Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 32
Une autre, se frappant la poitrine et pleurant, invoquait à haute voix saint Georges et Notre-Dame de Bon-Secours.
Une autre, le regard fixé sur quelque bande, s'écriait: «Mon bon maître, mon orgueil, que Dieu vous garde en ce jour; toi, Notre-Dame, protége mon corps en lui!»
Des groupes de servantes, les poings sur les hanches, regardaient de tous leurs yeux, défendaient contre les voleurs leurs ustensiles et paquets; quelques-unes, gourdes en mains, offraient à boire aux passants; d'autres, court vêtues, la toge enroulée en ceinture, allaient se porter résolument derrière les hommes en ligne, prêtes à désaltérer et à secourir les blessés. Des amis s'entredisaient à distance: «Bonne journée et au revoir!»
Quelques prêtres, une petite croix de bois à la main, allaient çà et là en marmottant des oraisons; des cavaliers s'arrêtaient, et, sans quitter la selle, courbaient la tête, en disant:
«Père, absolvez-moi!»
Une grosse servante demanda aussi l'absolution, et, voyant qu'on la donnait de préférence aux hommes, elle empoigna le prêtre par la toge et lui cria sous le nez:
«Mon père, gare à vous, je vous laisse tous mes péchés sur le dos; je vais au combat, moi!»
Plus loin, une bande de six ou sept cents rondeliers rejoignaient au pas de course; ils posaient à terre boucliers et javelines, resserraient leurs ceintures et ceinturons, et, alestis pour le combat, repartaient pleins d'entrain, pour grossir le front de bataille, ayant en tête un coryphée chantant un refrain guerrier.
Un gros homme à pied s'en allait, effaré, demandant où était son cheval.
«Mais tu es dessus, bonhomme, lui répondait-on en riant: va, va, tu l'as bridé par la queue.»
Les goujats entassaient en monceaux les toges des combattants. Les pages étaient partout, criaillant, observant la contenance de chacun, et tâchant de surprendre quelque cheval ou quelque mule de selle, pour l'enfourcher et se porter, pendant le combat, partout où il se présenterait quelque bon coup à faire. Quelques-uns de ces enfants, la toge enroulée autour du bras gauche en guise de bouclier, et une petite javeline à la main, nus et grelottant, allaient se poster à l'arrière-ligne, rappelant ainsi les habitudes des enfants de la Grèce ancienne.
Certains rondeliers, d'une intrépidité reconnue, se rendaient à leur poste, en se carrant et en brandissant leur javeline; d'autres s'en allaient, chacun roulant un air guerrier qu'il interrompait pour s'écrier:
«_Hammarr zorroff!_ Ô moi, fils de gentille mère! Voici enfin l'heure des vrais lurons, ma seigneurie, à moi, porte haillons!»
Ou bien:
«Zorroff! Ne suis-je pas l'épervier des batailles? venez, venez, mes vautours, vous n'attendrez pas, je vais vous faire de la nourriture.»
Ils ne reconnaissaient personne, ils n'entendaient plus, ils savouraient déjà l'ivresse de la bataille. On frissonnait de plaisir en les voyant, comme aussi lorsque passaient les Tacho-Negoussé, les Chalaka Beutto, et Gouangoul-Abrouïé, Gouomté-Kassa, Hallé-Aleltou, Beutoul-Andawa, Haïlou-Mariam, Chalaka Guebré-Mikaël, Birro Guébia, Andawa-Libo, Tacho-Méniwabe, Gouxa Faradé et le sanguinaire Gouolemdatch, tous cavaliers célèbres, redoutés au loin; les uns muets, livides et sinistres sur leur selle; les autres ricanant et mâchonnant leur thème de guerre. Tous avaient le brassard d'honneur au poignet droit; quelques-uns portaient une pèlerine de guerre faite en crinière de lion; d'autres s'en allaient les épaules et la poitrine nues. Les chevaux dénotaient la résolution des maîtres. Les poétesses proclamaient ces rudes hommes, les interpellaient et accolaient à leur épithète de tendresse familière:
«Ô ma prunelle, disait l'une, je veux mourir d'amour pour toi; ma verve s'épuisait, mes chants finissaient; oui, gentil fils de ma mère, ravives-en les sources.»
Ou bien, s'adressant à son cheval:
«Va, va, mon aigle; que Dieu te renforce les ailes!»
Une autre criait:
«Enfants de la javeline, attention! je suis ici pour démêler les braves et compter les coups!»
Ou bien, frappant vigoureusement sur l'épaule de quelque soldat à tournure martiale, elle lui disait:
«Je suis ta soeur, moi! ton amie; ne rugis pas encore, ô mon léopard, tu me fais peur! Cache-moi ta javeline dans les côtes d'un ennemi.»
Un trouvère chantait:
«Lâches, retirez-vous; c'est l'heure des mâles! fils de la femme, arrière! restez aux bagages, lèchez écuelles et marmites, et ne troublez pas le banquet des vautours, la fête des véritables fils d'hommes! Ô mes lanceurs intrépides, mes cavaliers ailés, faites vos trouées, frayez la route à notre seigneur et roi Guoscho; il veut passer et repasser à travers cette peautraille là-bas; car saint Jacques lui a fait signe. Allez, mes pourvoyeurs de chacals et d'hyènes! Courage, mes entêtés, mes dompteurs d'hommes! Ouvrez les sources sanglantes! À vous les viandes de choix, et vous boirez à plein hanap l'hydromel des braves!»
Quelque soldat lui criait:
«Ho! là-bas! croque-lardon, mâche-laurier, écarquille ton oeil, dresse ta crête et regarde-moi bien; je vais te donner matière à coqueriquer tes vers tout le reste de tes jours!»
Ou bien:
«En voilà assez; rimailleur, allumeur de combats! Vois-nous faire seulement et garde bien les servantes!»
Le Dedjazmatch était encore assis sur son alga à la porte de la tente; il parcourait d'un regard préoccupé les lignes de ses troupes, la position de l'ennemi et les terrains intermédiaires. Devant lui, une trentaine de chefs, debout, appuyés sur leurs javelines et les yeux suspendus aux siens, attendaient ses derniers ordres. Les gouttes de sueur qui, malgré la fraîcheur de l'air, perlaient sur son front, donnaient à connaître sa violente contention d'esprit; néanmoins, comme toujours, sa contenance était digne et mesurée. Ymer Sahalou vint le prévenir que l'ennemi s'établissait en force sur notre gauche, à couvert d'un bois; et au moment de repartir, il me fit signe d'approcher:
--Tu es seul, dit-il, viens te ranger avec moi; mais préviens Monseigneur.
Je passai derrière l'alga; le Prince ne m'entendit pas, et je me permis de lui toucher le coude. Il se retourna en fronçant le sourcil, mais il me dit en souriant et avec le calme d'un entretien ordinaire:
--Non, tu resteras avec moi; n'est-ce pas le moment de me garder?
Et d'un signe de tête il congédia Ymer, qui repartit au galop en disant: «Que Notre-Dame nous réunisse ce soir!»
Il pouvait être deux heures après midi; le soleil était radieux, le ciel sans nuage, l'air embaumé, et la campagne toute souriante, en fête du printemps.
Nos phalanges désormais au complet s'avancèrent en masse à une centaine de mètres plus loin, et s'alignèrent au pied d'une montée parsemée de buissons et de blocs de roches qui conduisait au plateau couronné par l'armée ennemie. À mi-chemin, un large ressaut formait une plaine moitié couverte de moissons d'orge, et bornée sur notre gauche par un petit bois qui s'étendait jusqu'au plateau.
Monseigneur monta à cheval, et suivi seulement de son servant d'armes, de deux autres cavaliers et de moi, il parcourut notre front de bataille.
Ymer Sahalou commandait notre aile gauche, Birro l'aile droite et Monseigneur le centre. Les fusiliers disposés en tirailleurs se tenaient à une dizaine de mètres en avant du front de bandière, composé de rondeliers, formés sur une profondeur qui variait de douze à vingt hommes. Les cavaliers, selon la nature du terrain devant eux, se tenaient en pelotons ou en ligne, mais sans ordre régulier; les chefs et les notables étaient presque tous au premier rang. Notre aile gauche comptait environ sept mille hommes; supposant que l'ennemi profiterait du bois pour le prendre par son flanc gauche, Ymer Sahalou avait formé son infanterie en trois corps échelonnés; les deux derniers avaient ordre d'obliquer à gauche et de façon à s'assurer du bois, pendant qu'avec le premier corps il irait droit à l'ennemi. Il avait massé sa cavalerie, forte d'environ huit cents chevaux, sur sa droite, en arrière, afin qu'elle pût au besoin appuyer notre centre, séparé de l'aile gauche par une distance d'environ cent vingt mètres.
Notre centre était composé de deux masses profondes d'infanterie, à environ quatre-vingts mètres l'une devant l'autre, flanquées sur la droite d'un millier de chevaux. Une réserve d'environ six cents fantassins et d'autant de cavaliers, sous le commandement du premier Sénéchal, avait ordre de suivre en se maintenant à une portée de fusil. L'aile droite, distante de notre centre d'environ trois cents mètres, se composait d'environ cinq mille lances. Birro avait formé ses rondeliers en un seul corps et disposé ses seize ou dix-sept cents cavaliers de façon à en dissimuler une bonne partie derrière l'infanterie et derrière des broussailles, où plus de quatre cents attendaient pied à terre qu'il vînt prendre leur commandement, et tenter avec eux de tourner la gauche ennemie. On voit que notre cavalerie de l'aile gauche, du centre et de l'aile droite était placée de façon à agir en oblique: cette disposition avait été prise dans la prévision que le bois permettrait à l'aile droite ennemie une résistance tenace. En conséquence, Ymer avait ordre de prendre l'offensive en même temps que nous, mais l'offensive prise, de chercher seulement à se maintenir sur son terrain, pendant que toute notre cavalerie, à l'exception de la réserve, chargerait en écharpe le centre ennemi et sa gauche, où l'on supposait, d'après la présence des timbaliers, que se tenait le Lidj Ilma avec l'élite de ses troupes. J'estimai notre armée à vingt-sept mille hommes; personne, du reste, ne s'inquiéta d'en connaître le chiffre exact. Au dire du Prince, nous devions avoir plus de six mille cavaliers et dix-sept cents fusiliers; quant au nombre des fantassins, il n'avait pas de données plus certaines que les miennes.
Le Dedjazmatch passa rapidement sur le front de bataille, en faisant de brèves recommandations, et saluant amicalement quelques hommes d'élite. Nous trouvâmes Ymer Sahalou gai et expansif; Birro, lui, était en colère; c'est à peine s'il fit accueil à son père. Le Dedjazmatch se plaça ensuite entre les deux corps du centre, où l'attendaient ses timbaliers et trois cents cavaliers environ, chargés de veiller sur sa personne.
Les fusiliers, entremêlés de rondeliers, s'avancèrent en tirailleurs sur toute la ligne; les fusiliers et escarmoucheurs ennemis se détachèrent à leur rencontre, ce qui indiquait qu'Ilma descendrait au devant de nous. La plaine intermédiaire allait donc nous servir de champ de bataille.
Un long et formidable cri, monotone et triste, s'élevant à notre aile gauche, gagna de proche en proche toute notre armée: c'était l'invocation que les Gojamites adressent ordinairement à Dieu à l'instant du combat, et qui consiste en ces mots: «_Dieu! pardonnez-nous, Christ!_» prononcés avec un accent très-prolongé sur la dernière syllabe des mots qui signifient _Dieu_ et _Christ_. Cette supplique mâle et plaintive tout ensemble, ondula une deuxième et une troisième fois sur tous les rangs, comme ces sinistres mugissements qui précèdent la tempête. Sur un signe du Prince, on battit la charge et l'armée partit au pas gymnastique.
Les masses ennemies, qui s'étaient formées derrière la cime de deuga, nous apparurent tout à coup sombres, profondes et scintillantes de fer; elles se déployèrent sur les pentes qui menaient à nous. L'aile droite formée d'une masse d'infanterie, suivie d'un corps de cavalerie, descendait le long de la lisière du bois; elle paraissait n'être pas supérieure en nombre aux troupes d'Ymer, mais son aile gauche, presque entièrement composée d'infanterie, était numériquement très-supérieure à notre aile droite, et la dépassait de beaucoup par l'étendue de son front. Son centre, formé comme le nôtre eu deux corps l'un devant l'autre, et flanqué de cavalerie des deux côtés, dévalait à notre rencontre en nombre si grand et avec un entrain et un ordre tels, que la résolution de nos gens parut un instant refroidie.
Monseigneur demanda son bouclier et débita son thème de guerre, à peu près en ces termes:
--Courage! Me voici! c'est moi qui suis Guoscho, le fils de Zaoudé, l'enfant du père d'Ipsa! Allez! Allez! Cette journée est à moi! À moi, Guoscho, fils d'une lignée de rois! Guoscho le descendant de David, Guoscho le véritable dominateur! Zorroff Guoscho, le fils de ses oeuvres! Le Prince soldat! Confiance, mes enfants! Ils viennent, ils sont à nous, ils nous appartiennent, car je suis ici, et qu'est-ce pour moi qu'un ennemi pareil? Ne suis-je pas celui que je suis? La fortune est mon cheval de combat! Zorroff Guoscho, le généreux, le prodigue, le vainqueur! Les obstacles reculent devant lui! Il est haut comme les précipices, il s'avance comme une montagne, il nivelle tout! Qui arrêtera Guoscho, fils de Zaoudé? J'envoie mes ennemis aux abîmes! Hammar Zorroff! Les mêlées me nomment leur père et je les caresse comme mes enfants, car je suis le Guoscho, le vrai seigneur des batailles! Marchez donc, marchez! marchez!
Les trois cents cavaliers qui entouraient le Prince débitaient eux aussi leurs thèmes de guerre; les chevaux ne se possédaient plus, et l'infanterie poussait à intercadences régulières un long cri caverneux. Ce mugissement intermittent, sortant avec ensemble de milliers de poitrines, la batterie veloutée des timbales et les notes soutenues et vibrantes des trompettes formaient une ouverture de combat la plus imposante qu'on puisse imaginer.
Les masses ennemies dévalaient encore la descente, lorsque nous abordâmes la plaine intermédiaire, où les tirailleurs d'Ilma escarmouchaient contre les nôtres; la fusillade pétillait sur toute la ligne. Quelques instants encore, et un cri immense, irrésistible, parti de toutes les poitrines, sembla confondre le ciel et la terre: c'étaient les deux armées qui s'entrechoquaient.
Tout d'abord, un flottement se manifesta dans notre centre, à droite; le Prince s'y précipita, contint le fléchissement et poussa vigoureusement le deuxième corps dans la mêlée. Je me trouvai dans le centre ennemi que commandait le Lidj Ilma. Sa mine distinguée, sa jeunesse, son bouclier rutilant de vermeil le faisaient reconnaître; il avait l'air attéré et comme déjà frappé de défaite. Je lui criai: _Aïzo!_ espèce d'encouragement et d'aman que les soldats donnent pendant le combat pour rassurer un vaincu, et il me regardait avec stupeur, lorsqu'un de nos cavaliers lui cria en se précipitant sur lui: «Qu'il se rende! qu'il se rende!» Et le jeune prince se découvrit en renversant son bouclier, indiquant ainsi qu'il se rendait.
Le centre ennemi se débattit encore, mais se morcela devant les nôtres. À notre aile droite, un instant enveloppée, l'infanterie compacte de Birro se maintenait solidement, et Birro lui-même, à la tête de ses cavaliers, prenait l'ennemi en flanc et le refoulait. Notre aile gauche rompue cédait à une charge impétueuse exécutée par un millier environ de cavaliers; mais ceux-ci voyant que le centre de leur propre armée ne tenait plus, tournèrent bride et s'enfuirent en culbutant les rangs de leur infanterie. On se bataillait encore par ci, par là, mais notre victoire était désormais assurée. Les fuyards tâchaient de regagner les hauteurs d'où ils étaient descendus en ordre si imposant, et nos cavaliers commençaient la poursuite. Je pense qu'au centre, la mêlée n'avait pas duré plus de dix minutes.
Je retrouvai le Dedjazmatch; son escorte n'était plus que de huit cavaliers: tout le reste s'était dispersé pour courir après le butin et les fuyards. Le Prince allait au pas; son cheval était pantelant. Quant à lui, la javeline sur l'épaule et le maintien toujours calme et haut, il arrêtait les violences désormais inutiles de ses soldats vainqueurs.
--Déjà fini? lui dis-je; Monseigneur est le bien venu à son succès!
À cette formule consacrée, il répondit selon l'usage:
--Amen; c'est par ton Dieu!
Il venait de croiser le Lidj Ilma qu'on emmenait prisonnier, et il lui avait donné l'aman, assurance qui prenait une autre valeur dans sa bouche que dans la mienne. Nous trouvâmes un détachement ennemi d'environ cent trente rondeliers qui se rendirent prisonniers au Dedjazmatch, et un de nos cavaliers fut détaché pour les escorter jusqu'au camp. Plus loin, un homme à cheveux blancs, sans armes et courant effaré, vint s'incliner devant le Prince qui, reconnaissant en lui le Chalaka Tedjaubasse, un des chefs les plus importants de la maison de Conefo, le rassura par la formule d'usage: «Heureusement, Dieu t'a sauvé, mon frère!» Quelques années auparavant, le Dedjazmatch, réfugié à la cour du Dedjadj Conefo, avait contracté des obligations envers ce Chalaka, qui, avant la bataille, avait un instant laissé espérer à Birro qu'il se joindrait à lui.
--Que Monseigneur me protége à cette heure, dit-il, car je dois avoir bien des ennemis. «Aïzo! lui dit le Prince; tiens-toi auprès de nous jusqu'au camp.»
Birro survint; il était seul et il se mit à galoper en rond devant nous, en criant:
--Birro! Birro! l'esclave de Guoscho! Birro, le père de Dempto! de l'isabelle!
Le teint assombri, les lèvres desséchées, la voix cassée, il paraissait harassé, et il avait l'air d'un criminel. Son bouclier pendait à l'arçon; sa lourde javeline était tortuée et sanglante, et sa ceinture également souillée de sang; sa cotte d'armes de mousseline blanche, toute déchirée, se collait en pandeloques sur les flancs de Dempto couvert de boue et d'écume. Comme Monseigneur ne ralentissait pas son allure, Birro lui dit précipitamment, en guise de thème de guerre:
--Monseigneur, voilà comme tes ennemis sont traités par moi, Birro, ton fils, ton soldat, ton bras, ta javeline! Rappelle-toi que tant que la poussière n'aura pas recouvert mon corps, tant que Birro sera au soleil, il en sera, comme tu vois, de tous ceux qui voudront s'élever contre mon père.
Puis, décrochant son bouclier et s'inclinant jusqu'à l'arçon:
--Monseigneur est le bien venu à la victoire, dit-il.
--Amen! Heureusement, Dieu l'a protégé.
En nous quittant, Birro reconnaissant le Chalaka Tedjaubasse qui nous suivait péniblement à distance, lui cria:
--Ah! roncin, toi aussi, tu as voulu trahir tes maîtres!
J'eus à peine le temps de prévenir Monseigneur; en deux bonds, il fut auprès de son fils, qui, le bras levé, allait fendre la tête de Tedjaubasse.
--Par ma mort! Birro, laisse donc. Tuer un vieillard!
Et Birro s'en alla grommelant:
--Voilà bien mon père! Indulger un vieux fripier d'intrigues comme ça!
Le Dedjazmatch fit monter le Chalaka sur un des chevaux d'escorte, et le pauvre homme, dont la contenance, dans cette extrémité, avait été très-digne, put se tenir à portée de son protecteur.
Cependant, les derniers tumultes qui accompagnent l'agonie d'une bataille s'apaisaient. Nos hommes, chargés de butin, descendaient du plateau, poussant devant eux les servantes et les serviteurs de l'ennemi, et l'on emportait nos blessés et nos morts dans la direction du camp qui nous attendait dans la plaine subjacente. En traversant un champ d'orge, nous vîmes sur les épis foulés un blessé couché au milieu de cadavres.
C'était un bel homme dans la force de l'âge; une blessure à la poitrine et une affreuse mutilation le retenaient à terre. Il se releva avec effort sur son coude, et s'écria:
--Monseigneur! Que Monseigneur ne passe pas sans s'attrister sur moi! Je suis un de ses hommes, un de ses bons liges. Qu'il voie plutôt: j'ai donné mon corps pour lui, et mon âme s'en va. Que Monseigneur entende ce que j'ai à dire, au nom de saint Michel et de Notre-Dame!
--Il n'a donc personne pour le relever! dit le Dedjazmatch.
Et il continua son chemin.
Le mourant voyant son seigneur passer sans l'écouter, nous enveloppa tous d'un regard effaré; ses lèvres remuèrent encore, mais on ne l'entendit plus.
Des nuages noirs s'entassaient dans le ciel. En approchant du camp, nous rencontrâmes des troupes de femmes montant au champ de bataille pour s'enquérir de ceux qui leur étaient chers. À la vue du Prince, elles poussaient des cris de joie et agitaient les pans de leurs toges, rappelant l'orarium ou mouchoir que les Romaines agitaient en signe d'applaudissements; elles nous entouraient, embrassaient nos genoux ou enlaçaient de leurs bras le cou de nos chevaux.
Notre camp n'était encore indiqué que par les bagages; la tente du Prince, la seule dressée, fut bientôt envahie par des hommes de tous les rangs, venus pour partager la joie de leur maître. Nous apprîmes qu'aucun de nos hommes de marque n'était mort et que nos pertes étaient insignifiantes. Beaucoup de chefs ennemis étaient prisonniers; le Lidj Mokouannen, qui commandait l'aile gauche ennemie, avait pu gagner le large, mais il était poursuivi de près par les cavaliers de Birro. Rien ne troublait donc l'allégresse de notre victoire.
Bientôt éclata un violent orage; les coups de tonnerre se succédaient rapidement, et la pluie transperça la tente. Un des assistants déploya sa toge, et quatre soldats la tinrent comme un tendelet au dessus du Prince. Le Lidj Ilma fut amené devant nous.
--Dieu t'a heureusement sauvé, mon fils, lui dit le Dedjazmatch. Il le baisa et le fit asseoir auprès de lui. Ce pauvre jeune homme était encore tout interdit et palpitant. Monseigneur lui dit en me désignant:
--C'est Mikaël; connais-le. C'est mon fils et mon meilleur ami: tu en feras ton ami aussi.
Mais comme le prisonnier ne cessait de me considérer avec une aversion manifeste, je sortis pour le mettre à son aise et aussi pour revoir mes amis. La boue étant intolérable, j'allai m'asseoir sur mes bagages. De mes cinq soldats, trois ayant été heureux à la bataille, il fallut écouter successivement leurs thèmes de guerre. Ils me dirent qu'ils avaient fait merveille et qu'ils accompliraient des prodiges à la première occasion. Il est d'usage qu'à tous les degrés de la hiérarchie, un lige fasse hommage à son seigneur de ses succès militaires. J'eus ainsi la gloire de confirmer mes trois hommes dans la possession de quelques loques, boucliers, sabres et javelines pris à l'ennemi. Sur leur ordre, les prisonniers qu'ils avaient faits s'inclinèrent en grelottant, et selon l'usage je dis: «Aïzo» aux uns et aux autres. Ce mot dont l'emploi est multiple, signifiait pour les prisonniers qu'ils étaient désormais en sûreté, et pour leurs loquaces capteurs que je les encourageais à continuer leurs prouesses. Il fallut ensuite écouter thème de guerre sur thème de guerre, que des clients, des amis ou ceux qui cherchaient à le devenir venaient débiter devant moi, en me faisant aussi hommage de leurs succès: démarche regardée comme un honneur rendu à celui qu'on traite ainsi à l'égal de son propre Seigneur. Un de mes hommes prétendait avoir pris à l'aile gauche trois fusiliers, mais Ymer-Sahalou les lui avait enlevés, disait-il. De pareils faits se présentent fréquemment: les armes à feu prises à l'ennemi revenant de droit au Prince, les chefs surtout mettent de l'émulation à lui en rapporter le plus possible. J'allai donc à la recherche d'Ymer. Il était, lui aussi, assis sur des paquets, en plein air, se réjouissant au milieu de son monde; il avait fait à lui seul plus de deux cents prisonniers. Je mis tous les ménagements possibles à lui dire le motif de ma visite; mon soldat, lui, enhardi par ma présence, parla haut et dur: Ymer se défendit de l'avoir jamais vu; mon homme offrit de lui déférer le serment, mais je crus bien faire de me désister en son nom. Pour effacer l'impression que pouvait m'avoir laissée ce litige, Ymer eut la bonté de m'envoyer, bientôt après, un message bienveillant et deux belles carabines ornées d'incrustations en or, pour me prouver, disait-il, qu'en tout cas, la cupidité ne l'aurait pas incité à agir comme le disait mon soldat. Je renvoyai ce présent avec une réponse faite pour dissiper tout nuage entre nous.