Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 36
Birro ayant perdu dans cette affaire un parent douteux, ou, pour le moins, très-éloigné, saisit ce prétexte pour sévir cruellement. On annonça aux prisonniers rassemblés sur la place la mort du parent du Dedjazmatch, qui leur fit demander ce qu'ils avaient à dire pour se justifier. Les femmes répondirent par des sanglots; un des prisonniers s'avança devant la tente et dit:
--Ô monseigneur, à toi la force! Tu es l'étoile de ton matin, et tu annonces les splendeurs de ta propre journée. Que Dieu fasse luire à tes yeux la vérité de mes paroles. Au commencement de son règne, Conefo aussi nous laissa maltraiter; nous prîmes les armes et nous fûmes vaincus. Mais, reconnaissant la justice de notre résistance, il nous gouverna avec mesure, et nous lui avons été de fidèles sujets pendant tout son règne. Nous avons refusé obéissance à ses fils, parce qu'ils ont été durs envers nous, et qu'ils ont méconnu l'héritage de leur père; aussi, n'étions-nous pas représentés à la bataille de Konzoula. Par obéissance à ton ban, nous avons laissé tes soldats se ravitailler sur nos terres; mais ils ont attenté à nos personnes; et où convient-il que le laboureur affronte la mort, si ce n'est sur son sillon? Nous espérions qu'il en serait avec toi comme avec Conefo, et que tu apprécierais notre résistance. Nous voici prêts à être asservis par ton pardon. Que ta javeline soit toujours victorieuse, et que Dieu t'inspire notre arrêt!
--Créature du jeudi! (c'est du jeudi que date la création des animaux, dans la Genèse) s'écria Birro. Puisqu'ils ont eu recours aux armes, ils en subiront la loi. Ils ont tué mon parent, tout meurtrier doit son sang; je leur laisse la vie, mais qu'on leur coupe à chacun le pied et la main!
La tente fut refermée. Celui qui avait pris la parole s'offrit le premier au rasoir du bourreau, avec ce stoïcisme si commun parmi les Éthiopiens.
Seize malheureux subirent la mutilation, pendant qu'au milieu de ses familiers consternés, Birro cherchait, par des discours animés, à donner le change à son émotion. Je pus enfin l'interrompre et l'engager à gracier le reste des condamnés. Malheureusement pour eux, les assistants, malgré Tiksa-Méred qui leur faisait signe de s'abstenir, appuyèrent mes instances, et, à cette apparence de pression, Birro éclata:
--On ne les a donc pas tous ébranchés? s'écria-t-il. Qu'on mande mes bûcherons pour abattre ceux qui restent à coup de hache! Je ne pourrai donc pas venger le sang de mon parent et celui de mes soldats?
Deux infortunés furent tués à coup de hache. On vint lui dire que tout était fini, et il sembla respirer plus à l'aise. Des soldats compatissants avaient fait évader une dizaine des condamnés. Birro l'apprit quelques jours après et dit:
«Tant mieux! mais c'était mon devoir de faire un grand exemple.»
À partir de ces exécutions, ses soldats, même isolés, purent circuler avec sécurité dans toute la province.
Cependant, un prétendant nommé Woldé Teklé augmentait le nombre de ses troupes, et Birro s'en préoccupait. Sur le rapport de nos espions, nous partîmes de nuit avec près de 2,000 hommes pour le surprendre. Après environ quatre heures de marche, nous arrivâmes près de l'endroit désigné une soixantaine de cavaliers seulement et une quinzaine de fantassins, les meilleurs coureurs. Nous eûmes à peine mis pied à terre pour attendre nos gens, que, dans une plaine boisée qui s'étendait à nos pieds, nous crûmes apercevoir environ 800 fantassins précédés par des éclaireurs et marchant droit sur nous en soulevant la poussière. Birro se remit en selle, poussa vers l'ennemi, mais la rapidité de Dempto lui donna bientôt une avance telle, qu'il crut prudent d'attendre ses cavaliers. L'un d'eux, doué d'une meilleure vue que les autres, nous cria:
--Tout doux! frères; nous avons bien le temps; laissons souffler nos chevaux; les vaches doivent être à sec à cette heure, et ne redonnent de lait que dans la soirée.
Une folle hilarité s'empara de nous: le nuage de poussière n'était soulevé que par un beau troupeau de bestiaux. Pour compléter notre désappointement, les vachers, nous apprirent que Woldé Teklé avait décampé depuis longtemps.
Malgré ses qualités militaires incontestées, ce chef ne pouvait rien mener à effet; brave, généreux, affable et instruit, il excitait partout des sympathies, mais sans profit pour sa cause. Élevé à la cour de son parent, le célèbre Dedjadj Maro, gouverneur du Dambya, de l'Agaw-Médir, du Metcha, du Kouara et de l'Armatcho, il devait naturellement hériter de sa puissance. Conefo, fils de sa propre soeur, qu'il avait dotée et mariée à un de ses vassaux, le supplanta par surprise. Woldé Teklé se maintint quelque temps en rébellion, mais après plusieurs combats malheureux, il tomba entre les mains de son neveu Conefo, qui, après l'avoir tenu captif plusieurs années, le lia à lui par serment, le remit en liberté et lui donna un fief important. À la mort de son frère, le Dedjadj Gabrou, Conefo sentit se réveiller des doutes sur la fidélité de son oncle; les devins lui prédisaient à lui-même une fin prochaine; son intrépide frère ne serait plus là pour protéger ses deux fils, Ilma et Mokouannen, contre l'ambition légitime de leur grand-oncle; enfin, sa maladie s'aggravant, sans provocation de la part de Woldé Teklé, il ordonna qu'on lui crevât les yeux. Soit maladresse, soit connivence du bourreau, cette terrible exécution fut mal faite: Conefo mourut quelques jours après, et Woldé Teklé guérit; ses paupières seules restèrent mutilées. Il se rebella contre ses petits-neveux; mais avant la bataille de Konzoula, il se joignit à eux, disant qu'après tout, ces enfants étaient siens, et que, dût-il éprouver leur ingratitude, il lui convenait de les défendre contre un prince étranger. Échappé de leur défaite, il parcourait le Dambya, ou il était très-populaire, mais sans pouvoir faire prendre sa cause au sérieux.
À quelques jours de là, nous apprîmes en soupant qu'il venait de s'arrêter à un village près de Gondar, et nous fûmes en selle immédiatement. Au point du jour, nous atteignîmes ses traînards; il avait encore déguerpi et s'était réfugié sur les terres du Wogara, province de la mouvance d'Oubié. En revenant de cette course, nos soldats harassés obliquèrent vers Gondar, où ils espéraient que Birro leur permettrait de se faire héberger une nuit; mais il envoya des cavaliers pour garder les avenues de la ville et passa outre. Il m'accorda un congé de quelques jours pour revoir le Lik Atskou.
Quoique je n'eusse avec moi que deux cavaliers et six fantassins, les habitants de Gondar, déjà alarmés par le voisinage de Birro s'émurent à mon approche: le harnais en vermeil et la housse écarlate de mon cheval me firent prendre pour quelque haut personnage qui serait bientôt suivi de soldats turbulents et affamés. Mais on se rassura en me reconnaissant, et je regagnai sans incident mon ancienne demeure, où j'avais vécu en moine et où je rentrais en soldat.
Le bon Lik Atskou me reçut avec effusion, mais, après m'avoir considéré, il hocha tristement la tête en disant:
--Mon fils, tu as bien fait parler de toi depuis que tu m'as quitté. On ne réfléchit guère à cheval. As-tu assez songé aux conséquences de ta conduite? Tes deux princes ont reçu de leurs ancêtres une lourde dette à acquitter devant Dieu et devant les hommes; n'as-tu pas craint d'en devenir solidaire, toi qui es sans racine dans notre pays et de passage seulement? Car tu ne peux avoir renoncé à ta patrie, terre de vérité, de justice et de science. Un fait futile en apparence se présente à nous autres, vieillards, avec toutes ses conséquences; aussi suis-je peiné des changements que je vois dans ton costume: ta poitrine n'est plus recouverte d'une tunique, tu te contentes de notre toge, tes jambes sont nues, tu marches sans chaussure, tu n'as plus dans le vêtement cette retenue qui te distinguait de nous, tu as quitté pour le nôtre le costume de tes pères. Ce changement m'en fait craindre bien d'autres dans tes idées. Prends garde, mon fils, en te détournant des traditions qui ont étayé ta première jeunesse, de nuire à ton âge mûr.
Je m'efforçai de rassurer mon austère et bienveillant conseiller; mais sa défiance était en éveil; mes protestations ne parurent l'apaiser qu'à demi.
Le lendemain, il me conduisit à son église de prédilection pour remercier Dieu, disait-il, de mon heureux retour.
La forme des églises en Éthiopie est presque toujours celle d'un périptère circulaire; les murs, en pierre brute et en bousillage, sont enduits d'une couche de terre blanche ou jaune; les embrasures sont en menuiserie, les colonnes en bois et le toit en chaume. Au centre, une énorme colonne tronquée et creuse renferme le sanctuaire; de sa base formée de quatre murs à hauteur d'épaule, orientés aux quatre points cardinaux, se dégage un fût carré, rond quelquefois, qui monte jusqu'à la partie centrale du toit auquel il sert d'appui; au milieu de chaque face s'ouvre dans l'intérieur de la colonne une porte dont la partie supérieure est dans le fût et dont le seuil s'appuie sur des marches de bois dans la base. À quelques mètres de ce sanctuaire court un mur qui l'enclave de façon à former une enceinte circulaire; ce mur n'a d'autre ouverture que quatre portes établies en face de celles du sanctuaire, et il est enclavé à son tour par une espèce de péridrome ou galerie extérieure formée de colonnes ordinairement en bois. La portion inférieure des entre-colonnements est souvent garnie d'un treillage en roseaux. Ces trois enceintes sont couvertes par un vaste toit en chaume, très-épais, de forme conique, dont le centre s'appuie sur le fût tronqué du sanctuaire, et le pourtour sur les linteaux de la colonnade. Ordinairement une grande croix grecque se dresse sur le sommet de ce toit, et des oeufs d'autruche sont embrochés à quelques-uns de ses croisillons; sur les églises riches, cette croix est en cuivre doré et scintille au loin. Des troupes de tourterelles nichent dans les boulins du mur de l'église; pendant les offices même, elles circulent impunément dans l'intérieur, et personne n'oserait les molester, soit dans le cimetière, soit même au dehors. Les quatre faces externes du sanctuaire et le mur de l'enceinte qui court autour sont couverts du haut en bas de peintures à la colle représentant des sujets historiques ou religieux. Ces peintures, vives de couleurs, sont d'un dessin très-incorrect et primitif; les règles de la perspective y sont inconnues, et leur caractère rappelle un peu celui des peintures chinoises. Autour de l'église court un terrain enclos d'un mur et toujours planté de grands arbres dont la plupart sont des cèdres; c'est le cimetière. Un bâtiment à part, derrière l'église, sert de sacristie. On entre dans le cimetière par un porche quadrangulaire, bâti comme les murs de l'église, en pierre brute et bousillage. Au-dessus du porche se trouve ordinairement une chambre qui, lorsque l'église possède une cloche, soutient un beffroi, de façon à ce que la corde de la cloche descende sous le porche à hauteur de la main; à défaut de cet instrument on se sert de phonolithe, d'un sémantron ou de pièces de bois sonores. Lorsque les ecclésiastiques chantent les offices, ils se groupent en face de la porte principale du sanctuaire dans l'enceinte qui le contourne; le reste de cette enceinte est laissée aux fidèles. Comme on ne prononce pas de sermons, il n'y a pas de chaire. Pendant la messe, les portes du sanctuaire sont tantôt ouvertes, tantôt fermées, selon le rite éthiopien, mais un voile empêche de voir l'autel; le prêtre officiant et ceux qui le servent ont seuls le droit d'y entrer; ils se présentent sur le seuil pour la lecture de l'évangile, comme aussi pour donner la communion, et ils se retirent à chaque fois derrière le voile. Ceux qui ne sont point nets, d'après les règles mosaïques du pur et de l'impur, n'ont point le droit de pénétrer dans cette enceinte qu'on regarde comme l'enceinte d'Israël; ils doivent s'arrêter dans le péridrome, espèce d'enceinte des Gentils, ou bien dans le cimetière. Ceux qui sont nets depuis sept jours vont d'abord à la porte principale du sanctuaire, et ils en baisent le seuil, ou un des montants, avant et après leurs prières; les gens dévots font le tour du sanctuaire en stationnant à chacune de ses quatre faces et baisant successivement les quatre portes. En Amarigna et en Tegrigna, on ne dit pas visiter les églises, mais baiser les églises. On ne s'agenouille que durant la semaine sainte; les prières se font debout ou assis par terre; il n'y a aucune espèce de siége; ça et là se trouvent des béquilles isolées dont on se sert comme d'appui lorsqu'on est fatigué de rester debout. Ceux qui veulent prier sans être dérangés, ou lire leurs prières, s'adossent ordinairement aux arbres du cimetière ou s'asseyent sur l'herbe entre les tombes. Par un reste d'obéissance à la loi du Lévitique, ceux qui peuvent posséder deux toges, en réservent une spécialement pour se présenter à l'église. Des sistres et des tambours à main sont les seuls instruments dont il soit fait usage pour accompagner les chants religieux.
Dans la plupart des églises, il est défendu de se présenter avec une arme à feu, un bouclier ou une javeline: on les laisse à l'entrée du porche; dans quelques-unes, il est même défendu d'entrer le sabre au côté, et, comme le fourreau est retenu aux flancs par plusieurs tours de ceinture, il est d'usage de dégainer et de laisser l'arme sous le porche. C'est sous le porche, qui sert aussi de porterie, que se réfugient les mendiants, les lépreux, les voyageurs ou les étudiants sans asile; c'est là qu'on dépose les étrangers malades ainsi que les enfants abandonnés, qui heureusement sont très-rares dans le pays. Les voyageurs sans asile couchent aussi dans le péridrome de l'église, mais comme la saillie du toit est fort courte et que les colonnes sont assez hautes, ils n'y sont guère plus abrités que s'ils étaient dehors.
Lorsque l'église jouit du droit d'asile, celui qui veut invoquer ce droit s'empresse, en arrivant sous le porche, de sonner la cloche: il déclare à haute voix et par trois fois son intention de prendre refuge; dès ce moment sa personne est inviolable. Le porche se nomme en amarigna: _porte du salut_. Si les réfugiés sont nombreux, ils dressent des tentes ou des huttes dans le cimetière. C'est parfois un spectacle curieux qu'un millier d'hommes et plus campés de la sorte, les chevaux broutant l'herbe des tombes; des selles, des boucliers suspendus aux branches des arbres, des harnais, des housses, des armes de tous côtés; des femmes préparant la nourriture au milieu des agaceries des soldats; plus loin, des chefs, la figure mi-couverte de leur toge, causant avec anxiété des événements du dehors; des blessés couchés sur des herbes sèches et entourés de leurs amis; ailleurs, des compagnons absorbés dans une partie d'échecs; d'autres occupés à fourbir leurs armes, à réparer leurs vêtements; des pages déguenillés courant de tous côtés, provoquant le rire par leurs espiégleries, ou fuyant devant les imprécations de quelque cuisinière à qui ils ont voulu dérober des provisions; enfin toute une population se livrant activement aux occupations et aux gaietés de la vie, au-dessus d'une autre population endormie dans la mort.
La jolie église de Notre-Dame où nous conduisit le Lik Atskou, est attenante à l'enceinte du Palais-Impérial à Gondar; par exception elle est bâtie à la chaux. Malgré son style éthiopien, ses matériaux, la juste proportion de ses parties, indiquent qu'elle est l'oeuvre d'ouvriers expérimentés. On dit qu'un empereur la fit bâtir par des ouvriers portugais et l'enrichit d'ornements en profusion telle, qu'on lui donna le nom, resté populaire, de _Maison de soie_. Sa splendeur a disparu depuis la chute de l'empire; on y voit encore, parfaitement conservées, les peintures de l'intérieur, représentant tous les épisodes de la guerre parricide que Rougoum (_maudit_) Tékla-Haïmanote fit à son père Yassous-le-Grand, qu'il fit tuer par un de ses oncles d'un coup de carabine, dans une île du lac Tsana, on y voit aussi la mort de ce parricide, assassiné à la chasse peu après être monté sur le trône. Le quartier voisin composant la paroisse est presque entièrement détruit. Son cimetière ombreux et recouvert d'une herbe vivace qui dissimulait les tertres effondrés des tombes, attirait des oiseaux en grand nombre; leur gazouillement incessant et le roucoulement des tourterelles étaient les seuls bruits qu'on y entendît. Le palais délabré, vide et silencieux, debout au milieu de ses cours désertes, semblait étendre sur cette église son ombre mélancolique; aussi la foule portait-elle ses dévotions dans des lieux plus souriants. Les offices s'y célébraient à petit bruit, et l'on n'y voyait que de rares fidèles, la figure émaciée de quelque timide anachorète de passage, ou bien à demi caché derrière un arbre quelque soldat, la tête basse et la pose affaissée, s'humiliant devant Dieu.
En sortant de cette église, je fus accosté par une femme reconnaissable à son costume pour une servante de bonne maison. Elle me dit que sa maîtresse était dans la peine, et que, sachant que j'avais mes entrées auprès du Dedjadj Birro, de qui dépendait son sort, elle me demandait quand je pourrais la recevoir et prendre connaissance de sa situation: et, comme j'hésitais, elle ajouta que sa dame était la Waïzoro Bir-Waha (_eau d'argent_), fille du Dedjadj Conefo et femme du Balambaras Aschebber, que Birro retenait dans les fers depuis la bataille de Konzoula, où le prisonnier avait été blessé. Elle me montra la Waïzoro, assise toute seule au pied d'un arbre et enveloppée d'une toge grossière, unique vêtement qu'elle voulût porter, dit-elle, depuis les malheurs qui l'accablaient. Je lui fis dire que c'était à moi à me rendre chez elle, et que je m'emploierais en faveur de sa cause, si elle était juste, et je m'éloignai, laissant mes gens pour se tenir à ses ordres et lui faire escorte de ma part jusqu'à sa demeure.
Le Lik Atskou m'apprit que le Dedjadj Conefo, durant sa dernière maladie, avait recommandé ses deux fils à Aschebber, ainsi qu'à quelques autres de ses fidèles. Aschebber avait énergiquement servi les intérêts d'Ilma jusqu'à la bataille de Konzoula, mais il était accusé d'avoir détourné des valeurs de la succession de Conefo, et le Dedjadj Birro menaçait de le faire mutiler s'il ne les lui livrait.
Je promis à la Waïzoro Bir-Waha de partir deux jours après pour le camp; mais le lendemain, à mon grand regret, il m'arriva un Chalaka et une compagnie de la garde de Birro, conduisant Aschebber enchaîné. Le Chalaka avait ordre de s'arrêter chez moi, d'y recevoir les objets qu'Aschebber avait promis de restituer, de les soumettre à mon inspection, et, dans le cas où la restitution serait insuffisante, de le remettre à la torture en resserrant l'anneau qui fixait la chaîne à son poignet. Le malheureux me fit observer que cet anneau le serrait encore trop pour lui permettre de dormir: j'obtiens du Chalaka qu'on le fit aaiser.
Grâce à des cadeaux en comestibles qui m'arrivaient de tous côtés, je pus faire festiner mes hôtes; le prisonnier mangea, but et fut joyeux avec nous: le Chalaka noya complétement sa raison dans l'hydromel, et plusieurs de ses soldats l'imitèrent. Le Lik Atskou, sachant qu'on faisait grande chère chez moi, me fit dire que des vassaux d'Aschebber rôdaient par la ville, et que, pour éviter toute surprise, j'eusse à faire bonne garde de nuit; il ne dormit point lui-même et m'envoya d'heure en heure son esclave pour s'assurer de la vigilance de mes gens.
Le lendemain, la famille d'Aschebber produisit une partie de la rançon demandée: c'étaient surtout des carabines, de vieux tapis et des étoffes en soie dont les dessins rappelaient le goût qui régnait jadis dans l'Inde et dans l'Yemen, des pièces d'orfévrerie, des poignards et des sabres aux montures indiennes enrichies de pierres de couleur et d'un travail exquis. La magnificence de ces objets, provenant sans doute de quelque empereur, me confirma une partie de ce que m'ont raconté les vieillards sur la richesse des costumes de leurs aïeux. Mais tout cela était loin de représenter le chiffre de la rançon imposée. L'ordre vint de remettre le prisonnier à la torture. J'obtins un délai, et je me rendis auprès du Dedjadj Birro, qui voulut bien permettre de relâcher Aschebber moyennant un appoint insignifiant en argent.
En rentrant à Gondar, je trouvai le Chalaka gardé à vue par ses propres soldats et son prisonnier. Je lui avais laissé trop grosse provision d'hydromel et d'eau-de-vie, et une insolation après boire l'avait privé de la raison depuis quatre jours. Je fis libérer Aschebber, et je repartis pour le camp avec les soldats de la garde. Quant au Chalaka, toujours en proie au délire, ses suivants personnels, trop peu nombreux pour le bien garder dans ma maison isolée, se réfugièrent avec lui sous le porche d'une église.
Après quelques jours passés au camp, j'étais revenu à Gondar, lorsqu'un matin la ville fut réveillée par les soldats de Birro, qui arrivait encore de la poursuite de l'insaisissable Woldé Téklé. Birro m'envoya prévenir, et j'allai le trouver dans une église où il se reposait. Il me dit que Gondar n'était qu'un ramassis de vils marchands, de grandes dames au rabais, d'ecclésiastiques faux savants et de clercs séditieux, et que je devais en avoir assez. «Pendant que les soldats se rafraîchissent, ajouta-t-il, allons respirer un air moins impur.» Et, suivis de quelques cavaliers seulement, nous partîmes au galop, laissant la ville sens dessus dessous. Il m'emmena à l'ancienne habitation de son aïeule, l'Itiégué Mentewab, femme et mère d'empereur.
Cette habitation, située à un kilomètre environ de Gondar, au pied des montagnes qui entourent la ville, consiste en un joli pavillon flanqué d'une tour carrée, bâti à la chaux et à l'européenne, tout auprès d'une église bâtie également par l'Itiégué et dédiée à Notre-Dame, sous la vocable de Koskouam, nom donné par les Éthiopiens au lieu de refuge choisi par la mère du Sauveur durant son exil en Égypte. Quelques misérables huttes de paysans groupés autour forment seules aujourd'hui la paroisse. Cachées au milieu d'un bouquet de grands arbres toujours verts, l'église et l'habitation, qui se décèle par sa haute tour, offrent un des points les plus pittoresques des environs de la ville.
L'Itiégué Mentewab, qui vivait encore au temps du voyageur Bruce, représente une des physionomies les plus attrayantes du déclin de l'Empire. Native de la province de Kouara, elle fut amenée à Gondar dans son enfance par sa mère, qui, ayant perdu son mari, dut suivre elle-même un procès en Cour suprême; et les pages impériaux, frappés de la beauté de l'enfant, en parlèrent devant l'Empereur comme d'une merveille. La mère obtint justice, et l'Empereur retint l'enfant, qu'il confia à ses femmes et qu'on surnomma Mentewab (_Que tu es jolie!_), nom que les pages lui avaient donné en la voyant. Elle grandit dans le palais, oubliée durant quatre années. Un soir à souper, un des familiers parla d'elle, et l'Empereur désira la voir; mais il s'endormit sans y plus penser, et s'étant réveillé avant le jour, il aperçut debout, au pied de sa couche, la belle et gracieuse Mentewab, qui seule veillait sur lui, un flambeau de cire à la main.