable de se laisser corrompre ne se formalisera point du tout d’un coup de pied au d......e.

«Je ne sais si l’on ne pourroit pas citer plusieurs exemples où l’on a fait usage de ce nouvel expédient avec succès, d’autant plus qu’il s’est trouvé des personnes qui ont reçu des coups de pieds au d......e avec la même satisfaction que les présens qu’on leur a faits, pour traverser les intérêts de leur patrie, ce qui me fait croire qu’il n’est pas tout à fait impossible, soit dans un temps, soit dans l’autre..., que cette méthode de donner des coups de pieds ne s’introduise dans cet État pour assurer la réussite des projets du cabinet. Si nous vivons jusqu’à ce temps-là, nous verrons que les jeunes princes, au lieu d’apprendre à monter à cheval, à danser, à faire des armes, etc., auront des maîtres experts pour leur enseigner à donner de bonne grâce un coup de pied au d......e. Et, comme dit le proverbe espagnol: que celui qui veut commencer par avaler une épée doit auparavant apprendre à manger une dague; de même ces princes devront commencer par apprendre à donner des coups de pieds à leur chapeau, avant qu’il leur soit permis d’en donner au d......e de quelqu’un. Il vaudroit bien mieux que la plupart des gens de qualité, qui perdent aujourd’hui leur jeunesse à apprendre Horace et Virgile par cœur, apprissent à recevoir de bonne grâce un coup de pied au derrière...

«Dans toutes les cours de l’Europe il y a un tribunal d’honneur: en France, c’est le plus ancien des maréchaux qui y préside, et, en Angleterre, cette dignité est héréditaire dans la famille du premier duc. Il me semble que ce seroit à ces tribunaux de prescrire les règles qu’il faudroit observer en élevant quelqu’un à quelque dignité par le moyen des coups de pieds au d......e.