Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie

Chapter 37

Chapter 373,928 wordsPublic domain

Mentewab, devenue Itiégué (_Impératrice_), confirma sa haute position par la sagesse et la retenue de sa conduite, ne cessant de protester par son exemple au moins contre les vices de la cour de son mari et de celle de son fils, qui succéda à son père sous le nom de Yassous. Elle savait vivre le jour en princesse et la nuit, dit-on, elle se soumettait aux plus dures austérités de la pénitence. Durant quarante années elle exerça par son mari, son fils et sa famille une puissance souveraine, suffisamment interrompue par des vicissitudes pour rendre manifestes la force et la bonté de son caractère. En tout pays, on voit de ces êtres que la fortune semble se complaire à élever, à abaisser et à retourner dans sa main, comme des joyaux dont elle veut faire briller toutes les faces.

C'était la première fois que Birro visitait l'église et l'habitation de son aïeule. Le clergé n'avait pas eu le temps de s'y réunir, mais un vieux religieux que nous trouvâmes à la porterie nous servit de cicerone. Birro devint mélancolique en voyant le domaine délabré où, il y a un siècle, sa famille florissait à l'abri du trône impérial. Il me proposa de monter au haut de la tour, afin d'y jouir du point de vue, quoique le cicerone prétendît que l'ascension était périlleuse: de l'escalier, en plusieurs endroits, il ne restait que la cale. Nous atteignîmes néanmoins la plate-forme; Birro s'épanouit. Les factionnaires laissés au pied de la tour cherchaient à éloigner une troupe d'environ deux cents marchands musulmans.

--Ces trafiquants, dit-il, viennent sans doute réclamer contre mes soldats.

Un corbeau vint se poser sur le faîte d'un arbre en face de nous. (On dit vulgairement que quand un corbeau apparaît seul, c'est un mauvais présage). Birro se saisit du pistolet que j'avais à la ceinture et laissa errer sa main armée dans la direction des Musulmans, tout en détournant la tête pour parler avec moi; les Musulmans, épouvantés, se dispersèrent sous les arbres.

--Si je tue ce corbeau, dit Birro, c'est que je devrai un jour rentrer dans les possessions de mes ancêtres: je régnerai; tu feras venir de ton pays des gens qui bâtissent à la chaux, nous nous élèverons de belles demeures, nous les léguerons à nos neveux, et notre amitié aura ainsi un signe dans l'avenir.

J'arrêtai son bras, en lui représentant que le corbeau perchait un peu loin et qu'il ne devait point risquer de manquer son coup devant tant de gens.

--C'est juste, c'est juste, dit-il.

Et le bras sur mon cou, il m'entraîna jusqu'au rebord de la tour, pour faire juger à tout le monde, disait-il, du degré d'amitié qu'il avait pour moi.

--Par la mort de Guoscho! ajouta-t-il, ne suis-je pas un homme fortuné de pouvoir réclamer de pareils palais comme ayant appartenu à mes aïeux? Les faucons hésiteraient avant de se poser ici, et tu viens de Jérusalem pour y monter avec moi! Je suis jeune, et Dieu m'a décoré de la victoire! Cependant je crois pressentir quelque revers. Mais Notre-Dame y pourvoira, en souvenir des mérites de mon aïeule, et toi, fils de ma mère, tu seras à mes côtés.

Peu à peu son étreinte cessa, son bras se retira de moi, son regard changea d'expression et il descendit en silence. En bas, il me dit à l'oreille:

--Comme c'est bon de vivre haut et loin de terre!

Il fit approcher les Musulmans; l'un d'eux prit la parole pour dire que leur quartier était mis à sac par ses soldats, et qu'ils venaient se réfugier auprès de lui. Il appuya sa supplique d'un cadeau de deux burilés pleins de poivre noir et d'une pèlerine de guerre en drap rouge, ajoutant que ce qu'il y avait d'imprévu dans leur démarche et le désordre dans lequel ils étaient devaient faire excuser la modicité de leur offrande.

--Que Dieu vous le rende! leur dit Birro.

Et il monta précipitamment à cheval et partit au galop pour le Salamgué ou quartier musulman.

J'arrivai sur la place du marché quelques instants après lui; ses soldats fuyaient de toutes parts, en lâchant leur butin. L'un d'eux fixa sa poursuite: le malheureux, pour alléger sa course, abandonna jusqu'à son bouclier et sa javeline. Encore quelques bonds et, il était à l'abri derrière des rochers, lorsque le javelot de Birro l'atteignit; il tomba percé d'outre en outre. La population musulmane poussa des cris de joie, tandis que le servant d'armes du Prince ramassait le javelot sanglant de son maître. Tous les pillards fuyaient dans la campagne et reprenaient la route du camp. Birro demanda sa mule, ordonna de balayer les traînards hors de la ville haute et donna lui-même l'exemple du départ pour le camp. Avant mon arrivée sur la place du marché, il avait déjà tué un autre de ses soldats, qui, les mains pleines, sortait d'une maison.

Birro avait défendu à ses gens de descendre dans le quartier musulman, et en sévissant comme il venait de le faire d'une façon si conforme à la fougue de son caractère, il ravivait cette terreur qu'il aimait à inspirer, et il affichait du même coup sa déférence pour les intentions de son suzerain Ali, qui protégeait les musulmans de Gondar d'une façon spéciale. Nous sortions à peine du Salamgué, qu'un musulman, traînant après lui un jeune soldat, arrêta le Prince par ses cris.

--Parle donc, lui dit Birro.

Le musulman accusa le soldat d'avoir pillé sa maison de fond en comble et d'avoir maltraité sa femme.

--Holà! qu'on lui coupe pieds et mains, dit Birro.

--Par Allah! mon Seigneur, dit le plaignant, que ferais-je de ses membres? Qu'il les garde pour s'en aller le plus loin possible, mais qu'il me rende ce qu'il m'a pris.

Le soldat terrifié protesta par serment qu'il n'avait pris qu'une vieille ceinture, et qu'encore, un de ses camarades la lui avait enlevée sur le champ; il offrait d'ailleurs de donner celle qu'il portait. Birro lui dit en se remettant en marche:

--Roncin que tu es! s'il en est ainsi, que ne lui frottes-tu les oreilles à ce mécréant?

Et il laissa le musulman composer comme il put avec le soldat.

Cependant il me tardait d'aller au-devant de mon frère, et le Dedjadj Birro remettait de jour en jour de me donner mon congé, lorsqu'il conclut avec le Dedjadj Oubié une alliance secrète, dont le but était de marcher prochainement contre le Ras Ali, leur suzerain commun. Je représentai à Birro que cette circonstance me permettrait d'aller et de revenir de Moussawa avec promptitude et commodité, puisque le Dedjadj Oubié tenait tout le pays depuis Gondar jusqu'à la mer Rouge.

Après beaucoup d'objections, il consentit à mon départ, et afin, disait-il, que je pusse figurer convenablement à la cour de son allié, il voulut me donner un bouclier richement garni en vermeil, un fort beau sabre et une belle mule caparaçonnée comme la sienne. Je refusai ces présents, et il en prit de l'humeur:

--Celui qui reçoit s'engage, me dit-il; tu veux partir sans pensée de retour.

Enfin, après beaucoup d'instances, il m'accorda deux mois pour faire mon voyage, en me recommandant toutefois de me joindre à l'armée d'Oubié, si avant cette époque cet allié opérait sa jonction avec lui pour marcher contre le Ras.

--Car, si Dieu le permet, dit-il, nous ferons parler de nous grandement. Mais avant de nous séparer, je veux que nous nous engagions, par serments réciproques, toi à revenir, moi à te traiter toujours comme un frère.

Malgré ma répugnance à me lier de cette façon, je crus devoir céder.

--Je ne sais, me dit-il, quelles sont les formules de serment usitées dans ton pays, mais que m'importe! tout serment recèle le principe vengeur de son inobservance. Pose ta main sur ma cuisse, et engage-toi, par la mort de Monseigneur Guoscho et par la mienne, à revenir auprès de moi ou de mon père, sauf la volonté contraire de Dieu.

Je promis.

--Et si tes projets venaient à changer, ajouta-t-il, dis que le pain se tourne pour toi en venin et te corrode les entrailles, et que tout ce que tes lèvres pourront boire ne serve qu'à enflammer ta soif; dis que les hommes n'éprouvent pour toi que de la haine; dis que les désirs que tu formeras s'accomplissent pour d'autres et sous tes yeux; dis que ton passage sur la terre, comme dans le coeur de ceux que tu aimes, ne laisse pas plus de trace que n'en laisse le serpent maudit qui rampe sur un rocher nu!

Je répétai ces paroles après lui.

--Quant à moi, mon frère, reprit-il, dicte-moi le serment que tu voudras.

Comme je refusais:

--Si je trahis le premier notre amitié, dit-il, que mes chairs se déchirent et flottent en lambeaux le long de mes ossements, avant que mon âme ait quitté la terre; que tous ceux en qui je me confie se tournent contre moi et m'imputent ma confiance à crime; que mon cheval, mes armes et jusqu'à l'herbe des champs, que tout se dresse contre moi; que Dieu fasse un exemple hideux de mon corps sur la terre et de mon âme dans l'éternité! Maintenant, mon frère, dit-il en fermant les yeux, clos mes paupières de ta main, avec la pensée que c'est la mort qui me les scelle, si tu trahis ton serment.

Je lui obéis. Et à son tour, il me ferma les yeux de sa main, en disant:

--Que mon frère meure, si je n'accomplis pas ce que je dis!

Il me fit quelques recommandations relativement à Oubié, m'offrit un sachet contenant de l'or natif, que je refusai, et nous nous quittâmes après une accolade.

Après une journée de route, j'arrivai à Gondar. Le Lik Atskou parut peu satisfait lorsque je lui racontai comment je venais de quitter le Dedjadj Birro. La nature droite, judicieuse et toute magistrale de mon hôte s'accommodait mal des allures impétueuses de ce jeune prince, et il ne se gênait nullement pour rappeler publiquement sa descendance équivoque du Dedjadj Guoscho et pour improuver sa conduite.

--On peut bien conduire les hommes à coups de hache, disait-il, et échafauder ainsi un semblant de puissance, mais un jour tout cela croule sous le souffle de Dieu. Si j'étais plus jeune, ajouta-t-il, c'est en France que je t'engagerais à retourner, afin d'y aller avec toi; mais je suis trop vieux, et puisque tu dois revenir à Gondar, tu pourras au moins me fermer les yeux. Triste temps que le nôtre!

Il m'engagea à resserrer ma confiance à la cour d'Oubié; et, selon son habitude, il me congédia sur le seuil de sa maison, en me donnant sa bénédiction.

CHAPITRE XI

VISITE AU DEDJADJ OUBIÉ--RETOUR À MOUSSAWA--QUERELLE AVEC LE DEDJADJ OUBIÉ--RAPPORTS DU GOUVERNEMENT BRITANNIQUE AVEC LA FAMILLE DE SABAGADIS--DÉPART POUR ADEN.

Comme les soldats de Woldé Teklé rôdaient sans cesse autour de Gondar, je partis de nuit, sans bagage d'aucune sorte et comptant vivre d'hospitalité. Je n'étais accompagné que d'un seul fusilier et d'une douzaine de rondeliers; mon cheval, conduit à la main, ouvrait notre marche: son riche harnais et sa belle apparence nous attiraient des marques de respect le long de la route. Nous cheminâmes à petites journées, de façon à faire étape dans les localités les mieux pourvues; mais notre régime était fort inégal. Un soir, nous nous présentâmes à un village dont l'aspect prospère nous promettait bon repas et bon gîte: on nous assigna la maison des étrangers, qui se trouve dans la plupart des villages des hauts pays et qu'on donne ordinairement aux voyageurs de peu d'importance. Selon l'usage, mes gens y brûlèrent une poignée de paille afin d'y faire entrer mon cheval, car on croit vulgairement que les farfadets, lutins et autres esprits malfaisants hantent l'habitation dont le foyer n'est pas entretenu. Mais nous attendîmes vainement notre souper, et, vers dix heures, nous nous arrangions pour dormir à jeun, lorsque nous entendîmes un de mes hommes qui, pressé par la soif, était allé demander un peu d'eau dans le voisinage et qui se querellait violemment. J'envoyai deux de ses camarades pour le ramener; le train augmenta; le reste de mes gens courut au secours; les thèmes de guerre commencèrent, et je sortis moi-même. Les femmes, aux portes, éclairaient avec des torches; une vingtaine de paysans armés tenaient mes gens en échec; mon unique fusilier, un tison à la main, cherchait à allumer sa mèche récalcitrante: «Dispersez-vous, imprudents!» criait-il, en dirigeant la gueule de son arme sur les femmes, qu'il mit ainsi en déroute. Mes gens profitaient de l'obscurité pour donner contre leurs adversaires, lorsqu'un abbé, accompagné de cinq ou six clercs tenant des flambeaux, accourut sur un petit tertre, d'où il lança contre tout le monde des excommunications répétées. Nous pûmes séparer les combattants, et l'abbé, qui était chef du village, nous reconduisit jusqu'à notre demeure. Une instruction sommaire, faite de concert avec lui et quelques anciens, nous apprit que mon soldat ayant trouvé des habitants buvant de la bière, leur avait demandé de l'eau, et qu'ayant essuyé des rebuffades appuyées d'un coup de bâton, dont il chercha du reste vainement la marque, il avait mis flamberge au vent. Si ce n'est une égratignure faite à un de mes hommes, les boucliers seuls portaient de part et d'autre la trace des coups. L'abbé et son monde partirent en s'excusant gauchement de la réception qui nous était faite, et, peu après, il reparut, suivi de gens portant de l'orge, de l'herbe, de l'hydromel, de la bière, des volailles cuites et d'autres mets, ainsi que des pains à profusion; rien n'y manquait, jusqu'à du bois pour notre loyer, même un luminaire. J'invitai les anciens et leur chef à rompre le pain avec nous, pour mieux sceller notre raccommodement; ils participèrent discrètement à notre médianoche et se retirèrent bientôt pour me laisser dormir. Sous prétexte de se tenir sur leurs gardes, mes gens mangèrent et burent presque toute la nuit. Le lendemain, de grand matin, plusieurs habitants nous firent la conduite.

De pareils incidents sont habituels dans la vie militaire en Éthiopie. Les gens de guerre ont droit à l'hospitalité, surtout dans les villages relevant de leur suzerain. Chaque village se règle en conséquence; mais l'insolence trop fréquente des soldats et la susceptibilité souvent querelleuse des habitants provoquent des collisions qui, heureusement, amènent rarement mort d'homme, ce qui s'explique par l'usage de l'arme blanche seulement, dont on peut modérer l'emploi: soldats et paysans s'entre-battent d'une façon mi-courtoise. Après s'être ainsi éprouvé, on se sépare, on compte de part et d'autre les horions et les égratignures, on fait la balance, on fixe le taux de la composition en faveur des plus maltraités, et la bonne amitié s'établit. Quelquefois une blessure dangereuse ou mortelle envenime ces combats, qui vont alors se terminer en cour de justice.

Neuf jours après mon départ de Gondar, j'arrivai à Adwa. Le Dedjadj Oubié campait provisoirement à quelques kilomètres de la ville; je pris deux jours de repos et j'allai lui faire ma visite d'usage. Le Prince déjeunait en petit comité; je fus placé à côté d'un abbé, un de ses commensaux et conseillers favoris, avec qui je m'étais lié à mon premier passage en Tegraïe. Le Prince ne fit aucune allusion au Dedjadj Guoscho ni à la bataille de Konzoula, mais il me questionna à plusieurs reprises sur les forces militaires du Ras et sur celles de Birro, en affectant sa partialité pour ce dernier. J'eus la maladresse de faire l'éloge, irréfutable d'ailleurs, de la cavalerie du Gojam; les convives eussent préféré entendre l'éloge des troupes de leur maître; mon voisin l'abbé me coudoya même deux ou trois fois pour me rappeler que c'était l'occasion de faire ma cour, mais je m'en tins à la vérité, et j'indisposai tout le monde contre moi: circonstance qui me donna à croire que le Dedjadj Oubié n'était, pas sincère dans son alliance avec le Dedjadj Birro. L'abbé demanda à me loger chez lui; le Prince y consentit et donna des ordres pour le vivre de mes hommes. On lui dit que j'avais un fort beau cheval.

--Depuis quand, remarqua-t-il, les Européens se connaissent-ils en chevaux?

Je fis observer qu'il y avait en Europe d'excellents chevaux et des cavaliers dignes de les monter.

--Ouais! reprit-il, le Gojam lui a appris à parler.

Il ordonna cependant que mon cheval fût nourri des provisions de son écurie; mais il me parut qu'il me congédiait avec une nuance d'humeur. Bientôt ses palefreniers apportèrent à mon logement deux trousses de fourrage vert de rebut; je les refusai. Le palefrenier en chef, voyant revenir ses gens, me cria de loin.

--Hé! là-bas, mon cophte, le roi de ton pays stérile n'a pas une poignée d'herbe comme celle-là. Rengorge-toi à ton aise, et ta haridelle jeûnera.

Je ne répondis pas à cette insolence, provoquée surtout par le dépit de voir un étranger possesseur d'un cheval comme le mien. La cavalerie du Tegraïe et du Samen dépend pour ses remontes des provinces à l'ouest de Gondar, et le Dedjadj Oubié ne recevait que des chevaux inférieurs et à des prix très-élevés.

Lorsqu'à la chute du jour, mon hôte rentra chez lui, je lui racontai l'incident et le priai de le rapporter fidèlement au Prince.

--Ce palefrenier doit-être ivre, selon son habitude, me dit-il, mais je vais y mettre ordre.

Il fit venir le palefrenier, le réprimanda, et comme il avait cuvé son vin, il lui ordonna de me demander pardon. Le drôle, selon la coutume du pays, se prosterna le front contre terre, en tenant à deux mains sur son cou une grosse pierre. Je refusai d'abord, parce que je préférais porter ma plainte au Prince, mais sur les instances de l'abbé je cédai et je prononçai la formule ordinaire du pardon. Mon cheval fut amplement dédommagé. J'appris dans la suite qu'avant l'intervention de l'abbé, le palefrenier, prévoyant ma plainte, avait immédiatement fait raconter l'incident au Dedjazmatch d'une façon qui était loin de m'être favorable. Le lendemain, je fis une visite de congé et je rentrai à Adwa.

À la fin de la semaine, l'abbé m'envoya dire que le Dedjazmatch passerait près d'Adwa, en se rendant dans le Samen, et que je ferais bien d'aller au devant de lui aux abords de la ville, à cheval et le bouclier au bras; que le Prince serait flatté qu'un Européen eût pour lui une pareille attention, qui, je ne l'ignorais pas, était conforme aux usages; et le lendemain, la batterie lointaine des timbales annonçant l'approche du Dedjazmatch, j'allai à sa rencontre.

Le Dedjadj Oubié passait pour être façonnier et très vaniteux. Coiffé d'un turban de forme allongée et drapé jusqu'aux yeux dans sa toge, il cheminait seul, silencieux et raide sur sa mule. Il était précédé de ses timbaliers et d'une soixantaine de porte-glaives, et suivi de trois ou quatre cents notables portant tous le bouclier au bras; des huissiers à cheval maintenaient un espace vide autour de lui. En me voyant, il daigna hocher légèrement la tête en murmurant un bonjour qu'un huissier répéta à haute voix; il se retourna même par deux fois et me fit dire de remettre mon bouclier à mon servant-d'armes. Je le laissai passer et je me joignis à ses notables. Quelques minutes après, un fusilier me dit:--Tu as là un beau cheval. Que ne le fais-tu parader en tête de la colonne? Cela ferait plaisir au Dedjazmatch.

Peu soucieux de me donner en spectacle, je répondis que mon cheval était encore fatigué de son voyage de Gondar.

--Et quand tu lui donnerais la fourbure, reprit-il, tu crois que Monseigneur n'a pas de quoi te dédommager?

Cet homme ne me dit pas qu'il était envoyé par Oubié, et je venais sans le savoir d'indisposer le Dedjazmatch.

En arrivant à l'étape, le Dedjazmatch me fit inviter à son repas, ainsi qu'un botaniste européen, venu comme moi d'Adwa pour lui faire escorte. La réunion était nombreuse, et tout se passa dans le plus profond silence. L'usage est qu'après le repas, les convives qui restent debout et, parmi les convives assis, ceux qui sont de condition inférieure se retirent d'abord; les plus considérés pour leur rang ou pour leur âge se retirent les derniers; et on laisse au tact de chacun le soin de régler sa sortie. Les grâces étaient à peine achevées, qu'un huissier s'avançant, la verge haute, dit à mon compagnon:

--Lève-toi et va t'en.

Cet affront ne fut pas remarqué par le Prince; et comme le moment eût été mal choisi pour s'en plaindre, je crus devoir sortir avec mon compatriote, et nous regagnâmes Adwa, en nous promettant de revenir sur ce fait à la première occasion.

Les gens de la maison d'Oubié affectaient de faire très peu de cas des Européens et les traitaient même souvent avec insolence. À quelques exceptions près, le très petit nombre d'Européens, qui jusqu'alors avaient pénétré dans le pays, s'étaient contentés de voyager dans les États gouvernés par Oubié; ignorant la langue et les moeurs, ils avaient dédaigné d'observer les usages de politesse indigène, tout en se laissant aller trop facilement à des manières d'être qu'ils n'auraient pas osé avoir dans leur propre pays. En Amarigna et en Tegrigna, on tutoie ses inférieurs ou ses subordonnés s'ils sont plus jeunes, souvent aussi ses égaux; mais quand on veut être convenable, on emploie le vous avec son égal et même avec son inférieur, s'il est plus âgé; et l'emploi de la troisième personne est de rigueur lorsqu'on s'adresse aux vieillards, aux hommes d'un rang élevé ou aux prêtres. Les Européens tutoyaient tout le monde; aussi, étaient-ils traités de la même façon, quelquefois même par leurs domestiques. Enfin, nos manières d'être nous faisaient regarder comme des gens naïfs, étrangers à toute civilité, colères, incapables des grands sentiments du coeur, parlant et agissant comme l'homme du Danube, industrieux du reste, ingénieux pour les travaux manuels et versés dans la connaissance des philtres et des remèdes: ce qui nous faisait classer tout d'abord dans les rangs inférieurs d'une société ou l'homme bien élevé doit être au fait des convenances, avoir quelques connaissances en histoire sacrée et nationale, en musique, en poésie, en législation coutumière, savoir monter à cheval, réparer un harnais, nager, tirer la carabine, jouer aux échecs, raisonner les qualités d'une arme, d'un cheval ou d'un chien de chasse, enfin et surtout être affable et poli avec les femmes, les prêtres, les pauvres et les vieillards.

Les officiers de la maison d'Oubié, profitant de l'ignorance ou de la faiblesse des Européens, avaient aussi pris l'habitude de les rançonner de diverses manières, sous le prétexte de les faire bien venir de leur maître. Ce n'étaient plus des cadeaux qu'on attendait de nous, c'étaient de véritables impôts. Ils nous disaient à brûle-pourpoint que nous étions des grands seigneurs et nous tapaient familièrement sur l'épaule en nous demandant de l'argent. Enhardis par ces exemples, tous les habitants usaient envers nous de façons analogues, et, depuis la Takkazé jusqu'à la mer Rouge, l'Européen, victime de toutes les exactions, était le plus souvent un objet de risée. Quant à moi, je venais du Bégamdir et du Gojam, dont les habitants ont bien plus d'urbanité que dans le Tegraïe; je m'étais associé à la vie des indigènes; je savais ce que je leur devais et ce que tout étranger était en droit d'attendre d'eux, conformément à leurs moeurs. Le compatriote pour lequel je venais de prendre fait et cause méritait d'ailleurs d'être accueilli convenablement; il était docteur en médecine et il collectionnait pour le Jardin-des-Plantes de Paris. Après un long séjour, lorsqu'il comptait retourner en Europe, il fut mangé par un crocodile.

Le Dedjadj Oubié leva son camp le lendemain et continua sa route vers le Samen.

De mon côté, je ne tardai pas à m'acheminer vers Moussawa. J'eus à subir en route quelques tentatives de la part des péagers, qui voulurent m'assimiler aux trafiquants et exiger des droits de passage; mais en me reconnaissant, ils se rappelèrent la longue résistance que, mon frère et moi, nous avions opposée dans le Koualla de Maïe-Ouraïe aux exactions de Blata-Guebraïe, et ils se désistèrent de leurs prétentions. J'eus ainsi la satisfaction de recueillir les fruits de notre conduite et de rentrer dans le droit commun.