Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 33
Cependant la pluie menaçait encore, l'eau ruisselait de tous côtés et les boues étaient telles qu'on ne pouvait allumer les feux. On se décida à se transporter à un kilomètre environ sur les terrains ondulés où Monseigneur avait eu l'intention d'établir notre camp, lorsque l'ennemi nous était subitement apparu.
Nous y arrivâmes à la nuit tombante: à peine quelques chefs purent-ils faire dresser leurs tentes; les soldats ne purent se hutter. La pluie recommença et persista jusqu'à l'avant-jour. La nécessité de surveiller les prisonniers fit que presque tout le monde resta les armes à la main; ceux qui avaient à garder des chefs importants les attachaient au moyen de leur ceinture; chacun dut tenir son cheval par sa longe; personne n'avait eu le temps de manger et beaucoup étaient à jeun depuis la veille. Néanmoins, l'entrain des soldats ne se démentit pas; la pluie, la froidure, l'obscurité, la fatigue et la faim réunies ne purent dompter leur gaieté. On se serrait les uns contre les autres, en s'abritant de son bouclier ou de quelque ustensile de campement, et les passe-temps les plus variés se succédèrent sans interruption: des cavaliers revenaient par petites troupes de la poursuite des fuyards: on les bernait au passage; le Lidj Mokouannen fut ramené vers le milieu de la nuit. Ceux qui avaient perdu leur servante, leur femme, leur cheval ou leur âne, circulaient en proclamant leur signalement et terminaient leur criée par une malédiction pour ceux qui, pouvant donner des renseignements, ne les donneraient pas. Ces appels provoquaient des facéties et brocards.
L'un entonnait un chant militaire, un autre le parodiait. Ici, deux amis simulant une querelle se galvaudaient au milieu des rires; là, quelque boute-entrain, recourant à cette source éternelle de comédie, improvisait un oariste où il donnait le beau rôle au mari. Les femmes réclamaient de tous côtés, les hommes soutenaient leur champion, des bordées de paroles s'ensuivaient, et, soit dit à l'honneur des Éthiopiennes, les servantes même les mieux languées se taisaient confuses devant la faconde de leurs adversaires. Les redoublements de la pluie formaient comme les intermèdes de ces saynètes conduites avec une verve grossière parfois et parfois aussi du meilleur comique. Tant est que cette nuit incommode, mais doublée d'une victoire, passa légèrement sur nous; seulement, de loin en loin, on entendait les sinistres ricanements des hyènes qui se repaissaient sur le champ de bataille.
Le soleil se leva sans nuage; on se réchauffa, on se détendit un peu, et chacun fit l'inventaire de ses comestibles; la plupart les partagèrent avec leurs prisonniers. Les pâtureurs, munis de leur lopin de nourriture, nous débarrassèrent de tous les animaux; les bûcherons et les coupeurs d'herbe partirent dans toutes les directions; les hommes de corvée allèrent à la recherche des matériaux pour les huttes, et bientôt elles s'élevèrent partout selon l'ordre accoutumé de nos campements.
Dès ce moment, le démon de la chicane sembla régner. De tous côtés, des plaideurs, debout et la toge drapée comme en présence du souverain, avocassaient chaleureusement devant des hommes assis en demi-cercle et formant les plaids. Un soldat faisant fonctions d'huissier, se tenait entre les parties, réglait leurs plaidoiries, introduisait les témoins, recueillait les jugements des assesseurs, faisait la police de l'audience, et, en cas d'appel, conduisait immédiatement les plaideurs en cour supérieure.
De nombreux auditeurs se pressaient avidement à ces plaids qui, à juste titre, intéressent si fort les Éthiopiens. Les questions débattues étaient palpitantes; c'était le contentieux de la bataille qu'on s'empressait de régler avant le renvoi des prisonniers, dont les témoignages sont souvent nécessaires.
Dans les batailles entre chrétiens, les Éthiopiens n'ayant pour se reconnaître ni uniforme, ni armement distinct, il leur arrive quelquefois de prendre des ennemis pour des gens de leur propre parti; mais bien plus souvent, des soldats revenant bredouille et voyant passer un des leurs avec une prise, feignent de se méprendre et lui enlèvent butin et prisonniers. Ces _arracheurs_, comme on les appelle, donnent lieu parfois à des collisions déplorables: de part et d'autre, les camarades accourent, on se blesse, on se tue, et les procès criminels surgissent ainsi de la victoire. De plus, comme à l'exception des armes à feu, du parasol, du gonfanon et des timbales de l'ennemi, qui reviennent de droit au chef de l'armée, tout soldat devient sauf la confirmation de son seigneur, le propriétaire légitime de tout ce dont il s'empare, le dépouillement de toute une armée ne s'effectue pas sans fournir des sujets de litige.
D'après la coutume, l'éléphant, le lion, le buffle ou tout autre animal, tué à la chasse, appartient à celui qui en a tiré le premier sang. Il en est de même au combat entre hommes. Si un ennemi est blessé par plusieurs, sa personne et son équipement reviennent à celui qui l'a blessé le premier, lui ou son cheval. Si l'on frappe le cavalier de façon à ce qu'il vide la selle, son cheval appartient au premier qui le saisit, à moins que le sang du blessé ne soit marqué sur le cheval ou le harnais, auquel cas le cheval devient la propriété de l'auteur de la blessure. Il est arrivé qu'un prisonnier sans blessure ait demandé qu'on lui fit une légère écorchure, afin de rendre sa prise indiscutable. Celui qui s'empare des timbales, ordinairement au nombre de quarante-quatre, sanglées sur vingt-deux mules qui portent autant de timbaliers en croupe, doit piquer la timbale maîtresse, et pour plus de sûreté la mule qui la porte; les équipages, les mules et les timbaliers deviennent alors sa propriété, jusqu'au moment où il aura l'honneur de les remettre au chef de l'armée. Le picoreur qui s'empare de plusieurs têtes de bétail doit piquer un des animaux, de façon à ce que le sang paraisse: ce sang protége légalement toute sa prise contre les prétentions éventuelles des survenants. De plus, l'habitude d'énumérer ses prouesses dans un thème de guerre et la grande importance qu'on attache au droit de s'appliquer les épithètes honorifiques de _Nekaïe_, _Zorroff_, _Hammar Zorroff_ et autres, indiquant le nombre de javelines qu'on a reçues de l'ennemi, font que chacun cherche à rendre incontestables ses faits de guerre, et, à cet effet, le témoignage des prisonniers devient souvent nécessaire.
Quant à ceux-ci, leur position extra-légale n'est que momentanée. Avant même la publication du ban qui les libère, ils rentrent dans le droit commun: ils peuvent intenter contre leurs vainqueurs une action criminelle, et dans bien des cas même une action civile; seulement, l'action doit être patronée par quelqu'un faisant partie du camp vainqueur, et le respect du droit est tel que nul ne se refuse à accorder ce patronage.
Comme on l'a vu, tout combattant doit rendre compte à son seigneur direct de son butin et de ses prisonniers; c'est dans cet esprit qu'il lui en fait hommage publiquement, en lui débitant son thème de guerre. S'il a fait prisonnier un homme de marque, il le remet à son seigneur, qui à son tour en doit compte à son chef; et si les dépouilles sont trop disproportionnées à la condition du capteur, le seigneur lui donne en échange une gratification conforme à sa position. Détourner ou céler les personnes ou les valeurs quelconques prises à l'ennemi, constitue un acte de félonie. Si un prisonnier est accusé d'un crime ou d'un délit antérieur à la bataille, l'accusateur donne connaissance au capteur, devant témoin, de son accusation; et si le prisonnier parvient à s'échapper, le capteur encourt personnellement la peine qu'entraîne le crime commis, fût-ce un meurtre. Le prisonnier ainsi accusé doit passer de mains en mains jusqu'au seigneur dont la juridiction est compétente. Enfin, celui qui relâche un prisonnier avant d'y être autorisé par le ban du chef d'armée, commet une félonie et peut être rendu responsable de tous les méfaits attribués au fugitif.
La coutume tolère la mise à rançon d'un prisonnier, et à cette fin l'emploi même de la torture: mais les moeurs atténuent cette rigueur, au point qu'il est rare qu'on y ait recours, si ce n'est lorsque le prisonnier se trouve dans un cas exceptionnel et aggravant. Si parmi les prisonniers il se trouve des transfuges, les hommes de marque sont condamnés, selon les cas, à avoir le pied ou le poignet coupé, ou à payer une rançon et quelquefois à subir auparavant la peine du fouet, ou bien encore à la détention. Quant aux transfuges de peu d'importance, on les relâche, à moins toutefois que leur désertion n'ait été accompagnée de circonstances particulières. Le chef de l'armée désigne les prisonniers qu'il veut garder; les autres sont renvoyés dans les vingt-quatre heures: l'usage est de ne leur laisser que la culotte et le cordon de soie, signe de leur baptême. Il arrive quelquefois qu'un soldat est assez âpre pour échanger sa vieille culotte contre celle d'un prisonnier; mais un pareil acte l'expose aux injures de ses camarades. La fortune la plus inconstante est souvent celle qui pervertît le moins. Les soldats éthiopiens sont convaincus de la versatilité des positions, et cette croyance contribue à les moraliser jusque dans l'ivresse de la victoire, et à les rendre cléments envers les vaincus. La fréquence même de leurs guerres, presque toutes intestines, en atténue les rigueurs. Un parent, un ami ou un ami de leurs amis peut leur tomber sous la main, et un acte gratuitement sanguinaire amènerait des vengeances. On voit des vainqueurs et des vaincus se reconnaître, s'embrasser, s'informer avec sollicitude de leurs récents adversaires ou s'interposer auprès d'un compagnon afin d'améliorer le sort de quelque ami. Des seigneurs et même des soldats pauvres renvoient quelquefois de nombreux prisonniers sans toucher à leurs vêtements, à leurs montures et même à leurs armes. D'un autre côté, si ces jours mettent souvent en lumière de nobles sentiments, quelques hommes de guerre de tous les rangs usent brutalement et dans toute leur étendue des droits du plus fort.
Nos prisonniers, dont le nombre dépassait 30,000, ayant pris la permission de leurs capteurs, circulaient librement dans le camp, se cherchaient entre eux, se racontaient leurs aventures ou causaient familièrement avec les nôtres, qui, de leur côté, se montraient pleins d'égards. L'ignorance où les hommes vivent les uns des autres fait le plus souvent les premiers frais de leur hostilité. Il n'est tel que de pratiquer les gens, de s'entre-mesurer: toute science conduit à quelque forme de l'amour.
Nous nous fîmes raconter par les prisonniers ce qui s'était passé chez eux avant la bataille. Sachant que nous étions campés près de Konzoula, avec l'intention de les attaquer le samedi, ils s'étaient imaginé que le choix de ce jour dépendait de quelque incantation dont j'étais l'auteur, et, pour tâcher de nous surprendre et de contrecarrer mes maléfices, ils avaient résolu au dernier moment de nous livrer bataille le vendredi. À cet effet, ils s'étaient portés à Konzoula, comptant y laisser leurs bagages et nous assaillir avec toutes leurs forces. Enorgueillis du reste par leur supériorité numérique et le prestige militaire qu'ils exerçaient, ils n'avaient pas douté de la victoire. Leur irritation contre nous était telle, qu'ils étaient convenus de ne faire quartier qu'à un petit nombre, et, dans ce but, ils avaient mis un signe distinctif à leurs fourreaux de sabre, afin de se reconnaître plus sûrement dans la mêlée. Surpris autant que nous de nous rencontrer à Konzoula, ils furent obligés d'accepter le combat avant l'arrivée de leur arrière-garde, forte de 4,000 hommes.
Les prisonniers nous donnèrent également la raison de l'empressement extraordinaire que, depuis la veille, ils mettaient à me voir. Je passais à leurs yeux pour un magicien sans pareil: mes sortiléges avaient suspendu la crue de l'Abbaïe lors de notre retour de chez les Gallas; le pleur commencé lors de la maladie de la Waïzoro Sahalou, et dispersé par mon ordre, faisait dire aux nouvellistes que, revenant de la chasse au sanglier quand on portait la princesse en terre, j'avais arrêté le convoi et ressuscité la morte; c'était moi enfin qui avais déterminé Monseigneur à accepter l'investiture du Dambya, en consultant la clavicule de Salomon, et en garantissant la victoire au moyen de mes manoeuvres cacodémonologiques. Le Lidj Ilma ayant promis une grosse récompense à qui le déferait de moi, plusieurs fusiliers et cavaliers de renom s'étaient chargés publiquement de le satisfaire: entre autres un centenier des fusiliers de sa garde, qui déjouerait, disait-il, tous mes maléfices, en faisant le signe de la croix sur la balle qu'il mettrait dans son infaillible carabine; et il s'engageait, s'il me manquait, à revêtir, un jour de festin, la tunique d'une servante de cuisine et à porter un plat sur la table de son maître. Ma bonne fortune m'avait fait rencontrer ce centenier à la fin de la mêlée, au moment où un des nôtres allait l'achever d'un second coup de sabre; j'avais jeté mon cheval entre les deux et contraint notre soldat à l'emmener prisonnier. Il devint un de mes clients les plus assidus, et je le fis placer honorablement dans la maison de Monseigneur. Il se fit bravement tuer à son service. Quelque temps après la journée de Konzoula, on racontait encore dans le Dambya qu'un instant avant la bataille j'étais passé, en compagnie de Monseigneur, sur le front de l'armée, une torche allumée dans chaque main, en annonçant que j'allais charger en tête, et que, si celle de la main droite s'éteignait, notre victoire serait péniblement acquise et l'on devrait se maintenir les uns contre les autres, jusqu'à ce que ceux qui étaient décrétés de mort parmi nous eussent accompli leur destin; que si, au contraire, celle de gauche s'éteignait, il fallait s'empresser d'avancer, afin que pas un de nos ennemis ne pût nous échapper. Ces bruits étaient loin de trouver créance auprès de tout le monde, et cependant chacun les répétait. Il ne faudrait pas conclure de là à la crédulité excessive et au peu d'intelligence des Éthiopiens; en tous pays, les propositions les plus incroyables s'accréditent aisément, pour un temps du moins. Du reste, ma participation aux événements quotidiens de la politique du pays et la position que le Dedjazmatch me faisait à sa cour allaient me faire connaître plus exactement, surtout en Gojam et dans les provinces environnantes; et comme c'est souvent sur les pas de l'erreur que la vérité fait son chemin dans le monde, il était assez naturel que la notoriété dont j'allais être l'objet commençât ainsi un peu à rebours de la vérité. Mes amis s'égayèrent beaucoup du caractère fabuleux qu'on m'attribuait et qui m'expliqua du reste le sentiment d'aversion que le Lidj Ilma avait manifesté en me voyant.
Un timbalier proclama l'ordre de relâcher les prisonniers, à l'exception d'un très-petit nombre de notables, dont le Prince et son fils jugèrent opportun de s'assurer. Ces malheureux s'assemblèrent par petites troupes aux abords du camp, selon la direction qu'ils avaient à prendre pour rentrer chez eux; ils étaient, comme ils le disent eux-mêmes, équipés en tueurs de serpents, c'est-à-dire un bâton à la main et sans autre vêtement que leur petite culotte et leur cordon de chrétienté; pour se garantir du soleil et des mouches, plusieurs se couvraient de feuillages. Comme d'ordinaire, beaucoup s'enrôlèrent chez nous; d'autres restèrent chez des parents ou des amis qu'ils avaient dans notre camp, en attendant un jour plus propice pour regagner leurs quartiers; car lorsque deux armées ennemies se rapprochent, les paysans se réunissent en armes pour garder les passages, et ils se vengent cruellement quelquefois des exactions qu'ils ont subies la veille. Les Éthiopiens sont d'ailleurs très-curieux, et les paysans les plus inoffensifs guetteront également les fuyards, souvent même les hébergeront, pour le seul plaisir d'entendre le récit de la bataille.
Dans les annales éthiopiennes, Konzoula figure parmi les batailles peu meurtrières: on évalua nos pertes à environ 200 hommes tués; on disait que l'ennemi avait dû laisser 500 hommes sur le champ de bataille, mais on pensait que nos cavaliers avaient tué un nombre égal de fuyards.
Après souper, vers neuf ou dix heures du soir, le Prince se fit amener les deux fils de Conefo. Il les laissa debout et leur dit:
--C'est vous, mes enfants, qui vous êtes fait cette triste situation, et qui de plus m'avez réduit à en être l'instrument. N'attribuez donc pas à ma rigueur le sort que vous subissez. La politique du Ras, l'attitude passive du Dedjadj Oubié, uni d'intérêt pourtant avec votre maison, m'ont forcé de recueillir l'héritage de votre père, que vous étiez insuffisants à défendre. J'ai cherché à vous faire comprendre les exigences de nos positions et le meilleur moyen de les concilier; mais vous avez préféré, à ma sollicitude paternelle pour vous, les instigations ambitieuses de vos coupables conseillers. Les mêmes raisons qui m'ont contraint à me porter contre vous m'obligent à m'assurer de vos personnes jusqu'au jour, prochain sans doute, où vous reprendrez une position digne de votre naissance. Si le Ras refuse de vous pourvoir, vous grandirez dans ma maison, avec Tessemma, car vous êtes comme des fils pour moi aux yeux de toute l'Éthiopie. Le jour où je me suis décidé à accepter pour Birro le gouvernement du Dambya, j'ai dû prévoir ce moment pénible, et si je rappelle vos fautes, c'est pour vous dire que je vous pardonne, et que nul plus que moi ne s'efforcera de rétablir votre fortune. Avant d'avoir atteint âge d'homme, vous en subissez les rigueurs, mais mon affection pour vous saura les adoucir; montrez néanmoins, par votre contenance, que vous êtes les dignes fils de Conefo, et vos fers seront légers à porter.
Sur un signe du Prince, on fit entrer un forgeron. Les chaînes qu'il tenait sous sa toge grincèrent; les deux frères s'entre-aidèrent du regard et baissèrent la tête, le Lidj Mokouannen l'oeil sec, et le Lidj Ilma, tout gonflé de larmes. On les fit asseoir par terre, et on leur fixa à chacun une chaîne au poignet droit. Les assistants étaient touchés de compassion, et, l'opération terminée, ils dirent l'un après l'autre aux captifs: «Seigneurs, que Dieu délie vos chaînes!» formule habituellement usitée en abordant ou en quittant un homme enchaîné. Deux notables chargés de la garde des deux frères, les emmenèrent, et le Prince et ses familiers prolongèrent la veillée, mais sans reprendre leur gaîté habituelle.
En Éthiopie, la détention permanente n'est appliquée qu'aux crimes ou délits politiques; dans presque tous les autres cas, elle n'est que préventive. Comme l'obligation d'arrêter un criminel incombe à tout citoyen; que le droit de juger au civil peut être attribué à presque tous; que l'homme de guerre, investi de préférence de ce droit, est sujet à des déplacements fréquents; de plus, comme les bâtiments sont trop peu solides pour résister à la moindre tentative d'évasion, on a pourvu à cet état de choses par l'usage d'emmenoter le prisonnier et de le garder à vue ou de le lier à un gardien, la relégation proprement dite n'existe pas. Une chaîne longue de deux coudées environ, terminée à chaque extrémité par un fort anneau, est fixée par un bout au poignet droit du prisonnier et par l'autre au poignet gauche de son gardien. Cette espèce de prison vivante et ambulante a l'avantage de soustraire le prisonnier, s'il est coupable, à un isolement dépravant; et s'il est innocent, elle le soumet à une position fâcheuse, il est vrai, mais qui ne porte à sa dignité qu'une atteinte légère. Le captif volontaire vivant à côté d'un coupable, l'empêche de se confirmer dans sa perversité, et contribue à faire germer en lui le repentir ou le remords. Le prévenu éprouve d'ailleurs une difficulté plus grande à dissimuler sa faute, et quelle que soit son irritation contre un homme ou contre la société, elle tend à s'adoucir par le contact avec ses concitoyens. Un homme enchaîné attire l'attention de tous; chacun s'informe de la cause de son arrestation, on s'approche de lui, on le questionne en tout sens; avant de figurer devant la justice, il subit ainsi comme une instruction permanente dont il lui est bien difficile d'éluder la clairvoyance; car comme toute maladie violente, le mensonge a ses trèves et ne saurait empêcher complètement la vérité de transparaître. Ceux qui le fréquentent apprennent l'indulgence et la pitié pour celui qui a failli et comment la plus légère déviation du bien peut conduire insensiblement aux plus grands écarts. On voit souvent un coupable pleurer en écoutant ses consolateurs, et ceux-ci se retirer en disant: «Ô évolutions de la conduite humaine! Que Dieu nous épargne l'épreuve des positions difficiles!» Les détenus politiques qu'un Dedjazmatch a l'intention de recevoir à résipiscence sont gardés à tour de rôle par les chefs de confiance, à la table desquels ils sont presque toujours admis. Souvent il arrive que ces gardiens obtiennent la libération du prisonnier en se portant caution pour lui. Quant à ceux dont la captivité doit être prolongée indéfiniment, ils sont relégués dans un montfort ou autre lieu fortifié par la nature, où il est rare qu'on leur refuse de faire venir auprès d'eux leur femme, leurs enfants en bas âge et quelques serviteurs; en ce cas, ils demandent ordinairement à ce qu'on remplace leur compagnon de chaîne par des fers aux pieds. Il n'est pas rare que les prisonniers s'échappent des mains des seigneurs et même des montforts les mieux gardés. Il semble que, même du temps des empereurs, il n'ait jamais existé de prison proprement dite, autre que les montforts; de même que dans l'antiquité, quoique les grandes maisons aient encore leur ergastule ou cachot pour les esclaves et pour les enfants.
Le Prince se fit remettre les armes et le cheval du Lidj Ilma, et il promit au capteur une investiture en Damote. Les timbales de Conefo, placées à l'aile gauche ennemie, avaient été prises par le Dedjadj Birro, car depuis son investiture du Dambya, on lui donnait ce titre; son père les lui demanda pour le Dedjadj Baria, de l'Agaw-Médir, auquel il les avait promises. Birro refusa.
--Si Monseigneur les voulait pour lui-même, ce serait de grand coeur, dit-il; mais il ferait beau voir que ce Baria ou quiconque osât les faire battre devant soi; je les tiens de Dieu et de mon Dempto, et par la mort de Guoscho, par Notre-Dame! nous ne les céderons à personne.
Le Prince laissa sans réponse cet orgueilleux message; mais il ressentit vivement cette première désobéissance publique de son fils. Quant au Dedjadj Baria, il crut prudent de ne plus passer la nuit dans sa tente; il vint coucher dans une hutte de soldat près la tente de Monseigneur, qui le lendemain obtint que Birro lui permît de retourner en Agaw-Médir.
Deux ou trois jours après, dans un quartier peu fréquenté du camp, j'entendis, en passant, les gémissements d'un homme qu'on torturait; je m'arrêtai, et le patient me cria d'intervenir en sa faveur. C'était un nommé Meragdou-Haylou, trafiquant établi dans la ville d'asile de Kouarata en Fouogara, et par occasion soldat ou chasseur d'éléphant.