Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie

Chapter 41

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--Non, dit le serpent, on m'a vu entrer ici, et fussé-je enroulé dans les cheveux de ta favorite, mes ennemis m'y découvriraient. Écoute; les voilà qui approchent. Si tu ne veux offenser Allah et son prophète, tu n'as qu'un moyen: Ouvre ta bouche, que je me cache dans ta poitrine.

Marzawane recula d'horreur; mais la voix des soldats montait de plus en plus.

--Soit, dit-il, puisque tu es venu au nom du Miséricordieux!

Le serpent disparaissait dans la gorge de son hôte, lorsque ses poursuivants entrèrent en criant:

--Où est le traître? Malheur à ceux qui couvrent l'ennemi du Sultan!

Marzawane leur dit que l'ennemi du Padichah était le sien; que sa maison était vaste, qu'on pouvait s'y introduire inaperçu, et qu'ils n'avaient qu'à la visiter en tous sens.

Les soldats fouillèrent partout; ils exigèrent même de pénétrer dans le harem interdit, et c'est à peine s'ils respectèrent les voiles des femmes. Attérés d'avoir humilié ainsi sans profit cet homme puissant, ils se jetèrent à ses pieds, baisèrent le pan de son caftan en lui demandant grâce, et ils se retirèrent pénétrés de sa générosité.

Marzawane dit alors au serpent:

--Sois sans crainte désormais. Sors; tu gênes les battements de mon coeur.

Mais du fond de cette poitrine de juste, le serpent répondit:

--Il me faut une bouchée de ton coeur ou de ton poumon; choisis. Je ne sortirai qu'à ce prix.

Et comme Marzawane lui reprochait son ingratitude:

--Homme naïf! dit le maudit, puis-je contrevenir à ma nature? serpent je suis, en serpent je dois agir. C'est encore beaucoup que je te donne le choix.

--Amen! dit Marzawane; tu auras le meilleur de ma chair. Accorde-moi seulement comme grâce dernière de me laisser disposer les choses de façon à donner à ma mort l'apparence d'un accident, afin qu'on ne dise point qu'après avoir accordé sa protection au nom d'Allah et du prophète, Marzawane mourut sous la dent de son protégé. Les hommes s'autoriseraient peut-être d'une telle fin pour refuser à l'avenir l'hospitalité.

Et Marzawane ordonna à un esclave d'étendre au pied d'un arbre son tapis de prières, d'approcher l'eau pour les ablutions préparatoires; puis il alla regarder son dernier né, et, frissonnant à la pensée de le quitter pour toujours, il se rendit au jardin, renvoya ses serviteurs, fit ses ablutions, prit congé de son corps par une prière, et s'étant assis à l'ombre, son chapelet à la main, il dit à l'ingrat:

--Fais ce qui doit être.

Aussitôt, un jeune homme resplendissant de beauté lui apparut et lui dit:

--Confirme ta foi. Prononce par trois fois le nom d'Allah, détache une feuille de cet arbre, pose la sur ta bouche, et tu seras sauvé.

--Qui es-tu donc? dit Marzawane.

--Le Prophète m'envoie pour dissiper ta peine; je suis l'ange de l'hospitalité.

Et le céleste messager disparut.

Marzawane ne douta pas; et à peine la feuille consacrée touchait-elle ses lèvres, que sa poitrine se soulevant rejeta le serpent noirci et calciné par la justice divine. Le génie du mal succombait devant la foi d'un véritable croyant.

Comprenez bien cette histoire, nous dit Aïdine. Votre conduite envers moi me l'a souvent rappelée. J'ai abrité sous mon toit un Européen; en récompense, il voulut mordre à mon honneur, et cette pensée oppressait ma poitrine, lorsque toi, Mikaël, tu es venu du Tegraïe où l'insensé calomniateur a dû te mettre en garde contre moi; et toi, dit-il en s'adressant à mon frère, tu es venu du Caire, où j'étais accusé de la même infamie. Vous êtes arrivés ici le même jour des deux extrémités du monde, et Allah vous avait à peine réunis, que vous étiez dans ce divan pour partager votre bonheur avec moi. En recevant le sorbet, vos yeux ont trahi la simultanéité de vos pensées; mon coeur se brisait; mais vous avez vidé jusqu'à la dernière goutte ma coupe un instant soupçonnée. J'avais lu dans vos yeux comme je l'eusse fait dans mon Coran, et soudain mon chagrin était sorti de moi. Allah n'envoie plus ses anges sur la terre, il les remplace par des hommes de bien.

Aïdine Aga exigeait que le Saïd Mohammed et moi, nous prissions notre repas du soir avec lui. Ses occupations le retenaient jusqu'à la prière de l'_Asr_ (quatre heures environ); à cette heure les affaires cessaient, et à moins d'être appelé, personne ne se présentait plus à son divan. Il venait alors me faire visite, ou bien il exerçait les soldats de la garnison à la cible et terminait la séance en tirant avec moi. Il mettait beaucoup d'amour propre à me gagner, en présence de ses hommes, des tasses de café, qui nous servaient ordinairement d'enjeux. De là nous allions nous mettre à table avec le Saïd Mohammed, et nous passions ensemble tout le reste de la soirée. Quelquefois il invitait le Kadi à se joindre à nous.

J'eus tout le loisir alors d'assister à ces longs récits, où l'art de bien dire déploie toutes ses ressources, où souvent les traits de la nature humaine sont reproduits avec des nuances d'une justesse merveilleuse, où l'imaginaire et le réel se mêlent si étrangement parfois, et dans lesquels les Arabes se complaisent par dessus tout et reposent doucement leur esprit. C'est un trait caractéristique de ce peuple, que malgré la longue durée de son existence il ait conservé une habitude d'esprit synthétique, et qu'ayant à un haut degré le sens de la vie pratique, il ait aussi celui de l'idéal très développé.

Dans les villes du littoral ou dans l'intérieur de leur presqu'île, ils peuvent paraître absorbés exclusivement par les préoccupations matérielles de la vie agricole ou pastorale, de la politique, de l'intrigue, du négoce et de l'industrie; mais en les étudiant de près, en les suivant dans leur intimité, on voit que tous, à quelque degré de l'échelle sociale qu'ils soient placés, n'y consacrent qu'une partie de leur être, comme un impôt qu'aggrave aujourd'hui pour eux l'invasion de l'activité européenne, et qu'ils réservent l'autre pour le culte de l'idéal, ce qui les empêche peut-être de tomber dans une déchéance complète. Même dans les villes du littoral de la mer Rouge et du golfe Persique, où selon les vrais Arabes, ceux de l'intérieur, leurs compatriotes, ont dégénéré, tant par suite du mélange des races que par les genres d'occupations auxquelles ils se livrent, aux heures où les travaux cessent, on voit dans les bazars, sur les places publiques, dans les cafés, au bord de la mer ou dans les divans particuliers, des réunions d'hommes occupés à écouter des récits historiques, des contes légendaires ou fantastiques, des épopées, des anecdotes, des poésies de toutes sortes, quelquefois érotiques, mais bien plus fréquemment celles du genre héroïque, surtout dans les cercles composés d'hommes des basses classes. Les conteurs ne s'astreignent pas à une version identique: ils développent leur sujet de mille manières, le quittent, le reprennent au gré de leur inspiration ou des émotions de leur auditoire. La plupart des Arabes sont exercés à faire ces récits, mais comme chez nous au moyen-âge, il y a des conteurs de profession qui voyagent de villes en villages et de tribus en tribus. Malgré les apparences contraires, l'égalité est fort grande parmi les Arabes, et ces réunions contribuent à la confirmer. Un conteur en réputation attirera les hommes de tous les rangs; un ouvrier interrompra son labeur silencieux par un apophthegme ou quelque sentence nouvelle annonçant que son esprit suivait les méandres d'une pensée lointaine; un homme riche, en marchandant avec un étalagiste, se laissera entraîner par celui-ci dans les régions supérieures, et quelquefois sans plus songer à son marché, il continuera son chemin, après avoir fraternisé quelques moments avec un de ses semblables dans le monde consolant où les conventions et les gênes de la vie réelle n'existent plus.

Je me rappellerai toujours nos longues veillées sur la terrasse d'Aïdine Aga, durant ces nuits sereines, à demi éclairées par les étoiles dont les vives scintillations sont inconnues dans nos climats. À l'immobilité atmosphérique et aux ardeurs du jour succédait la fraîcheur d'une brise de mer discrète et caressante; la ville dormait; on n'entendait que le bruissement régulier du flot sur la grève; les Arnautes de garde vêtus de leur pittoresque costume étaient couchés par terre ça et là, et nous nous laissions bercer par la parole lente et harmonieuse du Saïd Mohammed, qui nous faisait voyager par la pensée de Bénarès à Damas, de Sanâh à Samarkande. L'Aga parlait quelquefois de sa fin prochaine avec le calme et la dignité d'un soldat. Il me semble le voir encore, avec son tarbouch incliné sur l'oreille, ses grands yeux bleus, son nez aquilin, lorsque d'une voix discrète il me donnait des conseils:

--Ne te fie jamais complétement à un musulman, me disait-il; tu es chrétien et comme tel il te cachera toujours quelque chose de son coeur.

Quelquefois il posait la main sur mon épaule, et me regardant de ce regard mélancolique de l'homme qui se sent mourir:

--Il est dur, disait-il, de sentir la vie s'affaissant sous soi petit à petit. Qu'Allah te donne ce que j'avais espéré pour moi-même, la mort d'un soldat!

Chaque soir, à la même heure, la voix sonore du muezzin nous interrompait; du haut du minaret voisin, il sommait les musulmans, dans sa formule majestueuse, d'accomplir la dernière prière. L'Aga et le Saïd faisaient leurs ablutions, s'agenouillaient, et, leur prière finie, on apportait des narghilehs frais; on reprenait la conversation, et, bien après minuit, le Saïd et moi, précédés de falots, nous regagnions nos demeures par des rues désertes.

Un bâtiment marchand français était depuis quelque temps à Moussawa. Le capitaine, chargé des intérêts commerciaux d'une maison de Bordeaux, se disait en outre investi d'une mission politique, de concert avec l'envoyé français que j'avais trouvé chez Oubié. Je le mis en rapport avec les principaux trafiquants éthiopiens, mais j'eus le regret de ne pouvoir détourner par mes avis l'issue fâcheuse de la première expédition commerciale française qui fut tentée dans ce pays. Cédant aux instances de mes compatriotes, je me dégageai d'une convention que je venais de faire avec un patron de barque arabe, et je m'apprêtai à partir avec eux pour Aden.

L'Aga me dit que je ne le reverrais plus peut-être; je cherchai, mais sans confiance, à combattre ses tristes pressentiments et je lui fis mes adieux; puis, je quittai mes suivants éthiopiens qui m'avaient donné tant de preuves de dévouement, et je m'embarquai, le coeur serré, quoique heureux de me retrouver sous mon pavillon national.

Je fus frappé dans cette circonstance des caractères différents qu'impriment la religion chrétienne et la religion musulmane. Aïdine Aga n'avait que peu de sympathie pour les principaux habitants de l'île, et pour son lieutenant commandant de la garnison; le Saïd et moi, nous formions sa société de prédilection; il m'entretenait de toutes ses affaires, et, chose plus extraordinaire, il me parlait même de son harem. Le Saïd attendait mon départ pour fixer le sien; Aïdine allait donc rester seul à lutter contre les découragements de sa maladie. Il nous parla de l'isolement où nous le laissions, mais il nous en parla comme d'un inconvénient plutôt que comme d'un regret, et il reçut mes adieux avec une dureté stoïque; il était connu cependant pour être d'une sensibilité rare chez les hommes de son âge et de sa profession. Depuis le Gojam jusqu'à la mer Rouge, je me suis séparé de plus d'un chrétien que j'aimais, et si j'ai senti qu'en les quittant, je leur laissais une partie de mon être, j'ai cru parfois que j'emportais une partie du leur. C'est que la religion chrétienne en préconisant l'amour pour ses semblables, porte à vivre hors de soi-même et convie aux épanchements et aux enthousiasmes du coeur; tandis que la religion musulmane, plus personnelle et plus dure, concentre l'homme en lui-même, lui commande la commisération sans doute, mais l'isole dans ses oeuvres comme dans ses espérances.

CHAPITRE XII

L'INFLUENCE ANGLAISE.

Notre brick mit à la voile avec des vents échars, mais la mousson du S.-O. s'éleva bientôt avec violence et nous ne pûmes arriver que le lendemain à Ede, petit hameau situé sur une grève aride de la mer Rouge, au S.-E. de Moussawa, et appartenant à une peuplade Afar. Le capitaine et l'agent du gouvernement français en achetèrent le territoire au nom des armateurs de notre navire.

Le surlendemain nous reprîmes la mer; et après une traversée de plusieurs jours que la violence de la mousson rendit pénible, nous prîmes refuge dans la rade de Moka.

Moka, situé un peu au nord du 13e degré de latitude, doit son importance à sa rade formée au N. par un petit cap sablonneux et au S. par un ban de sable consolidé par quelques roches. Quand on en approche par mer, la ville, éloignée du rivage d'environ un kilomètre et protégée par le mur d'enceinte, se dessine comme toutes les villes des côtes de la mer Rouge par ses minarets flanqués de maisons à terrasses blanchies à la chaux. C'est assez loin de Moka que les caféiers croissent, sur les pentes qui relient le koualla (_tahama_ en arabe) au deuga (en arabe _nedjd_). Depuis l'évacuation des troupes du vice-roi d'Égypte en 1840, l'Yémen était gouverné d'une façon désastreuse par une famille de Schérifs venus de l'intérieur de l'Arabie et dont le chef se nommait Hussein. L'indiscipline de ses soldats rendait le commerce presque impossible, et quelques semaines auparavant, Hussein ayant fait à Moka une réception insultante à l'état-major d'un bâtiment de guerre de la Compagnie des Indes, les Européens n'osaient plus y débarquer. En conséquence, bien que notre équipage manquât de vivres frais, le capitaine jugea prudent de ne point communiquer avec la terre, et notre brick resta en rade, à trois milles environ du débarcadère.

La perspective d'avoir à passer plusieurs jours dans cet isolement me décida, malgré les avis contraires, à me rendre à terre, et pour ne pas exposer nos canotiers à une mésaventure, je me fis transborder sur une pirogue indigène qui passait avec défiance à distance de notre navire. Une douzaine de soldats du schérif accoururent au devant de moi au débarcadère. Leurs allures équivoques ne me rassuraient guère, mais ils me rendirent le salut et se rangèrent pour me laisser passer, me prenant sans doute pour quelque déserteur turc en quête de fortune; car afin d'être plus à la légère; j'avais pris le costume Arnaute, dont l'usage m'était familier. En entrant en ville, je me fis indiquer la demeure du gouverneur, le redouté schérif Hussein, qui s'était réservé l'administration de la ville. Je fus admis sans difficulté.

Le Schérif était un homme d'environ quarante-cinq ans. Il avait les façons hautes, aisées, mais le gonflement fréquent de ses narines et un petit frémissement passager de sa lèvre supérieure semblaient justifier ce que l'on rapportait de ses implacables colères. Il me fit asseoir: je lui dis qui j'étais et ce qui m'amenait; il me sut gré de la confiance de ma démarche, fit servir le café, et lorsque je voulus me retirer il insista gracieusement pour me faire rester. Il me questionna sur l'Éthiopie, me montra ses armes, quelques étoffes de prix et ses chevaux, dont quelques-uns étaient de la race la plus pure. J'admirai entre autres choses la ceinture qu'il portait.

--Elle est peu commune, en effet, me dit-il. Un trafiquant venu de l'Inde m'en a fait cadeau.

Et tout en causant il la défit et me la présenta en disant:

--Qu'elle soit bénie à tes flancs!

Après un entretien prolongé je me retirai rassuré désormais.

J'allai loger chez un riche indigène qui était à la fois agent consulaire de la France, de l'Angleterre, des États-Unis, de l'Égypte et je crois de l'Espagne aussi. Cet homme trafiquait de tous ces pavillons avec une intelligence effrontée, et quoique encore jeune, il avait amassé une très-belle fortune qu'il essayait de préserver contre les exactions du Schérif et de transférer sournoisement à Aden. Il parut peu enchanté de ma visite et ne reprit son assurance que lorsque je lui eus fait part du bon accueil du Schérif.

Le lendemain, je fis savoir à mes compatriotes que j'étais en sûreté, que je pouvais même leur procurer des provisions fraîches, et ils m'envoyèrent un canot que je fis remplir de fruits et de légumes. Le Schérif Hussein m'ayant engagé à le voir souvent, soir et matin je me présentais à son divan, et il m'accueillait avec une bienveillance croissante. Pour répondre au présent qu'il m'avait fait, je lui donnai une espingole qui parut lui faire grand plaisir. En apprenant que notre bâtiment faisait le commerce, il manifesta le désir de voir des échantillons, et j'en informai le capitaine, qui vint traiter avec lui une affaire assez importante; et dès ce moment, les gens de notre bord purent circuler librement dans la ville.

Au bout de quelques jours, le vent du sud s'étant ralenti, le capitaine fixa le départ. Je fis mes adieux au Schérif dont les façons me parurent jusqu'au dernier moment dignes en tout d'un chef de son rang. Mais en remontant à bord, j'appris qu'il avait fait faire des menaces au capitaine, pour le cas où il lui représenterait sa facture. Les marchandises étaient livrées; le capitaine crut prudent de laisser ce cadeau au Schérif, et nous remîmes à la voile.

Nous passâmes difficilement le détroit de Bab-el-Mandeb et, après quelques jours de vent contraire, nous mouillâmes à Aden.

La ville d'Aden est située sur une petite presqu'île, à l'extrémité S.-O. de la péninsule arabique, qui est baignée par cette partie de l'Océan qu'on appelle quelquefois mer du détroit. La presqu'île, au sud, se compose de rochers incultes, stériles et accores qui s'abaissent brusquement au nord et offrent un terrain bas, où est situé un ramassis de huttes qu'on appellerait à peine un bourg en France; un peu à l'écart, plusieurs grandes et élégantes maisons construites à l'européenne formaient le commencement de la ville anglaise qui s'est élevée depuis. Les Anglais construisaient alors les fortifications imposantes qui font d'Aden une station maritime de premier ordre. On l'aborde facilement, du côté de l'est, par un port affecté aux bâtiments de commerce, et, du côté de l'ouest, par un mouillage sûr appelé Back-bey, réservé aux bâtiments de guerre. Les vents du nord et du sud, qui dominent dans ces parages, sont interceptés par les hauteurs, ce qui fait d'Aden un des endroits les plus chauds du globe.

Ce fut plein de joie et d'espoir que je pris terre: j'allais revoir mon frère, reprendre les usages européens, me reposer un peu, me retremper au contact des officiers anglais, qui savent si bien accueillir et comprendre les voyageurs et qui en fournissent eux-mêmes en si grand nombre. Ne rencontrant personne dans la ville qui pût me renseigner, je me présentai chez M. Heines, capitaine dans la marine indienne et gouverneur d'Aden sous le titre d'agent politique. Il parut d'abord surpris de ma visite; il m'apprit que mon frère dont il ignorait l'état de santé s'était embarqué pour Berberah; il me dit ensuite qu'ils étaient en relations, et il finit par me montrer deux lettres de mon frère et la copie des réponses qu'il lui avait adressées. Le ton hostile de cette correspondance me donna la mesure de leurs relations. Je pris congé de M. Heines et mes perspectives s'assombrirent au sentiment de mon isolement et des difficultés où devait se trouver mon frère.

Suivi d'un enfant galla que j'avais amené du Gojam, je parcourus la ville sans trouver où me loger: ni hôtel, ni auberge, ni cabaret, ni caravansérail d'aucune sorte; des casernes, des magasins, des maisons bâties en madrépore, où les Banians et les Juifs tenaient leurs boutiques; des huttes basses, sales et groupées à part servant de retraite aux nègres ou aux Somaulis venus de la côte d'Afrique pour travailler aux fortifications de la place, ou bien d'élégants pavillons habités par les officiers anglais; aucun abri enfin pour un Européen n'appartenant pas à l'administration civile ou militaire. Il n'y avait pas à songer à retourner à notre brick qui devait remettre à la voile le plus tôt possible. La journée s'avançait, et, mon petit suivant et moi, nous n'avions pris aucune nourriture. Dans une ville arabe, nous eussions, sans que personne y prît garde, pris notre repas à l'étal de quelque revendeur de comestibles; mais à Aden, les usages arabes n'étaient plus de mise; la présence d'Européens me rappelait d'ailleurs au sentiment de nos convenances, et il me répugnait de manger sur la voie publique. Nous passâmes l'après-midi à circuler dans les bazars étroits et sales, coudoyant des Juifs indigènes, des Banians, des pélerins persans, indiens et chinois de passage pour la Mecque, des Somaulis, des Sowahalis, des Cipayes, des soldats anglais et quelques Arabes déguenillés, seuls échantillons de leur race qui consentaient à paraître dans Aden.

Vers le soir, des officiers anglais, quelques-uns avec leurs femmes au bras, arpentèrent gravement le lieu de leur promenade habituelle; il me sembla que quelques-uns me regardaient comme s'ils savaient déjà qui j'étais. Je me remis en quête d'un gîte, mais inutilement. La nuit approchait. J'envoyai enfin mon suivant aux provisions, mais les échoppes étaient fermées, et il ne put trouver que des oignons et du mauvais pain. Un soldat irlandais, à moitié ivre, se sentit pris en ma faveur d'un violent accès d'hospitalité; il voulait me loger chez sa cantinière et pour s'assurer de mon caractère, il entendait d'abord me faire boire avec lui.

--Car on prétend que tu es notre ennemi, disait-il; et si cela était!...

--Je ne pus qu'à grand'peine me débarrasser de cet ivrogne, qui voulait à toute force boxer, et vers dix heures du soir, lorsque j'étais sur le point de me coucher sur la voie publique, je parvins à décider une vieille négresse à me louer pour la nuit une hutte à côté de la sienne; j'obtins même qu'elle nous confiât un pot égueulé contenant une eau équivoque. Je m'accroupis sur mon manteau étendu à terre; mon petit suivant étala devant moi nos oignons et nos galettes de pain, et, debout, le pot à la main, il assista respectueusement à mon repas. Je lui en abandonnai les restes, et je m'endormis en songeant à l'isolement où je me trouvais au milieu d'Européens comme moi. Le lendemain, en sortant de mon gîte, à la pointe du jour, je me rendis compte de l'atmosphère désagréable dans laquelle j'avais passé la nuit; ma vieille hôtesse avait élu domicile dans le cimetière juif.