Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie

Chapter 31

Chapter 313,764 wordsPublic domain

Jusqu'à la frontière de l'Agaw, nous marchâmes de façon à donner à nos gens le temps de nous rejoindre. Birro Guoscho nous arriva avec seulement 3,000 hommes d'infanterie, 200 fusiliers et 700 chevaux. Dès sa rentrée en Gojam, après sa fuite de Dabra-Tabor, il s'était décidé à se rebeller ouvertement plutôt que de se risquer désormais à la cour du Ras; en conséquence il avait choisi les hommes résolus à s'associer à toutes les chances de sa fortune, et licencié le reste. L'investiture inespérée du Metcha et de l'Ibaba ne lui avait permis de recruter que quelques centaines de soldats dans ces deux districts, qui lui en eussent fourni un grand nombre d'excellents, s'il eût eu le temps d'y asseoir son autorité. Les habitants du Metcha sont difficiles à gouverner à cause de leur habitude, à la moindre atteinte portée à leurs franchises communales, de se jeter dans les hernes de leur pays accidenté, couvert et très-propre à la guerre de partisans; aussi font-ils d'excellents soldats. Ce plantureux pays, un des plus attrayants du Gojam, passait pour un des plus difficiles à gouverner, et pour celui où l'on trouvait le moins de vieillards, à cause des résistances armées qu'il opposait à chacun des nouveaux gouverneurs que le Ras y envoyait. L'attachement des habitants à leurs libertés locales, ainsi que la beauté de leurs femmes, sont passés en proverbe, et, quoique descendants, comme on sait, de colons Gallas, ils ont la réputation de parler un amarigna plus pur que dans les provinces avoisinantes.

Le Dedjadj Baria, gouverneur de l'Agaw-Médir, province comprise dans le gouvernement des fils de Conefo, s'étant décidé à opter en notre faveur, se joignit à nous avec 900 cavaliers seulement, quoique son pays pût en fournir neuf ou dix mille pour une expédition lointaine, et un nombre bien plus considérable pour une campagne de peu de durée, comme celle que nous entreprenions. Il allégua qu'il avait eu trop peu de temps pour préparer ses compatriotes au brusque changement de leur politique.

Selon quelques traditions, le peuple Agaw aurait possédé jadis la majeure partie de l'Éthiopie; il se trouve circonscrit aujourd'hui dans la province de l'Agaw-Médir, contiguë au Damote, et dans une autre province au sud-est, voisine du Lasta, et connue en Éthiopie sous le nom d'Agaw tout court. Les Agaws parlent, outre l'amarigna, une langue complétement différente, dont le nom ethnique est Hamtonga; mais, comme les deux provinces ne communiquent entre elles que très-rarement, cette langue a formé deux dialectes distincts. Il est à croire que le petit peuple Bilène qui habite à l'Est, sur les bords de la mer Rouge, est encore un tronçon du peuple Agaw, car les traditions des Bilènes mentionnent leur expulsion de la haute Éthiopie, et mon frère, en étudiant le réseau de langues et dialectes si nombreux parlés en Éthiopie, a découvert que les Bilènes parlent aussi un dialecte de la langue hamtonga.

Pour mon compte, je ne connais que les Agaws de l'Agaw-Médir. On trouve parmi ceux-ci beaucoup d'hommes et de femmes dont l'expression du visage, les traits et les yeux, légèrement relevés vers les tempes, semblent dénoter une provenance étrangère aux races qui les avoisinent et vis-à-vis desquelles, du reste, ils vivent en état de défiance constante. Établis dans un pays fertile et verdoyant, un des plus boisés de l'Éthiopie, ils s'adonnent de préférence à l'élève des chevaux et des bestiaux, qui alimentent les marchés de l'Atchefer, du Dambya, du Kouara, de Gondar, du Fouogara, du Bégamdir, et jusqu'à ceux du Samen. Ils sont médiocres fantassins, mais très-bons cavaliers, et leurs habitudes sont plutôt pastorales qu'agricoles. Unis entre eux par le lien de leurs coutumes locales et celui d'une langue incomprise par leurs voisins, ils aiment passionnément leur pays, et leur insubordination à des chefs étrangers à leur race est notoire. Selon les remaniements politiques, leur province est annexée tantôt au gouvernement du Dambya, tantôt à celui du Damote, et fréquemment le titulaire est contraint de la réduire par les armes. Le Dedjadj Conefo dut faire contre eux plusieurs campagnes; à force de cruautés, il obtint leur soumission; mais, dès sa mort, ils refusèrent l'hommage à ses fils. Les Agaws, très-belliqueux dans leur pays, semblent perdre leur énergie dès qu'ils s'en éloignent. Le Dedjadj Guoscho me disait que, quel que fût leur nombre, il comptait peu sur eux; du reste, leurs antécédents sont tels que, même sur le champ de bataille, on n'est pas assuré de leur concours: le Dedjadj Zaoudé, père du Dedjadj Guoscho, s'étant laissé entraîner par eux dans une guerre qui les concernait, les vit, au commencement d'une bataille, passer à l'ennemi au nombre de plus de 5,000 cavaliers. Enfin, les Agaws, très-fidèles aux engagements pris entre eux, ne se regardent pas comme liés par ceux qu'ils prennent envers les étrangers, et ils témoignent en tout par leur conduite à l'égard de leurs voisins du Metcha, du Damote et du Dambya, d'une incompatibilité qui justifie la tradition d'après laquelle ils seraient un peuple autochthone, dépossédé par les races qui prévalent aujourd'hui en Éthiopie.

Après six étapes fort courtes, nous débouchâmes, par le col de Dinguil-Beur, dans un pays ouvert. On disait que le Lidj Ilma s'avançait contre nous. De plus, les paysans se montrant hostiles à nos traînards et à nos éclaireurs, nous dûmes mettre un peu d'ordre dans notre marche; car, bien que moins encombrés de femmes et de bagages que durant la campagne contre les Gallas, nous l'étions encore assez pour qu'un petit corps de cavalerie bien conduit pût nous mettre en déroute. Le Dedjazmatch se contenta de former une tête de colonne consistant en 2,500 à 3,000 hommes, en tenue de combat, et Birro, au lieu de nous précéder de plusieurs milles, ne marcha plus qu'à quelques centaines de mètres en avant.

Nous arrivâmes ainsi à la petite ville d'Ismala, dans l'Atchefer. La nuit, le pays environnant parut tout constellé des feux que chaque habitant allume devant sa demeure à l'occasion de la _Maskal_, ou fête de l'invention de la Croix. Les Éthiopiens la placent au 17 du mois de _meuskeurreum_, date qui correspond à un jour variable de notre mois de septembre. Les circonstances où nous nous trouvions rendaient doublement opportune la grande revue que les chefs importants ont coutume de passer à cette époque.

Il est d'usage qu'à la Maskal les vassaux fassent défiler leurs soldats sous les yeux du seigneur auquel ils doivent le service militaire. Ils mettent de l'émulation à paraître avec le plus de monde et le meilleur équipement possible, afin de lui prouver que, loin de thésauriser, ils emploient leurs revenus à entretenir des soldats. Souvent ils font figurer des passe-volants, ou soldats d'emprunt, rappelant ainsi les supercheries analogues pratiquées par les barons européens au moyen âge.

Le Dedjazmatch, en habit de gala, s'établit en dehors du camp sur un tertre, où l'attendait un alga; son servant d'armes, le palefrenier qui tenait son cheval, deux huissiers, une quinzaine de pages et moi formions seuls son entourage, tous ceux qui l'accompagnaient habituellement s'apprêtant à figurer dans la revue. Ymer Sahalou, chef de notre avant-garde, parut le premier sur le terrain, précédé de ses trompettes et joueurs de flûte et de tambourin. Ses troupes étaient sans toge, en tenue de combat; chaque soldat portait, au lieu de javeline, soit une perche écorcée ayant au haut bout une fleur ou un bouquet de verdure, soit une longue et mince fascine composée de ramilles ou de tiges inflammables. Après avoir défilé devant le Dedjazmatch, ils formèrent en faisceau, en face de lui, leurs perches et fascines; ils en firent une fois le tour au pas de course et vinrent se ranger sur la droite de notre tertre. Birro Guoscho passa ensuite à la tête de ses gens, parmi lesquels figurait son nouveau vassal, le Dedjadj Baria; ils tournèrent également autour du faisceau, chaque homme y jetant sa perche ou sa fascine, et ils allèrent se ranger à distance. Hauts dignitaires, seigneurs, chefs de bande, tous les corps de l'armée défilèrent à leur tour, et chacun ayant répété la même manoeuvre se rangea de façon à former un cercle immense autour du faisceau, qui avait atteint les proportions d'une grande pyramide. Un prêtre l'ayant béni, on y mit le feu. Les soldats poussèrent de grands cris et les fusiliers firent des décharges, trompettes, timbaliers, joueurs de flûte et de tambourin s'évertuant à accroître le vacarme. Une ronde désordonnée de fantassins et de cavaliers se forma autour du vaste bûcher, tantôt disparaissant dans les nuages de fumée, tantôt se profilant sur les flammes: c'était des soldats qui, dans l'espoir de se rendre l'année propice, couraient trois fois autour du bûcher de la Maskal, rappelant ainsi les péridromes de l'antiquité.

Le Prince monta à cheval et rentra au camp pour le festin.

Plusieurs tentes dressées d'enfilade suffisaient à peine à contenir dans leur longueur son alga et plusieurs tables basses, d'environ un mètre de large, réunies bout à bout. Deux rangées de galettes de pain, artistement empilées le long des deux bords de cette table, laissaient au milieu comme une ruelle d'une coudée de profondeur, prête à recevoir de distance en distance les plats et les terrines.

Le Prince prit place sur son alga, derrière lequel son servant d'armes, appuyé sur la javeline, tenait haut le bouclier de son maître; ses commensaux, brassard d'honneur au poignet et sabre au côté, se rangèrent debout autour de lui. Le page porte-aiguière s'avança et les Enjerras Assallafis (panetiers), les épaules et les bras nus, s'étant soigneusement lavé les mains[18], s'échelonnèrent des deux côtés de la table et se tinrent debout, les coudes au corps et les avants-bras ouverts. Les huissiers se postèrent aux issues, et chef d'avant-garde, sénéchaux, tous les principaux seigneurs vinrent se placer selon leur naissance et leur rang. Une deuxième file de convives s'assirent de façon à pouvoir encore atteindre la table en allongeant le bras, et derrière, les cavaliers de marque, les fantassins et fusiliers d'élite se tassèrent debout, en rangs pressés et si nombreux qu'ils soulevaient les parois des tentes. Les trompettes de l'Azzage ou biarque annoncèrent son arrivée; la portière fut relevée et l'Azzage Fanta, revêtu des insignes de sa charge, parut sur la place, conduisant les employés de la bouche. Des hommes tenant sur la tête des paniers de pains de première qualité, recouverts de housses écarlates traînantes jusqu'à terre, ouvraient la marche; puis deux files de cuisinières et de femmes de service portant des plats et des terrines de ragoûts bien lutées; ensuite le premier échanson, suivi d'une longue rangée de servantes courbées sous leurs jarres d'hydromel. Pendant ce défilé, les timbaliers au dehors battaient la berloque, et hâteurs et dépeceurs s'évertuaient à préparer la viande d'une quinzaine de boeufs qu'on venait d'abattre. Les porteuses d'hydromel s'accroupirent au bas-bout de la tente, les panetiers vidèrent les paniers devant le Prince et les principaux convives, et l'aumônier ayant dit le _Benedicite_, ils rompirent le pain, plongèrent leurs mains dans les ragoûts fumants et les ayant fait goûter par les cuisinières, les répandirent devant les convives. Le Prince et les principaux assistants ayant fait une collation chez eux, ne mangèrent que du bout des dents et pour la forme. L'écuyer tranchant répartit dans l'assemblée ses serviteurs chargés de grosses pièces crues, et prenant lui-même à deux mains la bosse entière d'un boeuf-bison, il la présenta au Prince et après lui, aux convives les plus réputés pour leur bravoure. Ce morceau d'honneur achevé, les assistants, qui avec un couteau, qui avec son sabre, se taillèrent des lopins dans les aloyaux, longes et surlonges, cuissiers, culottes et filets palpitants qu'on leur présentait; puis, on servit les carbonnades. Quelques retardataires s'acharnaient encore à dépouiller à belles dents des côtes de boeuf à demi noircies par le feu, lorsque le page présenta le bassin et l'aiguière au Prince, et ceux qui étaient près de lui le voilèrent respectueusement de leurs toges tandis qu'il se lavait. Pendant ce temps, l'échanson en chef, tenant haut le petit _burillé_ (carafon) du Dedjazmatch, se frayait un passage; il présenta la boisson en s'inclinant, et son maître, avant de la porter à ses lèvres, lui en versa un peu dans le creux de la main pour qu'il la goutât en sa présence. On offrit également un burilé d'hydromel à l'Azzage Fanta; malgré sa dignité, la quatrième en importance, l'Azzage se tient debout au bas de la table, tant que dure le banquet qu'il surveille et dirige en sa qualité d'architriclin. Ce fut le signal de la distribution générale de l'hydromel; chacun selon sa naissance ou son rang, reçut des deux mains et en saluant de la tête, soit un burilé, soit un hanap en corne de boeuf ou de buffle; quelques-uns de ces hanaps étaient hauts d'une coudée. Les convives assis se reculèrent suffisamment pour laisser s'attabler ceux qui étaient restés debout derrière, et ceux-ci repus firent place à leur tour à plusieurs sections successives de soldats de la garde; ces intrépides mangeurs ne tardèrent pas à faire table nette, mais la chaleur devint gênante par suite de l'entassement de tant de monde.

[18] Les Engerras Assallafis ont seuls le droit de mettre la main au plat et en répartissent le contenu.

Les mimes et les bouffons commencèrent leurs facéties; les poétesses, leurs longues tresses de cheveux leur ballant sur les joues, les veines du cou gonflées, effrontément appuyées sur les épaules des soldats, entonnèrent leurs vocalises stridentes, qu'elles terminaient par des distiques sur les plus braves combattants.

On rappela à Monseigneur que deux notables, envoyés d'Ilma, étaient arrivés depuis le matin; il les fit introduire, les accueillit courtoisement et recommanda à l'échanson de veiller à ce qu'ils ne manquassent de rien. Il se fit un demi-silence, et deux trouvères, s'accompagnant de la guzla, chantèrent en langage relevé les victoires du maître et les prouesses de quelques-uns de ses familiers. Attila recevant les ambassadeurs romains à la fin d'un repas, deux Scythes s'avancèrent et célébrèrent les victoires de leur chef.

Les têtes s'échauffaient de plus en plus, le bourdonnement des conversations allait croissant, lorsque soudain le silence se fit, les huissiers dégagèrent l'entrée, et nous vîmes sur la place un cavalier en tenue de combat qui parcourait ventre à terre une vaste arène formée par des rangs compactes de soldats. Il arrêta court au bas-bout de la table, et javelot et bouclier haut, il débita son bardit ou thème de guerre, qu'il interrompit plusieurs fois pour galoper autour de l'arène. Son cheval, échauffé à l'avance, revenait la bouche sanglante et pantelant, heurtait la table ou foulait quelque convive. Cet énergumène eut bientôt monté les esprits à son diapason: d'autres se présentèrent successivement, les uns seuls, d'autres à la tête de petites troupes ou accompagnés de fusiliers qui appuyaient de décharges les discours de leurs maîtres.

Trois ou quatre heures se passèrent à suivre ces représentations militaires, auxquelles les Éthiopiens se plaisent particulièrement la veille d'une bataille. Les uns profitaient de la circonstance pour réclamer contre les oublis ou les partialités dont ils se disaient victimes; d'autres s'engageaient à une action d'éclat pour mériter quelque faveur demandée depuis longtemps; des rivaux convenaient publiquement de régler leur différend de telle ou telle manière, selon que l'un ou l'autre se distinguerait le plus durant la bataille: duel utile au moins à la communauté, puisqu'il se décide au détriment de l'ennemi, et rappelle les duels analogues entre légionnaires romains.

Le Prince fit dire à un vieux fusilier de sa garde, qui avait jadis tué un lion, d'aller figurer à son tour dans l'arène, et l'apparition de ce soldat indiqua la clôture de la fête: car lorsqu'un homme qui a tué un lion vient débiter son thème de guerre, ou ne peut se présenter après lui, à moins d'avoir accompli plus de faits d'armes et tué également un lion. Pendant que le vétéran achevait, on fit évacuer les tentes, et le Prince, fatigué de toute cette représentation, se retira dans sa hutte.

De son côté, Birro Guoscho avait présidé un repas analogue pour ses gens, et jusqu'à dix ou onze heures du soir, des décharges se firent entendre par ci par là dans le camp; c'étaient des chefs qui, après avoir assisté au festin du Dedjazmatch, faisaient banqueter aussi leurs propres soldats.

Nous nous remîmes en marche le lendemain. Le Prince envoyait message sur message au Lidj Ilma et à son frère Mokouannen, pour les engager, s'ils ne se décidaient pas à licencier leur armée et à prendre refuge auprès de lui, à la conduire du moins dans les Kouallas de leur province du Kouara. Il obéissait, disait-il, à des exigences politiques, momentanées sans doute, et il les suppliait de lui éviter, n'importe par quel moyen, la nécessité de les combattre. Mais les jeunes princes, enivrés par la confiance de leurs troupes dans la victoire, ne répondaient que par des défis. J'étais présent lorsqu'il leur expédia le message suivant:

«Qu'avez-vous donc fait des vieux conseillers de votre père, que vous m'adressiez ainsi des paroles provocantes, à moi, votre meilleur protecteur? Sachez que le temps modifie les affaires et les relations des hommes, au point que parfois quelques jours suffisent pour faire d'un ennemi un ami ou un allié utile. Sachez aussi qu'on n'oublie pas les blessures faites par la langue, et mettez de la modération à user de votre fortune.»

Les fusiliers du Prince et ceux des seigneurs se réunirent au nombre d'environ dix-sept cents, dans un lieu écarté; leur Bacha ou chef fit tourner trois fois autour d'eux trois taureaux qu'il égorgea ensuite; les fusiliers, ayant trempé la gueule de leur carabine dans le sang, mangèrent les viandes sur place et brûlèrent les issues et les os. Après ce sacrifice de propitiation, dernier reflet du judaïsme, ils revinrent au camp en tiraillant; ce qui parut réconforter nos soldats parmi lesquels, depuis quelques jours, circulaient des rumeurs propres à ébranler leur confiance dans nos forces.

Nos espions nous apprirent que le Lidj Ilma était encore à une bonne journée de marche, qu'il faisait reposer son armée et comptait nous offrir la bataille le surlendemain, samedi; c'était le même jour que nos chefs, réunis en conseil de guerre, avaient choisi. Les croyances superstitieuses déterminent ordinairement le choix d'un jour de bataille; tel Dedjazmatch a son jour de prédilection; tel autre suit les conseils d'un devin, habituellement un clerc, ou obéit à un songe ou à quelqu'autre présage. Comme nous étions à court de vivres, on décida de porter le camp à quelques milles plus loin, près d'un village nommé Konzoula: nous y serions à portée d'un fertile district qui s'étendait sur notre droite jusqu'au lac Tsana; nos soldats s'y ravitailleraient sans fatigue et seraient plus dispos pour la bataille.

Nous arrivâmes à Konzoula le vendredi 24 du mois de Meuskeurreum, qui, cette année là, correspondait au 4 octobre. Un timbalier annonça la picorée par un ban; nos gens déposèrent sur le champ leurs bagages selon la configuration habituelle de nos campements, et ils disparurent dans la direction indiquée, protégés par quatre cents fusiliers et plusieurs escadrons de cavalerie.

Réduits presque exclusivement aux notables, aux femmes et aux hommes de peine, nous ne songeâmes plus qu'à nous installer. Nous nous trouvions dans une petite plaine ondulée, herbeuse, et inégalement partagée par un ruisseau, lequel, de même que les environs, prend son nom du petit village de Konzoula. Ce ruisseau, large de quatre mètres à peu près, et profondément encaissé dans les berges fangeuses et accores, formait pour notre camp une défense naturelle dans la direction de l'ennemi; circonstance qui avait décidé Birro à choisir ce campement. Mais on s'aperçut bientôt que le sol détrempé ne pouvait retenir les piquets de nos tentes; Monseigneur fit mander Birro et Ymer Sahalou, et décida avec eux de transporter le camp au-delà du ruisseau, et à l'extrémité de la plaine, où les ondulations du terrain nous promettaient un sol plus tenace; d'ailleurs, le passage du ruisseau, pouvait être une cause de désordre sérieux pour nos multitudes, si elles avaient à l'effectuer le lendemain, ayant l'ennemi en vue. On donna des ordres en conséquence, et Monseigneur partit avec une quarantaine de cavaliers pour choisir le nouveau campement.

Le passage du ruisseau, où nos bêtes enfonçaient jusqu'à la ventrière, nous ayant retardés pendant plusieurs minutes, nous reprenions à peine notre chemin, quand nous vîmes une ligne d'environ soixante cavaliers se détacher d'un petit bois à notre gauche et avancer rapidement sur nous. C'étaient des éclaireurs ennemis.

Nous n'étions plus à temps pour repasser le ruisseau. Un monticule sur notre droite nous offrait une bonne position pour attendre du renfort de notre camp, qui n'était éloigné tout au plus que de 800 mètres: mais l'ennemi se dirigea de façon à nous en interdire l'accès. Huit des nôtres se dévouèrent pour l'arrêter au moins quelques instants; il détacha contre eux une quinzaine d'hommes et continua à toute bride dans la direction du Prince. Nos huit cavaliers étaient à peine engagés, que tous nos adversaires tournèrent bride et prirent la fuite. L'apparition subite de plus de deux cents de nos cavaliers venait de les surprendre autant que nous: c'était le vigilant Ymer Sahalou qui, ayant vu l'ennemi, arrivait à point pour nous dégager. Nos adversaires, excités par la vue du gonfanon du Dedjazmatch, étaient tellement préoccupés de la riche proie que nous leur offrions, qu'ils ne s'aperçurent de l'approche d'Ymer que juste à temps pour lui échapper à grand'peine et disparaître sous bois. Encore un peu ils eussent enlevé le Dedjazmatch; car plus de la moitié de son escorte était composée de chefs âgés, déshabitués des coups main depuis leur accession à des postes élevés. Nos huit cavaliers, dont le dévouement contribua pour une bonne part à nous éviter cette disgrâce, n'eurent que deux chevaux blessés.

En accourant à notre secours. Ymer avait expédié des cavaliers pour avertir nos picoreurs de l'approche de l'armée ennemie. Il avait également fait prendre une tente: quatre cavaliers la portaient par les quatre coins. À tout événement, elle fut dressée immédiatement comme point de ralliement. Nos gens du camp nous rejoignirent pêle-mêle, et nous ne tardâmes pas à voir un gros corps d'infanterie sur le couronnement d'un petit deuga en face de nous: c'était la tête de l'armée ennemie. La bataille allait être inévitable.

Heureusement le cri d'alarme des messagers d'Ymer, répété d'éminence en éminence, avertissait nos picoreurs; ils accouraient déjà, formant sur nos derrières de longues files ondulantes qui, d'instants en instants, augmentaient notre nombre. On commença à former les rangs à environ 200 mètres en avant de la tente du Prince; derrière régna une confusion inexprimable. Quant à moi, après avoir dit à mes cinq rondeliers, mes seuls vassaux, de prendre rang où ils voudraient, je me tins près de Monseigneur, sans autre soin que celui d'apaiser mon cheval qui bondissait, chauvissait des oreilles et aspirait le tumulte de tous ses nasaux.

On allait, on venait, on courait, on s'appelait; les cris, les adieux, les lazzis, les invectives, les chants et thèmes de guerre s'entrecroisaient de toutes parts. Les derniers venus cherchaient à qui confier leur toge; des femmes s'agitaient en tous sens. Ici, la concubine de quelque seigneur, assise sur un culbutis de bagages, oubliait de voiler son joli visage contracté d'effroi.

«Ne crains rien, lui disait un soldat en passant, tu es trop belle pour avoir choisi un imprudent.»