Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie

Chapter 42

Chapter 423,836 wordsPublic domain

Pour comble d'embarras, je n'avais plus que quelques pièces de menue monnaie. Je songeai à m'embarquer pour Berberah, en donnant pour mon passage, soit mon manteau, soit les garnitures en vermeil de mon sabre; et dans cette intention j'allais au port, lorsque près d'un petit camp établi en dehors de la ville, un officier m'accosta poliment, en me nommant, et me donna l'adresse d'un capitaine chez lequel mon frère avait dû laisser des instructions pour moi. Il m'exprima en me quittant le regret de ne pouvoir m'être plus utile. Je me rendis aussitôt chez ce capitaine qui me remit de la part de mon frère, une somme d'argent et une lettre, et s'excusa pareillement de ce qu'il ne m'offrait pas l'hospitalité: je devais sentir, disait-il, que malgré le plaisir qu'il aurait à se lier avec moi, il était obligé de céder aux exigences de sa position, comme subordonné du gouverneur, qui, vu l'état actuel de la colonie, désirait que les officiers de la garnison s'abstinssent de relations avec tout étranger. Il m'indiqua cependant le logement d'un lieutenant d'artillerie chez qui je trouverais, croyait-il, des nouvelles récentes de mon frère. En le remerciant, je ne pus m'empêcher de lui dire combien son accueil aimable me faisait regretter la défiance injustifiable du gouverneur; et je me dirigeai vers la demeure du lieutenant d'artillerie, avec la pensée d'éprouver jusqu'où irait l'espèce d'interdit qui me frappait. Mais cet officier me réconforta par sa cordiale réception: il me faisait chercher depuis la veille, et il insista pour me retenir chez lui. J'eus beau refuser, dire que ma présence pourrait le compromettre, il ne voulut rien entendre, et il m'installa dans un charmant appartement de son habitation.

J'appris alors que mon frère, après avoir passé quelque temps à Aden, s'était embarqué pour l'Égypte, où il espérait trouver des soins médicaux plus intelligents; qu'il était revenu à Aden, où, sous le prétexte qu'il pourrait bien être un agent secret du gouvernement français, le capitaine Heines lui avait suscité des difficultés de toute nature, jusqu'à défendre aux officiers d'entretenir des rapports avec lui; qu'enfin mon frère avait cru opportun de s'éloigner et d'aller m'attendre à Berberah, malgré le gouverneur, qui voulait empêcher son embarquement, alléguant qu'il attendait à son sujet des ordres de son gouvernement.

Mon hôte me dit que mon arrivée faisait sensation; le bruit courait que, comme frère d'un agent secret je devais être pour le moins un homme dangereux; les officiers n'en croyaient rien, mais le gouverneur profitait de l'occasion pour exercer sur eux une pression qui, selon lui, dépassait ses pouvoirs et contre laquelle il était très-heureux de protester ostensiblement, ne fût-ce que pour la dignité de l'épaulette.

J'envoyai une lettre à mon frère; le manque d'une occasion pour Aden retarda sa réponse. J'eus à échanger une correspondance avec le gouverneur pour faire lever l'interdiction faite aux patrons de barques indigènes de me recevoir à leur bord; et je m'embarquai pour Berberah, après avoir séjourné un mois à Aden.

Je me séparai à regret de mon aimable hôte, le lieutenant Ayrton, qui, de même que les autres officiers de la garnison, ne douta pas un instant du caractère de mon frère, mais qui n'hésita pas à manifester l'indépendance de ses sympathies pour un voyageur qui se dévouait au culte de la science.

Après quatre jours de mer, nous mouillâmes dans la partie rade-foraine de Berberah.

Berberah est situé dans le pays des Somaulis, sur la côte d'Afrique, faisant face à celle d'Aden. Pendant cinq mois de l'année, il s'y tient une foire alimentée par les caravanes venant de l'intérieur, du royaume de Harar surtout, et par les petits bâtiments arrivant de la Perse, de l'Inde, de Mascate, de Zanzibar et de l'Arabie. Il s'y fait beaucoup d'affaires, vu le commerce relativement assez restreint de ces parages; la première caravane y arrive au commencement de décembre, et la dernière en repart vers la fin d'avril. À un jour fixé, les Somaulis, qui forment sa population annuelle, abandonnant leurs campements et leurs maisons en nattes, chargent leurs femmes, leurs enfants et leurs ustensiles sur des chameaux, et partent dans toutes les directions pour l'intérieur; tous les navires reprennent la mer; et pendant sept mois de l'année, Berberah reste complètement désert. Les principales provenances qui alimentent cette foire sont: des esclaves, des boeufs, des moutons, de la myrrhe, du café, de l'or (en petite quantité), du civet, de l'ivoire, de la gomme, quelques peaux, de l'encens, du cardamôme et du beurre fondu. Les importations sont: des étoffes de coton de l'Inde et de la Perse, du cuivre, de l'antimoine et surtout de l'argent. Les Somaulis, peuple pastoral, ont peu de besoins, mais ils sont attirés à Berberah par l'espoir d'exploiter les trafiquants. Tout étranger, dût-il ne rester qu'un jour à Berberah, est obligé de choisir parmi les Somaulis un _abbane_ ou protecteur, à qui il doit faire un cadeau en argent ou en nature. Cet abbane le protége contre les avanies, répond de sa personne, de ses biens et de sa conduite, préside à ses ventes et achats, sur lesquels il perçoit de petits profits; il lui sert d'arbitre dans ses contestations, et il est arrivé souvent qu'il se soit fait tuer plutôt que de le laisser molester.

Je trouvai mon frère encore souffrant; l'état de sa vue lui ayant fait craindre au Caire de ne plus pouvoir écrire, il s'était adjoint comme secrétaire un jeune Anglais. Il me désigna un abbane qui, selon la coutume, m'envoya un mouton et divers mets préparés, en échange desquels je lui fis le cadeau habituel, qui rappelle les xénies en usage dans la Grèce ancienne. En débarquant, j'avais cru sentir que les indigènes me regardaient de mauvais oeil, et tous les détails que mon frère me donna sur son séjour me confirmèrent dans cette opinion. Il m'apprit que peu avant mon arrivée, sur le bruit répandu à Berberah que le capitaine Heines serait bien aise qu'on attentât à sa sûreté, son abbane l'avait engagé à écrire au capitaine pour qu'il démentît au moins un pareil bruit, et celui-ci lui avait répondu que comme gouverneur d'Aden, il n'avait pas à s'occuper de ces détails d'un intérêt tout personnel.

Nous cherchions à gagner le Chawa en passant par Harar, petit royaume à quatre ou cinq jours de marche de Berberah. Mais ici encore, il nous fallut compter avec le gouverneur d'Aden, qui employa contre nous son agent de confiance, un Somauli nommé Scher Marka, établi à Aden. Cet homme, fort influent parmi ses compatriotes, à cause du trafic étendu qu'il faisait, se tenait durant la foire à Berberah, d'où il approvisionnait de bétail et de diverses denrées la garnison d'Aden; il nous fit dire qu'à moins de nous concilier le capitaine Heines, nous chercherions vainement à gagner Harar. Un marchand maugrebin, natif de l'Algérie française, nous confia qu'à la suite d'instructions venues d'Aden, Scher Marka avait fait décider dans une réunion de Somaulis qu'aucun chef de caravane ne nous admettrait. Bientôt, des bruits de plus en plus fâcheux circulèrent sur notre compte; nos abbanes nous prévinrent de ne plus sortir le soir, de ne pas nous éloigner, même le jour, des habitations; que sinon, ils ne pourraient plus répondre de nous.

Des vieillards Somaulis vinrent nous demander quels motifs incitaient le gouverneur d'Aden contre nous; mais pour leur faire comprendre notre position, il eût fallu leur expliquer l'état des choses en Europe, et tout un ordre d'idées peu intelligibles pour eux. Ils nous demandèrent aussi quel grand intérêt nous engageait à braver, comme nous le faisions, un péril évident; et il nous fut aussi difficile de leur répondre clairement sur ce point. Ils eurent cependant l'air de comprendre, Dieu sait quoi. En partant, ils nous dirent:

Gardez-vous néanmoins; quelques mauvais Somaulis songent peut-être à lever contre vous leurs javelines; mais il y a encore de braves gens parmi nous; espérons que leur influence pourra contenir ces méchants, dont le premier tort, à nos yeux, est d'obéir à des suscitations étrangères à nos tribus indépendantes.

Aucun Européen n'avait encore visité le royaume de Harar dont les habitants, musulmans fanatiques, mettraient à mort, disait-on, tout chrétien qui pénétrerait chez eux. Néanmoins, avec un peu de savoir-faire, nous espérions réussir; mais bientôt nous sûmes que les mesures prises contre nous par le gouverneur d'Aden étaient connues à Harar même, où notre succès dépendait en grande partie de l'imprévu de notre arrivée. Cette nouvelle nous décida à changer nos plans et à essayer d'arriver en Chawa par la voie de Toudjourrah.

Cette voie avait été ouverte, environ deux ans auparavant, par notre compatriote M. Dufey, grâce au Polémarque du Chawa, Sahala Sillassé, qui l'avait recommandé à une caravane composée d'habitants de Toudjourrah. On disait bien à Berberah et à Zeylah que le capitaine Heines répandait à Toudjourrah des sommes d'argent importantes, et que son influence, quoique non avouée, y était toute puissante. Mais nous ne pouvions sur des on dit renoncer à notre voyage; d'ailleurs si la route par Toudjourrah nous était fermée, il nous restait encore deux autres routes principales: l'une par les États du Dedjadj Oubié dont les dispositions s'étaient modifiées en ma faveur, l'autre par le Sennaar. Nous étions fort disposés à croire que nous aurions encore à lutter à Toudjourrah contre l'influence anglaise, mais j'espérais néanmoins que mes relations avec le Polémarque du Chawa nous permettraient d'arriver jusqu'à lui.

Quelques notables des Somaulis sachant que nous allions nous embarquer, vinrent nous féliciter d'abandonner une lutte sans espoir, disaient-ils; et le 15 janvier 1841, nous mîmes à la voile, laissant derrière nous cette côte aride de Berberah, rendue si inhospitalière par la malveillance d'Européens qui auraient dû être nos protecteurs naturels.

Arrivés à Zeylah, mon frère étant souffrant, j'allai seul chez le chef de cette petite ville; il me reçut bien, se mit à mes ordres avec cette urbanité trompeuse souvent, mais agréable du moins, qu'on est presque toujours sûr de rencontrer sur les côtes orientales de l'Afrique; et j'étais à peine rembarqué, qu'il nous envoya en cadeau trois moutons et des mets préparés.

Le lendemain, nous reprîmes la mer; et le troisième jour, nous glissions doucement à l'entrée de la baie magnifique au fond de laquelle se trouve Toudjourrah.

Je descendis à terre avec le patron de notre barque, et affectant une confiance que nous n'avions pas, nous nous dirigeâmes vers l'habitation du chef de la ville, auquel, par suite de je ne sais quelle tradition, on donne le titre de Sultan.

Toudjourrah est situé tout au bord de la mer, sur une plage sablonneuse et plate; le terrain, à environ cinq cents mètres du rivage, commence à s'élever en ondulations graduées qui atteignent dans le lointain les proportions de montagnes. La ville est composée d'environ deux cent cinquante maisons éparses, faites de fortes nattes en feuilles de palmier soutenues par des chassis de bois et recouvertes d'un toit de chaume; par ci par là, quelques bâtiments à toits plats, construits en madrépore et torchis, servent de magasins. Des arbres bas, épineux et d'un feuillage rare couvrent les alentours de la ville, et de loin donnent au paysage un aspect de fraîcheur et de richesse, qui se dément à mesure qu'on approche. Des troupeaux de chèvres maigres et quelques chameaux errent en cherchant une herbe desséchée, qui fait même défaut plus de la moitié de l'année, et à laquelle ils suppléent alors en dépouillant les arbres de leurs feuilles et de leur écorce. Les habitants ont le teint noirâtre, les traits caucasiens et ne portent qu'un pagne et une toge légère; ils sont tous musulmans et marchands d'esclaves; la plupart parlent l'arabe, mais ils emploient entre eux la langue afar, leur idiome national.

Mon patron s'arrêta devant une maisonnette en bois faite de débris de navires et enduite d'un badigeon rouge qui s'écaillait au soleil; haute de près de quatre mètres, large de trois, elle ressemblait à un de ces jouets que l'on fabrique à Nuremberg. Au rez-de-chaussée une pièce sablée, entièrement dépourvue de meubles servait de lieu de réception, et au fond une petite échelle donnait accès à un fenil sous le toit. Nous nous assîmes à l'entrée, sur le sol recouvert d'un gravier très-propre.

Le Sultan parut bientôt. C'était un homme d'environ soixante-cinq ans, d'une maigreur qui faisait peine à voir et haut-monté sur des jambes grêles. Coiffé d'un petit turban blanc, il portait à la ceinture un poignard recourbé garni en argent, et l'expression de son visage, d'un noir luisant, annonçait l'astuce et la faiblesse, comme sa démarche vive et saccadée dénotait l'instabilité de son esprit. Il se composa un air digne, nous fit servir le café et nous introduisit ensuite dans la maisonnette, où nous mangeâmes tous les trois une grande écuellée de riz fortement assaisonnée de carry; puis, ayant fait servir le café une seconde fois, il s'enquit de ce qui nous amenait à Toudjourrah. Je lui dis que je venais attendre sous sa protection qu'il se formât une caravane pour le Chawa, et à cet effet, je lui demandai de me faire louer une maison pour moi et mes deux compagnons restés à bord.

Il me promit des maisons, tant que j'en voudrais, et me fit entrer dans maints détails que j'eus soin d'exposer de façon à l'affriander par les profits à tirer de nous. Je me levais pour disposer notre débarquement, lorsqu'il me dit:

--Tu as sans doute le papier?

--Quel papier? répondis-je.

--Le permis d'Aden, pour ton débarquement.

J'alléguai ma qualité de Français et mon indépendance sur une terre relevant de Constantinople.

--C'est possible, reprit-il avec suffisance, mais le gouverneur d'Aden, notre ami, désire qu'on ne s'arrête pas ici sans sa permission.

Je lui dis que j'étais prévenu et que je m'attendais à cette réponse, mais qu'étant venu pour m'assurer si, comme on le disait, Toudjourrah interdisait son territoire à mes compatriotes, je ne pouvais me contenter d'une déclaration verbale; qu'il voulût bien me la donner par écrit, et qu'immédiatement je remettrais à la voile.

Ayant vainement essayé de me dissuader, il m'engagea d'un air paterne à remonter à bord pour me concerter, disait-il, avec mes compagnons, et revenir ensuite m'expliquer avec son conseil, qu'il allait convoquer. Mais sentant sous mes semelles cette terre de Toudjourrah, qui commençait dans mon esprit le chemin du Chawa et du Gojam, j'étais peu disposé à la quitter à la légère: si pour prévenir mon frère de ce qui se passait, je me fusse remis sur l'eau, j'aurais perdu tous mes avantages; je refusai donc, et j'allai me promener sur le bord de la mer.

Je savais qu'un indigène nommé Saber avait eu des relations avec mon compatriote, M. Dufey, et je désirais d'autant plus le voir, que le Sultan avait feint d'ignorer jusqu'à son nom. Des enfants qui jouaient sur la plage m'indiquèrent sa demeure. J'y courus et je trouvai mon homme, à demi-nu, accroupi sur un alga, un chapelet à la main et son coran ouvert devant lui. Il avait la tête rasée et portait, comme par mégarde sur l'occiput, une calotte de l'Hedjaz ridiculement petite; il était du même âge que le Sultan, mais sa physionomie spirituelle et narquoise me fit bien augurer de lui. Une élégante jeune fille, assise au pied de son alga, préparait des gâteaux de blé; les tresses de ses cheveux noirs pendaient presque jusqu'à terre. À mon entrée, elle ramena son voile sur sa figure et disparut.

--Que le salut d'Allah soit sur toi! me dit Saber, en me faisant prendre place à côté de lui.

Je lui dis qu'ayant entendu parler de ses bons rapports avec mon compatriote M. Dufey et n'ignorant pas non plus que ses ancêtres étaient originaires de l'Yémen, la terre bénie, je venais pour le saluer et m'éclairer de ses conseils précieux pour moi dans la position où je me trouvais; je fis enfin de mon mieux pour gagner sa bonne volonté.

Sur plusieurs points de ces côtes d'Afrique, il y a quelques familles originaires d'Arabie, et ces familles sont d'autant plus fières de leur origine que, dans ces parages, lorsqu'on veut compléter l'éloge d'un homme, on dit: «C'est un véritable Arabe.» Il se trouvait précisément que Saber était infatué de son extraction arabe, qu'il prétendait être la seule qui fût avérée à Toudjourrah. Au pétillement de ses yeux, à la façon dont il se rengorgea en s'agitant sur son alga, je vis que j'avais touché juste.

--Ô mon maître, me dit-il, tu as donc entendu parler de moi? Je ne suis qu'un obscur trafiquant perdu ici, au milieu de gens grossiers, et voici que mon nom a frappé ton oreille au delà de la mer! C'est naturel après tout: bonne race est le plus précieux des biens qu'Allah nous donne. Que le Prophète bénisse ceux qui m'ont transmis le sang d'Ismaël! Mais toi, comment t'appelles-tu?

--Mikaël.

--Eh bien, Mikaël, puisque c'est ton nom, tu es venu ici pour aller dans le Chawa sans doute? Mais ces gens sans religion ont aliéné le droit d'accueillir les étrangers. Mes pères, à moi, donnaient le pain et le sel aux meurtriers mêmes de leurs proches, quand au nom d'Allah, ils se présentaient devant leurs tentes; et ces fils de chiens se disent Arabes, après avoir mis leur hospitalité en tutelle des Anglais! Je sais ce qui se passe: on veut t'empêcher de te reposer ici, toi, l'étranger d'Allah, l'homme en voyage, qui ne demandes qu'à laisser sur notre terre l'empreinte de tes sandales. Aurais-tu envie de leur résister? Il sera curieux de voir ce qu'ils pourront faire. J'ai entendu parler des Français; ils ne sont pas riches comme les Anglais, dit-on, mais ils sont braves. Notre chef et ses acolytes ont follement accepté l'argent d'Aden, croyant qu'il n'y avait qu'à le prendre; ils vont avoir à le gagner. Les Français n'ont-ils pas aussi des vaisseaux sur la mer?

--Sans doute, répondis-je.

--Eh bien, fortifie-toi; dis à ces gens: Allah m'a conduit ici et j'y reste. Ils seront embarrassés.

Il appela sa fille et nous fit servir le café et de l'eau miellée. Il m'expliqua comme quoi mon arrivée mettait la population en émoi: un fort parti faisait opposition au Sultan, et ce parti s'intéressait vivement à l'issue de ma démarche, la première de ce genre depuis que le Sultan et ses partisans étaient à la solde du gouverneur d'Aden.

Encouragé par ces révélations, je retournai à la demeure du Sultan, devant laquelle une soixantaine d'hommes accroupis en cercle tenaient conseil. Dès les premières objections opposées à notre débarquement, notre patron de barque, lui, avait cru prudent de remonter à bord. J'entrai dans la maisonnette, et je me postai à la lucarne du fenil pour observer ceux qui délibéraient sur moi. Plusieurs orateurs se levèrent successivement; après une discussion longue et animée en langue afar, le Sultan et quatre ou cinq des plus anciens vinrent s'asseoir à l'entrée de la maisonnette et me firent signe de descendre. Ils me dirent que le Conseil m'enjoignait de me rembarquer immédiatement. Je me bornai à demander leur injonction par écrit. On apporta plume, encre et papier, et je regardai mon entreprise comme avortée. Mais la difficulté fut de s'entendre sur la rédaction: j'insistais pour l'emploi de termes explicites et trop peu diplomatiques par leur franchise. La plume et l'encrier furent bientôt mis de côté, et le Sultan retourna avec ses compagnons au Conseil, où la discussion reprit avec une vivacité nouvelle. Enfin, à bout d'arguments sans doute, le Sultan s'écria en arabe cette fois, pour que je le comprisse:

--Que veut-il donc, cet homme? Veut-il envahir la demeure des gens? Ne serions-nous plus maîtres chez nous?

Tous les membres du Conseil se tournèrent vers moi.

--Je ne veux envahir la demeure de personne, leur dis-je en m'avançant. Je suis un voyageur; il y a longtemps que je n'ai d'autre abri que le ciel; je vais au Chawa; Toudjourrah est sur ma route; je sais que vos pères n'en ont jamais fermé l'accès aux gens inoffensifs. Si, comme on le dit, vous avez aliéné votre héritage pour le mettre à la discrétion du gouverneur d'Aden, vous avez dû le faire à la face d'Allah, et tous ces anciens ici réunis ne sauraient être honteux d'une résolution prise sur la terre où dorment leurs aïeux. Pourquoi refuseriez-vous d'avouer par écrit ce qui, tôt ou tard, ne manquera pas de devenir public? À Moka, à Djeddah, à la Mecque, dans toute l'Arabie, qui me croirait, si je n'apportais une preuve incontestable de l'interdiction inouïe dont vous me frappez? Que chacun de vous se mette un instant à ma place et juge.

--C'est très-bien, dit le Sultan; mais il nous est impossible de te donner le papier que tu demandes.

--À défaut de papier, repris-je, je vous offre mon corps; vous pouvez y inscrire vos volontés.

--Mais tu veux donc jouer avec la mort? me dit l'un d'eux.

--S'il est écrit que mon corps doit rester ici, répondis-je, je ne le porterai pas plus loin; mais les Français sauront où est tombé leur compatriote.

Il me sembla que plusieurs m'approuvaient; d'autres parlaient avec véhémence et se tournaient vers moi avec des gestes menaçants; un moment je crus qu'ils ne se contiendraient plus. Mais l'effervescence se calma; on délibéra, on discuta longtemps et le Conseil se dispersa.

Assis sur le seuil de la maisonnette, je cherchais à prévoir la fin de toute cette affaire, lorsqu'une vieille esclave sortit d'une maison voisine, celle de la femme du Sultan, en terminant une phrase en amarigna. Je la saluai dans sa langue; elle s'arrêta stupéfaite; et quelques mots échangés établirent un lien entre nous. Volée à une famille chrétienne dans le Chawa et vendue à Toudjourrah, cette malheureuse était devenue gardienne des deux filles du Sultan, âgées de seize à dix-huit ans. Elle rentra chez ses maîtresses, et bientôt, en passant près de moi, elle me dit à demi-voix en amarigna:

--Courage! Le maître ne sait que faire; persiste, et tu resteras.

Quelques instants après, une quarantaine d'hommes, armés de boucliers, de coutelas et de javelines, vinrent se grouper à quelques pas de moi. L'un d'eux, dont j'avais remarqué la violence durant le Conseil, vint me sommer en mauvais arabe de m'embarquer sur-le-champ. Je restai assis sans répondre, adossé à la maisonnette. La troupe m'entoura.

--Tu n'as donc pas de sens? me dirent-ils. Que te faut-il pour partir?

--Ce que je vous ai dit: la sommation écrite ou la contrainte.

Ils crièrent; plusieurs tournèrent leurs javelines contre moi, et l'un d'eux tenta de me faire lever en me tirant par le bras. J'étais armé aussi; mais ma résistance passive les décontenança: ils reculèrent, s'entre-regardèrent; et il était temps, car les uns et les autres nous touchions à un de ces moments où le jugement ne conduit plus la main. Ils se retirèrent à une vingtaine de pas et s'accroupirent comme pour délibérer encore. La nuit vint sur ces entrefaites, et ils se dispersèrent.

Je restai seul dans l'obscurité. Bientôt, le Sultan vint vers moi, protégeant de la main un flambeau allumé, et il m'invita à entrer dans la maisonnette, où nous soupâmes ensemble comme de bons amis. En buvant le café, il me dit:

--Tu as peu de jugement, ou bien tu te fies à quelque puissant talisman. Je t'aime comme si tu étais mon fils; mais je ne suis pas seul maître ici, et ta présence soulève des questions difficiles. Tes compagnons restés à bord doivent être inquiets; va leur donner le bonsoir, et demain matin, nous reprendrons cette affaire qui finira peut-être par s'arranger.

Je lui répondis que mes compagnons étaient sans inquiétude, puisqu'ils me savaient auprès de lui; que nous avions assez parlé tout le jour, et que le mieux était de se reposer.

Il me regarda fixement, cligna de l'oeil et se mit à rire.