Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 35
Des joncs frais tapissaient le sol de la hutte du Prince, et au centre, un large lit de cendres, où fumaient quelques tisons, indiquait par leur odeur qu'on avait fait des carbonnades. Birro avait l'habitude de faire griller ses viandes devant lui pour les soustraire à l'influence de l'oeil malin qui ne manquait pas, disait-il, de les frapper lorsqu'on les grillait devant sa tente, sous les yeux et le nez des soldats, toujours portés à convoiter les bons morceaux. Sur un alga dressé en face de l'entrée étaient jetés pêle-mêle toge, turban, amulettes, ceinture, un brassard en vermeil, une magnifique pèlerine en peau de mouton et le sabre du Prince; son riche bouclier était accroché au-dessus, à côté de son lourd javelot et de trois carabines damasquinées d'or; au chevet de l'alga, un enkassé, piqué en terre, soutenait à un de ses crampons un petit pupitre et son livre d'heures. Birro était assis par terre, près du foyer, sur une peau de boeuf préparée avec son poil; quelques seigneurs lui tenaient compagnie, et une vingtaine de soldats, debout, suivaient la conversation et les moindres gestes de leur maître; les plus hauts de taille subissaient, en larmoyant, le dais de fumée condensée à la partie supérieure de la hutte. Les rayons rouges des torches, qui déchiraient inégalement l'obscurité, les physionomies mâles de ces gens aux longues chevelures, les poitrines nues, les draperies hardies et gracieuses des toges, les scintillations des armes, tout contribuait à donner à ce tableau un charme et une énergie étranges.
En Europe, l'homme ne reconnaît pas l'homme pour maître; il lui obéit sans doute, mais indirectement et par l'intermédiaire d'institutions qui sont ses maîtres impersonnels. En Éthiopie, l'autorité est partout vivante et personnelle; tous commandent et obéissent directement à l'homme; c'est au moyen de l'homme qu'on arrive à tout, et c'est sur lui et par lui qu'il faut agir. Aussi, dans les moindres réunions, toutes les intelligences sont en éveil, chacun s'y déploie et observe, car rien n'est indifférent pour personne. Dans un état social de cette nature, qui fait vivre continuellement ensemble des hommes revêtus de pouvoirs inégaux et intermittents, le discernement s'accroît et l'on se perfectionne dans l'art difficile de traiter avec ses semblables et de maîtriser ses propres impressions; la rudesse disparaît des manières et du langage, les convenances acquièrent l'omnipotence, la vertu même leur est soumise dans ses manifestations. Ces tendances se confirment dans les centres où l'autorité à tous les degrés sert naturellement d'attraction aux hommes d'élite, et la plupart des cours des princes éthiopiens sont des écoles de savoir-vivre et de politesse, où l'énergie et le facile dévouement de la vie barbare apparaissent mêlés aux reflets des civilisations antiques.
Birro, l'épaule et le bras nus passés en dehors de sa toge, trônait familièrement au milieu de ses compagnons de guerre. Il pouvait avoir vingt-cinq ans. Grand de taille, il avait les talons saillants et les pieds longs, mal tournés et gauchement attachés à des jambes un peu grêles; le haut du corps bien nourri, sans corpulence, et les muscles de ses épaules dénotaient la force; ses bras étaient trop longs et disgracieux dans leurs gestes; ses mains quoique un peu grandes étaient belles et élégantes. Il avait la figure ovale, la barbe noire et rare, la bouche grande et les dents superbes; le nez aquilin, largement enraciné, les narines mobiles, les yeux vifs, grands et enfoncés sous des arcades couronnées d'épais sourcils, le front développé, légèrement fuyant et commençant déjà à se dégarnir; son col long et fort était d'une flexibilité telle qu'il pouvait presque regarder son dos, ce qui, joint à la petitesse de sa tête et à l'ensemble accentué de ses traits, lui donnait parfois la pose d'un oiseau de proie.
Tout en lui indiquait l'intelligence, la passion, une énergie cruelle et une sensibilité exquise; il n'avait pas ce qui complète le tyran supérieur: l'impassibilité du visage et du regard. Les muscles de son visage, toujours prêts à se contracter, indiquaient un caractère tourmenté, l'inquiétude, le soupçon et l'astuce; et quand son regard ordinairement bienveillant s'animait, il devenait pénétrant et difficile à supporter. Ses manières annonçaient l'orgueil, la fierté et un certain élan dominateur qui dénotait que sa fortune était ascendante. Doué d'une mémoire des plus heureuses, il n'oubliait plus le terrain ou l'homme qu'il avait vu une fois. Physionomiste habile, il montrait souvent une perspicacité féminine dans son discernement des caractères. Il s'emportait sur ses préventions comme sur ses préférences; ses amitiés, toujours conduites par la passion, se sont toutes éteintes dans le sang. Calculateur et cupide, ses richesses étaient ordonnées d'une manière scrupuleuse et avare; malgré cette disposition, il donnait en prince, et sa libéralité intelligente, ingénieuse souvent, lui a valu une réputation de générosité qui attirait dans son parti des chefs et des soldats de fortune des provinces les plus éloignées. Langue dorée à l'occasion, il était à son gré bourru ou gracieux et insinuant; mieux que personne, avant d'étreindre sa victime, il savait l'envelopper de sa parole pleine d'artifice. Jaloux et envieux de toute supériorité; aujourd'hui bon, sensible, tendre même, demain dur, cruel, le sarcasme à la bouche. Sa pensée, qui procédait par soubresauts, était comme un champ de bataille où le bien et le mal se disputaient l'empire; il passait sans transition d'une action vertueuse à un trait de férocité. Parfois les paroles sortaient de sa bouche, comme par orage, par explosion volcanique: il révélait alors ses intentions les plus secrètes; parfois c'est en silence qu'il accumulait ses résolutions, ses ruses, ses bassesses, et qu'il échafaudait ses projets. Un tel caractère ne pouvait être fort d'une façon continue; aussi était-il dissimulé et défiant à l'excès. Il m'arriva un jour que j'entrai de grand matin dans sa tente, de le trouver tout en larmes devant un livre de prières. Il me parla de quelques-uns de ses actes avec repentir, mépris, et de sa vie entière avec découragement; je tâchai de le relever dans l'estime de lui-même et de ranimer sa confiance; il se calma, se prêta à mes raisons, mais soudain il se redressa comme une couleuvre dégourdie, et il me dit, le regard flamboyant, que je n'étais pas sincère, que je le trahissais, que j'étais son ennemi moi aussi, et sans attendre ma réponse, il me sauta au cou en me demandant pardon.
Cependant l'ordre fut donné de servir à déjeuner. L'huissier introduisit un homme nu jusqu'à la ceinture, portant sur la tête une corbeille à pain recouverte d'une longue housse écarlate, et suivi du panetier, de l'échanson et de deux servantes qui portaient avec précaution deux plats couverts et fumants.
Ces corbeilles à pain sont rondes, plates, faites en paille fine, à dessins de couleur, montées sur un pied creux en vannerie, et munies d'un couvercle conique; leur diamètre est d'environ cinquante centimètres, et leur hauteur d'un décimètre et demi. Elles contiennent de vingt à quarante feuilles de pain et servent aux repas intimes qui n'exigent pas qu'on dresse une table. Les plats sont posés à terre à côté de la corbeille; le panetier s'agenouille auprès, déchire des feuilles de pain, les imbibe de sauce et les répartit dans la corbeille devant les convives accroupis autour; puis il retire des plats les mets plus solides et les portionne de la même façon. Le pain est fait de proherbe; on en délaie la farine jusqu'à la consistance d'une crème, et, après l'avoir laissée fermenter, on en verse une mesure dans un four de campagne, en terre cuite, très-peu profond et dont la sole est de la même dimension que celle de la corbeille à pain. Ce genre de confection donne un pain de forme circulaire, d'un centimètre à peu près d'épaisseur, très léger, spongieux, sans croûte, rempli d'oeils et flexible comme une crêpe.
Excepté les jours de grand repas, le Dedjadj Birro préférait être servi à la corbeille. Croyant que ces apprêts étaient pour moi seul, j'alléguai mon peu d'envie de manger, et Birro fit signe de tout enlever. Bientôt après survint un homme dont l'entrée fit sensation: les chefs se levèrent et ne se rassirent qu'après lui; Birro l'accueillit amicalement et me dit:
--Mikaël, voici mon chef d'avant-garde; aime-le; c'est Tiksa-Méred, un de mes meilleurs amis.
Et, s'adressant à son Fit-worari:
--Toi, Méred, aime Mikaël comme un autre moi-même.
C'était la première fois que je voyais ce favori déjà célèbre; sa physionomie mobile ne me parut que franche à demi.
--Je viens savoir, dit-il, ce qu'a aujourd'hui Monseigneur, qu'il a renvoyé sans y toucher son déjeuner?
--C'est Mikaël qui l'a ainsi voulu, dit Birro. Je resterai jusqu'au dîner sur un burilé d'hydromel et un bout de grillade que j'ai pris ce matin; quand il aura faim, nous mangerons tous ensemble.
Comprenant alors la faute que j'avais faite, je m'empressai de mettre mon appétit à sa disposition.
--Vous autres, là-bas! s'écria-t-il, qu'on nous serve!
Quand il eut mangé, il distribua de sa main aux soldats ce qui restait de la panerée; et le boire se prolongea au milieu de conversations animées.
Mes gens furent logés chez des notables, et l'on dressa pour moi une tente à côté de la hutte du Prince.
--Fils de ma mère, me dit-il, je sais que tu n'aimes pas dormir comme nous côte à côte avec tes amis; tu seras seul quand tu le voudras, mais il faut que tu soies assez près pour que je puisse m'assurer que tu dors en paix. Si des rêves omineux viennent te troubler, moi, ton frère, je serai là, auprès de toi; et quand les soucis chasseront mon sommeil, j'irai me rasséréner à tes côtés.
Je passai ainsi quelques semaines dans l'intimité orageuse de ce Dedjazmatch. La nuit, il m'appelait ou venait me réveiller pour m'entretenir de ses regrets, de ses craintes ou de ses espérances: il me disait qu'il voulait tourner son père contre le Ras, dont il redoutait de devenir captif, et il me demandait mon avis sur la fidélité de tel ou de tel de ses chefs. Il parlait religion, philosophie, guerre, poésie, chasse, médecine; d'amour fort peu. À deux ou trois heures du matin, il prétendait quelquefois que nous avions faim et il ordonnait d'égorger un mouton gras; il voulait manger des grillades et il faisait fouetter un page, un soldat ou une femme de service dont les allures à demi endormies lui paraissaient trop lentes. D'autres fois, son chapelet à la main, il venait furtivement s'asseoir sur mon alga et, récitant ses prières, il me réveillait de la main tout en me faisant signe de faire silence. Son chapelet terminé, il me disait:
--Je ne puis te voir dormir quand je veille. Tout ne doit-il pas être commun entre nous? Nous devrions mourir le même jour. Puis, vois-tu, je me méfie de tous mes hommes; ma vie n'est qu'un long semblant; j'ai besoin de parler à coeur ouvert. Attristons-nous sur moi.
Quelquefois il cessait d'égrener son chapelet, son regard devenait méditatif, et, après être resté silencieux, le front dans la main, oubliant ma présence, il se levait soudain, commençait une prière, mais quittant la formule usitée, il s'adressait à Dieu en termes improvisés et poignants; puis il se tournait vers moi en riant de confusion, mais les yeux encore pleins de larmes.
Dès le lever du soleil, il commençait l'expédition des affaires, présidait le conseil, rendait la justice et envoyait de tous côtés des messagers pour nouer ses intrigues compliquées. La vigilance, l'ordre, le discernement qu'il déployait surprenaient tout le monde. Il formulait ses instructions et ses ordres avec concision et clarté, et possédait le don de commandement; il avait l'adresse de faire croire à une supériorité plus grande encore que celle dont il était doué; la moindre parole était dite à intention; il posait toujours, souvent vis-à-vis de lui-même, et il était comédien consommé. Quelquefois, nous montions à cheval pour jouer au jeu de cannes; d'autres fois, le déjeuner ou le dîner se prolongeait des heures entières: on buvait, on causait, on écoutait les trouvères. Un dimanche, nous nous rendîmes à l'église de Findja.
Depuis près d'un siècle, Findja servait de capitale aux Polémarques du Dambya, et les libéralités de plusieurs d'entre eux avaient enrichi son église et son clergé. C'était la première fois que le Dedjadj Birro s'y rendait. Il était monté sur une mule superbement caparaçonnée, et, dédaignant d'en tenir les rênes, il les avait confiées à deux piétons qui couraient de chaque côté de sa monture. Un long collier de riches amulettes était passé par dessus sa toge, d'une blancheur éclatante et traînant presque jusqu'à terre; il était coiffé d'un volumineux turban de mousseline et portait une pélerine blanche de peau de mouton, garnie en vermeil: les mèches de la toison, longues de plus d'une coudée, ondulaient gracieusement à ses moindres mouvements. À quelques pas derrière, se pressaient silencieusement tous ses notables; pour lui faire honneur, ils allaient bouclier au bras. Devant lui, son cheval _Dempto_, conduit à la main, se balançait sous la housse écarlate de sa selle. En tête, les timbaliers, gonfanon et parasol déployés, battaient la marche des grands jours. Une centaine de cavaliers, en tenue de combat, ouvraient la marche, fermée par six cents rondeliers d'élite.
Tout le clergé de Findja vint à sa rencontre avec croix et images. À la porte de l'église, le Dedjazmatch mit lestement pied à terre, jeta sa pélerine à un soldat, et, se découvrant la poitrine, il se prosterna jusqu'à terre, avant même d'entrer dans la première enceinte, où stationnait une foule considérable. Là, drapant sa toge à la façon respectueuse, il s'adossa à un mur et reçut des mains du prieur un long bâton, en forme de béquille, qu'on trouve dans les principales églises et dont se servent les moines pour se soutenir debout durant leurs longues oraisons.
Quand il entrait dans une église, c'était avec des marques exagérées de respect; mais si l'intérieur était désert, il se dépouillait de ses allures fastueuses, congédiait sa suite, à l'exception d'un ou deux favoris, et il semblait alors prier avec ferveur.
L'office terminé, tout le clergé lui chanta un hymne en guez composé en son honneur. Ces démonstrations courtisanesques lui déplaisaient; mais, dans l'incertitude de ses affaires, il avait intérêt à se concilier les prêtres de cette paroisse influente. Il leur dit qu'il ne voulait gouverner que pour le bonheur du pays, et qu'ils eussent à le faire comprendre à tous. Le plus âgé s'avança, le bénit, et, conformément à l'usage, termina en récitant avec tout le monde un _Pater_ et un _Ave_ à son intention.
Rentré ensuite au camp, au milieu des acclamations des habitants échelonnés sur notre route, et dans tout l'orgueil d'un haut pouvoir, Birro réunit ses chefs dans un long festin.
Chaque jour, quelque ancien officier de Conefo ou de ses fils venait prendre service chez Birro, qui s'appliquait à se faire accepter par les notables du Dambya et à donner de lui une opinion plus favorable que celle qu'il avait laissée à la cour du Bégamdir; car, bien que brillante, la position que lui faisait notre victoire à Konzoula était encore précaire. Le Ras Ali, satisfait de la défaite de l'armée des fils de Conefo, ne voyait plus dans Birro qu'un instrument bon à briser désormais. Dans l'espoir de s'emparer de sa personne, il l'invitait à venir le trouver à Dabra-Tabor pour reprendre la Waïzoro Oubdar et s'entendre avec lui sur un plan de campagne contre Oubié, dont la vassalité nominale le fatiguait, disait-il. Birro, averti par des familiers du Ras, demandait encore quelques jours de délai, afin d'en finir avec les rebelles du Dambya, à la réduction desquels il procédait en effet, mais avec des ménagements calculés; et, d'intelligence avec la Waïzoro Manann, il suppliait qu'en attendant on lui envoyât sa jeune femme. Le Ras lui envoyait des cadeaux, et il les lui rendait avec usure; et, afin d'entretenir le dévouement de ses soldats, il fermait les yeux sur leur licence, leur donnait festins sur festins, pendant lesquels il dictait à ses trouvères des bouts-rimés relatifs à sa prochaine entrée en campagne contre Oubié, l'ennemi cauteleux de son gracieux suzerain le Ras Ali. De son côté, le Ras faisait chanter par ses poëtes des vers à la louange de Birro, son plus fidèle vassal, son beau-frère, le mari d'Oubdar, sa soeur de prédilection.
La Waïzoro Manann, tiraillée par son attachement pour son fils, par son faible pour son gendre et par son amour pour sa fille, n'osait agir, dans la crainte de précipiter la catastrophe qu'elle cherchait à conjurer. Birro achevait de la désespérer en lui faisant dire qu'il se mourait d'amour pour sa fille, qu'il désirait ne point altérer ce sentiment, mais qu'il ne pouvait plus vivre de la sorte et qu'il ne lui restait plus qu'elle pour sauver son bonheur domestique.
Prétextant le voisinage de rebelles, il tenait ses troupes agglomérées et échelonnait des vedettes déguisées depuis Furka-Beur (col qui donnait accès à son pays du côté du Bégamdir) jusqu'à son camp. Nuit et jour, ces sentinelles étaient prêtes à donner l'alarme dans le cas d'une irruption du Ras, qui, de son côté, avait réuni à petit bruit près de Dabra-Tabor plus de quatre mille de ses meilleurs cavaliers. Mais ces deux Polémarques essayaient en vain de cacher leurs intentions, elles transparaissaient chaque jour davantage; la pacification du Dambya s'en ressentait. Les marchés étaient mal pourvus, les caravanes n'osaient s'aventurer, la défiance arrêtait toute transaction, chacun se préparait à de nouveaux troubles.
Quelques favoris du Ras, mécontents de leur position, désertèrent et vinrent chez Birro; celui-ci leur fit excellent accueil, donna des grades à quelques-uns et obtint du Ras la rentrée en grâce des autres, avec une position plus avantageuse. Aussi, beaucoup de notables d'Ali étaient-ils prêts à passer au service de son adroit vassal. Parmi eux se présenta un cavalier nommé Syoum, destiné à une célébrité précoce. D'une famille noble, mais déchue, Syoum était entré comme page chez le Ras Imam, un des prédécesseurs d'Ali; une réponse spirituelle le fit remarquer de son maître, qui, avant de mourir, le promut au grade d'échanson pour ses veillées intimes. Le jeune Syoum, devenu bon cavalier et fort lutteur, avait de plus pris cette énergie de caractère commune à tous ceux qui, comme lui, avaient fait leur éducation militaire dans la rude intimité d'Imam. Admis au nombre des compains du Ras Ali, l'ambition le rendit inquiet; trouvant son avancement trop lent, il venait chez Birro. Celui-ci lui donna l'investiture d'un fief, auquel était attaché le titre de _Balambaras_ ou chef des écuries impériales, et il le revêtit publiquement d'une cotte-d'armes en soie, comme il est d'usage pour ce titulaire.
Syoum était âgé d'environ vingt-huit ans, grand, bien fait, gracieux, d'une force musculaire peu commune et le teint sombre et velouté que les Éthiopiens comparent à la couleur d'une grappe de raisin noir; il avait une grande distinction de manières, le visage séduisant, des façons à la fois modestes et hautes qui semblaient annoncer sa confiance dans sa fortune. Élevé dans les cours, son tact le guidait sûrement au milieu des dédales des intrigues; son élocution facile, son amabilité, son entrain et son intelligence, plus sérieuse que ne le comportait son âge, captivèrent promptement Birro, et en quelques jours, quoique faisant pressentir un concurrent redoutable à la faveur de son nouveau maître, il s'était concilié les favoris, les notables et jusqu'aux pages.
Le montfort de Tchilga, le plus considérable du Dambya, où s'étaient réfugiés avec leurs richesses, des partisans influents d'Ilma, défiait l'autorité de Birro.
Celui-ci, comptant se servir du jeune prince pour hâter la soumission du pays, avait obtenu de son père la remise de sa personne. Il somma les partisans de son prisonnier de lui rendre le montfort, les menaçant, s'ils persistaient dans leur refus, de faire couper le poignet de leur ancien maître; et pour qu'ils ne doutassent pas de sa résolution, il fit mettre le malheureux prisonnier à la torture, en faisant resserrer l'anneau de fer qui fixait la chaîne à son poignet.
--Dépecez-le et jetez ses membres aux chiens, répondirent les assiégés; vous en aurez l'odieux; nous ne nous rendrons pas!
En apprenant la conduite cruelle de son fils, le Dedjadj Guoscho lui envoya un message des plus sévères, et la torture d'Ilma cessa. Quelques jours après mon arrivée, Birro porta de nouveau son camp auprès de Tchilga pour dévaster le koualla qui l'entoure, enlever ainsi des ressources aux assiégés et ravitailler ses soldats. Nous revînmes chargés de vivres au camp de Kobla.
Peu après, des chefs de partisans qui tenaient isolément la campagne, se concertèrent pour surprendre notre camp: c'était après minuit; nous dormions tous, jusqu'aux fusiliers qui étaient de garde devant la tente du Dedjazmatch. Réveillé par les cris, j'entendis Birro qui maugréait en s'armant à la hâte; il s'élança hors de sa tente en faisant retentir sur son passage le refrain bien connu de son thème de guerre. Le camp, attaqué de deux côtés opposés, était dans une confusion inexprimable. Birro courut au camp de droite, où l'attaque était la plus vive; des soldats mirent le feu à quelques huttes et de rougeâtres lueurs éclairèrent la scène. Les assaillants, au nombre d'environ 700, avaient fait une large irruption, et s'avançaient de plus en plus au milieu de nos huttes en combattant avec fureur; mais nos gens affluaient, et, encouragés par la voix de Birro, se jetaient tête baissée dans la mêlée; Birro lui-même en fit autant. Pendant trois ou quatre minutes, les cris cessèrent; on n'entendit que le fer et les coups. Une clameur victorieuse s'éleva parmi les nôtres: le brave Guolemdatch et une poignée de rondeliers faisaient une trouée dans les rangs de l'ennemi, qui recula en désordre et disparut dans l'obscurité, laissant quelques morts et une trentaine de prisonniers. Des cavaliers, déjà en selle, poursuivirent les fuyards, mais sans oser les entamer. Nos timballiers battaient à tout hasard la charge au centre du camp. La crainte d'avoir le Dedjazmatch sur les bras décontenança l'attaque faite contre notre camp de gauche, où les assaillants étaient pourtant en plus grand nombre; ils se retirèrent précipitamment sans grande perte. Nous eûmes une vingtaine d'hommes tués et un nombre moindre de blessés; on nous tua aussi deux femmes et on nous en blessa une trentaine.
Au point du jour, Birro fit couper le poignet droit à quelques-uns des prisonniers, et ordonna aux autres d'emmener les mutilés afin qu'ils servissent d'exemple aux rebelles; et, le même jour, nous quittâmes le terrain incommode où nous campions pour aller nous établir un peu plus loin. Au moment de monter à cheval, Birro me fit cadeau de sa belle pèlerine blanche que depuis quelques jours ses principaux seigneurs lui demandaient à l'envi. Peu après, manquant encore de vivres, le Dedjazmatch fit publier un ban engageant les habitants de certains districts à mettre à couvert leurs personnes, leur bétail et leurs objets précieux, afin qu'il envoyât ses soldats se ravitailler sur leurs terres; il leur accordait en même temps l'exemption d'une année d'impôts. Les habitants se prémunirent en conséquence; mais ils s'apostèrent, laissèrent s'effectuer le pillage, et attaquèrent nos gens sur plusieurs points à la fois, lorsqu'ils revenaient en désordre chargés de vivres. Notre arrière-garde eut fort à faire pour les dégager: nous y laissâmes une soixantaine de morts; nous fîmes prisonniers une trentaine d'hommes et plus de 200 femmes.