Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie

Chapter 38

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Au lieu de suivre la route des caravanes et de passer, comme à mon entrée dans le pays, par Halaïe, je passai par Digsa, village situé à quelques kilomètres plus au Nord. Ces deux villages appartiennent à la puissante tribu qui forme de ce côté la frontière des États d'Oubié, et qui se dit issue de deux frères nommés Akéli et Ogouzaïe. La population de Halaïe descend d'Ogouzaïe, et celle de Digsa d'Akéli; mais nonobstant ce lien de parenté, une grande inimitié séparait ces deux villages: l'un et l'autre soutenaient la prétention de faire passer par leur territoire les caravanes et les voyageurs, et de prélever sur eux les droite d'usage. Parfois ils se disputaient ce monopole les armes à la main, et ils épuisaient leurs ressources pécuniaires pour se le faire concéder par le Dedjazmatch; depuis quelques années, Halaïe l'exploitait, mais avec une rapacité dont les trafiquants se plaignaient avec raison. Je préférai donc passer par Digsa, malgré la fâcheuse réputation de son chef, Za-Guiorguis, qui portait le titre de Baliar-Negach (_roi de la mer_.)

Ce chef me reçut bien; il fit abattre un boeuf pour notre repas et m'offrit de passer quelques jours avec lui; mais j'étais pressé de gagner Moussawa. Les tribus des Sahos qui occupent les bas pays entre le premier plateau éthiopien et la mer Rouge, remplissent de droit les fonctions de guides entre la frontière chrétienne et Moussawa; ce droit donne lieu à des tracasseries et à des contestations dont les trafiquants et surtout les étrangers paient les frais. Pour m'être agréable, le Bahar-Negach exigea que, par exception aux règles établies par les Sahos, je pusse choisir parmi eux le guide qui me conviendrait, avec la faculté de le payer au taux des indigènes; de plus, il me donna son fils aîné, nommé Ezzeraïe, pour m'accompagner durant le voyage.

Parmi les croyances superstitieuses de l'antiquité qui ont cours dans le Tegraïe, on trouve celle de l'auspicine ou divination par le chant et le vol des oiseaux. Chemin faisant, mon guide Abdallah, me signala à plusieurs reprises des augures de ce genre qui, selon lui, m'annonçaient que notre voyage serait des plus heureux et qu'à la côte je trouverais un ami intime ou un parent. En deux jours, j'arrivai à Moussawa. Mon attirail et celui de mes gens excitèrent la curiosité des habitants de l'île: je ne possédais d'autre vêtement que le costume éthiopien que je portais, et je sentais combien il devait contraster fâcheusement avec le costume bien plus civilisé des autorités turques que j'allais avoir à visiter. Néanmoins, en arrivant, je me présentai chez le gouverneur Aïdine Aga. Il vint au devant de moi jusqu'à la porte de son divan et m'accueillit avec cette politesse exquise qui caractérise les Osmanlis de la vieille école, et qui semble devoir disparaître avec eux. Je ne fus pas plus tôt installé dans mon logement, que des esclaves d'Aïdine vinrent m'apporter, avec ses compliments, des rafraîchissement et deux costumes turcs complets. J'égayais encore mes gens en faisant l'inventaire de ma garde-robe, si nouvelle pour eux, lorsque des pas précipités me firent lever la tête, et je me trouvai dans les bras de mon frère Antoine.

J'arrivais des pays des Gallas; mon frère venait de Paris, de Londres et de Rome, et malgré les incertitudes que comportent deux voyages aussi longs, nous étions à trois heures près, exacts au rendez-vous pris en nous séparant à Gondar vingt mois auparavant; nous nous étions quittés au commencement de juillet 1838, et nous nous retrouvions à Moussawa en février 1840. Aïdine Aga et les notables de Moussawa virent dans cette exactitude l'oeuvre de quelque génie protecteur, et ils parlèrent longtemps de notre rencontre comme d'un fait surnaturel: mon guide Abdallah n'y vit qu'une preuve de plus de l'infaillibilité des augures.

Après quelques jours passés à nous raconter mutuellement nos aventures, nous arrêtâmes notre plan de voyage. Il fut convenu que nous irions à Gondar; que mon frère passerait quelques mois, tant dans cette capitale que dans les provinces voisines de l'Ouest, en deça de l'Abbaïe, tandis que je retournerais en Gojam, où ma liaison avec le Dedjadj Guoscho, qui tenait alors la cour la plus policée de l'Éthiopie, m'offrait une occasion exceptionnelle pour me perfectionner dans la langue Amarigna et m'initier aux moeurs, aux affaires, aux us et coutumes du pays. Mon frère, qui s'était chargé de la partie scientifique du voyage, devait selon l'opportunité de ses travaux me rejoindre en Gojam, d'où, appuyés de la protection du Dedjadj Guoscho, nous comptions passer en pays Galla, gagner l'Innarya et revenir sur nos pas ou nous ouvrir une route nouvelle vers un point plus central de l'Afrique, pour rentrer ensuite en Europe.

Nous fîmes nos adieux au bienveillant Aïdine Aga, à qui j'avais rendu ses costumes trop étroits pour moi, et nous quittâmes Moussawa, pleins de confiance dans l'avenir.

Nous arrivâmes sans encombre à Adwa.

J'envoyai à Maïe-Tahalo, en Samèn, un messager pour saluer le Dedjadj Oubié, lui annoncer le retour de mon frère, et le prévenir de notre intention d'aller lui présenter nos hommages. Il fit une réponse polie et nous envoya un soldat pour nous faire héberger en route.

Désirant arriver sans délai à Gondar, et éviter à mon cheval et à nos porteurs de bagages les difficultés du chemin des montagnes, je les expédiai sous la conduite d'un homme sûr par le chemin plus direct des caravanes, à travers les bas pays, avec ordre de m'attendre à quelques heures de Gondar, sur la limite des États d'Oubié.

En quittant Adwa, j'eus le chagrin de me séparer de Jean, domestique basque que mon frère venait de m'amener de France. Je l'avais connu en Algérie, où il achevait son temps de service militaire, et il m'avait manifesté son regret de ne pouvoir me suivre lorsque je quittai l'Algérie pour la Grèce. Lors de son retour en France, mon frère ayant trouvé Jean libéré, lui avait proposé de me rejoindre, et, en véritable Basque, Jean n'avait pas hésité à entreprendre un long voyage pour entrer à mon service. Mais sa santé ne pouvait supporter la rude vie qu'il avait à mener avec moi. Il ne se remettait que difficilement d'une fièvre prise en passant au Caire; le manque de bon pain et de vin l'affaiblissait; il était loin de s'en plaindre, mais il dépérissait. Je lui dis d'aller attendre mon retour dans une propriété de ma famille au pays basque, où l'air natal le remettrait; et à cet effet je le laissai à Adwa, pour qu'à la première occasion il pût partir pour Moussawa et s'embarquer pour Djeddah, d'où notre consul le repatrierait.

Je regrettai d'avoir à me séparer de ce fidèle compatriote, quoique ses services en Éthiopie m'eussent été plus embarrassants qu'utiles. J'avais acquis suffisamment l'expérience des voyages en Afrique, pour savoir qu'il vaut mieux, sous tous les rapports, n'avoir pour serviteurs que des indigènes. Parmi mes suivants, il s'en trouvait quelques-uns dont le dévouement et la fidélité n'eussent pu être dépassés par des compagnons d'enfance, et je m'étais déjà aperçu que mes égards pour Jean leur causaient de la jalousie; il leur semblait que j'avais moins confiance en eux. D'ailleurs, dans les parties de l'Orient où les Européens n'ont point pénétré, la domesticité existe avec des caractères qui diffèrent essentiellement de ceux qu'elle a dans nos sociétés civilisées. Quelles que soient les garanties qui entourent la condition de domestique en Europe, elle est plus servile qu'en Orient, où elle est regardée comme un prolongement de la famille. En Éthiopie surtout, le contrat entre maître et dépendant est un contrat implicite de foi et de confiance mutuelles: les droits et les devoirs réciproques n'y sont point définis. La sujétion de l'homme à l'homme y étant regardée comme d'ordre naturel et nécessaire, elle s'opère presque toujours sans stipulations, soit de services à rendre, soit de rémunération, et l'absence même de contrat fait naître des obligations qui semblent lier d'autant plus qu'elles relèvent surtout de la conscience libre. Il semblerait que les stipulations rigoureuses, en énumérant les intérêts contradictoires, en les mettant en présence et, en les armant les uns contre les autres, invitent trop souvent à la défiance, aux rivalités et aux luttes. De la façon si différente de la nôtre dont les Éthiopiens envisagent la sujétion de l'homme à l'homme dans l'ordre tant politique que civil ou domestique, il résulte que chez eux la position du domestique européen est moralement fausse. S'il se conforme aux moeurs du pays, en devenant comme le compagnon de son maître, il dénature son état, tel qu'il lui est fait en Europe; et s'il conserve la manière d'être du domestique européen, il donne aux indigènes le spectacle d'une servitude qui leur paraît dégradante. C'est ainsi que j'eus lieu de moins regretter le départ de Jean. D'ailleurs, à cette époque, j'avais l'espoir de retourner un jour dans mon pays et d'y retrouver, par conséquent, en lui un serviteur éprouvé.

Après avoir traversé le Takkazé, nous nous engageâmes dans la région montagneuse du Samen. Les bois, la riche verdure, les sources limpides et abondantes et la douce fraîcheur du climat réveillèrent en moi les souvenirs de mon enfance dans les Pyrénées.

Dans la matinée, du cinquième jour, après notre départ d'Adwa, nous arrivâmes à Maïe-Tahalo. J'envoyai tout d'abord saluer l'abbé chez lequel j'avais logé lors de ma dernière visite au Dedjadj Oubié. Mais il était absent depuis quelques jours, ce que je regrettai d'autant plus que je ne connaissais pas d'autre personne à cette cour.

Nous fûmes bientôt introduits dans une grande hutte oblongue, basse et obscure, où le Dedjazmatch buvait l'hydromel en petit comité après son déjeuner. Il nous fit asseoir en face de lui, à côté d'un compatriote, M. Combes, chargé par le gouvernement français de nouer avec le Dedjadj Oubié des relations commerciales, qui n'aboutirent pas. Le Dedjazmatch, assis à la turque sur un haut alga, tenait son burilé à la main, et chaque fois qu'il le portait à ses lèvres, deux pages debout voilaient leur maître des pans de leurs toges. Quatre ou cinq femmes Waïzoros, dont une seule jeune et belle encore, buvaient l'hydromel en silence, accroupies à terre au chevet et au pied de l'alga. Deux hommes à cheveux blancs, un échanson que je reconnus pour le fusilier qui m'avait engagé à manéger mon cheval devant le Dedjazmatch, un jeune soldat armé, debout près de la porte, et une porteuse d'hydromel tenant son amphore penchée sur ses genoux formaient, avec un de mes hommes qui s'était glissé à ma suite toute l'assistance. À terre se trouvait un grand portrait en buste du roi Louis-Philippe, apporté par l'envoyé français.

Le Prince parut contrarié qu'il n'y eût plus de viande fraîche à nous offrir, et il nous fit servir des langues séchées au soleil et réservées pour lui; l'échanson nous présenta à chacun un burilé d'hydromel; j'acceptai par déférence, quoique je n'en busse jamais. Le Dedjazmatch me demanda où était mon cheval, et je lui dis les motifs qui m'avaient engagé à l'envoyer par la route du bas pays.

--Il craint sans doute de le laisser voir, dit-il.

Puis il me questionna sur le but de mes voyages et il redevint silencieux; mais il me regardait par instants à la dérobée et avec une expression peu bienveillante. On continua à boire dans ce silence qu'Oubié imposait durant ses repas.

Beaucoup d'Éthiopiens et d'Éthiopiennes ont l'habitude de priser; ils font rarement usage de tabatières comme les nôtres, tout leur en tient lieu: le tuyau d'un roseau ou l'extrémité d'une corne de boeuf, une fiole ou le péricarpe ligneux d'un fruit. Ils répandent du tabac sur la paume de la main, remettent leur tabatière dans leur ceinture et prisent ensuite à petits coups, en partageant avec leurs amis. Les Européens passaient pour avoir toujours du tabac sur eux, soit pour leur propre usage, soit pour distribuer en petits cadeaux. Une des Waïzoros demanda par signe à l'envoyé français de lui en mettre sur la main; celui-ci fit signe qu'il n'en avait pas, et la belle demandeuse tenait encore sa main tendue, lorsque le Prince lui dit:

--Que veux-tu de cet homme?

--Une prise, répondit-elle; mais il dit qu'il n'a pas de tabac.

--Il ment, dit Oubié; sa race est menteuse. Ils prétendent que nous déguisons la vérité; ce sont eux qui vivent de tromperies.

Je traduisis à demi-voix à mon compatriote les termes de l'injure qui, à son sujet, était faite à notre nation, et comme il ne voulut pas la ressentir, je fis observer avec ménagement au Dedjazmatch que mon compatriote ne prisait pas, qu'il n'avait point de tabac sur lui, et qu'en présence d'un Prince tel que lui il n'en aurait que faire pour s'acquérir des protecteurs. Mais, répétition éternelle de la fable du Loup et de l'Agneau, le Prince, en colère, reprit:

--Si ton voisin n'en a pas, tu en as toi-même, vous en avez tous, puisque le tabac à priser vient de votre pays; et quand même cela ne serait pas, vous êtes des menteurs et des intrigants que nous sommes trop bons d'admettre chez nous; je devrais vous renvoyer tous à votre roi et lui faire dire que je ne veux plus de ses sujets.

À ces paroles insensées, je répliquai comme je le devais.

--Tu comptes aller à Gondar, n'est-ce pas? dit Oubié.

--Monseigneur, remarqua l'échanson, on assure qu'à Gondar, il ne sort jamais sans une grosse suite et des fusiliers devant lui; il s'est fait petit pour venir chez nous.

--Je le sais, répondit le Prince; et interpellant mon suivant, debout derrière moi:

--À qui appartiens-tu, soldat?

--À lui, répondit en me désignant le pauvre garçon, dont la voix tremblait.

--Joli maître, par Notre-Dame! reprit Oubié.

--Et s'adressant aux femmes:

--Ces Cophtes, qui se croient des hommes! Il leur faut comme à nos seigneurs, des gaillards comme ça, à cheveux tressés, au lieu de se contenter de quelques manants chauves pour faire porter leurs marchandises d'aspect trompeur, avec lesquelles ils viennent abuser de notre ignorance et capter notre bon vouloir.

J'étais désormais en pleine querelle. J'ignorais qu'Oubié s'était grisé dès le matin; mais mon silence n'eût rien amendé. Je répliquai donc selon mes inspirations. La Waïzoro, auteur involontaire de cet éclat, faisait à mon frère des signes furtifs, l'engageant par un geste expressif à me faire taire. Le Prince, furieux se penchant presqu'à tomber de son alga, me dit:

--J'ai envie de te raccourcir cette langue dont tu crois te bien servir!

Et comme je répondais, il ajouta:

--Par la mort de Haylo, mon père! je vais te faire couper un pied et une main!

Un des deux pages fit observer, avec ce manque de pitié fréquent à son âge, qu'il serait curieux et neuf de voir comment un Cophte supporterait ce supplice; et le silence suivit cette remarque venimeuse. Je songeai avec désespoir que mes armes étaient loin de moi: j'oubliais le pistolet qui ne me quittait jamais, et, dans mon trouble, portant machinalement la main à ma ceinture, j'en sentis la crosse. Mais ce mouvement fit tomber un pan de ma toge, et laissa à découvert ma main sur mon arme.

--Ramène ta toge, me dit mon frère; on t'a vu.

Il ne se trouvait dans la hutte qu'un soldat armé, et il n'aurait pu empêcher une action vive et résolue. Mais la pensée que j'entraînais mon frère à une mort certaine m'arrêta. Je me résignai à mon destin. Je savais qu'ordinairement, lorsque le supplice doit suivre de pareilles menaces, un assistant, sur un signe ou un clignement d'oeil du maître, sort discrètement pour prévenir qui de droit de l'exécution à faire. Je m'attendais à être assailli à ma sortie de la hutte.

Un lourd silence succéda à cette scène. Oubié évitait de me regarder; les assistants semblaient compâtir à ma position, la Waïzoro surtout: comme elle me le fit dire plus tard, elle était native du Gojam, et savait que ses compatriotes me traitaient comme leur enfant d'adoption, et que quelques mois auparavant j'avais rendu service à son père. Enfin, Oubié dit quelques mots à l'oreille d'un page qui sortit. Les assistants s'interrogeaient du regard. Sentant que ma position ne pouvait plus durer, je dis à mon frère de rester, et j'allais me lever pour sortir, lorsque le Prince disparut derrière les toges qu'étendirent les pages, et les vieillards nous firent signe de nous en aller. L'envoyé français demeura.

Les abords presque déserts de la hutte me rassurèrent; à la porte de l'enceinte stationnaient des soldats dont les allures n'annonçaient rien d'inquiétant. En arrivant au milieu d'eux, je me sentis soulagé, et chaque pas qui m'éloignait du lieu de la scène brutale que je venais d'essuyer sembla me ramener dans une atmosphère plus légère.

Nous nous réfugiâmes dans la hutte d'un Européen absent momentanément du camp; là, je pus mesurer à loisir toute la distance qui séparait mes rêves de la triste réalité qui pesait sur nous. Entre autres choses, le Prince m'avait dit: «Avise à ne jamais plus fouler la terre de mes États. Les Anglais et vous, vous êtes parqués sur des terres maudites et vous convoitez notre climat salubre: l'un ramasse nos plantes, un autre nos cailloux; je ne sais ce que tu cherches, mais je ne veux pas que ce soit chez moi que tu le trouves!»

Bientôt l'envoyé français vint s'installer dans la même hutte que nous, mais il ne put rien nous apprendre de ce qui s'était dit chez le Dedjazmatch après ma sortie, car il ne comprenait pas l'amarigna, et il n'avait pour interprète qu'une créature du Dedjazmatch.

Comme on se le rappelle sans doute, en quittant Adwa j'avais envoyé mon cheval et les bagages de mon frère par la route directe et relativement facile des caravanes allant à Gondar; j'avais dit au serviteur à qui je les avais confiés de nous attendre à une étape de cette ville, et nous n'avions emmené avec nous que quelques hommes, porteurs des instruments astronomiques dont mon frère n'avait pas voulu se séparer. Ces gens s'esquivèrent, abandonnant leur paie plutôt que de suivre désormais des gens tombés dans une disgrâce comme la nôtre. Mes suivants, qui étaient des soldats, furent les seuls à ne pas déserter. Quelques-uns d'entre eux sont restés longtemps depuis à mon service, et en rappelant notre position chez Oubié, il n'est arrivé à aucun d'eux de faire allusion à leur fidélité dans ce moment difficile où j'étais à leur merci.

Le lendemain, vers dix heures du matin, notre compatriote fut appelé au déjeuner du Dedjazmatch. Quelques instants après, un soldat vint nous porter de la part du Dedjazmatch le message suivant:

«Ne passe pas la journée, ne passe pas la nuit. Va-t-en, sinon il en ira mal pour toi; et si, dorénavant, j'apprends que tu es dans mes États, tu auras à pleurer la perte de tes membres.»

Le messager, voyant que je ne me levais point, me dit:

--Tu ne pars donc pas? Je ne dois retourner auprès de Monseigneur qu'après t'avoir vu t'éloigner.

Pendant que mes hommes s'apprêtaient et sellaient nos mules, mon frère n'eut que le temps d'écrire quelques mots au crayon pour recommander ses instruments à l'Européen dont la maison nous avait servi de refuge, et nous sortîmes de Maïe-Tahalo, ne prenant avec nous que ce que mes gens pouvaient commodément porter.

Ezzeraïe, le fils du Bahar Negach de Digsa, s'était attaché à moi. Nous avions même âge. Comme il était bruit dans le Tegraïe qu'une haute position m'attendait à la cour du Gojam, son père m'avait dit: «Ezzeraïe t'aime; qu'il te suive en Gojam; tu le pousseras, tu le formeras aux façons de cette soldatesque éphémère et turbulente qui nous régit aujourd'hui. Cela pourra lui servir lorsqu'il sera appelé à me remplacer. Moi je ne peux lui donner de pareils enseignements; je mourrai comme j'ai vécu, en combattant ceux qui les pratiquent» En conséquence Ezzeraïe m'avait accompagné à Adwa, et comme on accusait le Bahar Negach auprès du Dedjadj Oubié d'incliner à la rébellion, en bon fils, il avait voulu profiter de notre visite à Maïe-Tahalo pour s'assurer par lui-même jusqu'à quel point son père pourrait compter sur le bon vouloir de leur suzerain. En quittant Maïe-Tahalo j'engageai Ezzeraïe à répudier toute solidarité avec moi en restant pour faire sa cour et tâcher de regagner pour son père la faveur du Dedjazmatch.

--Suis-je donc un autre qu'Ezzeraïe, dit-il, pour vous abandonner dans une passe étroite? Je ne vous quitte pas. Si la maison de mon père n'a d'autre soutien que le caprice d'un maître comme Oubié, elle est bien mal assise. Allons!

Et prenant son bouclier, il me suivit, assumant ainsi une complicité qu'il aggravait en quittant le camp du Dadjazmatch, sans lui faire hommage et sans prendre congé.

Après quelques minutes de marche nous nous arrêtâmes derrière un pli de terrain qui nous cachait Maïe-Tahalo, pour respirer un peu et permettre à nos gens de se rajuster et de répartir convenablement entre eux les quelques objets qu'ils avaient emportés précipitamment et un peu au hasard. Le sentier que nous suivions courait sur le versant nord de la chaîne élevée du Samèn. Devant nous se déployait un paysage d'une grandeur incomparable. Nous nous trouvions dans une atmosphère fraîche, humide; nous étions entourés d'une verdure luxuriante, et les dernières gouttes de rosée tombaient des arbres. Bien loin à nos pieds, le Tillamté, le Waldoubba, le Wolkaïte, une partie du Tagadé, tous pays kouallas, se présentaient à nous avec leur aspect tourmenté, leurs plaines desséchées et les flancs précipitueux de leurs étroits deugas blanchissant sous un soleil qui n'avait pour nous que des rayons tempérés. À l'Est les vastes plaines de la province tegraïenne du Chiré, et en deçà l'immense fissure béante au fond de laquelle court le Takkazé. À l'Ouest le plateau élevé du Wogara, où mes hommes m'attendaient sans doute avec mon cheval et les bagages de mon frère, à une petite journée seulement de Gondar; au-delà mon imagination entrevoyait le Dambya, le Gojam, le Dedjadj Guoscho, dont j'étais si assuré de recevoir bon accueil. Nous tînmes conseil, mon frère et moi, sur la direction à prendre: je voulais aller à Gondar; dans sa sollicitude pour moi, il s'y opposa, et nous rebroussâmes chemin vers Adwa. Je désignai un homme de confiance pour aller dire à mes gens en Wogara de s'en retourner avec mon cheval et les bagages; et ce fidèle messager, qui pouvait s'enrichir en me trahissant, rajusta ses armes, nous dit adieu, s'engagea dans la descente précipitueuse et sans route, et disparut bientôt dans la direction de Wogara. À ce moment je me sentis comme frappé d'exil, et je pris tristement le sentier qui devait nous conduire au Takkazé.

Après avoir essuyé pendant la soirée une de ces averses torrentielles qui précèdent, dans les pays élevés du Samen, la saison des pluies, nous arrivâmes à la nuit à un village où déjà, en venant, on nous avait refusé le vivre, malgré les ordres du soldat que le Dedjadj Oubié avait envoyé pour nous faire héberger durant le voyage. Comme si nous jouissions encore de la faveur du Prince, nous nous présentâmes, et l'hospitalité nous fut offerte avec un empressement dû sans doute en grande partie à l'aspect de notre équipage ruisselant de pluie. Nous repartîmes à la pointe du jour, et, trouvant ça et là à souper, nous arrivâmes à Adwa, après avoir été rejoints par mon fidèle messager avec les bagages et mon cheval, que je craignais de ne plus revoir, car si ma disgrâce se fût ébruitée, le premier venu aurait pu s'en emparer impunément.