Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 40
Je lui dis de disposer de moi en quoi que ce fût. Il m'apprit que le Naïb d'Arkiko érigeait en droit l'habitude de prélever sur chaque pèlerin de passage pour Jérusalem une petite somme en argent, et que de plus, si l'un d'eux avait une monture ou une bête de somme, il la lui prenait aussi, sous prétexte qu'il n'en aurait que faire dans un voyage sur mer. Et comme je passais pour être en crédit auprès du Naïb, il me pria d'intercéder pour lui et ses compagnons. À cet effet, j'envoyai un messager au Naïb, et quelques jours après on me rapporta que ce chef avait eu l'obligeance d'exempter les pèlerins de toute avanie.
La nuit était déjà avancée, lorsque j'accompagnai ce digne religieux jusqu'à l'endroit où campaient les trafiquants. Il me donna sa bénédiction avec une émotion visible, et il partit le lendemain pour Moussawa avec la caravane.
Ce moine vivait depuis plusieurs années dans une solitude de la province de Waldoubba, où il s'était acquis une grande réputation de sainteté, lorsqu'il crut, dans une extase, recevoir du ciel l'ordre d'aller attendre sa dernière heure à Jérusalem; et il s'était rendu à Aksoum pour y prendre au passage quelque caravane descendant à la mer. Le Dedjadj Oubié, instruit de sa présence en Tegraïe, l'avait amené à lui faire visite et lui avait offert une somme d'argent pour le défrayer de son voyage en Terre-Sainte.
--Que Dieu vous en tienne compte, seigneur, lui avait répondu le religieux, mais avant d'accepter cet argent, il me faudrait le passer au van de la justice, pour ne point devenir le complice des rapines et des violences qui l'ont amassé en vos mains; et Dieu seul peut ainsi vanner les trésors des grands de la terre.
De pareils refus faits en termes analogues, ne sont pas rares en Éthiopie, et les princes ne s'en offensent nullement, tant ils sentent que leur puissance est peu légitime. À la fin de l'entretien, le Dedjazmatch, selon la coutume, lui ayant demandé sa bénédiction, le digne religieux lui avait représenté que pour la rendre efficace, il devait accomplir quelque acte de clémence ou de pardon; et c'est ainsi que le moine avait obtenu du Dedjadj Oubié qu'il élargît deux seigneurs de l'Agamé, retenus dans les fers depuis sa victoire sur le Dedjadj Kassa, et qu'il cessât de me tenir rigueur.
J'eus de ce bienveillant intercesseur l'explication de ma disgrâce chez le Dedjadj Oubié, et je compris que l'étrange conduite de ce prince à mon égard avait pu être motivée en partie par mon imprudence, et surtout par mon inexpérience du pays. Toute société a des règles explicites ou implicites qui régissent les rapports de ses membres entre eux, ainsi que des principes d'action, mobiles, permanents ou passagers, qui donnent l'intelligence des mouvements et des évolutions de sa vie. L'étranger qui les ignore est exposé à concevoir de cette société, comme à donner de lui-même, les opinions les plus erronées. Dès le commencement de ce siècle, le gouvernement anglais, dans le but de sauvegarder en Orient ses intérêts qu'il croyait menacés par la présence du général Bonaparte en Égypte et par les projets de ce grand homme sur l'Orient, avait songé à s'assurer d'une position dans le Tegraïe; et depuis l'évacuation de l'Égypte par l'armée française, il avait envoyé ostensiblement auprès du Dedjadj Sabagadis, qui gouvernait alors le Tegraïe, une mission conduite par un agent intelligent, M. Salt, qui avait visité le pays, peu de temps auparavant, en compagnie de lord Valentia. M. Salt réussit dans sa mission et retourna en Angleterre; mais les relations qu'il avait nouées avec le Dedjadj Sabagadis restèrent sans effet, à cause de la mort de ce Polémarque tué peu après, à la suite d'une bataille perdue contre le Ras Marié, Polémarque du Bégamdir. Le Dedjadj Kassa, fils et successeur de Sabagadis, ne put conserver de l'héritage paternel qu'une petite portion du Tegraïe. Le reste fut donné en investiture par le Ras du Bégamdir au Dedjadj Oubié.
Entre autres présents, le gouvernement anglais avait envoyé au Dedjadj Sabagadis trois mille fusils, qui n'arrivèrent à Moussawa qu'après la mort du destinataire; et, lors de mon entrée dans le pays, malgré les réclamations du gouvernement anglais et les efforts d'un de ses agents subalternes, nommé Coffin, l'introduction de ces armes était arrêtée tantôt pour un motif, tantôt pour un autre, mais surtout par l'opposition du gouverneur de Moussawa. Coffin, ancien matelot attaché à la mission de M. Salt, vivait depuis près de trente ans en Tegraïe comme serviteur du Dedjadj Sabagadis d'abord, et puis du Dedjadj Kassa. Adopté par les indigènes dont il avait pris les moeurs et même la religion, il n'était guère plus considéré comme agent de l'Angleterre; mais les rapports entre la famille de Sabagadis et le Gouvernement anglais, quoique tombés en apparence, avaient laissé dans le pays l'idée confuse que l'Angleterre méditait de s'emparer du Tegraïe.
Sabagadis mort, dès que la prépondérance croissante du Dedjadj Oubié fut reconnue, des missionnaires allemands s'étaient présentés à lui comme nationaux anglais, et bientôt ils obtinrent de s'établir à Adwa. Mais, au bout de quelque temps, le clergé vit en eux des ennemis de sa foi, dangereux par l'argent qu'ils répandaient, et les notables, jaloux des dépenses hors de proportion avec le pays que faisaient ces étrangers et de l'importance de plus en plus grande qu'ils donnaient à leur établissement matériel, les soupçonnèrent de n'être venus dans le pays que pour servir les desseins de l'Angleterre; aussi l'opinion publique parut-elle satisfaite de leur expulsion.
Les choses en étaient à ce point lorsque nous arrivâmes à Moussawa. Le Dedjadj Oubié renvoyait de ses États les missionnaires et les trois ou quatre autres Européens qui s'y trouvaient. Laissant mon frère à Moussawa, je m'étais rendu à Adwa avec le père Sapeto, et, en me présentant devant le Dedjadj Oubié, malgré ces circonstances si contraires et malgré tous les avis, j'avais été assez heureux pour trouver grâce et obtenir que le père Sapeto pût s'établir à Adwa et mon frère entrer dans le pays.
Jusque-là mon ignorance même des intérêts qui s'agitaient autour de moi m'avait procuré une réussite inexplicable aux yeux de ceux qui étaient le mieux informés, et avait fait supposer aux missionnaires protestants que le père Sapeto, mon frère et moi, nous devions être des agents du gouvernement français, et que nous n'étions point étrangers à leur expulsion.
Après cette première chance si heureuse, je redescendis vers la côte pour y prendre mon frère, et au retour, à deux journées de route d'Adwa, nous fûmes arrêtés, comme on l'a vu, par le Blata Guébraïe. Mais cet incident qui remit en question notre voyage, puisque le Blata n'allait à rien moins qu'à nous dépouiller entièrement, servit au contraire à en assurer l'exécution. En effet, la façon inespérée dont je pus m'échapper de nuit des mains de ce chef, pour aller me mettre sous la protection du Dedjadj Oubié, acheva de me gagner la faveur du Dedjazmatch.
D'après les moeurs féodales du pays, je devenais ainsi le client du Dedjadj Oubié, presque son homme, et je lui donnais le droit de réclamer, comme sien, tout ce qui était à moi. Les paysans de Maïe-Ouraïe, qui retenaient encore mon frère le comprirent, et, sitôt ma fuite, ils l'encouragèrent à se rendre avec un de nos trois fusils de rempart chez le Dedjadj Kassa, Polémarque du pays, suzerain du Blata Guébraïe leur seigneur. Ils sentaient que ce dernier perdait désormais son importance et que c'était entre le Dedjadj Oubié et le Dedjadj Kassa que notre sort allait se régler; que celui-ci ne manquerait pas d'ordonner qu'on relâchât mon frère et nos bagages; et ils étaient bien aises d'assurer au moins à leur Polémarque un présent précieux pour le pays.
Dans cet ordre d'idées, mon frère et moi nous ne comprîmes pas alors que le Dedjadj Oubié, nous regardant comme ses clients, pouvait considérer comme une espèce de soustraction faite à son appartenance le don offert à son voisin et rival le Dedjadj Kassa. Heureusement nous fûmes assez bien inspirés pour offrir au Dedjadj Oubié les deux fusils de rempart qui nous restaient, ce qui atténua la première impression fâcheuse qu'à notre insu nous lui avions faite; et, lorsque après un court séjour à Adwa, nous nous présentâmes avec nos bagages à son camp, en lui annonçant que nous partions sur-le-champ pour Gondar, l'assurance naïve de cette démarche l'avait pris à l'improviste, et il avait consenti à notre voyage. Malgré les présents considérables qu'ils lui avaient faits et la faveur dont ils avaient joui d'abord, les missionnaires protestants n'avaient pu obtenir de se rendre dans le haut pays.
Après environ trois semaines de séjour, mon frère avait quitté Gondar pour retourner en Europe, et il s'était chargé de deux lettres: l'une pour le roi des Français, l'autre pour la reine d'Angleterre, que les notables de Gondar avaient écrites à ces deux souverains pour les prier d'arrêter, par leur intervention, l'invasion d'une armée égyptienne qui se rassemblait au Sennaar dans le but avoué de pénétrer en Dambya et de mettre Gondar à sac. Cet acte de complaisance, qui a contribué à sauvegarder, pour un temps du moins, l'intégrité de ce pays chrétien, déplut néanmoins au Dedjadj Oubié, qui aurait voulu être le seul prince éthiopien à entrer en relations avec une puissance européenne.
Lorsque, après mon séjour auprès des Dedjazmatchs Guoscho et Birro, séjour qui m'avait donné une certaine notoriété dans le pays, je m'arrêtai en Tegraïe, en allant à Moussawa au devant de mon frère, je ne me montrai pas assez bon courtisan à la cour du Dedjadj Oubié, et ce qui, dans d'autres circonstances m'eût été propice, le tourna encore contre moi. Ma connaissance des moeurs du pays était suffisante pour apprécier la légèreté avec laquelle les gens de la maison de ce prince traitaient tout Européen, et ma réserve même lui fut présentée dans un sens hostile, lorsque ses gens eurent découvert que leur maître était moins bien porté pour moi. De plus, la réception que j'avais trouvée auprès du Dedjadj Guoscho et du Ras Ali lui faisait désirer, à ce que me dit le religieux et comme cela me fut confirmé depuis, que je m'attachasse à son service. Il n'est pas surprenant que des dispositions de cette nature dussent s'envenimer au moindre prétexte, à la moindre maladresse de ma part.
Pendant mon séjour auprès du Dedjadj Guoscho, le Dedjadj Kassa avait été vaincu et pris par le Dedjadj Oubié. Le vainqueur n'avait voulu voir dans Coffin qu'un agent de l'Angleterre, et l'avait fait mettre aux fers jusqu'à ce qu'il lui eût livré ce qui restait à Moussawa des fusils envoyés à la famille de Sabagadis. Depuis cette défaite de Kassa, le Dedjadj Oubié devait s'intéresser d'autant plus aux rapports de son pays avec des puissances étrangères, que son pouvoir s'étendait désormais depuis Gondar jusqu'à la mer Rouge.
Lorsque peu après nous nous présentâmes devant lui à Maïe-Tahalo, c'était encore pour aller à Gondar. Mon frère revenait d'Europe, et le Dedjazmatch supposait qu'il rapportait la réponse aux messages dont il s'était chargé. Si nous avions été au courant des dispositions du Dedjazmatch contre nous, nous aurions pu peut-être prévenir sa mauvaise humeur, en allant au-devant de sa pensée, et en lui disant que mon frère avait remis les lettres des notables gondariens aux chefs des gouvernements de France et d'Angleterre, lesquels avaient immédiatement arrêté l'agression imminente du vice-roi d'Égypte, mais qu'il n'était porteur d'aucun message en réponse. Nous n'en fîmes même pas mention. Pour toutes ces causes, il est probable que le Dedjazmatch aurait empêché notre second voyage à Gondar; seulement il l'aurait fait avec des formes moins indignes de son rang, si, par dernière mésaventure, nous ne fussions arrivés à Maïe-Tahalo un matin qu'il avait pris d'un hydromel trop capiteux. Car, quelque peu de sympathie que j'aie pu sentir pour le Dedjadj Oubié, je dois reconnaître qu'il usait presque toujours de formes courtoises.
En me mettant au courant des raisons de ma disgrâce, le bon religieux, qui désirait me voir retourner en Gojam, m'avait conseillé fortement d'accepter la réconciliation qui m'était offerte, en ajoutant que les événements politiques ne manqueraient pas de m'ouvrir une issue vers Gondar. Mais je dus renoncer, jusqu'au jour où je saurais ce qu'était devenu mon frère, à profiter des nouvelles dispositions du Dedjadj Oubié.
Tout ce que je pus apprendre dans la suite sur le compte de ce solitaire, qui s'était si vivement intéressé à moi, fut qu'on le nommait en religion Abba (père) Waldé Mariam, et qu'il mourut, comme il le désirait, en arrivant à Jérusalem.
La semaine suivante, un des pèlerins revint de la côte me demander, de la part d'Abba Waldé Mariam et de ses compagnons, d'entrer dans une affaire qui les préoccupait vivement. Parmi les nombreux esclaves que la caravane conduisait à Moussawa, ils avaient découvert une jeune chrétienne volée en Gojam et vendue à un trafiquant musulman qui, pour la soustraire aux recherches, l'avait fait voyager de nuit jusqu'en Tegraïe. À Moussawa, les pèlerins, pensant que le meilleur fruit de leur pèlerinage à Jérusalem serait de sauver une âme en voie de perdition, s'étaient cotisés avec les trafiquants chrétiens pour racheter l'esclave, et ils offraient tout ce qu'ils possédaient. Mais le musulman, encouragé par ses coreligionnaires, demeurait inflexible. Je descendis à Moussawa, où, grâce à l'intervention secrète du gouverneur, je contraignis le musulman à lâcher sa proie, et Kassa, le plus riche trafiquant chrétien de Kouarata, sur la frontière du Gojam, fut chargé de reconduire la jeune fille à sa famille. Elle était fort jolie: il s'en éprit et il en fit sa femme.
De retour à Maharessate, je reçus mes messagers venant de Gondar avec mes effets. L'excellent Lik Atskou déplorait vivement ma disgrâce chez Oubié: «Résigne-toi, Dieu est le plus fort, me faisait-il dire, et il ne se sert peut-être de cet Oubié que pour te détourner de ce malheureux pays, où les caprices de nos soudards se sont substitués à la loi et aux convenances, et où tu aurais fini peut-être par succomber. Tout arrive par la permission de Dieu; si nous ne devons plus nous revoir sur terre, je t'attendrai là-haut.»
Bientôt une lettre de mon frère, datée d'Aden, m'apprit qu'il était encore souffrant et qu'il m'attendait avec impatience. Rien ne me retenait plus désormais; je quittai Maharessate pour Moussawa, où l'on se trouvait au plus fort de l'été. Les chaleurs étant accablantes, je dus aviser immédiatement à y soustraire mon cheval, sujet d'envie de la part des principaux officiers d'Oubié et cause d'inquiétude continuelle pour mes gens, depuis que j'étais séparé des Dedjazmatchs Guoscho et Birro; car en quittant les États de ces Polémarques, nous étions entrés dans la catégorie de soldats sans maître, sans protecteur régulier par conséquent, et nous ne dépendions plus que de notre adresse à nous faire bien venir ou à nous faire respecter. Mais il restait à ce cheval bien d'autres aventures à courir. Je le confiai à Jean, auquel l'air et le régime natals devenaient de plus en plus nécessaires, et, comme mon frère m'en exprimait le désir, je le chargeai d'offrir le cheval en son nom à Mgr le prince de Joinville, comme témoignage de sa reconnaissance pour l'attention que ce prince avait bien voulu prêter à ses projets de voyages scientifiques. Ce cheval arriva heureusement, avec son conducteur, à Djeddah, où le consul de France l'embarqua pour Kouçayr. Il fit naufrage sur la côte d'Égypte, se sauva à la nage avec son Basque, et, après plusieurs incidents peu ordinaires, il arriva à Toulon, où, d'après la volonté de son illustre destinataire, il fut remis à Mgr le duc d'Aumale, qui partait pour l'Algérie.
Il me fallut attendre un bâtiment à destination d'Aden et je passai quelque temps à jouir de l'intimité d'Aïdine Aga et d'un Arabe originaire de Bassora, qui venait de remplir auprès du Ras Ali et du Dedjadj Oubié une mission dont l'avait chargé le pacha de la Mecque. Cet Arabe, d'une érudition exceptionnelle pour son pays, avait étudié les mathématiques, l'astronomie et se servait même de l'astrolabe; il parlait avec enthousiasme de quelques maîtres célèbres qui avaient professé diverses sciences dans les caves de Salamanque, lors de l'apogée de la domination des Maures en Espagne; il déplorait l'ignorance des Arabes actuels, et lorsque je lui disais à quelle hauteur les nations européennes portaient aujourd'hui la science, il se laissait aller à souhaiter de les visiter un jour. Il savait par coeur tout le Coran et ses trois commentaires les plus orthodoxes; il était bon poëte, connaissait l'histoire et les traditions de son pays et les racontait avec une verve et une élégance qui charmaient ses compatriotes. Un service important que je lui rendis détermina entre nous une confiance bien rare de musulman à chrétien. Il avait environ trente-cinq ans, se nommait Mahommed-el-Bassorawi, et on lui donnait le titre de Saïd.
Quant à Aïdine Aga, il faisait encore bonne contenance, malgré une maladie de poitrine qui l'emportait lentement. Il fumait son narghileh tout le long du jour, et lorsqu'on lui faisait observer qu'il aggravait ainsi son mal, il retroussait, en souriant, sa longue moustache et indiquant du doigt le ciel: «Allah est le plus fort,» disait-il. Il aimait beaucoup le saïd Mohammed et connaissait suffisamment la langue arabe pour goûter ses conversations; aussi l'attirait-il chez lui assidûment, et souvent il nous entretenait lui-même d'une façon fort intéressante. Ayant quitté fort jeune l'Albanie, sa patrie, pour s'attacher à Méhémet-Ali, lorsque ce grand homme n'était encore que chef d'une bande d'Arnautes, il l'avait fidèlement suivi à travers toutes les péripéties de son orageuse carrière; aussi, connaissait-il parfaitement les événements de cette époque tourmentée. Méhémet-Ali, devenu vice-roi d'Égypte, l'avait enrichit d'un seul coup et mis à même de recruter à son tour une bande de plus de deux mille Arnautes. Mais l'Aga, s'étant ruiné en prodigalités, passa avec le grade de lieutenant-colonel dans l'armée régulière, et le vice-roi, d'une bonté inépuisable pour ses anciens serviteurs, l'avait fait depuis quelques années gouverneur de Moussawa, poste modeste en apparence, dont les bénéfices étaient tels cependant que même en restant assez honnête homme, Aïdine en tirait environ 80,000 francs par an.
Des nombreux musulmans avec lesquels je me suis lié, Aïdine a été, avec le saïd Mohammed, celui qui s'est le plus dépouillé de ces préjugés invétérés que ses coreligionnaires dissimulent quelquefois avec adresse, mais ne cessent d'entretenir contre tout chrétien. Une circonstance particulière m'avait valu son intimité:
À mon passage à Adwa, lorsque j'allai à la rencontre de mon frère, un botaniste allemand arrivant de Moussawa me conseilla de ne goûter à quoi que ce fût chez Aïdine Aga, qui venait d'essayer, croyait-il, de l'empoisonner, afin de n'avoir point à lui rembourser un mandat de 200 talari. Il ne devait la vie, ajoutait-il, qu'à des contre-poisons actifs pris sur le champ; et après trois semaines de souffrances, il venait d'adresser au consul général d'Autriche au Caire une plainte en forme.
Je n'attachai que peu d'importance à cet avis. Comme on se le rappelle, quelques heures après mon arrivée à Moussawa, mon frère y débarqua. En nous rendant dans la soirée au divan du gouverneur, il m'apprit qu'on disait au Caire qu'Aïdine avait tenté d'empoisonner un Européen; que le vice-roi faisait instruire l'affaire, et qu'il avait promis au consul d'Autriche de faire décapiter l'Aga, si seulement deux témoins dignes de foi déposaient contre lui. Je communiquais à mon frère l'avis concordant donné par le botaniste, lorsque nous entrâmes dans le divan. L'Aga, nous accueillant avec son affabilité ordinaire, nous fit présenter à chacun un sorbet, et en attendant, selon l'usage, qu'on lui remît le sien, nous échangeâmes, mon frère et moi, un coup d'oeil interrogateur, car nous avions oublié de concerter notre conduite, et Aïdine avait bien plus de deux cents talari à gagner à notre mort. D'un seul trait, nous vidâmes nos coupes, quoique d'après l'étiquette, nous eussions pu n'en goûter que du bout des lèvres; le regard d'Aïdine nous avait semblé trop honnête pour abriter une trahison.
En effet, peu après, le hasard nous donna l'explication probable de l'alarme du naturaliste. Les habitants de la terre ferme apportent chaque matin à Moussawa des denrées de consommation journalière, entre autres, beaucoup de lait de chamelle ou de chèvre, qui, à l'époque de certaines herbes, leur emprunte des principes tels, que la plupart des indigènes cessent pour un temps de le prendre pour nourriture et ne l'emploient plus que comme purgatif. Le botaniste allemand ignorait ce détail d'hygiène locale; il avait reçu l'hospitalité chez le gouverneur et s'était fait servir un matin du café au lait, dont les conséquences l'avaient épouvanté au point de lui faire croire à un empoisonnement. Aïdine fut tellement troublé par l'accusation, que, sans penser même à ces circonstances, il se contenta de faire agir ses amis au Caire. Heureusement pour lui, l'accusation tomba faute de preuves.
Depuis notre mésaventure chez le Dedjadj Oubié, Aïdine Aga témoignait de sa sollicitude pour nous, et nos rapports étaient devenus de plus en plus intimes. Il nous dit un jour dans un moment d'épanchement:--Je vous parle là de choses dont je ne parle à personne; mais par le prophète, je vous tiens en grande affection, et les confidences que je vous fais nous serviront de gages pour le jour où nous nous retrouverons dans un monde meilleur. Je me figure que le paradis est au sommet d'une montagne de lumière; bien des sentiers en sillonnent les abords; Allah sans doute permettra que tous aboutissent à la cîme. Nos ulémas ne disent point ainsi, non plus que les docteurs de votre loi, mais j'aime à garder cette croyance. Je ne suis qu'un soldat de fortune; un bon maître (qu'Allah et le prophète le glorifient!) m'a fait ce que je suis. Presque enfant, j'ai quitté mon pays et ma religion; car j'étais né chrétien, et voici que lorsque ma moustache grisonne, c'est de la main de deux frères chrétiens que je reçois le plus grand bienfait qu'on puisse recevoir des hommes.
Puis, il nous raconta l'histoire suivante:
Il y avait dans une ville d'Asie un riche marchand, exact observateur des lois du Livre, Allah et le prophète le protégeaient en tout. Sa prospérité était sans pareille; chaque caravane lui ramenait des serviteurs rapportant des marchandises de toutes les parties de la terre, où ils allaient commercer pour son compte; ses troupeaux ne se comptaient que par mille; son harem était égayé par de nombreux enfants, grandissant sous les yeux de mères toujours belles et fécondes. Le Pacha de sa province se tenait pour honoré par ses visites et se levait pour le recevoir. La ville respectait ses moindres volontés; les pauvres l'appelaient le généreux, les ulémas de toutes les mosquées l'appelaient le magnifique; Kadis et Muftis écoutaient ses conseils; et dans toutes les villes, les poëtes chantaient sa louange. Il ne se promenait que dans ses vastes jardins. Il avait des fleurs en toute saison, des sources abondantes, beaucoup d'ombre, et il était toujours en santé. On le nommait Hadji Marzawane. Assis un jour dans son divan, il songeait, lorsqu'un serpent parut en criant:
--Protection, protection, au nom d'Allah!
--Au nom d'Allah et du prophète, je te donne ma protection, dit Marzawane. Mais d'où viens-tu? qui es-tu?
--Je suis poursuivi par les soldats de Sa Hautesse; ils vont arriver. Cache-moi.
Marzawane lui dit de se blottir derrière les coussins de son divan.