Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 43
--Le rusé! dit-il; comme les Français diffèrent des Anglais! Vous du moins, vous nous traitez comme des semblables. Tiens, je souhaite que tu restes. Bonne nuit; et qu'Allah nous réveille d'accord!
Je montai dans le fenil et je m'endormis sur le plancher, après avoir eu la précaution de tirer l'échelle.
Le lendemain, de bonne heure, des hommes vinrent successivement par deux et par trois s'entretenir avec le Sultan. Je déjeunai avec lui; il me dit qu'on allait se réunir et que notre affaire serait décidée le jour même. Il voulait que notre patron de barque assistât à la délibération, mais il ne put le déterminer à redescendre à terre. J'allai voir Saber; il m'apprit que ma conduite de la veille avait trouvé de chauds partisans, mais que mes adversaires avaient encore la majorité. J'écrivis quelques mots au crayon pour rassurer mon frère, et Saber se chargea de les lui faire remettre.
Vers neuf heures du matin, le Sultan traîna hors de sa maison deux vieilles timbales; il s'accroupit et leur infligea énergiquement une batterie rapide: c'était, à ce qu'il paraît, la façon reçue de convoquer dans les grandes occasions le ban et l'arrière-ban de son parlement.
Quant à moi, je repris ma place d'observation à la lucarne de la maisonnette. Les habitants affluèrent en nombre plus que double de la veille et ils s'accroupirent en cercle. Le Sultan se leva pour ouvrir la séance par un petit discours qu'il prononça d'un air penaud. Les orateurs se succédaient, et j'en étais à souhaiter que les débats durassent assez longtemps pour émousser l'énergie de l'assemblée, lorsqu'un homme vint me dire qu'une voile paraissait à l'entrée de la baie, et qu'à sa grandeur on la croyait européenne. Il me demanda si quelque bâtiment de guerre français devait venir. Je lui répondis que je ne savais rien de certain à cet égard, mais, comme je l'avais dit la veille au Sultan, que l'on s'attendait à voir dans la mer Rouge une frégate française. Depuis quelque temps on disait en effet qu'une frégate française devait arriver dans ces parages, bruit qui s'est trouvé confirmé par l'apparition éventuelle de bâtiments détachés de la station française de la mer des Indes.
La façon évasive et sans arrière-pensée apparente dont j'en avais parlé donna à ce bruit une créance d'autant plus grande que l'appui d'un bâtiment de guerre français pouvait seul, aux yeux des indigènes, expliquer mon obstination à vouloir rester dans le pays.
À mesure que le bâtiment approchait, sa haute mâture couverte de toile jeta de l'indécision parmi les parlementeurs, qui bientôt levèrent la séance. Le Sultan remisa ses timbales dans sa maison et courut au bord de la mer, où toute la population était attentive. Il allait et venait de la maisonnette à la plage.
--Mon frère, me dit-il enfin, le corps du bâtiment domine déjà l'horizon: viens voir. Je l'accompagnai sur la plage. Là, il me confia que le rôle qu'on lui avait imposé lui pesait; que grâce à la venue d'un bâtiment français, il allait reprendre son indépendance; qu'il avait toujours eu de la sympathie pour moi, et pour me le prouver, il m'offrit de me donner sur l'heure une maison.
Je profitai de ce revirement; j'envoyai prendre à bord le secrétaire de mon frère, et notre débarquement commença. Le vieux Saber, tout ragaillardi, pérorait au milieu d'un groupe. La maison qui me fut donnée se trouvant trop petite, le Sultan fit évacuer la maison voisine. Mon frère était encore souffrant, je le conduisis à notre nouvelle demeure et il y était à peine installé, notre dernier colis venait d'être mis en place, que le brick de guerre, arrivé à trois encablures de terre, fit ronfler la chaîne de son ancre, et comme jusque là il n'avait arboré qu'une flamme, il hissa son pavillon qu'il appuya d'un coup de canon. Le pavillon était aux couleurs britanniques.
La stupeur fut générale. Le Sultan dit en arabe:
--Nous avons fait ce que nous avons pu. Francs contre Francs, qu'ils s'arrangent maintenant!
Saber, les yeux pétillant de malice, s'écria:
--Mais il n'est pas français, son bâtiment!
Et passant près de moi:
--Allah te bénira, me dit-il, pour le tour que tu leur as joué.
Je me retirai dans notre logement. Le capitaine du brick vint tout d'abord, avec ses officiers, nous faire visite. C'était le capitaine Christofer, que je connaissais déjà. Je le plaignis sincèrement d'avoir à accomplir une mission qu'il désapprouvait au fond, car c'était un honnête et aimable homme. Il eut une conférence avec le Sultan et les principaux habitants; il nous fit une seconde visite dans la soirée, me serra la main d'une façon significative et retourna à bord, nous laissant touchés de ses procédés. Le lendemain, il leva l'ancre.
Dès lors commença pour nous une existence pénible et monotone. Les habitants de Toudjourrah sont tous trafiquants; ils vont commercer à Berberah, à Moka, à Hodeydah, à Komfodah et à Djeddah, quelques-uns jusqu'au golfe Persique et dans l'Inde, et presque tous font le pélerinage de la Mecque; leur principal marché dans l'intérieur est en Chawa; ils se rendent aussi en Argoubba et dans le Wara-Himano, mais ils ne vont que très-rarement jusqu'à Gondar. Ils ne séjournent que très-peu de temps à Toudjourrah et passent leur vie en expéditions commerciales jusqu'à ce que l'âge les contraigne à rester dans leurs familles; ils se font alors remplacer par leurs fils, ou bien ils confient leurs intérêts à des esclaves éprouvés qu'ils recommandent aux chefs de caravanes. C'est ainsi que Saber continuait son commerce. Leur richesse consiste en argent et en troupeaux de boeufs et de chameaux, dont ils ne profitent guère, l'aridité de leur territoire les contraignant à les confier à des pasteurs bédouins qui vivent à trois ou quatre journées dans l'intérieur et qui prélèvent pour leur garde plus de la moitié des produits. Le Sultan seul ne trafiquait pas. Comme il le disait bien lui-même, son autorité n'était que nominale; ses sujets, tous Afars de nation, et dont l'organisation sociale, étudiée par mon frère, rappelle celle des premiers Romains par sa division en curies, décuries et centuries, se gouvernent eux-mêmes sous sa présidence. Ils sont d'une grande sobriété et appartiennent à la vieille école des musulmans par leur abstension de toute boisson enivrante. On trouve devant chaque maison un petit espace de terrain bordé de grosses pierres et couvert d'un gravier scrupuleusement propre; c'est là que les habitants font leurs prières, boivent le café, reçoivent leurs visites et prennent le frais après le coucher du soleil.
Mon premier soin dut être de me créer des relations. Dans les diverses parties de l'Afrique que j'ai visitées, j'ai été frappé des sentiments de répulsion et de crainte que l'Européen éveille chez les indigènes des diverses races: les hommes nous regardent avec défiance, les femmes nous fuient, les enfants ont peur et s'écartent. Mais l'ignorance et la curiosité naturelles à leur âge poussent ces derniers à se rapprocher de nous; aussi, n'est-il pas sans utilité de se faire bien venir d'eux. En tout pays, les caresses faites aux enfants plaisent aux mères, aux nourrices, aux femmes de la maison, et quand le maître rentre chez lui, les enfants deviennent nos meilleurs protecteurs. Que le voyageur veuille ou non s'appliquer à l'étude des hommes, il ne doit point perdre de vue que pour en être accueilli, il doit se les concilier; qu'à cette fin il faut qu'il soit animé pour eux de sentiments bienveillants, je dirai presque fraternels; et ces sentiments se décèlent bien moins par la parole que par une disposition intérieure. Car la parole est impersonnelle; chaque homme lui communique quelque chose de lui-même et la frappe pour ainsi dire à son coin, au moyen de manifestations qui se dégagent de lui à son insu et révèlent le mieux ce qui s'agite dans son être. Il y a aussi certaines façons, certaines contenances qui ont leur importance que le tact indique, et qui sont comme des concessions que l'on doit au milieu que l'on traverse. Quand on s'est trouvé seul et inconnu au milieu de gens de race, d'habitudes, de moeurs et de langue étrangères, on apprend, comme les dompteurs d'animaux, à éviter ou à assumer certains airs, certaines allures, certains gestes même, qui, indifférents en apparence, n'en ont pas moins une portée sérieuse; tant il faut peu de chose quelquefois pour indisposer ou capter son semblable! À Toudjourrah, j'eus à mettre en usage tous mes instincts et toute mon expérience, car nous avions débarqué malgré les indigènes, et aux nombreuses considérations qui dans leur esprit militaient contre nous s'ajoutait encore leur fanatisme musulman. En passant mes journées à leur faire des visites, je parvins à les habituer insensiblement à mon voisinage: j'étais à demi-rompu aux usages africains, et, au bout de quelques semaines, je m'étais concilié plusieurs familles où l'on m'attendait pour verser le café du matin ou du soir.
Je me mis au courant de l'opinion publique et des divers intérêts qui agitaient ce petit peuple. Saber devint pour moi un chroniqueur précieux. C'était un original que presque personne ne visitait, et il ne sortait jamais de chez lui, si ce n'est le vendredi pour se rendre à la mosquée; mais son âge, son intelligence déliée, son esprit inquiet et mordant faisaient de lui une autorité avec laquelle on comptait. Ses réflexions satiriques couraient de bouche en bouche. Il s'habitua si bien à bavarder avec moi que lorsque durant la journée, j'omettais de l'aller voir, il ne manquait pas de m'envoyer chercher.
Il paraît que Scher Marka, l'agent à Berberah du capitaine Heines, s'étant assuré de notre destination, malgré nos soins à la tenir cachée, avait averti le capitaine de notre départ pour Toudjourrah, et que celui-ci avait envoyé sur-le-champ le capitaine Christofer pour nous devancer à Toudjourrah et encourager les habitants à s'opposer à notre débarquement. Surpris par la diligence que nous avions faite et par ma manière imprévue de traiter avec le Sultan, le capitaine Heines donna des ordres pour rendre au moins notre séjour infructueux et décourageant: il était défendu de nous vendre aucune provision de bouche, et les indigènes répétaient que si l'on nous permettait de nous joindre à une caravane pour l'intérieur, les croiseurs anglais arrêteraient le commerce maritime de Toudjourrah, et confisqueraient tous les esclaves. Quant aux instructions relatives à notre régime, elles furent rigoureusement mises à exécution; et nous serions morts de faim sans quelques sacs de riz que par précaution nous avions apportés de Berberah; pendant tout notre séjour, le secrétaire de mon frère et moi, nous n'eûmes pour toute nourriture que du riz cuit à l'eau. Un ami, s'étant apitoyé sur l'état de santé de mon frère, nous envoyait pour lui, discrètement, un bol de lait chaque jour. Toudjourrah n'est, à proprement parler, qu'un caravansérail servant de débouché au commerce d'esclaves. Son établissement n'annonce aucune de ces précautions nécessaires pour subvenir aux besoins d'une population assise à demeure; les habitants y sont campés plutôt qu'établis; ils n'ont presque pas de mobilier; le chef de famille peut toujours charger sa femme, ses enfants et ses ustensiles sur le dos d'un des chameaux agenouillés à sa porte, et, abandonnant une maison dont la valeur intrinsèque est presque nulle, il peut, dans le plus bref délai, transporter ailleurs ses pénates. Les habitants sont très-sobres; chaque famille se tient en relations avec des bédouins de l'intérieur qui lui fournissent du beurre fondu et du sorgho; le blé, le riz et quelques autres objets de consommation n'arrivent que sur commande et par mer; parfois ils égorgent une chèvre, et de loin en loin un boeuf ou un chameau. On ne trouve à Toudjourrah ni bazar, ni marché de comestibles. Il était donc facile de nous empêcher d'acheter aucune denrée alimentaire.
Deux partis s'étaient formés à notre sujet, et le Sultan oscillait entre eux: l'un voulait maintenir notre exclusion du droit commun, l'autre nous laisser libres de nous joindre à une caravane qui se formait pour le Chawa. Ce dernier parti allait prévaloir, lorsque nos adversaires frétèrent expressément un bateau arabe, et allèrent à Aden prévenir le capitaine Heines qu'ils ne répondaient plus de pouvoir nous empêcher de partir pour le Chawa; et quelques jours après; un brick de guerre anglais (_the Euphrates_) vint stationner à Toudjourrah. La semaine suivante un second brick vint relever le premier, qui s'en retourna à Aden, et ces deux bâtiments se relayèrent ainsi pendant plusieurs semaines pour tenir le gouverneur d'Aden au courant de toutes nos actions. Le Sultan reçut l'ordre de faire suspendre le départ de la caravane qui devait nous emmener en Chawa, et cet ordre contraria d'autant plus les trafiquants que nous étions au mois de mars, et que les chaleurs se faisaient déjà sentir.
Un matin, à mon lever, j'appris qu'un bâtiment arabe venu d'Aden avait jeté l'ancre dans le port au point du jour: qu'un Européen était descendu à terre, et qu'on l'avait forcé à coups de bâton à se rembarquer et à remettre à la voile. En sortant, j'allai chez Saber, qui me confirma cette nouvelle et m'indiqua le bâtiment, qui disparaissait déjà à l'entrée de la baie. Je sus plus tard que cet Européen n'était autre que notre compatriote M. Combes. Il avait pour mission de se rendre auprès de Sahala Sillassé, le Polémarque du Chawa. À Aden, le capitaine Heines lui avait donné l'hospitalité dans sa maison, mais sans oublier néanmoins de préparer à Toudjourrah la réception déplaisante qui lui fut faite.
Les officiers des deux bricks qui se relayaient pour nous surveiller n'eurent plus aucune relation avec nous, et nous regrettâmes le capitaine Christofer, dont la courtoisie adoucissait du moins la rigueur des ordres qu'il était chargé de transmettre à notre sujet: il avait été désigné à un commandement dans l'Inde. Cette attitude des officiers anglais ne contribua pas peu, selon Saber, à encourager la malveillance de ceux des indigènes qui cherchaient à s'attirer les libéralités du gouverneur d'Aden.
Nous avions, mon frère, son secrétaire et moi, l'habitude de nous promener chaque soir dans un endroit fréquenté aux alentours de Toudjourrah. Depuis deux ou trois jours, une indisposition retenant mes compagnons chez eux, j'allais seul faire ma promenade habituelle. Un soir, au détour d'un sentier, je vis, accroupis sous des arbres, trois bédouins à qui je donnai le salut d'usage. J'eus à peine fait quelques pas qu'une grosse pierre lancée par derrière vint effleurer mon turban et s'enterrer dans le sable devant moi. En me retournant, je me trouvai face à face avec mes adversaires; l'un d'eux mis hors de combat, les deux autres disparurent derrière les ruines d'une mosquée. Une petite fille, revenant de la fontaine, avait tout vu, et, courant vers les premières maisons, elle avait poussé le cri d'alarme; ce qui avait déterminé la fuite de mes agresseurs. Des habitants sortirent en armes; nous retournâmes au lieu de la scène, mais le bédouin tombé avait disparu. Mes amis s'émurent beaucoup de cette tentative. Saber jeta feu et flamme contre le Sultan et son parti, qui attireraient, disait-il, sur son pays, la vengeance des Français, et, à son défaut, une punition divine. À quelques jours de là et en plein midi, le secrétaire de mon frère fut insulté et attaqué à coups de pierre par des enfants et quelques jeunes hommes.
Durant mon hivernage à Gondar, j'avais eu avec Sahala Sillassé des relations de sa part très-bienveillantes. Nous avions échangé des cadeaux, il m'avait pressé de me rendre auprès de lui, et je ne doutais pas que, s'il apprenait que j'étais à Toudjourrah, il ne me fît ouvrir une route, malgré les résistances du Sultan, car, à cause de leur commerce avec le Chawa, tous les habitants de Toudjourrah dépendaient de lui. Aussi, dès notre arrivée, avions-nous cherché à lui faire connaître notre situation.
Plusieurs indigènes avaient d'abord consenti à lui porter notre message, mais malgré l'appât d'une forte récompense, chacun d'eux, au moment de partir, s'était dégagé de sa promesse, en alléguant qu'il craignait de mécontenter les partisans du Sultan. Nous savions que la Compagnie des Indes songeait depuis quelque temps à envoyer une ambassade en Chawa. M. Harris, capitaine dans l'armée anglaise fut désigné pour cette mission, et le gouverneur d'Aden donna l'ordre au Sultan d'organiser une grande caravane pour l'accompagner. Quelques trafiquants plus pressés que les autres se préparèrent à partir sur-le-champ, et ils consentirent en secret à nous prendre avec eux. Nous regardions donc notre départ comme certain, lorsque l'arrivée d'un nouveau bâtiment anglais fit échouer cette tentative. Le Sultan avait encore averti le capitaine Heines, qui envoya cette fois à Toudjourrah un agent spécial.
Cet agent s'établit dans une maison voisine de la nôtre; il avait plus de soixante ans et se nommait Hadjitor; il était Arménien de nation, parlait parfaitement l'anglais, l'hindoustani, le persan et l'arabe, et depuis nombre d'années, la Compagnie des Indes le chargeait de missions difficiles dans diverses parties de l'Orient.
Cette fois, il venait à Toudjourrah pour combattre ouvertement notre influence qui, au dire du Sultan, l'empêchait d'exécuter les ordres du gouverneur anglais. Dès le lendemain de son arrivée, il indiqua aux notables réunis la meilleure marche à suivre pour nous empêcher de partir pour l'intérieur. Du reste, il vint poliment nous faire visite; il nous dit franchement que désormais nous ne pouvions plus lutter contre le gouverneur d'Aden; et ayant été informé de la simplicité excessive de mon régime, il m'offrit obligeamment par l'intermédiaire du secrétaire de mon frère, de me prêter la somme d'argent que je désirerais. Peu après, il me fit savoir que la Compagnie des Indes ne nous refuserait pas une bonne indemnité, si nous voulions renoncer à notre voyage en Chawa.
Les chaleurs devenaient très-fortes; vers le milieu du jour, les indigènes évitaient de sortir de leurs maisons; les animaux même se réfugiaient à l'ombre; ce qui me permettait de surprendre sur les collines des gazelles de la petite espèce et d'apporter ainsi un changement à mon insipide régime de riz.
M. Hadjitor chercha à détacher de nous le secrétaire de mon frère. Ce jeune homme était d'un caractère agréable, mais il n'avait pas, pour affronter des privations aussi longues, les motifs qui nous animaient. On lui offrait un emploi dans l'Inde, et dès que mon frère l'apprit, il alla au-devant de ses scrupules, en l'encourageant à tirer parti de sa position auprès de nous, si cela devait avancer sa fortune; et notre jeune compagnon alla s'établir chez M. Hadjitor.
Depuis l'arrivée de cet agent, la hardiesse des partisans du Sultan s'accroissait de jour en jour; ils avaient empêché le départ de la petite caravane à laquelle nous comptions nous joindre, et ils profitaient des moindres occasions pour nous susciter des désagréments de nature à faire prévoir que nous en arriverions à un conflit.
L'adresse et la ténacité que nous avions déployées pendant près de quatre mois, nous avaient acquis une position telle que les Anglais ne pouvaient nous débusquer de Toudjourrah, mais ils arrêtaient pour longtemps notre voyage dans l'intérieur. On s'attendait de jour en jour à voir arriver l'ambassadeur de la Compagnie des Indes, accompagné de son nombreux personnel et de vingt-cinq soldats anglais qui devaient lui servir d'escorte jusqu'en Chawa; et la grande caravane était prête à partir dès l'arrivée de tout ce monde. Comme ressource dernière, nous aurions pu tenter de nous attacher à suivre cette caravane; mais c'eût été aux dépens de notre dignité. Vis-à-vis des indigènes, il nous était permis de nous résoudre à composer avec les habitudes conformes à notre éducation, mais en face d'Européens comme nous, et d'Européens hostiles, nos susceptibilités nationales se réveillaient plus vives. L'ambassadeur anglais, entouré d'un nombreux personnel, muni de cadeaux princiers, disposant de l'autorité de Toudjourrah, appuyé de vaisseaux de guerre, marchant enfin sur une route aplanie de longue main par l'influence et l'argent du capitaine Heines, ne devait pas manquer d'avoir aux yeux des indigènes une supériorité écrasante sur deux voyageurs isolés dont l'un était souffrant, et qui, avec leurs modestes ressources personnelles, s'efforçaient de se frayer leur route. En conséquence, nous dûmes nous résigner à abandonner une position que nous avions cependant eu tant de peine à conquérir.
Quand on songe à la conduite du chef de la colonie d'Aden à notre égard, elle semble se concilier difficilement avec les habitudes et la grande figure que la nation anglaise fait en Europe. Mais trop souvent dans leurs établissements lointains les nations européennes, en vue de quelque avantage commercial ou politique, ont ouvertement foulé aux pieds les notions élémentaires d'humanité, de justice et de morale que, par respect pour la conscience de leurs concitoyens ou par crainte des jugements de nations rivales, elles n'eussent osé violer dans notre hémisphère; et l'histoire des colonies européennes en Afrique et en Amérique offre des exemples d'iniquité bien autrement déplorables que la persécution dont nous étions les victimes à Toudjourrah. Aujourd'hui, grâce aux communications plus fréquentes des peuples, grâce surtout à ce qu'une plus grande publicité éclaire leurs actions, le champ de l'arbitraire tend à se rétrécir. Mais il est difficile de se soustraire complétement aux effets de précédents mauvais. De même que le bien, le mal a son enchaînement; et à l'époque dont je parle, un gouverneur peu scrupuleux pouvait encore réveiller contre nous avec impunité des traditions politiques aujourd'hui désavouées.
Du reste, dans les établissements anglais de l'Inde, l'opinion publique se prononça énergiquement en notre faveur; des journalistes ne craignirent pas de prendre notre défense, et lorsque plusieurs années après, je me trouvai au Caire, des employés militaires et civils de la Compagnie des Indes, de passage en Égypte, sont venus me féliciter de mon retour et me dire combien leurs compatriotes avaient désapprouvé les mesures prises contre nous. Je n'attendais point ces témoignages pour revenir à la juste appréciation de la loyauté des citoyens anglais; et si je rappelle la conduite du capitaine Heines, c'est bien moins pour attacher le blâme à son nom, que pour donner à comprendre quels sentiments pénibles devaient nous oppresser, lorsqu'à Berberah et à Toudjourrah, nous songions qu'à quelques lieues de l'autre côté du golfe, des hommes élevés dans les mêmes principes que nous, au lieu de nous aider dans notre voyage, employaient tous les moyens que leur fournissait une position supérieure pour nous empêcher de l'accomplir. Nous au moins, nous avions été assez heureux pour user ces persécutions par quelques mois de privations et de déboires; mais d'autres Européens, comme nous voyageurs pour la science, en ont subi plus tard les conséquences malheureuses. Quatre officiers de l'armée indienne, désignés par leur mérite, sont partis, en 1855, par ordre de la Compagnie des Indes pour pénétrer dans le royaume de Harar; un navire de guerre les avait à peine débarqués à Berberah, que les Somaulis en tuèrent un et en blessèrent grièvement deux autres, qui, grâce à l'obscurité, parvinrent heureusement à regagner leur bâtiment. Les Somaulis ont des rapports journaliers avec les autorités anglaises d'Aden, mais dès qu'il a été question d'un voyage dans l'intérieur de leur pays, ils ont, pour satisfaire leur aversion contre les Européens, ressuscité les arguments dont le capitaine Heines s'était servi contre nous.