Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie

Chapter 39

Chapter 393,802 wordsPublic domain

Nous avions appris en route que la guerre commençait entre le Ras, d'une part, et le Dedjadj Guoscho et son fils Birro, de l'autre. Ce dernier avait abandonné son gouvernement du Dambya et était rentré en Gojam, d'où, aidé par son père, il avait chassé les vassaux du Ras, lequel, s'étant assuré la neutralité d'Oubié, marchait contre le Gojam. Ces nouvelles me confirmèrent dans ma résolution de tout tenter pour accomplir ma promesse de retourner auprès du Dedjadj Birro et de son père. De son côté, mon frère désirant continuer son voyage d'exploration, nous arrêtâmes de gagner Gondar en tournant les États d'Oubié, soit par le pays de Harar et le Chawa, où j'étais assuré d'être bien reçu par suite de mes relations avec Sahala Sillassé, gouverneur héréditaire du pays, soit encore par le Sennaar.

Mon frère, sous la conduite d'Ezzeraïe, partit immédiatement pour Moussawa avec ses bagages. Quant à moi, quelque raison que j'eusse de sortir au plus tôt des États d'Oubié, je dus rester à Adwa pour ne point me séparer de mon cheval, que ses soles échauffées par sa longue marche dans le bas pays rendaient incapable de se remettre en route. Les chevaux ne sont pas ferrés, ce qui leur est très-avantageux sous quelques rapports, mais les expose, dans les Kouallas surtout, à la sole battue qu'un repos absolu peut seul guérir. Des amis m'ayant dit qu'on parlait de m'enlever mon cheval, nous nous gardâmes de nuit et de jour de façon à décourager les malveillants.

À Adwa, je retrouvai Jean, qui n'était pas encore parti, et je pus jouir de la société des missionnaires catholiques récemment arrivés.

On se rappelle que lorsque, au Caire, je proposai au P. Sapeto de nous accompagner en Éthiopie, je lui appris en même temps qu'il existait dans ce pays une loi qui excluait tout prêtre catholique, et que cette loi avait fait plusieurs martyrs parmi les missionnaires de la Propagande. Lorsque, arrivé à Moussawa, je m'étais détaché pour aller chez le Dedjadj Oubié lui demander l'autorisation de pénétrer dans le pays, le P. Sapeto, que l'idée du danger stimulait, avait généreusement insisté pour m'accompagner. En entrant à Adwa, je l'avais présenté aux missionnaires protestants comme un prêtre catholique, et, après une pareille démarche, son caractère sacerdotal ne pouvait rester un mystère pour personne. Aussi, quelques jours plus tard, lorsque, immédiatement après l'expulsion des Européens, le Dedjadj Oubié m'autorisait à aller chercher mon frère et à laisser séjourner le P. Sapeto dans ses États, comme il contrevenait ainsi le premier à la loi qui eût frappé ce Père lazariste, il ne parla de lui que comme d'un de mes compagnons, sans faire aucune allusion à sa qualité de prêtre. Le P. Sapeto, venu pour affronter le martyre, reprenait ainsi l'oeuvre des missions catholiques, interrompue dans la haute Éthiopie depuis plus de deux siècles. En trois mois environ, il avait su se faire agréer par les indigènes et il avait célébré une première messe. En conséquence, lorsque mon frère était retourné en Europe, il lui avait donné pour la Propagande des lettres annonçant ces heureux résultats et demandant qu'on lui adjoignît d'autres missionnaires. Mon frère s'était rendu à Rome, où l'avait précédé la nouvelle des succès du P. Sapeto, auquel la Propagande avait adjoint deux autres missionnaires lazaristes, sous la conduite de M. de Jacobis, sacré depuis comme évêque d'Abyssinie. Le Dedjadj Oubié les avait accueillis favorablement, et, quoique arrêtés dans notre voyage, nous avions déjà la consolation de ne l'avoir pas tenté en vain, puisque nous étions l'humble cause de l'introduction en Éthiopie de prêtres catholiques destinés à relever la réputation des Européens dans le pays.

Nous étions convenus avec Ezzeraïe qu'après avoir conduit mon frère jusqu'à la frontière des États d'Oubié, il m'attendrait à Digsa chez son père, où je le rejoindrais. Mais, au lieu de m'y attendre, il revint à Adwa, en me disant que son père et lui étaient trop inquiets sur mon compte pour me laisser seul plus longtemps dans une ville occupée par les gens d'Oubié.

Après un repos d'environ trois semaines à Adwa, mon cheval s'étant remis, je me disposais à partir, lorsque j'appris que le Dedjadj Oubié arrivait.

Afin d'éviter l'apparence d'une fuite, que ma conscience n'autorisait en rien, j'attendis qu'il vînt camper près de la ville. Les principaux habitants se portèrent à sa rencontre pour lui souhaiter la bienvenue et lui faire leur cour; je ne fus pas inquiété, et le surlendemain, au lever de la lune, je partis avec Ezzeraïe pour Digsa, où nous arrivâmes sans encombre le deuxième jour.

Quand nous entrâmes chez le Bahar Négach, Ezzeraïe lui dit en me désignant:

--Je vous le ramène; c'est à vous désormais de veiller sur un fils de plus que mon attachement vous a acquis.

Je trouvai chez le Bahar Négach une lettre de mon frère qui m'apprenait qu'Aïdine Aga tenait au pied du plateau de Digsa un piquet de soldats arnautes prêts à m'escorter jusqu'à Moussawa. Mais la protection du Banar Négach me suffisait.

Quoique âgé de plus de soixante ans, ce chef était actif, audacieux et fougueux comme un jeune homme. Arrivé, à force d'adresse et d'énergie, à dominer Digsa, il dirigeait presque à son gré les alliances et les hostilités de la sous-tribu d'Akala à laquelle il appartenait. Les Akala-Gouzaïe, réputés pour la rudesse de leurs moeurs et leur courage à la guerre, vivent clairsemés sur la frontière chrétienne, entre la province du Hamacèn et celle de l'Agamé. Ils entretiennent constamment quelque motif de rivalité avec leurs voisins et profitent des interrègnes dans le gouvernement du Tegraïe pour vider leurs querelles par les armes. Ils n'ont gardé de la religion chrétienne que quelques pratiques, suffisantes cependant à les différencier des Musulmans de la côte, auxquels, pour des raisons d'intérêt public ou privé, ils consentent quelquefois à donner leurs filles en mariage, quoique ceux-ci refusent d'en agir de même à leur égard. Séparés par deux journées de route seulement, Moussawa et Digsa offrent le contraste de saisons complétement opposées: quand l'hiver règne à Moussawa, on est en plein été à Digsa et à Halaïe. Digsa, moins considérable que Halaïe, est sis au milieu d'un pays pierreux et tourmenté qui se termine bientôt en chute abrupte pour arriver au pays koualla, chaud et énervant, qui borde la mer Rouge. Du côté du S.-O., vers le Tegraïe, les pentes sont moins brusques et s'arrêtent bientôt au koualla désert de Tsam-a, domaine non contesté des éléphants, des lions et d'autres animaux dangereux. Des bandes isolées de Sahos rôdent nuit et jour sur la frontière chrétienne pour y voler des femmes et des enfants qu'ils vendent ensuite à Moussawa, ou bien encore pour enlever quelques têtes de bétail, ou surprendre et tuer quelque habitant dont ils croient avoir à se plaindre. Cet état de demi-sécurité tient les Akala-Gouzaïe en alerte continuelle; ils ne cultivent la terre que dans la mesure approximative de leurs besoins, et, malgré leur peu d'efforts, ils ont souvent d'abondantes récoltes; mais des années de sécheresse ou le passage des sauterelles les réduisent quelquefois à émigrer en grand nombre. Ils élèvent des chèvres, des moutons et des boeufs, qu'ils confient annuellement aux pasteurs Sahos pour faire profiter leurs troupeaux de l'alternation fréquente des saisons; et, malgré ce besoin qu'ils ont des services des tribus Sahos, ils font souvent contre elles des expéditions dans lesquelles leur courage tenace se manifeste avec cette supériorité que les populations des pays deugas ont souvent sur celles des pays kouallas. Toutes ces circonstances faisaient du Bahar Negach un des hommes les plus importants de cette frontière, quoique son titre de roi de la mer n'ait plus qu'une signification dérisoire depuis que l'Éthiopie n'exerce plus d'action au dehors. Jadis, lorsque des églises chrétiennes s'élevaient jusqu'aux bords éthiopiens de la mer Rouge, et que les flottes de l'Éthiopie transportaient ses armées dans l'Arabie où sa domination était établie, la fonction de Bahar Negach était une des principales de l'Empire: il était chargé du transport et de l'entretien des troupes qui allaient annuellement relever les garnisons que les empereurs tenaient dans l'Yémen; 40,000 hommes, dit-on, étaient affectés à ce service. Le Bahar Negach était, en outre, tenu d'héberger pendant quatorze jours l'armée de retour, afin de la remettre des fatigues de la mer.

Mais si l'on se détourne de ces lointains embrumés de l'histoire pour considérer l'état présent du pays, on est péniblement impressionné par le spectacle de ce qui est.

La pensée s'attriste à contempler cette frontière, passage de tant de puissance, de tant de grandeur, et où tout est rude, inculte, inhospitalier et vide; où les pierres qui jonchent le sol, usées par les siècles, ne laissent plus même deviner si elles ont servi de matériaux aux travaux des hommes, et roulent informes comme des galets sous le cours du temps.

Des milliers de pélerins, des caravanes, des armées, des populations entières qui ont passé là, il ne reste aucun vestige, et n'étaient quelques bandes de cynocéphales que l'on rencontre quelquefois, les erres de l'antilope et du condoma, l'empreinte du pied de l'éléphant ou du lion et la trace sinueuse du serpent, sont les seuls indices de vie qu'on y découvre aujourd'hui. Lorsqu'on arrive à Moussawa par mer, le coeur se resserre à la vue du sol calciné qu'on aborde et à l'aspect austère des flancs du premier plateau éthiopien, qui bleuit dans le lointain. En descendant de l'Éthiopie vers la mer, si l'on s'arrête un instant sur un de ces contreforts qui étayent le pays chrétien, on n'aperçoit à ses pieds que des arêtes pelées; plus loin, des terres vides, plates, désolées, puis, la mer Rouge; et si c'est le matin, un immense disque sanglant, désarmé de ses rayons, qui semble émerger des eaux et monte à vue d'oeil: c'est le soleil qui se lève, que l'on ne pourra bientôt plus regarder, et qui, durant toute la journée, va mordre ces gorges désolées où souvent des hommes et des animaux meurent d'épuisement et de soif. Il semble du reste que ce pays soit admirablement approprié pour servir comme de vestibule à l'entrée en Éthiopie. Il convient au voyageur de s'y recueillir, de s'y dépouiller d'habitudes, de préjugés, d'allures de corps et d'esprit qui l'empêcheraient de participer à la vie de ce peuple éthiopien, espèce de palimpseste vivant, où il trouvera entassées et confondues, ici en caractères inaltérés, là frustes ou indéchiffrables, les traces de moeurs, de lois, d'habitudes, de coutumes, de formes de la matière ou de l'esprit qui ont prévalu les unes dans les temps homériques, les autres à Athènes, à Rome, à Memphis, dans l'Inde, en Judée, ou durant le moyen âge en Europe, et enfin dans les premiers temps islamiques. Et lorsqu'après des recherches pénibles le voyageur, vieilli, s'en retourne par ce chemin, s'il a su s'identifier avec le peuple qu'il quitte, ce n'est point sans étonnement qu'il se considère et qu'il retrouve les premières impressions de l'être qu'il était au début de son voyage. Heureux s'il a acquis un peu de sagesse!

Dans la soirée, le Bahar Negach, après m'avoir regardé quelque temps en dessous, avec ses yeux gris ronds et brillants, me dit de sa voix rauque:

--Mikaël, depuis que tu es dans ma maison je te suis des yeux et t'écoute, parce que, avant de déclarer ma pensée à un homme, j'aime à m'assurer de ce qu'il est. J'ai tâché de concilier avec ta personne ce que mon fils et d'autres m'ont rapporté de toi; tu me conviens, je te donne la bienvenue. Mon hydromel est ardent comme l'éclair, mais tu n'en bois pas. Si tu voulais des repas délicats, je te dirais: retourne ou va-t-en plus loin. Contrairement à ceux de ta race, tu te nourris de lait; nos vaches agiles en donnent peu, mais il est savoureux. Cette nourriture, qu'on nous reproche comme trop primitive, fait la force et le courage de nos jeunes hommes; tu en boiras avec eux. Mauvaise race que ces gens du Samèn! Si le Tegraïe avait quelques hommes comme moi, nous aurions fait dire depuis longtemps: «Où donc était la demeure d'Oubié?» Tu es un désaccord avec lui? il n'y a pas de mal à cela. Quand il viendrait te chercher ici, mes fourrés sont assez épais pour te cacher, toi et toute ma famille; l'oiseau de proie même ne vous découvrirait pas. Mes jarrets sont encore ceux de la panthère, et, de nuit comme de jour, je saurais protéger votre retraite. Quant à ton cheval, personne n'y touchera ici. Et ne descends pas à Moussawa, où les chaleurs de l'été te fatigueraient. Reste dans l'hiver avec moi.

Je remerciai mon nouveau patron, et j'envoyai des hommes sûrs à Gondar, pour avertir le Lik Atskou et me ramener Domingo et quelques effets laissés dans ma maison. Je prévins mon frère de mon heureuse arrivée à Digsa et de la sécurité dont j'y jouissais; et, comme les chaleurs étaient excessives à Moussawa, je l'engageai à venir attendre auprès de moi, dans un climat tempéré, l'arrivée de Domingo. Mais mon frère préféra rester à Moussawa, afin de pouvoir explorer les vestiges de la ville d'Adoulis et d'autres points intéressants du bas pays environnant.

On me parla du petit hameau de Maharessate situé à quatre kilomètres environ à l'Est de Digsa, dans la zone où régnait l'hiver, et dont les environs déserts abondaient en animaux sauvages. Le désir de chasser et de m'affranchir de la gêne qu'entraînait pour moi la vie commune avec le Bahar Negach, m'engagea à m'installer à Maharessate. Il n'était pas probable que le Dedjadj Oubié m'y fît inquiéter; mais en ma qualité de protégé du Bahar Negach, je pouvais craindre ses ennemis personnels; et il n'en manquait pas. Aussi, quand j'y fus établi, m'envoya-t-il un messager pour me dire: «Mikaël, ne t'endors pas!»

Domingo avait quitté Gondar avec une grande caravane, et, comme elle n'avançait qu'à petites journées, il laissa mes gens et quelques effets sous la protection d'un trafiquant, prit les devants et m'arriva à Maharessate. Après lui avoir laissé le temps de se reposer et de jouir du plaisir de converser en basque avec Jean, je l'envoyai rejoindre mon frère à Moussawa.

Peu de jours après, je reçus l'avis que mon frère était malade. Je laissai mes gens à Maharessate et je me rendis auprès de lui. Un éclat de capsule l'avait blessé à l'oeil, et les suites de cet accident avaient pris une gravité telle, que, sitôt mon arrivée à Moussawa, il s'embarqua avec Domingo pour Aden, le lieu le plus proche où l'on peut trouver un médecin. Il fut convenu que j'irais le rejoindre.

Lorsque je retournai à Maharessate, une femme d'un village voisin vint pour m'intéresser au sort de sa fille enlevée, disait-elle, par des maraudeurs Sahos. Ses supplications faisaient peine à entendre.

Je mis en campagne mes amis Sahos: ils découvrirent bientôt que la jeune fille venait d'être vendue à un trafiquant de Moussawa; et comme aucun de ces trafiquants n'eût voulu revendre un esclave à un chrétien, parce que c'eût été exposer l'esclave à abjurer l'islamisme, je me rendis encore une fois à Moussawa, et je me confiai au Gouverneur. Le bon Aga me promit de m'aider; mais afin de ne pas blesser les sentiments religieux de ses administrés, il évita d'agir ostensiblement et me donna des moyens détournés d'atteindre mon but. Le trafiquant comptait envoyer la jeune fille au marché de la Mecque, avec une barcade d'autres esclaves sur le point de partir. Aïdine Aga, prétextant quelque fraude contre la douane, fit suspendre leur départ; le trafiquant, comprenant à demi, consentit à me céder sa proie moyennant son prix d'achat, et je repartis aussitôt.

Au lieu de suivre le chemin des caravanes, nous parcourûmes le bas pays en zigzag, chassant tout le jour et nous arrêtant la nuit chez les pâtres Sahos qui pourvoyaient à notre subsistance. Ces quartiers abondent en antilopes de toute grandeur, en condomas, en panthères, en énormes sangliers à masque, en lions et en éléphants.

Une fois, après une quête prolongée et infructueuse, la nuit nous surprit dans un quartier désert, et nous dûmes bivaquer sur des rochers, en endurant la faim. Le lendemain vers midi, la soif, le jeûne, et la fatigue nous faisaient traîner la marche, lorsqu'un de mes hommes signala une caravane de trafiquants. Je proposai à Soliman, mon guide Saho, de prélever notre déjeuner sur eux, comme en pareille occurence, cela se pratique quelquefois dans le haut pays. Le vieux Soliman, dont la voracité était proverbiale, me dit allègrement:

--Par Allah! déjeunons, déjeunons, mon fils. Des honnêtes gens ne doivent pas se laisser mourir de faim, si près de ceux qui ont des vivres. Seulement, je ne me montrerai pas; je suis trop connu, et on dirait que c'est moi qui ai conseillé le coup. De derrière ce rocher, je verrai ce qui se passera, et qu'Allah intimide ces revendeurs de chair humaine!

Bientôt, nous leur faisions nos ouvertures à la façon imprévue et brutale usitée en pareil cas, et sans trop de résistance, ils nous laissaient ce que nous voulions, tant en beurre qu'en farine. En refermant leurs outres, ils nous dirent qu'après tout nos procédés étaient fort honnêtes; ils nous souhaitèrent toutes sortes de prospérités, et nous nous séparâmes en très-bons termes. L'un d'eux revint même sur ses pas, nous rappela que nous n'avions aucun ustensile pour faire fondre notre beurre, et nous donna un pot de terre.

Nous étions dans le lit sinueux d'un torrent desséché; un grand feu fut allumé, et chacun se mit à pétrir sa pitance. Les quatre ou cinq hommes qui mangeaient avec moi choisirent pour table une grande pierre plate et proprette, sur laquelle ils morcelèrent notre pain brûlant et versèrent du beurre dessus. En nous attablant, je vis un petit filet d'eau courant entre les galets; presque aussitôt, un grondement sourd d'abord, puis formidable, fit bondir mes compagnons qui s'enfuirent en ramassant nos armes. Je fis comme eux, et une tête de torrent d'environ deux mètres d'élévation parut en mugissant avec une telle force que côte à côte il fallait crier pour s'entendre. Des flots mutinés passèrent en dressant leurs panaches d'écume, comme les chefs fougueux de cette invasion irrésistible; de la berge, nous vîmes trois corps humains culbutant au milieu des eaux qui les emportaient. Un coude du torrent nous permit de sauver ces victimes, dont une était la jeune esclave rachetée. Nous nous comptâmes des yeux, et nous eûmes la joie de n'avoir plus personne à réclamer à cette catastrophe si nouvelle pour moi.

Quant à notre déjeuner, il s'était perdu dans les flancs du monstre; notre faim était bien légitime, il est vrai, mais notre mode de ravitaillement ne l'était guère, et une fois de plus, nous pouvions répéter que ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour.

J'avais bien entendu parler de ces formations soudaines de torrents, mais je n'y croyais qu'à-demi. Le sentier que nous suivions courait dans le lit d'un cours d'eau desséché, bordé par deux contre-forts du premier plateau éthiopien. À l'endroit où nous nous trouvions régnait l'été; à quelques kilomètres plus haut on était dans l'hiver. Après une averse torrentielle tombée sur le plateau du deuga, il arrive parfois que les eaux, suivant de toutes parts les pentes de terrain, se rencontrent dans quelque carrefour, d'où elles se précipitent dans le bas pays avec une soudaineté telle que les serpents et même le lion, la panthère ou le singe sont surpris et entraînés jusqu'à la mer. Lors de mon arrivée dans le pays, on parlait encore d'une caravane qui, surprise ainsi durant la nuit, perdit plus de deux cents hommes et un nombre considérable de chameaux et de charges d'ivoire.

Cependant, les eaux baissèrent; deux heures après, nous pûmes reprendre notre marche et nous gagnâmes enfin Maharessate.

Les parents de la jeune fille volée, qui avaient tout promis pour sa rançon et pour les dépenses que j'aurais à faire pour la découvrir, vinrent me la demander en alléguant leur misère: je refusai; et quelques jours après, ils revinrent accompagnés d'amis de Bahar Négache, m'offrir une faible partie de ce que j'avais déboursé pour eux. Indigné de leur procédé, mais dédaignant d'invoquer le bénéfice de leurs propres lois, je leur rendis leur fille.

Peu de jours après, une grande caravane vint camper près de Maharessate; elle arrivait du Gojam, et elle était forte, disait-on, de six cents hommes armés de boucliers, ce qui avec les esclaves, les porteurs et les sommiers supposait au moins treize cents ou quatorze cents personnes. Une quarantaine de pèlerins pour Jérusalem s'étaient joints à elle. Les principaux trafiquants se réunirent et vinrent me faire visite; ils me surprirent dans une prairie où je courais une quintaine avec mes hommes. Nous nous assîmes en cercle sur l'herbe, et un des trafiquants, que je connaissais, me présenta cérémonieusement un moine lépreux, couvert de haillons, pour lequel tous témoignaient de grandes déférences: il ne marchait qu'avec peine; sa figure était peu éprouvée, mais il avait perdu plusieurs doigts des mains et des pieds.

Après quelques moments de conversation générale, il demanda qu'on fît silence et il m'annonça que je pouvais retourner dans les États du Dedjadj Oubié, lequel venait de s'engager vis-à-vis de lui par serment, à oublier notre scène à Maïe-Tahalo et à me traiter désormais en ami. Le moine parut tout décontenancé, lorsqu'après l'avoir bien remercié de sa bienveillante intervention je lui dis que l'éloignement de mon frère m'empêchait, pour le moment, de retourner sur mes pas.

--À ta volonté, reprit-il, il suffit que la paix soit faite, et que tu puisses aller quand tu voudras vers les pays dont les sources t'appellent.

Bientôt il demanda à m'entretenir en particulier; et les assistants étant allés s'asseoir à l'écart, ses manières devinrent plus familières. Oubié lui avait avoué, me dit-il, que lors de ma visite à Maïe-Tahalo, il buvait depuis le matin d'un hydromel très-capiteux, et que la vivacité de mes réponses avait achevé de le surexciter; que, du reste, ma franchise ne lui déplaisait pas, et que si je voulais prendre du service chez lui, il saurait satisfaire mon ambition plus amplement que le Dedjadj Guoscho. Le moine me conseilla d'accepter de servir temporairement Oubié, les événements politiques ne tarderaient pas à me permettre, ajouta-t-il, de rejoindre honorablement le Dedjadj Guoscho. Il m'apprit que plusieurs religieux des solitudes s'étaient émus de ma mésaventure et seraient toujours prêts à s'employer en ma faveur.

--Ils sont au courant de ce que tu fais, mon fils, me dit-il, et ils te veulent du bien; ils s'imaginent que ta présence en Gojam contribuera à rappeler le Dedjadj Guoscho aux idées de renoncement qui ont conduit sa mère à Jérusalem.

Il finit par me confier mystérieusement qu'il était lui même natif du Gojam, et que j'étais lié avec quelques-uns des siens. Je lui demandai à quelle famille il appartenait.

--Laisse-là! répondit-il; je suis mort pour elle, quoique je veille sur elle et que je prie; je m'efforce de me détacher de tout, et Dieu confirme ce détachement en reprenant mon corps pièce à pièce, comme tu vois.

Et il me montrait ses membres mutilés par son affreuse maladie.

--Mais toi, tu es jeune; ton midi est devant toi, et quand tu rentreras dans mon Gojam, aime-le bien, car c'est la fleur de notre Éthiopie.

Comme les trafiquants attendaient la fin de notre entretien, il les congédia, et je pus jouir de sa conversation pendant une partie de la soirée.