Part 1
SCIENCE ET RELIGION Études pour le temps présent
DU DOUTE A LA FOI LE BESOIN, LES RAISONS, LES MOYENS, LE DEVOIR ET LA POSSIBILITÉ DE CROIRE
PAR LE Père François TOURNEBIZE, S. J.
Troisième édition
Précédé d’une Lettre de M. F. Coppée, de l’Académie française
PARIS LIBRAIRIE BLOUD ET BARRAL 4, RUE MADAME ET RUE DE RENNES, 59 1899
De consensu Superiorum.
IMPRIMATUR
Parisiis, die 12 Novembris 1898.
† Franciscus, Card. RICHARD,
Arch. Parisiensis.
Lettre de M. François Coppée
Paris, 2 novembre 1898.
Mon Révérend Père,
Comme je vous le disais dans notre entretien de l’autre jour, c’est par le cœur que le bon Dieu m’a reconquis, et je pourrais, comme Chateaubriand, _si parva licet..._, m’écrier aussi: «J’ai pleuré et j’ai cru.» Mais cette foi qui attendrit et remplit mon cœur, je veux aussi qu’elle pénètre et triomphe dans mon intelligence, et des écrits comme le vôtre sont faits pour l’y affermir. Avec une force, une précision, une lucidité admirables, vous prouvez, en effet, que toutes les facultés de l’homme le portent à croire; et je suis certain que votre petit livre de propagande aura de profonds et d’excellents effets. Vous calmerez les inquiets, vous ramènerez les égarés, et beaucoup d’âmes vous devront de retrouver cette paix que seule peut donner la Foi; car elle est, en même temps, la satisfaction d’un besoin et l’accomplissement d’un devoir.
Croyez, mon Révérend Père, à ma sincère et respectueuse sympathie.
François COPPÉE.
AVERTISSEMENT
Cet opuscule s’adresse aux âmes inquiètes, tentées; aux esprits qui connaissent les angoisses du doute; à tous ceux, enfin, qui, placés dans un milieu où rayonne l’enseignement de l’Église catholique, se plaignent de n’avoir jamais reçu le don de la foi, ou semblent regretter de l’avoir perdu.
Quoique pénétrés pour ces derniers d’une profonde sympathie, nous ne pouvons pourtant pas les innocenter tous indistinctement. Plusieurs, à un moment de leur vie, ont eu l’imprudence d’accueillir le doute, de s’y complaire; puis, s’apercevant que l’édifice de leur foi commençait d’être ébranlé, au lieu de chercher les moyens d’en réparer les brèches et, Dieu aidant, de le consolider, ils concoururent, complices plus ou moins responsables, à en saper les bases et à le renverser. Mais tous ceux qui nous donnent leur incrédulité pour la conséquence fatale de la réflexion, de la tournure d’esprit et de caractère, et surtout de l’éducation, ne sont pas également coupables.
Si certains hommes aiment à se poser en victimes d’une lutte entre le cœur et l’esprit, lutte d’où l’intelligence sort--naturellement--victorieuse, traînant après elle une âme meurtrie, d’autres incroyants font preuve de droiture, et semblent avoir soif de vérité religieuse; ceux-ci, certes, méritent qu’on s’intéresse à eux, qu’on travaille à les éclairer, et qu’on leur tende la main pour les aider à sortir d’un état d’âme où ils ne se complaisent pas.
Aussi, n’est-il pas d’apôtre digne de ce nom, qui ne voulût leur aplanir le chemin de la foi: tant il est attristé de les voir vivre sans but surnaturel, et partir de la terre irréconciliés avec Dieu et inconsolés!
DU DOUTE A LA FOI
CHAPITRE PREMIER
LE BESOIN DE CROIRE
1. Toutes les facultés appellent la foi.--2. Sans elle, point de vie complètement vertueuse.--3. Point de bonheur.
1.--Toutes les facultés appellent la foi.
Croire est, en effet, un besoin pour l’âme, besoin d’autant plus impérieux qu’elle est plus généreuse et élevée. L’homme n’est pas seulement sur la terre, selon l’expressive parole de Sénèque, «pour filtrer des breuvages et cuire des aliments». Son esprit, trop grand pour être tout entier absorbé par les instincts du corps, a des aspirations plus hautes que rien de ce qui passe ne peut satisfaire. Par toutes ses facultés, tant que celles-ci gardent leur direction et leur élan primitif et ne sont pas faussées ou alourdies par les vices, il se projette par-delà le temps et l’espace vers ce qui ne finit pas. Les découvertes les plus merveilleuses de la science profane intéressent un moment l’esprit; elles ne le satisfont pas. Elles ne lui disent rien de son origine, de sa nature, de sa fin. Ce sont là pourtant les questions qui lui importent le plus, puisque son bonheur en dépend[1]. Abandonnée à ses propres forces, la sagesse humaine entrevoit bien quelque chose des hautes vérités qui sont l’unique aliment substantiel de l’âme. Mais que de loisirs, d’efforts, de pénétration ne requiert pas cette recherche hors des sentiers frayés par la religion! Beaucoup d’esprits en sont incapables. Pour les mieux doués eux-mêmes, quand ils ne sont pas accablés par les infirmités ou les soucis quotidiens de l’existence, que de lacunes, d’incertitudes!
[1] F. BRUNETIÈRE, _Conférence sur la Renaissance de l’idéalisme_, faite à Besançon, le 2 fév. 1896.
Ils voient qu’il faut honorer Dieu. Mais comment? la nature du culte qui lui est dû et les autres devoirs auxquels sont astreints tous les hommes, qui les expliquera au genre humain? Les philosophes? Interrogés sur ces questions, les savants qui vivent à l’écart de la révélation bégayent, hésitent et donnent des réponses contradictoires. «Il est difficile, a dit Platon, de trouver le Créateur et le Père de l’univers; mais le faire connaître _philosophiquement à tous_ est absolument impossible[2].» Le sublime philosophe ne voyait, dans les vérités découvertes par la sagesse humaine, que d’humbles épaves sur lesquelles il fallait provisoirement s’embarquer; seule, une révélation venue du ciel lui semblait un navire assez sûr et résistant pour la traversée de la vie[3].
[2] PLATON, _Timée_, édit. A.-F. Didot, vol. II, part. I, p. 204, n. 2, XXX.
[3] _Phédon_. vol. I, n. XXXV, p. 67. _Le second Alcibiade_, n. XIII et XIV.
Si elle n’avait la révélation pour guide, la raison humaine, distraite et appesantie par le souci des choses temporelles, obscurcie par les passions, connaîtrait mal ses devoirs essentiels, surtout envers Dieu. Ne voyons-nous pas des esprits distingués, à qui «le christianisme ne suffit pas», osciller inquiets d’une incrédulité absolue à de puériles superstitions? Inhabiles à honorer Dieu comme il mérite d’être honoré, comment l’apaiserions-nous après l’avoir offensé? Il y aurait toujours lieu de nous poser cette question troublante: mon péché est-il pardonné? Comme écrasés sous le sentiment de l’infinie majesté, dont le mystère impénétrable ajouterait encore à notre terreur, nous n’entendrions pas au fond de la conscience cette consolante réponse: «Va en paix, tes péchés te sont remis.»
Non moins obscure pour nous serait la question de notre destinée et il y aurait là pour les grandes âmes qui se sentent plus à l’étroit dans ce monde, une source de poignantes anxiétés. Que d’hommes d’élite, poussés par cette inquiétude, sont venus comme M. Littré, se reposer aux pieds du Christ! Ils se sont dit: Sans doute, la raison nous affirme que le désordre doit tôt ou tard faire place à l’ordre; que les longues douleurs patiemment supportées, l’immolation de soi-même au bonheur des autres, la constante fidélité à ce que prescrit la conscience, méritent plus que la satisfaction intime du devoir accompli. Mais quand et dans quelles conditions la vertu sera-t-elle récompensée et l’injustice punie? Pour donner à cette question une réponse claire, intelligible à tous; pour verser une paix profonde à l’âme, qui, au milieu des plaisirs trompeurs et des amertumes de la vie, ne perd jamais entièrement la soif de l’infini, il fallait que son divin auteur lui parlât, s’approchât d’elle pour s’en faire aimer, l’élever par degrés jusqu’à lui; et promît de combler un jour, en se donnant à elle, l’immensité de ses désirs.
2.--Sans la foi, point de vie complètement vertueuse.
Puisque l’une des conditions préalables, pour arriver à la foi, est d’en sentir le besoin et de la désirer, établissons-en la souveraine importance, en faisant voir que, sans elle, il n’est guère de solide et constante vertu, et point de vrai bonheur.
Sans religion, il est fort malaisé, pour ne rien dire de plus, d’être vertueux. Il se peut bien que l’élévation naturelle de l’âme, l’excellence de l’éducation, la nature même du caractère et du tempérament, le manque de loisirs, l’éloignement des occasions dérobent l’incrédule à certaines tentations ou l’empêchent, le cas échéant, d’y succomber.
Mais, si privilégié soit-il, d’autres tentations plus délicates, peut-être, auront prise sur lui. Où trouvera-t-il les moyens de leur résister? En lui-même? Cela serait vraiment étrange. Il est des cas,--et ils ne sont pas rares,--où le croyant, pour ne pas tomber, doit faire usage contre le tentateur de toutes les armes que lui fournissent la nature et la foi appuyées sur la grâce; il se voit forcé de recourir à la prière, d’appeler Dieu à son secours, de songer au législateur et juge suprême qui le contemple, lui intime ses ordres absolus, lui montre, en perspective, selon l’issue de la lutte, de sublimes récompenses ou de terribles châtiments. Comment, privé de tous ces mobiles, dont le poids est infini, celui qui ne croit pas sera-t-il toujours victorieux?
Le sentiment de l’honneur humain suppléera, peut-être, soit à la grâce qui est un spécial secours de Dieu, soit au défaut de tout auxiliaire surhumain! Sans doute, nous aurions tort de dédaigner le sens de l’honneur, quand celui-ci est véritable. Mais, il faut bien convenir que l’honneur, d’après lequel se guident ceux qui n’obéissent plus à aucun motif surhumain, ne s’étend pas, d’ordinaire, aux pensées, aux désirs, aux actions secrètes.
Un juge peu autorisé, l’opinion mondaine, décide dans ces questions d’honneur; elle tolère et souvent absout bien des actes publics, condamnables aux yeux de la conscience.
Elle ne regarde pas toujours comme un crime les unions dépourvues, non seulement du visa civil, mais--ce qui est autrement grave--de la bénédiction religieuse. L’infidélité conjugale, elle-même, en certaines circonstances, n’attire aucune flétrissure. Il est tant de manières habiles de voler ou de se mal conduire qui assurent l’indulgence du monde, ce jury impersonnel et capricieux! Devant lui, ceux-là seulement sont déshonorés, qui sont assez maladroits pour se laisser prendre la main dans la poche du voisin, et se faire condamner aux assises. Encore, un coup d’épée, bravement donné ou habilement esquivé, suffit-il, la plupart du temps, à rétablir l’honneur compromis.
Quant aux sentiments d’honneur plus chevaleresques et plus élevés, semblables à un juge intègre dont l’œil serait toujours ouvert sur la vie entière, ils sont rares ceux qui les conservent dans leur première délicatesse. Le sens religieux une fois émoussé, celui de l’honneur, cette ombre pâle de la conscience, s’atrophie et s’altère peu à peu. Que des passions ardentes viennent alors à s’attiser au fond du cœur; que l’ambition, la haine, l’avarice, les amours illicites, la cupidité soufflent sans trêve leurs coupables suggestions. Qu’un homme, en butte à leurs terribles sollicitations, puisse se dire: Voilà de l’or, des dignités, des plaisirs, je n’ai qu’à tendre la main pour en jouir, sans que nul œil au monde y prenne garde... Qui osera affirmer que la volonté toujours obsédée résistera toujours! Beaucoup d’hommes irréligieux, en cela inconséquents, ne se fient guère à une vertu qui n’a pas pour fondement la religion. Les opinions de Rousseau et même de Voltaire, à cet égard, sont trop connues pour que nous les citions[4].
[4] _Émile_, éd. Didot, vol. 2, ch. IV, p. 23, 114 avec la note p. 119; articles de Voltaire sur l’_Athéisme_ dans le dictionnaire philos.
Jetée dans la société, cette idée qu’il n’est d’autre bonheur que celui d’ici-bas et que la religion est un vain mot, me semble le plus redoutable explosif qu’on puisse jamais imaginer. Comme le désir du bonheur sort du fond de leur nature, il va de soi que les hommes déploieront toute leur énergie pour le conquérir là où ils espèrent le rencontrer. Anarchistes et socialistes ne sont si redoutables que parce que leurs chefs ont détourné et déchaîné contre l’ordre établi ce formidable instinct, en leur persuadant qu’il n’est pas de bonheur hors de la vie présente.
Et vraiment, s’il n’est pas de législateur souverain qui ordonne, récompense et punisse, les principes sur lesquels repose notre civilisation perdent leur base sacrée. Les idées corrélatives de droit et de devoir n’ont plus rien d’absolu et d’obligatoire; elles deviennent inertes, comme un arc brisé. Pourquoi serais-je obligé de vous respecter dans votre honneur, votre fortune ou votre vie? Pourquoi serais-je tenu de respecter ma propre vie? Dieu supprimé, je ne vois dans ce qu’on appelle devoir ou même vertu, qu’une affaire de convenance, de prudence ou de bon ton. Au sens rigoureux, le devoir n’existe plus. Il y a encore des actions malséantes, des gens inconvenants et grossiers; il n’y a plus de criminels; le péché a disparu; car le péché suppose la violation d’une loi établie et sanctionnée par un législateur suprême. Et nous verrons plus loin que, dans l’état présent du monde, renier le Christ et son Église, c’est, par une conséquence fatale, rejeter jusqu’à la Providence divine.
Quoi qu’on ait pu dire, les seules conséquences morales qui découlent des systèmes incompatibles avec la foi au surnaturel démontrent la fausseté de ces systèmes. Le mensonge ne peut être un principe de vie indispensable à l’individu et à la société. Vainement on s’efforce d’esquiver cette écrasante objection, et de reconstruire une morale sur des fondements nouveaux. A la suite de Kant, on élimine l’intervention de Dieu comme principe de l’obligation morale et on fait dépendre celle-ci de la raison humaine, ainsi devenue indépendante et autonome: comme si une loi dont je suis l’auteur pouvait s’imposer à moi, d’autorité! Comme si le lien que j’ai pu former, je ne pouvais le défaire!
Pour m’obliger, invoquera-t-on l’intervention de l’État? Mais, d’abord, la plupart de mes devoirs sont antérieurs à sa formation et survivraient à sa destruction. Et puis, ceux qui en appellent à l’État comme au principe d’obligation morale ne voient en lui que la résultante des volontés individuelles, et tournent dans un cercle vicieux, d’où ils ne sortiront qu’en s’attachant à des principes surhumains, c’est-à-dire religieux.
La liste serait longue de tous les succédanés imaginés pour les remplacer. L’intérêt, sous toutes ses formes, a été érigé en système unique de morale par les _utilitaires_. Malgré leurs efforts, les consciences honnêtes ne confondront jamais l’utile, l’avantageux avec l’honnête, l’égoïsme avec la vertu, l’esprit de sacrifice avec un défaut de calcul. L’un nous dit que le principe de la morale consiste à subordonner l’inclination vers tel bien présent et inférieur à tel autre bien éloigné mais supérieur. L’autre s’imagine nous entraîner dans les rudes sentiers de la vertu, en nous avisant que nos bonnes actions concourent au progrès de l’humanité. Tel croit nous ravir d’enthousiasme en nous montrant d’avance les pages du siècle futur où seront retracés les progrès accomplis par la génération dont nous faisons partie[5]. Un dernier, enfin, nous conseille de nous en tenir bonnement aux coutumes en vigueur autour de nous. Il oublie seulement de nous dire s’il approuve le musulman qui épouse un nombre indéfini de femmes, le chinois qui rejette son enfant nouveau-né, le sauvage enfin qui, fidèle à la coutume, tue ses parents devenus infirmes!
[5] BUCHNER: _Der Fortschritt_, 1884, p. 36.--ZIEGLER: _Sittliches Sein_, p. 42.
De tels jeux amusent peut-être les sceptiques bien rentés, rêvant à loisir, l’hiver, près d’un bon feu, dans une chambre bien capitonnée. Mais, au fond, ces philosophes n’ignorent pas qu’un homme, aux prises avec les difficultés de la vie, se souciera peu d’une morale que n’impose aucune autorité supérieure, que n’accompagne aucune sanction. Ils savent bien qu’avec des toiles d’araignée on n’arrête pas les bêtes fauves et qu’on n’apaise pas la faim avec des bulles de savon.
Voilà, en raccourci, ce que les prétendus sages, hostiles à la révélation, ont imaginé de mieux pour supplanter les principes de la morale religieuse. Ingénieusement échafaudés, leurs systèmes produisent de loin sur l’œil inexpérimenté l’effet d’un imposant édifice. Regardés de plus près, à leur base surtout, ils ne tiennent pas: un souffle d’enfant les renverse.
3.--Sans la foi, point de bonheur.
La foi seule donne aux arrêts de la conscience, avec un complément de lumière la force et l’autorité qui les rendent efficaces. Elle seule également, dans les circonstances les plus critiques, est une consolation et un appui. L’homme qui, aux heures de ténèbres, de souffrance et d’angoisse, demande à une philosophie que n’éclaire et n’échauffe pas la foi, des encouragements, des paroles d’espoir, ne sent plus près de lui qu’une compagne aveugle, sourde, un cœur glacé, le laissant seul aux prises avec l’épreuve.
Percez le voile dont leur fierté s’enveloppe; la tranquillité de parade, dont se drapent les plus fermes, ne vous paraîtra qu’une sombre résignation.--Le 24 mars 1898, M. Hanotaux, alors ministre des affaires étrangères, prononçant, à l’Académie française, l’éloge de son prédécesseur M. Challemel-Lacour, décrivait en ces termes l’attitude du philosophe incroyant devant la mort: «Élégant et discret jusqu’au bout, il entra dans le _chagrin_ d’abord, puis _dans le silence_, comme dans les antichambres de la tombe... L’âme s’était repliée; elle se préparait, dans une sorte de taciturnité farouche, aux inexprimables lendemains... C’était, conforme à sa vie tout entière, la fin stoïque du vieux loup, telle que l’a dite le poète des destinées:
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche, Dans la voie où le sort a voulu t’appeler, Puis après, comme moi, souffre et meurs, sans parler.»
Attendre avec la farouche résignation de la brute, le coup fatal qui le fait passer du temps à l’éternité, voilà donc, au dire d’un admirateur, l’idéal de l’incroyant. Sombre est sa mort; non moins sombre est sa vie. La philosophie, qui, au moment suprême, ne lui propose rien de mieux que l’exemple du loup, n’offre contre les épreuves de l’existence humaine aucun vrai réconfort.
De grâce, quelle doctrine se cache donc sous le «stoïcisme actif et vigoureux» dont l’académicien fait honneur à son héros? Que signifie cette «religion secrète et réservée», cette «ambroisie dont les grossiers mortels ne veulent pas»? Qu’on appelle ces conceptions philosophiques _pessimisme_, _positivisme_, _matérialisme_, _scepticisme_, _égoïsme transcendantal_, _nihilisme_, elles n’en sont pas moins vides et désolantes. Le devoir y apparaît comme l’effet de la volonté individuelle de l’homme. La vie humaine y est présentée sans vue sur _l’au-delà_, comme «une chasse incessante», dans une arène fermée par des murs de granit, «où tantôt chasseurs, tantôt chassés, les êtres se disputent les lambeaux d’une sinistre curée»; partout la lutte, la souffrance, puis la mort sans réveil; «ainsi dans les siècles des siècles jusqu’à ce que notre planète éclate en morceaux»[6].
[6] Voir encore le discours prononcé à l’Académie par M. Hanotaux, le 24 mars 1898.
Puisque l’incroyant n’attend rien après cette existence terrestre, on peut bien dire que pour lui le vrai bonheur n’existe pas. On voit, il est vrai, des gens qui se disent incroyants et dont la vie, vue par le dehors, semble heureuse. Mais on voit aussi des criminels qui, joyeusement en apparence, montent à l’échafaud, tandis que le fond de leur âme est livré à la stupeur ou au désespoir. Ne confondons pas le bonheur intime et véritable avec la joie extérieure. Celle-ci n’est souvent qu’un masque, parfois une menteuse caricature. N’oublions pas, d’ailleurs, que, parmi les incroyants, il en est beaucoup de fort superficiels: ceux-ci tâchent de vivre dans un étourdissement perpétuel de projets, de désirs et de sensations. Quant aux conséquences logiques de leur doctrine, ils n’y réfléchissent guère; comme le poète épicurien de Rome, ils se gardent bien de songer au sort que leur réserve le lendemain.
Il y a pourtant, même pour les existences les plus agitées, pour les âmes les plus mobiles, les esprits les plus superficiels, un moment où les joies factices s’épuisent et disparaissent; où l’intelligence et le cœur se sentent à l’étroit dans le cercle borné qu’enferme la vie présente. Alors des réflexions, jusque-là refoulées, surgissent au fond de l’âme avec une force irrésistible. En présence d’un deuil inopiné, d’un brisement soudain, d’une souffrance sans espoir de guérison, l’âme compare tristement son désir ardent de connaître, de comprendre et d’aimer avec les mesquines et caduques réalités, en dehors desquelles l’incrédule ne distingue rien. Il y a entre ce besoin légitime, incompressible de l’infini qu’il éprouve, et la sphère étroite, vulgaire où le mure sa croyance, un contraste si violent que la partie la plus intime de son être en est toute meurtrie.
Il aspire à voir le vrai, au foyer d’où partent tous ses rayons; et il est enveloppé de ténèbres. Il souhaite de s’unir intimement, par la contemplation et l’amour d’un objet toujours le même, toujours vivant, qui, réciproquement, verse continuellement sur lui, par son regard, son souffle et l’influence de tout son être, les purs trésors d’une bonté et d’une tendresse inépuisables; et, par contre, au lieu d’un océan d’affections pures, sans fond et sans rives, où il cherche à s’abreuver, ses lèvres ne sont humectées que de rares gouttes, dont sa soif est exaspérée. A la place du bonheur sans mélange et sans terme, que sa nature réclame, il trouve, au premier coup de sonde, le vide douloureux, la fin de toutes les jouissances d’ici-bas; elles ne lui apparaissent profondes que parce qu’elles sont troubles et agitées. Puis, à mesure qu’il les sent diminuer et tarir au dedans comme au dehors, la disproportion entre ses joies et ses désirs s’accroît, son sort se révèle à lui plus affreux.
Il se croit jeté sur la terre, semblable à la vague roulée au hasard par l’océan et il se dit que, dans un instant, il disparaîtra comme elle, confondu dans la poussière ou dispersé aux quatre vents du ciel. De sa famille, de ses amis, de tout ce qu’il aime, il se voit séparé pour jamais. Plus il est aimé et se sent pris par des liens étroits, plus douloureux et profond est le déchirement. C’est le supplice d’un homme qui, en adressant aux siens un dernier adieu, regarde le tombeau dans lequel il sera muré vivant. A moins qu’il n’étouffe toute pensée et toute prévoyance, ses plaisirs les plus vifs, par cela seul qu’il les sait éphémères, évoquent, au moment même où il les goûte, de plus violents désespoirs et de plus âpres regrets.
Ce ne sont point là des peintures fantaisistes, des fantômes créés par l’imagination surchauffée d’un croyant. C’est la réalité même, qui se pose inexorable en face de celui qui n’a pas la foi, dès que le tumulte de ses impressions et le bruit du monde ne l’étourdissent plus.