Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 34
Quelques mois auparavant, le Prince ayant appris que Haylou avait deux belles carabines à vendre, lui avait expédié un homme pour les lui acheter. Soit crainte d'indisposer le Ras Ali, dont il était le sujet, soit toute autre raison, Haylou avait refusé de vendre au Dedjadj Guoscho, et qui pis est, il avait refusé le vivre et le couvert au messager et l'avait renvoyé avec des paroles insultantes pour son maître. Peu après, le Dedjadj Conefo mourut; Haylou fit hommage des carabines au Lidj Ilma, qui, pour s'acquitter envers lui, l'engagea à l'accompagner dans sa campagne contre nous, et lui promit que, sitôt notre défaite, comme il comptait aller réduire l'Agaw-Médir, pays riche en ivoire, il l'emmènerait avec lui et l'enrichirait. Alléché par cette perspective, Haylou s'était équipé en guerre, avait suivi son protecteur et avait été fait prisonnier. Quoiqu'il se fût débarrassé de tout ce qui pouvait déceler sa position de fortune, jusqu'à des anneaux d'argent qu'il portait au doigt, un soldat le reconnut au moment où, après le ban de libération, il sortait du camp avec les autres prisonniers, et il fit demander au Prince de récompenser ses services en l'autorisant à rançonner un trafiquant. Mais en apprenant que ce trafiquant était Haylou, le Prince se le réserva pour lui-même, et fixa sa rançon à trente carabines, dont deux fusils de rempart servant à la chasse de l'éléphant, à cent coudées de velours écarlate, à deux cents de drap et cent onces d'or. Haylou jura qu'il avait donné pour la cause d'Ilma le meilleur de son bien et offrit très-peu de chose. On le mit à la torture, au moyen de petits tessons appliqués sur ses poignets par des liens mouillés, dont le rétrécissement graduel amenait de cruelles douleurs; le malheureux appelait la mort. Monseigneur voulut bien consentir à relâcher le prisonnier moyennant caution pour cinq carabines et une somme d'argent insignifiante. Ce Haylou fut le seul prisonnier rançonné à la suite de Konzoula.
Comme nos gens étaient à court de vivres, Birro fit prévenir les habitants de deux districts des environs que les soldats de son père iraient se ravitailler chez eux. En pareil cas, les femmes se réfugient dans les villages voisins avec les enfants, les valeurs mobilières et le bétail; les hommes, en armes, se rassemblent à l'écart et voient passer devant eux les troupes de pillards sondant la campagne pour découvrir les silos, et emportant les grains en consommation. Quelquefois les soldats mettent le feu aux maisons. Si les paysans sont en force, ils les attaquent, et la connaissance du pays leur donne parfois l'avantage; mais ordinairement ils préfèrent se rendre au camp, où ils intentent contre les coupables une action judiciaire.
L'arrière-garde des picoreurs a pour fonction de prévenir ces combats en empêchant les incendies, mais on se figure aisément que sa surveillance est inefficace. En Éthiopie, comme dans l'antiquité et jusqu'à une époque récente même en Europe, il est admis que la guerre doit nourrir la guerre. Comme Birro le fit en cette occasion, des Dedjazmatchs pillent quelquefois leurs propres sujets, comme punition ou par suite de quelque nécessité de guerre; seulement, pour éviter l'effusion du sang, ils préviennent les habitants, et, dans le cas de blessure, de mort d'homme ou d'incendie, ils sévissent contre les coupables. La fécondité du sol est telle que lorsque le pillage s'effectue sans combat ou sans incendie, et que la nécessité du ravitaillement leur paraît évidente, les cultivateurs sont les premiers à excuser la mesure qui les prive de leurs réserves alimentaires. Deux ou trois mois plus tard, ils se présenteront devant le Polémarque pour lui demander une exemption temporaire d'impôts, moyennant laquelle ils font renaître promptement l'abondance.
Comme tous les cultivateurs, les paysans éthiopiens sont rapaces; mais les effets de l'éducation féodale sont tels, que lorsque leur gouverneur a su se faire aimer, il est arrivé qu'allant au devant de sa détresse, ils l'ont engagé à livrer leur localité à un pillage régulier.
Nos gens s'étant ravitaillés sans accident dans les districts désignés, le Dedjadj Birro partit pour Findja, résidence habituelle des Polémarques du Dambya, après avoir obtenu que son père séjournerait dans les environs de Konzoula, afin de lui permettre de se replier sur lui si le Ras Ali faisait irruption en Dambya. Quinze jours lui suffisaient, disait-il, pour fortifier ses avenues du côté du Begamdir, réduire quelques notables, échappés de Konzoula, qui parcouraient déjà le pays en rebelles, gagner la coopération de ses nouveaux sujets et nouer avec eux des intelligences propres à conserver sa position.
Non loin de nous, dans le district d'Atchefer, se trouvaient des sources chaudes très-efficaces, disait-on, contre les douleurs rhumatismales et quelques autres maladies. Dans un but ostensible de santé, mais au fond pour voiler ses défiances à l'égard du Ras, et donner un motif plausible à son séjour prolongé en Dambya, Monseigneur jugea à propos de prendre les eaux. Il porta notre camp sur le bord du plateau du woïna-deuga et descendit, avec ses plus intimes familiers, aux sources thermales situées dans un petit koualla, à environ deux kilomètres, laissant le commandement au Fit-worari Ymer Sahalou, et l'expédition des affaires au Blata Teumro, son premier sénéchal. Néanmoins il fut assailli de messagers des communes les plus éloignées du Dambya et du Kouara, qui lui demandaient de les protéger contre les exactions de Birro, lequel, par suite de ses rapports équivoques avec le Ras, leur paraissait devoir les gouverner sans esprit d'avenir. Le Blata Teumro, ayant opiné contre notre campagne, se donnait le malin plaisir d'inquiéter son maître sur les suites de notre victoire en lui adressant tous ces messagers.
Le Blata Teumro était un exemple remarquable de ces natures richement douées et utiles à tous, mais comme prédestinées aux déboires et aux ingratitudes. Grand, laid, lourd et maladroit aux exercices de la guerre, il était fin, spirituel et prudent jusqu'à paraître avare, toujours calme quoique d'une activité incessante, discret, très-équitable, courtois, et peu parleur quoique d'une élocution élégante et lucide. Il écoutait les plaintes avec une patience et un dévouement admirables, et il inclinait de préférence vers les opprimés. Comme administrateur, il n'avait d'égal que notre Biarque Fanta, et, dans ce pays où rien ne s'écrit, il faut des facultés exceptionnelles pour bien conduire tous les détails d'un gouvernement de quelque importance. Teumro était du petit nombre de ceux qui avaient toujours fidèlement suivi la fortune du Dedjadj Guoscho. Il était le pivot du conseil, de toutes les affaires, et, par surcroît, il servait aussi de bouc émissaire; beaucoup de nos gens ne l'appelaient pas autrement que _Hazazel_ (nom biblique de bouc émissaire); les soldats, les notables, les paysans, manquaient rarement de lui attribuer l'initiative des actes de rigueur ou des mesures impopulaires émanant du conseil du Prince, et cependant c'est à lui qu'ils s'adressaient toujours dans leur détresse. Il était connu pour s'évertuer en faveur de ses amis et de ses clients, et pour en être régulièrement payé par la froideur ou la trahison. On l'a entendu disant en aparté, après la sortie d'un homme fort aimable, qui lui demandait un service: «Quel dommage de s'aliéner un si charmant homme en l'obligeant!» Il avait une religion sincère et bien entendue, et il faisait secrètement d'abondantes aumônes. Son fils unique le chagrinait par sa nullité et son inconduite, et, malgré sa grande dévotion pour les femmes, il n'était pas mieux traité par elles que par les hommes. Il protégeait assidûment le clergé, mais n'en recueillait qu'indifférence; à la fin, il perdit la vie dans une échauffourée, en voulant empêcher une bande de nos soldats d'exercer indûment le droit d'hébergement dans un petit domaine ecclésiastique; la guerre régnait alors, et le meurtrier put s'échapper impuni. Le Prince fit fouetter un page pour avoir répété quelques plaisanteries qu'on faisait sur cette mort; cela intimida les railleurs, et quoique au fond tous le plaignissent sincèrement, le nom même du malheureux sénéchal ne fut bientôt plus prononcé. On ne put jamais le remplacer.
Les douze jours que nous passâmes aux sources thermales forment une des périodes les plus sereines et les plus riantes de ma vie en Éthiopie. Au fond d'une gorge profonde et précipitueuse, formée par deux longues culées ou éperons du woïna-deuga, un bassin d'environ quatre mètres de large, creusé naturellement dans le roc, laissait sourdre des eaux d'une température assez élevée, qui se déversaient dans un ruisseau voisin, en traversant deux bassins plus petits. Nos gens y avaient construit un grand hangar, coupé par une cloison de nattes en deux parties inégales. La plus petite, tapissée partout d'un chaume épais, contenait le grand bassin thermal; l'autre, tapissée de verdure et de fleurs qu'on renouvelait chaque jour, formait l'appartement du Prince et notre lieu de réunion. Une quarantaine de huttes, perchées çà et là, sur les anfractuosités de la gorge, suffisaient aux familiers, à la cuisine et à ceux qui obtenaient la permission de venir se baigner un ou deux jours; les pluies ayant cessé, la compagnie de fusiliers et les rondeliers de service vivaient nuit et jour en plein air.
À l'exception des moments donnés au sommeil, nous passions tout notre temps auprès de Monseigneur: on mangeait, on buvait longuement; fusiliers, rondeliers, pages et barbes grises, tous, jusqu'aux cuisinières, vivaient comme sur un pied d'égalité fraternelle avec le Prince; on jasait, on badinait, on usait de son franc-parler, et cette familiarité ne donna pas lieu une seule fois à un acte, à un mot indiscret. La nuit, comme le jour, les deux bassins, en dehors du hangar, étaient remplis de baigneurs. Au chant du coq, le Dedjazmatch passait dans sa piscine, en compagnie d'une quinzaine de ses gens sans distinction de rang: on restait dans l'eau deux à trois heures; parfois on y mangeait et on y buvait l'hydromel; le soir on refaisait une séance semblable. Monseigneur dut suspendre ses dévotions journalières; il n'avait jamais été, disait-il, si peu disposé au recueillement.
Quatre trouvères et deux morions ou bouffons contrefaits, étaient chargés de nous divertir; on prolongeait les veillées; les trouvères nous chantaient la guerre, débitaient des hilarodies ou des saynètes, et comme un peu de tristesse rehausse parfois la joie, l'un d'eux, renommé pour ses inspirations mélancoliques, nous émouvait par ses élégies.
Pour protéger son maître contre les importuns, Ymer Sahalou faisait garder les sentiers conduisant à notre koualla. Une après-midi, le soleil dardait d'aplomb, les oiseaux étaient silencieux et se tenaient à l'ombre; nous causions en buvant. Soudain, un chant intermittent se fit entendre dans le lointain: la voix était fraîche et belle; elle venait d'en haut; le chanteur parut sur un roc en saillie, et là, après avoir chanté et chanté, il demanda, en bouts rimés, la permission de descendre plus bas encore, afin de saluer son Seigneur et de prendre, disait-il, son baptême de santé. On lui cria de venir, et il vint en chantant gaiement jusque devant le Prince. C'était un joli soldat de vingt et quelques années, natif du Metcha; il gagna de partager notre vie jusqu'à notre retour au camp.
Monseigneur fit réparer sous ses yeux le riche bouclier du Lidj Ilma et me le donna. Quoique très-touché de ce présent, je le refusai, et, pour motiver mon refus, je lui découvris pour la première fois mon projet d'aller à Moussawa, où j'avais rendez-vous avec mon frère. Je lui dis que ce bouclier, trop riche pour ma condition, m'exposerait, lorsque je ne serais plus en Gojam, à la malveillance de ceux qui se trouvaient froissés par notre récente victoire; que ma participation à la bataille suffisait déjà pour les inciter contre moi, et qu'il serait imprudent de les braver en portant une arme que tout le monde reconnaîtrait pour avoir été prise au Lidj Ilma.
--Soit, dit le Prince; le bouclier attendra ton retour.
Il fut convenu que je partirais la veille du jour où l'armée se mettrait en marche pour le Damote. Cette décision resta secrète: mon projet ne l'était pas, mais on regardait comme certain que le Prince s'y opposerait.
Plus de vingt jours après la bataille, le Dedjadj Birro fit dire à son père qu'il était établi en Dambya de telle sorte qu'il pouvait désormais se suffire à lui-même; et les soldats poussèrent des cris de joie en apprenant qu'ils allaient rentrer en Damote. L'avant-veille de la levée du camp, j'envoyai prévenir mes amis et les principaux chefs de mon départ pour le lendemain matin, et je m'excusai sur ce que l'heure avancée et la brièveté du temps m'empêchaient de leur faire mes adieux en personne. Tous manifestèrent de l'étonnement; l'un d'eux était à boire, et il s'écria en entendant mon message: «Venu de si loin pour me servir de frère et me laisser de la sorte, là subitement, comme la mort!» Et il brisa contre terre son burilé d'hydromel et se couvrit la tête de sa toge.
Le lendemain, le Dedjazmatch me reçut de très-grand matin, et sans témoin; il me donna des conseils relatifs à mon voyage et me demanda si je désirais quelque chose qui fût en son pouvoir. Au sortir de là, je trouvai un grand nombre de notables réunis devant ma tente; ils me firent asseoir au milieu d'eux et restèrent quelques minutes silencieux, la figure couverte de la toge jusqu'aux yeux.
--Ô fils de ma mère, me dit enfin le plus âgé, c'est une mauvaise nouvelle qui nous réunit ici; il eût mieux valu peut-être ne pas nous connaître. On parlait, il est vrai, de ton voyage, mais nous pensions que la force de vouloir te manquerait au dernier moment. Nous ne te dirons rien, du reste, que Monseigneur ne t'ait sans doute dit. Nous venons pour te faire la conduite, et te souhaiter de trouver où tu vas des amis comme nous. C'est bien pour ce matin, n'est-ce pas? Eh bien! nous allons nous ceindre et monter à cheval.
On vint me prévenir que les membres du conseil étaient entrés chez le Prince lorsque j'en sortais; que le Blata Teumro lui avait représenté que si mon départ lui était pénible, c'était à lui de l'empêcher; que le bien-être étant le but de tous les hommes, il n'avait pour me faire rester qu'à me donner une position qui satisfît mon ambition. Le Prince aurait répondu: «Certes, nous nous étions habitués à le considérer comme un des nôtres; mais il dit qu'il reviendra, et il donne pour motif de son départ un engagement pris avec son frère, fils de sa mère, qu'il va rencontrer à Moussawa. Les gens de son pays passent pour véridiques; pourquoi nous abuserait-il? J'ai prévenu Birro, chez qui il devra s'arrêter; Birro, qui est plus de son âge, saura peut-être l'empêcher d'aller plus loin. Si son destin est de se restituer à la terre dans le pays de ses pères, nous chercherions vainement à l'arrêter ici; si c'est dans notre pays, les sentiers qui en éloignent se fermeront d'eux-mêmes devant lui, et notre pain le ramènera. Allez! et que Dieu vous récompense pour le zèle que vous me montrez.»
En sortant, le Blata Teumro et le Blata Filfilo vinrent me faire leurs adieux; et mes apprêts terminés, j'allai prendre congé de Monseigneur. Il était seul, à demi-couché sur son alga; il ne répondait que par des signes de tête au peu que j'avais à lui dire, lorsque Ymer Sahalou, sans être annoncé, releva le rideau de la tente. Il était ceint, armé, un petit fouet à la main et portait la toge rejetée sur les épaules comme un homme prêt à l'action:
--Allons, mes seigneurs, dit-il, puisque cela doit être, que cela soit avant l'ardeur du jour. Tu as une longue traite à faire, Mikaël.
--Mon fils, me dit le Dedjazmatch, que Dieu te guide dans le bien; qu'il t'affranchisse des mauvais; qu'il épargne ceux que tu aimes, et qu'il te rapproche d'eux. Va; et ne nous oublie pas.
À chacun de ces souhaits, Ymer répondait: _Amen!_ Et voyant que j'hésitais à sortir, il me dit vivement:
--Prends-le, embrasse-le, tu ne sais donc pas qu'il faut oser pour lui?
Le Prince sourit et me donna l'accolade.
Un grand nombre de notables m'attendaient à cheval sur la place; ils m'entourèrent et nous nous frayâmes lentement un passage à travers les gens de l'armée accourus de toutes parts. À la sortie du camp, des bandes de fantassins et de cavaliers venus pour me faire aussi la conduite se joignirent à nous, tant on mettait d'émulation à plaire au Dedjazmatch en me rendant ces honneurs extraordinaires, car j'étais loin de connaître personnellement tout le monde.
Après un quart-d'heure de marche environ, je fis halte, et selon l'usage, je dis aux principaux chefs:
--Mes seigneurs, je vous en prie, par la mort de Guoscho, retournez-vous en!
--Par la mort de Guoscho, non, non; allons! répondirent-ils.
Et on allait, sans parler, lorsqu'une poétesse qui montée en croupe derrière un soldat, semblait chercher des inspirations en chantonnant des lieux communs sur un ton plaintif, m'interpella tout à coup:
--N'as-tu pas vergogne, dit-elle, de déserter de la sorte notre maître, resté seul dans sa tente? Et ne sommes-nous pas dignes de pitié de nous affliger ainsi, un lendemain de victoire, pour le départ d'un seul homme?
Je répondis qu'eux étaient moins à plaindre que moi, puisqu'ils étaient si nombreux pour se partager les regrets d'un seul, tandis que j'étais tout seul pour porter les regrets de tant d'amis. Ymer Sahalou rendit ma pensée à haute voix et en langage choisi.
--Voilà qui est parlé! s'écria la poétesse en se frappant la poitrine; ô aveugle que j'étais! Par la mort de Guoscho, voyez donc, messeigneurs! Du pays de Jérusalem nous est venue notre lignée d'empereurs; de là aussi nous est venue notre religion; le même pays nous envoie les étoffes de soie, les essences parfumées, et voici encore qu'il nous a envoyé la véritable amitié.
Et comme les préfices aux funérailles, dans l'antiquité, la commère, continuant à broder sur ce thème, finit par émouvoir la multitude.
Par déférence pour le rang d'Ymer, chacun attendait qu'il prît congé de moi. Je lui représentai la fatigue des rondeliers qui allaient devant nous au pas gymnastique, et je le suppliai d'y mettre un terme en nous séparant.
--Halte! cria-t-il; messeigneurs, j'ai à m'entretenir avec mon frère. Faites-lui vos adieux.
Tous les notables défilèrent devant nous, en me disant, selon l'usage:
--Que Dieu fasse que nous nous retrouvions dans le bien!
Nous chevauchâmes seuls désormais, côte à côte: les cavaliers de l'escorte d'Ymer, à une centaine de pas en arrière, et le petit groupe de mes gens en tête, au loin. Nous arrivâmes à un ruisseau:
--C'est ici, me dit Ymer, que nous nous séparerons. Vois ces berges vertes, ce gué facile et cette eau limpide. C'est de bon augure. D'ailleurs, ce ruisseau m'a déjà porté bonheur une fois: je te conterai ça un jour.
Et, posant la tête sur mon épaule à la manière antique:
--Béni, béni soit ton voyage, comme le jour qui nous réunira! dit-il.
Un bond de son cheval l'éloigna, et il me cria:
--Frère, frère, comme au combat: le plus vite, c'est le meilleur!
Et il partit à fond de train, la javeline en arrêt et jetant au vent des: _Ha! ha! ha!_ cris usuels dans la mêlée ou dans la chaleur du jeu de cannes.
Et, oppressé par l'isolement, je repris ma route avec une vingtaine de suivants, dont un bon tiers étaient des prisonniers libérés, qui profitaient de mon départ pour regagner leurs quartiers.
À ces émotions en succédèrent bientôt d'autres d'une nature bien différente. Nous avions à faire deux grandes journées de route avant d'arriver au camp du Dedjadj Birro; les cultivateurs riches s'étaient réfugiés dans les villes d'asile, avec ce qu'ils avaient de précieux; le pays semblait désert; mais nous savions que de derrière les accidents de terrain, les paysans en armes nous épiaient, et que la vue de notre petit nombre pouvait les engager à nous attaquer. Nous venions de déposséder les gouverneurs du pays, et l'administration du Dedjadj Birro, mal assise et contestée en plusieurs endroits, laissait le champ libre aux violences et aux désordres habituels durant les interrègnes: des hommes d'armes en troupe sont les seuls en cas pareils à se hasarder loin des villes d'asile. Cependant, en nous bien gardant, nous pûmes arriver sans encombre, le surlendemain matin, au camp de Birro.
En chemin, j'avais fait une rencontre imprévue: nous marchions en plaine, lorsque nous vîmes au loin une petite file de piétons. J'allai avec mes deux cavaliers les reconnaître: c'était une trentaine de messagers et de gens pressés par leurs affaires, qui afin de ne point tenter la cupidité des paysans, voyageaient sans armes et vêtus de haillons; ils se dispersèrent pour aller se cacher dans les fourrés. Voyant parmi eux un Européen, qui arpentait résolument le terrain, je lui coupai la retraite, et je ne fus pas peu surpris de reconnaître maître Domingo, le domestique basque de mon frère, que j'avais laissé à Gondar. Nous fûmes aussi contents l'un que l'autre de nous retrouver. Pour la première fois, depuis longtemps, je pus entendre parler le français, mais, dans les premiers instants, ma langue déshabituée me refusa son service si ce n'est en amarigna. Les bruits les plus extravagants couraient à Gondar sur mon compte: les uns disaient que j'étais parmi les blessés, d'autres parmi les morts; tous donnaient à mon aventure une tournure faite pour alarmer mes amis. Afin de fixer ses incertitudes, et, s'il était possible, d'atteindre notre camp, le bon Domingo avait profité de cette petite caravane, en ayant soin de s'affubler de la façon la plus misérable.
Le Dedjadj Birro s'était établi à Kobla, dans le Dambya, sur un mamelon pierreux qu'entouraient les campements de ses chefs; il n'avait guère avec lui plus de 12,000 hommes. En entrant dans le camp, je ne pus m'empêcher de regretter celui de Monseigneur, où le dernier goujat m'accueillait du geste ou du regard. Ici, j'étais presque un étranger: au lieu de pénétrer librement jusqu'à la tente du chef, je dus subir la filière des huissiers de service; mais l'empressement avec lequel l'un d'eux vint me prier d'entrer, allégea ma pénible impression. Birro se leva pour me recevoir et m'embrassa: marque d'honneur dont il était très-avare. Il me fit asseoir à ses côtés, et, après les premières questions:
--Qui t'a escorté jusqu'ici? me dit-il.
--Personne.
--Par la mort de Guoscho! Je reconnais là mon père.
Et se tournant vers quelques seigneurs:
--Voilà bien l'imprévoyance de Monseigneur, ajouta-t-il. Il a toujours besoin de quelqu'un qui pense pour lui. Mes soldats osent à peine circuler dans ce pays, et il laisse venir Mikaël jusqu'à moi sans escorte, quand il eût donné tout au monde pour le retenir auprès de lui!
Birro me recevait dans une hutte construite en roseaux, ronde, d'environ sept mètres de diamètre, conique par le haut, et entièrement revêtue d'un chaume épais. Elle n'avait pour ouverture qu'une porte basse et étroite, et quoiqu'en plein jour, l'obscurité y eût été complète sans quelques torches tenues par des pages.
Les chefs ont l'habitude, lorsqu'ils doivent passer quelques jours dans un campement, de faire construire une hutte contiguë à leur tente, qui sert alors comme d'antichambre. Cette précaution devient surtout nécessaire dans le Dambya où, pendant une partie de la belle saison, les mouches sont en si grande quantité qu'on a de la peine souvent à ne pas en avaler à chaque bouchée. Dans quelques localités, elles constituent un véritable fléau pour les hommes et pour les animaux; une espèce surtout, armée d'un fort aiguillon, désespère les chevaux et les boeufs au point de les rendre intraitables. Le meilleur moyen de s'en affranchir est de se tenir dans des lieux obscurs et enfumés.