Du doute à la foi

Part 4

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Sans doute, l’ordre logique demande que la raison soit avant tout instruite et éclairée. Et telle est la voie qu’il faut s’efforcer de suivre. Mais il serait téméraire de vouloir imposer des règles absolues aux opérations de l’Esprit divin; celui-ci, avec une souplesse admirable, se fait tout à tous et, quand un esprit est droit, sait s’accommoder à sa méthode, fût-elle parfois extraordinaire. Il est des âmes qui ont besoin d’admirer et surtout d’aimer la religion pour la bien connaître et arriver à la certitude qu’exige l’acte de foi. En observant certains préceptes de la religion, elles en voient mieux la beauté, la grandeur et la sainteté. Et cette vue leur ouvre l’intelligence de ce qu’elles comprenaient mal. Au fond, c’est déjà la vérité qui se montre d’abord par ses côtés les plus aimables et se découvre peu à peu plus entièrement à mesure qu’on se rapproche d’elle et qu’on la chérit davantage.

N’est-ce point par ce détour que Maine de Biran a été amené à la foi? Pressé par le sentiment de sa _misère_, il aspire d’abord à trouver au milieu des fluctuations de tout ce qui est mortel, quelque chose de permanent. Pour se rapprocher de Dieu qui seul ne passe pas, il tâche de devenir meilleur, il prie, il s’adonne aux «bonnes œuvres», et le goût suave et la profonde quiétude qu’il éprouve doublent les clartés de son intelligence, enfin initiée à la grâce de la foi: _Gustate et videte quia suavis est Dominus._ «J’ai vu, disait quelques jours avant sa mort le célèbre économiste Frédéric Bastiat, que la meilleure partie du genre humain est du côté des croyants: j’ai fait comme eux, j’ai pris la chose par le bon bout, par l’humilité»; et, purifié par le sacrement de pénitence, il s’écriait en mourant: «La vérité, oh! je vois enfin la vérité[25]!»

[25] AUG. NICOLAS, _L’Art de croire_, t. II, p. 9.

Cette méthode est conseillée par la prudence et n’offre guère que des avantages, quand un homme, en quête de la vérité dans l’ordre religieux, s’aperçoit que les ténèbres qui l’environnent tardent trop à se dissiper. Il voit bien, malgré toutes les difficultés qui l’arrêtent, que le catholicisme comparé aux autres systèmes de religion et de morale est sans contredit le mieux prouvé, le plus raisonnable, le plus logique, le plus admirable par les vertus qu’il suscite, la paix intérieure qu’il établit, l’espoir qu’il provoque et fortifie. Pourquoi, dès lors, craindrait-il de se tromper en soumettant son esprit et son cœur à cette règle souveraine, puisque, tout compte fait, c’est encore le parti le plus sûr; puisqu’il est en droit de présumer, sur l’autorité de nombreux exemples, que la lumière tant souhaitée apparaîtra tôt ou tard à un degré suffisant pour calmer ses inquiétudes. Une noble convertie de l’anglicanisme, Lady Herbert de Lea, a traduit la même idée en une phrase saisissante dans sa pittoresque familiarité: «On s’imagine, dit-elle, qu’il est nécessaire d’avoir dissipé tous les doutes avant de franchir le dernier pas. Au contraire, il faut faire le plongeon pour en arriver à tout voir et à tout comprendre; Dieu récompense de la sorte notre foi et notre simplicité[26].»

[26] _Comment j’entrai au Bercail_, traduction de M. de Beauriez. Paris, 1898.

Si, d’ailleurs, quelqu’un n’a pas assez de foi pour se soumettre à des pratiques chrétiennes, il peut et doit au moins supplier le divin auteur de l’univers de l’éclairer et lui donner des gages de sa docilité. Fût-il tenté contre Dieu, c’est encore à lui qu’il faut demander la force et la lumière. Celui qui prie et ne se complaît pas dans le doute, porte en lui un germe de foi que la grâce de Dieu entretient et développe à travers les circonstances les plus diverses. Il grandit sous les douleurs, les deuils, les épreuves de toute sorte, sous les bonnes œuvres surtout, et un jour la conscience s’aperçoit avec joie qu’en elle s’est épanouie, pour ne plus se faner, la fleur céleste de la foi.

On ne s’étonnera pas de nous entendre nommer ici un sympathique et brillant poète, que nous avons l’honneur d’avoir pour voisin, et dont, sans quitter notre bureau de travail, nous apercevons, à cette heure, la calme demeure et le petit jardin, pâle image de la _Fraisière_. On devine M. Coppée. Lui-même nous racontait naguère, avec une émotion et un charme pénétrants, comment, sous la pression de la souffrance et le pieux souvenir de sa mère, a jailli dans son cœur la prière, qui l’a remis en pleine possession de la foi.

CHAPITRE IV

LE DEVOIR ET LA MANIÈRE DE CROIRE

1. Doutes obsédants; leurs causes.--2. Remède: Appels à la raison et à l’intervention de la volonté.--3. Elle est légitime, la foi étant un acte libre et vertueux, non moins qu’une conviction.

1.--Doutes obsédants; leurs causes.

Dieu se manifestera donc tôt ou tard à celui qui le cherche de toute son âme et s’efforce de réaliser le bien dans la mesure où il se dévoile. Le point lumineux grandira de façon à dissiper tout doute sérieux. Même alors, cependant, pour ne point diminuer le mérite inhérent à la foi, Dieu proportionne sa lumière à nos besoins et, d’ordinaire, ne la prodigue pas. Toujours son objet, malgré les preuves irréfragables qui en montrent l’existence, reste lui-même dans un clair-obscur, impalpable et comme invisible.

C’est qu’une des conditions de l’acte de foi chrétienne est qu’il soit libre. Il est de sa nature que nous puissions, à notre gré, le poser ou bien l’omettre. Or comment pourrions-nous refuser notre assentiment à la divinité du Verbe, par exemple, si cette vérité, l’un des objets de notre foi, était en elle-même resplendissante de clarté. Alors, ce ne serait plus la foi, mais la science; bien plus, s’il s’agit des vérités d’ordre surnaturel et des mystères, leur contemplation _sans voiles_ serait la _vision béatifique_, acte d’intuition qui est le privilège des élus.

Entre celui qui _croit_, au sens propre du mot, et celui qui _sait_, la différence n’est pas dans un degré divers de certitude. Elle est en ceci, que l’homme de science saisit directement quelque chose de son objet. Il le voit tantôt en lui-même, tantôt dans ses causes, tantôt dans ses effets ou dans quelque rayon qu’il projette. Au contraire, croire ou faire un acte de foi, c’est admettre une chose qu’on ne voit point, sur l’_autorité d’un témoin_, qui sert ainsi d’intermédiaire entre nous et l’objet. Il est clair que si le témoin est bien instruit de ce qu’il raconte et d’une probité éprouvée, conditions qu’il est souvent aisé de constater, nous serons aussi sûrs des faits qu’il nous annonce que s’ils se passaient sous nos yeux.

Néanmoins, quand ces faits sont anciens, éloignés, d’un caractère extraordinaire, l’intelligence, surtout si elle est poussée par le mauvais vouloir, se voit sollicitée par des difficultés plus ou moins spécieuses. Elle est portée à contrôler avec plus de sévérité ces preuves qui sont des miracles.

Et puis, plusieurs des vérités qui font partie de la révélation sont non point inintelligibles en elles-mêmes, mais incompréhensibles à notre raison; et ces mystères, par une sorte de réaction, jettent quelques ombres sur les événements qui en attestent du dehors l’absolue certitude. Aussi, quand la raison sera éclairée et convaincue, tous les nuages ne seront pas, pour cela, dissipés. Et, plus les vérités, fondées sur le témoignage le moins suspect, seront élevées, plus l’esprit devra faire effort pour se débarrasser de pensées troublantes qui, telles que des oiseaux de nuit, voltigeront autour de lui. Les croyances les plus fermes et les plus éclairées ne sont pas toujours à l’abri de ces inquiétudes qui devancent la réflexion. Du moment que le doute survient comme par surprise, sans acquiescement de notre part, la foi demeure indemne.

2.--Remède au doute: appels à la raison et à la volonté.

Si obsédant que soit le doute, lui résister est toujours un devoir. Et la tâche devient aisée pour celui qui a su approfondir, ne fût-ce qu’une fois en sa vie, l’une ou l’autre des preuves classiques de sa croyance. A la suite d’un attentif et loyal examen, il a été convaincu que la foi ne déprime pas la raison, mais la perfectionne; que son objet est aussi bien prouvé que la plupart des faits historiques, dont nul ne s’avise de douter, et qu’il est non seulement légitime, mais rigoureusement obligatoire de s’y attacher. L’intelligence, éclairée par ces preuves convaincantes qu’elle ne perd pas de vue, sait que les doutes, d’où qu’ils viennent, sont imprudents et illogiques.

Dès lors, si spécieuses que soient les objections qu’on lui oppose, un homme sensé répondra comme répondait le chef des incrédules, Voltaire, à des difficultés analogues: «Si on vous prouve une vérité, cette vérité existe-t-elle moins parce qu’elle traîne après elle des conséquences inquiétantes[27]?»

[27] _Dialogues d’Éphémère_. Second dialogue: _Sur la Divinité_. Édit. du Journal _le Siècle_, t. VI, p. 137. Même aveu dans ses _Remarques sur le bon sens_, éd. citée, t. IV, p. 746, et dans son _Traité de Métaphysique_, ch. II.

Eh bien, les faits sur lesquels repose ma foi sont aussi incontestables que les exploits de César. Ces faits prouvent que le Christ est Dieu et a fondé l’Église catholique. Il importe peu qu’entre les conséquences qui découlent de ces faits il y ait plusieurs mystères, c’est-à-dire des choses dont je ne comprends pas la nature, parce qu’elle dépasse infiniment mon intelligence. Ma raison tient les deux bouts de la chaîne et tranquillise ma foi sur les chaînons invisibles qui les réunissent; si, d’ailleurs, toute certaine qu’elle est du bien-fondé de sa croyance, elle hésite et se trouble devant une difficulté qu’elle est impuissante à résoudre directement, elle trouve dans la volonté, pour l’aider à croire, un auxiliaire tout-puissant.

C’est le devoir de celle-ci d’intervenir. Pour déterminer indirectement l’acte de foi, il suffit qu’elle opère une salutaire diversion aux doutes importuns, qu’elle détourne l’esprit des difficultés plus ou moins imaginaires qui l’inquiètent et le ramène sur les raisons d’une valeur éprouvée qui le rassurent. Tel un matelot se dégage, de haute lutte, des récifs et des tourbillons puis, parvenu vers la haute mer, il ouvre ses voiles au seul vent favorable et se dirige droit vers le port.

En certaines circonstances l’action de la volonté est encore plus prompte et plus décisive. Obéissant à la voix de la raison et du devoir, sollicitée par les plus sacrés intérêts qui sont en jeu, elle peut et doit pousser directement l’intelligence, d’ailleurs suffisamment éclairée, à donner son assentiment, et l’entraîner, comme de haute lutte, à faire un acte de foi. Ainsi, un chef d’armée, sûr de la justice de sa cause, de l’excellence des dispositions prises avant le combat, surtout de la position avantageuse qu’il occupe et d’où il domine des ennemis sans valeur, imposera silence aux murmures de ses soldats timides et hésitants, et, s’élançant à la tête de ses meilleures colonnes, entraînera toutes ses troupes ralliées à la victoire.

3.--Ces appels à la volonté sont légitimes; car la foi est un acte vertueux et libre non moins qu’une conviction.

Pourquoi cette double intervention de la volonté serait-elle illégitime? Quel est l’homme qui, sans scrupule, n’écarte tous les jours, par un acte de volonté, des difficultés heurtant ses opinions, du moment que celles-ci lui semblent d’autre part suffisamment justifiées. Par un de ces appels à la volonté, Renan lui-même, si on l’en croit, posait quelques limites à son scepticisme et continuait de croire à la réalité du monde physique: «Le scepticisme subjectif a pu m’obséder par moments, écrivait-il dans ses _Souvenirs d’enfance et de jeunesse_; il ne m’a jamais fait sérieusement douter de la réalité; ses objections sont par moi tenues en séquestre dans une sorte de parc d’oubli; je n’y pense pas.»

D’ailleurs bien que ce soit la volonté qui, au dernier instant, nous détermine à l’acte de foi, il n’en est pas moins vrai que croire est le fait de la faculté intellectuelle. Car à la raison seule il appartient de discerner le vrai du faux, de juger de la valeur du témoignage, sur lequel s’appuie et se mesure la foi; et, suivant la confiance que mérite le témoin, de donner à la vérité qu’il propose tel degré d’adhésion.

La volonté attend donc d’être éclairée pour se porter vers l’acte de foi, qu’elle atteint, pour ainsi dire, par le dehors. Elle est comme le nerf de l’intelligence. L’une et l’autre faculté n’est pas moins nécessaire à l’homme pour croire aux vérités révélées, que l’œil, les ailes et les serres à l’oiseau pour découvrir et saisir sa proie.

En effet, placée seule en face des vérités révélées, l’intelligence humaine, faute de pénétration, les saisirait mal. Si elle n’était point faussée par les préjugés, elle regarderait, il est vrai, la révélation comme plausible et même digne de sa créance. Mais son assentiment, s’il se produisait, serait faible, hésitant. L’esprit, faute de cette évidence qui rend tout doute impossible, oscillerait sans cesse du oui au non, selon qu’il s’arrêterait aux arguments en faveur de la révélation ou à ceux qui lui sont contraires.

En toute hypothèse, cette adhésion serait le résultat exclusif d’une démonstration philosophique et se mesurerait uniquement sur elle. Or, un tel assentiment ne mérite point les louanges et les récompenses qui sont décernées à la foi. Elles ne lui conviennent que parce qu’elle est une vertu. Or, c’est le propre de l’acte vertueux et méritoire d’être essentiellement libre.

Concluons que toute âme a le droit et le devoir d’employer toute sa force de volonté pour devenir et rester croyante. Son libre arbitre, en arrêtant et maintenant la raison sur les plus solides preuves de la révélation, doit contribuer à produire en elle de fermes convictions religieuses. C’est à lui de l’entraîner ensuite, au travers de quelques obscurités plus apparentes que réelles, vers une entière adhésion à la parole de Dieu. Celui-ci, étant la vérité souveraine comme il est la bonté infinie, exige l’hommage complet de notre intelligence et de notre cœur. C’est son droit de ne vouloir être cru ni aimé à demi; et il manquerait certainement quelque chose à l’hommage de notre esprit et de notre cœur, s’il n’était à la fois libre et absolu.

CHAPITRE V

LA FOI EST UNE GRACE A LA PORTÉE DE TOUS

1. Promesse du Christ universelle.--2. Vérités qu’il est indispensable de croire.--3. Elles sont accessibles aux plus déshérités.

1.--Promesse du Christ universelle.

Est-ce donc assez de nos bons désirs, de nos efforts d’intelligence et de volonté pour produire un acte de foi? Non, s’il s’agit d’un acte de foi surnaturel, par lequel, en adhérant à une vérité révélée, sur la parole même de Dieu, nous méritons sa faveur et coopérons à notre justification. Il faut absolument qu’un secours extraordinaire du ciel, la grâce, intervienne alors pour illuminer notre intelligence, fortifier notre volonté et hausser leurs actes au-dessus de la sphère naturelle.

Ce concours tout gratuit de Dieu, qui transforme nos œuvres et leur donne un éclat et une valeur en quelque sorte infinis, nous fait-il défaut, nous ne pouvons rien pour mériter ou conserver l’amitié divine; car la vie dont la grâce est le principe surpasse d’autant la vie de l’intelligence que cette dernière surpasse la vie des sens, et la vie des sens la matière inanimée: «_Sine me, nihil potestis facere._ Sans moi, vous ne pouvez rien.» (Jo., XV, 5.)

Heureusement, en nous rappelant que nous avons besoin de lui, Notre-Seigneur affirme aussi que son secours ne nous fera jamais défaut; il n’est pas d’homme qui ne puisse dire, comme l’apôtre: «Je puis tout en celui qui me fortifie.»

La foi surnaturelle est donc indispensable au salut; d’autre part, personne n’y parvient par ses seules forces; il y faut, avec le bon vouloir, un secours particulier de Dieu, secours que nul effort humain, s’il n’écoutait que sa justice, ne pourrait lui arracher.

Mais, voici surgir une formidable difficulté, qui de tout temps a été pour les âmes faibles une cause de scandale. N’est-on pas en droit de nous dire: Nous comprenons que ceux qui vivent au milieu des nations chrétiennes, et qui cherchent la vérité religieuse d’une volonté droite et d’un cœur pur, parviennent tôt ou tard à la foi. Nous croyons sans peine que Dieu leur prodiguera les grâces de lumière et de force dont elles ont besoin et leur offrira mille occasions de connaître la révélation et de se convertir.

Mais tournez-vous maintenant vers ce nombre prodigieux d’âmes sur qui ne tombe aucun rayon de la révélation. Il serait étrange que, parmi elles, il ne s’en trouvât point de bonne foi. Eh bien, comment ces déshéritées arriveront-elles à croire? Dieu se révélera-t-il quelque jour à elles dans une mesure suffisante pour qu’elles soient sauvées? Montrez-nous au-dessus de leur tête l’étoile envoyée jadis aux mages, et les anges dépêchés vers les bergers pour les conduire au berceau de l’Enfant-Dieu.

Non, notre Dieu n’est pas comme celui du déiste, «un Dieu mort», ou, selon l’expression de Scherer, «un machiniste caché dans les nuages», impuissant à secourir ceux qui l’invoquent. Il ne coopère pas seulement à l’évolution des êtres qu’il a créés; sa providence surnaturelle suit d’un œil miséricordieux toutes les âmes capables d’y correspondre.

Que tous les hommes soient sauvés, tel est le désir de Dieu cent fois exprimé dans les saintes Écritures. «Il ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion.»--«Sa volonté formelle est que sur la tête de tous les hommes brille la lumière libératrice, et qu’ils soient sauvés.» (I Timoth., II, 4.) Fidèle aux instructions de son fondateur, l’Église répète, après lui, qu’il est mort pour sauver tout le genre humain; elle frappe d’anathème ceux qui, avec Calvin et Jansénius, veulent rétrécir les bras de Jésus en croix et ne leur faire embrasser que les seuls élus.

2.--Vérités qu’il est indispensable de croire.

En nous ouvrant par son sang le royaume des cieux, le Christ respecte notre liberté. Il veut que nous répondions à ses avances. Et pour nous en tenir ici aux limites fixées par notre sujet, il exige de tous les hommes deux conditions, qu’il est toujours possible de remplir: c’est d’abord de ne mettre aucun obstacle volontaire à la grâce, qui se fraie un chemin vers toutes les âmes de bonne volonté; et puis, de faire, avec le secours divin, un acte de foi à quelques vérités suprêmes.

Car il y a des vérités qu’il est indispensable de croire pour être sauvé: _Sine fide impossibile est placere Deo_ (Hebr. XI, 6). Le cercle des vérités qu’il faut croire d’une foi _explicite_ n’est pas le même pour tous les hommes. Il s’élargit ou se resserre selon le degré d’instruction du croyant et les facilités dont il dispose pour l’étendre et le compléter.

Quel est le minimum, condition indispensable, mais suffisante aux yeux de Dieu pour le salut d’une personne, qui vit involontairement en dehors de la religion chrétienne?--Il lui suffit, pensons-nous, de croire en un Dieu rémunérateur, c’est-à-dire en un Dieu qui se communique aux âmes par des moyens à lui connus, punit les méchants dans sa justice, pardonne au pécheur qui l’implore et se repent, et récompense les bons dans son infinie miséricorde.

En parlant ainsi, nous exprimons un sentiment, qui, à défaut de preuves incontestables, repose sur des raisons très sérieuses et dont l’orthodoxie est garantie par le suffrage de nombreux et éminents théologiens.

Le système rival, qui fait de la foi explicite aux mystères de la Trinité et de l’Incarnation une condition absolument requise pour le salut, nous agrée beaucoup moins. Nous cherchons vainement des preuves qui nous forceraient d’en accepter la doctrine trop rigide. L’Apôtre, en effet, dans le texte cité plus haut, parlant des articles dont la foi explicite est absolument requise pour être sauvé, ne mentionne que l’existence de Dieu et sa qualité de rémunérateur.

Nous ne voyons pas, d’ailleurs, pourquoi les conditions exigées des infidèles, seraient plus onéreuses sous la nouvelle Loi que sous l’ancienne; et pourquoi les théologiens qui nous sont opposés exigeraient plus du nègre actuel, étranger à l’Évangile, que de l’ancien Éthiopien. Le Christ serait-il donc venu pour diminuer le nombre des élus, pour resserrer les portes du ciel, et non pour les élargir par son glorieux triomphe sur la mort et le péché!

3.--Ces vérités sont accessibles aux plus déshérités.

La doctrine que nous suivons nous met à l’aise pour résoudre la difficulté soulevée il y a un instant. Non seulement il nous apparaît que Dieu se doit à lui-même de se révéler comme Créateur et comme Juge aux âmes qui font effort vers le bien, et pratiquent le devoir dans la mesure où elles le connaissent; mais nous entrevoyons sans peine combien sont variés, en même temps qu’infaillibles, les moyens qui amèneront l’homme, en apparence le plus abandonné, jusqu’à l’acte de foi; et l’on bénit le ciel de voir briller plus claire cette consolante vérité: Nul de ceux qui obéissent fidèlement à leur conscience, travaillant à l’éclairer, s’efforçant vers le bien et se détournant du mal, dans la mesure de leurs lumières et de leurs forces, nul de ceux-là ne mourra sans avoir été initié à la foi surnaturelle, qui fait passer une humble créature dans la famille de Dieu.

Comment se réalisent ces miséricordieux desseins? C’est ici le moment de le rappeler en peu de mots.--Infinis sont les modes sous lesquels se fait entendre la voix de Dieu; ils diffèrent avec les temps, les pays et les personnes. L’action de l’Esprit-Saint se plie aux mille circonstances, par lesquelles se développe et se modifie la vie individuelle, avec une souplesse admirable. A l’un, il parlera par une inspiration intérieure; à l’autre, il enverra l’un de ses anges, ou des prédicateurs de son Évangile. Il serait aisé de recueillir de la bouche des missionnaires des milliers de traits, où se montre dans son ingénieuse sollicitude la tendresse de la Providence pour ses plus humbles enfants. Ceux-ci ont été longtemps poursuivis par une idée religieuse, qu’un beau jour ils ont trouvée, comme par hasard, incarnée dans le christianisme. Ceux-là, en recevant la visite du missionnaire pour la première fois, avaient éprouvé comme un vague pressentiment qu’il existe un Maître du ciel, qu’il communique par des moyens mystérieux avec les âmes, et leur apporte, si elles en sont dignes, des gages de pardon pour le passé et d’ineffable bonheur pour l’avenir.

Et puisque nous ne parlons ici que des articles, dont la croyance est, comme disent les théologiens, nécessaire _d’une nécessité de moyen_, c’est-à-dire absolument requise pour le salut, il nous semble que la connaissance de ces vérités peut arriver partiellement jusqu’aux infidèles par la voie de la tradition. Dans la plupart des fausses religions, elles transpirent encore à travers les fables et les superstitions dont elles sont le plus souvent enveloppées. Aussi, croyons-nous que non seulement le protestant, mais le juif et même le musulman, qui ne se dérobe point par sa faute à la lumière du christianisme et s’efforce de vivre honnêtement, trouvera sous l’influence de la grâce divine dans les données primitives, base première de son culte, les éléments indispensables, mais suffisants pour un acte de foi. Il croira, confusément au moins, à un «Dieu rémunérateur» sur l’autorité d’une révélation partie du ciel et qui se fait jour, il ne sait trop comment, jusqu’à lui.