Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 30
Le but de sa mission était de démêler les intentions secrètes du Ras à l'égard du Dedjadj Guoscho, comme aussi à l'égard des fils de Conefo, et si enfin, comme on le disait, le Ras serait bien aise de rompre le mariage de sa soeur avec Birro. Il devait, à tout prix, obtenir que la jeune femme fût renvoyée à son mari. Il devait en outre s'assurer de la sincérité des encouragements que la Waïzoro Manann faisait tenir secrètement à Birro.
Le Dedjazmatch prévint le Ras Ali et sa mère, par un messager spécial, qu'il leur envoyait l'Azzage Fanta, un de ses plus intimes conseillers, pour leur expliquer toute sa pensée et pour le suppléer en tout auprès d'eux. Deux jours après, Fanta partit.
Cet envoyé commençait alors une fortune qu'il devait tourner plus tard contre son maître. D'une belle prestance et doué d'une parole facile, souple, réservé, prudent, plein de ressources dans le conseil, cauteleux, ambitieux quoique peu fait pour la guerre, à la fois grave et spirituel, administrateur excellent, cupide, mais généreux à propos, habile à enlacer ceux qu'il voulait gagner, l'Azzage Fanta était le meilleur négociateur qu'on pût choisir.
Le Ras se montra prêt à oublier les torts de Birro, mais il allégua ne pouvoir exposer sa soeur aux intempéries d'un voyage que la saison où l'on était rendait pénible même pour un homme; il la renverrait au printemps, et, jusque-là, pour prouver au Dedjadj Guoscho son désir de rester uni avec lui, il investissait Birro des districts importants de l'Ibaba et du Metcha, situés sur les frontières du Damote, où il serait davantage sous le contrôle paternel. Le Dedjadj Guoscho accueillit cette faveur avec une défiance que l'Azzage Fanta confirma pleinement à son retour. Néanmoins, Birro se rendit dans son nouveau gouvernement, après être venu passer deux jours à Goudara pour s'entendre avec son père.
Trois semaines plus tard, le Ras Ali accrut encore les défiances, en conférant inopinément à Birro l'investiture du gouvernement de Conefo.
Les motifs qu'il donnait ne déguisaient qu'imparfaitement sa perfidie. Il ne pouvait se résoudre, disait-il, à marcher contre les fils de son vassal regretté, aveuglés par les conseils de notables ambitieux et d'une armée turbulente; et comme leur père, en mourant, les avait recommandés au Dedjadj Guoscho, il ne doutait pas qu'ils ne missent bas les armes devant la volonté d'un si bon tuteur, pour céder la place à Birro, qui, de son côté, ne pouvait manquer d'agir envers eux comme un frère. Si son choix s'était détourné de tant d'illustres candidats pour confier à Birro un gouvernement si important, c'est qu'il se sentait assez généreux pour lui prouver, ainsi qu'aux enfants de Conefo, qu'il oubliait les torts des fils en considération de son affection pour les pères. Il comptait, du reste, que son beau-frère surtout s'efforcerait, par ses loyaux services, de dissiper le nuage qui s'était élevé entre eux.
La répugnance du Ras à marcher contre le Lidj Ilma provenait bien moins de sa reconnaissance pour les services de Conefo, que de l'humiliation qu'il éprouvait à montrer que, malgré ses prétentions à la suzeraineté sur toute l'Éthiopie, il en était réduit à prendre lui-même les armes pour valider l'investiture d'une province contiguë à son domaine personnel. Les chefs du parti musulman que le Fit-worari Birro avait offensés par ses dédains durant la campagne en Idjou, voulaient profiter de la rancune assez légitime que le Ras nourrissait contre lui pour le perdre, et pour perdre du même coup le Dedjadj Guoscho, le Lidj Ilma, et amoindrir enfin l'ascendant de la Waïzoro Manann et du parti chrétien en Bégamdir. Ils représentaient au Ras, qui tenait encore au Dedjadj Guoscho, que le moyen d'éprouver la fidélité de ce prince était de donner le Dambya à Birro. Ils espéraient ainsi déterminer le Dedjazmatch à se coaliser ouvertement avec les fils de Conefo, auquel cas le Ras serait dans l'obligation de marcher contre eux; ou bien, en engageant son amour-propre paternel, ils espéraient le pousser à livrer bataille à une armée nombreuse qui les gênait. Si le Dedjadj Guoscho était vaincu, ce serait un ennemi de moins pour eux; s'il était vainqueur, il se serait affaibli par sa victoire même, puisqu'il aurait dispersé l'armée du Conefo, qui ne demandait qu'à faire cause commune avec lui. De plus, Birro, que le Ras, sans l'avouer, tenait surtout à atteindre, en prenant possession du gouvernement du Dambya, province ouverte et contiguë au Bégamdir, se trouverait ainsi à la discrétion du Ras. Ils cherchaient fort justement, à leur point de vue, à précipiter ces événements, afin d'empêcher une coalition présumable entre le Dedjadj Guoscho, le Lidj Ilma et le Dedjadj Oubié, que son indécision seule empêchait de se joindre à la ligue chrétienne, dont les forces réunies pouvaient presque sans combat balayer du Bégamdir la puissance du Ras, qui ne devait sa durée qu'à la division du parti chrétien.
Sitôt que le Lidj Ilma fut informé de la publication à Dabra Tabor du ban qui investissait Birro du gouvernement du Dambya et de l'Agaw Médir, il offrit au Dedjadj Guoscho de se mettre sous ses ordres pour marcher incontinent contre le Ras qu'ils pouvaient combattre avec avantage en l'attaquant à l'improviste.
La position du Dedjadj Guoscho devenait embarrassante. Malgré le ban publié à Dabra Tabor, Birro était impuissant à prendre sans aide possession de son investiture que l'armée de Conefo ne céderait pas sans combat; et s'il refusait d'aller installer son fils en Dambya, il froissait l'ambition de ce dernier, rompait avec le Ras, se réduisait à marcher contre lui avec Ilma; et dans le cas où le sort des armes leur serait favorable, l'ambitieux Dedjadj Oubié ne manquerait pas l'occasion de l'attaquer avec son armée déjà prête, sans lui laisser le temps de réunir les ressources militaires des provinces nouvellement conquises. D'autre part, s'il battait l'armée d'Ilma, il détruisait une force imposante, prête à servir ses propres desseins, et dont la connivence éventuelle réduisait actuellement le Ras à compter avec lui. D'ailleurs Birro, en possession de son nouveau gouvernement, serait contraint de séjourner loin de lui en Dambya, où il serait en butte à l'hostilité de vassaux mécontents du dépouillement de leur bien-aimé Conefo, et à la discrétion du Ras qui, avec sa nombreuse cavalerie, pourrait l'atteindre à l'improviste en une seule nuit. Enfin, s'il échouait devant l'armée d'Ilma, un peu plus nombreuse que la sienne, et la plus aguerrie de l'Éthiopie, il se ruinait, confirmait la position du Ras en le débarrassant de lui, et il justifiait l'opinion publique contraire à la dépossession de ses pupilles, sans sauver ces jeunes princes contre lesquels le Ras marcherait le lendemain.
Parmi ses conseillers, quelques-uns, mettant en première ligne l'intérêt de sa gloire, voulaient que plutôt que d'encourir les reproches d'orphelins qui lui étaient confiés, il affrontât les péripéties d'une lutte inégale contre le Ras; mais la majorité du conseil soutenait spécieusement l'opportunité d'une conduite opposée. Les fils de Conefo pouvaient céder à la première sommation du Prince: dans ce cas, il les abriterait chez lui, en attendant des circonstances meilleures; si au contraire il était réduit à les dompter par les armes, il les recueillerait de même, car s'il refusait de les déposséder en faveur de Birro, le Ras marcherait lui-même peut-être contre eux, et il était préférable que le Dedjadj Guoscho se chargeât de ce soin, afin d'éviter au moins à ses pupilles le danger de tomber en d'autres mains. Pour ce qui était de s'en faire des alliés contre le Ras, leur inexpérience, leur ambition et l'instabilité de leur conseil les rendaient trop accessibles à l'offre, que le Ras ne manquerait pas de leur faire, de les confirmer dans l'investiture de leur père, à condition qu'ils déserteraient leur tuteur. Enfin, cette considération que l'opinion publique s'était prononcée en faveur des fils du Dedjadj Conefo, ne devait pas arrêter cette fois: quelque respectable que fût l'opinion publique, il ne fallait pas oublier qu'elle errait souvent, que les affaires étaient presque toujours dirigées par des minorités, et qu'en cette circonstance du reste, l'expérience, la raison et une conscience éclairée ne pouvaient dicter d'autre conseil que le leur.
Le Prince balança quelques jours entre les deux partis à prendre. De tous côtés lui vinrent des avis dans l'un et l'autre sens, car le Damote et le Gojam s'étaient passionnés sur cette question; de plus, les chefs de l'Agaw-Médir, qui depuis la mort de Conefo, semblaient vouloir se rallier à lui, lui transmettaient également leurs avis. De son côté, Birro lui expédiait messager sur messager pour le prémunir contre les donneurs de conseils. En dehors de toute ambition personnelle, disait-il, il ne pouvait comprendre qu'on hésitât à accepter la nouvelle investiture, ne fût-ce que pour empêcher les malveillants d'insinuer que la crainte de l'armée de Conefo influait sur leur décision; il y allait de la gloire de son père, de la réputation de leur maison; il lui demandait de lui confier seulement la moitié de son armée, et il ferait obéir Ilma de gré ou de force. Ali nous tend des piéges, ajoutait-il, à nous d'avancer et de les rompre. Quant à moi, je me garderai si bien en Dambya que toutes ses perfidies tourneront à sa confusion.
Le Dedjadj Guoscho se décida à annoncer aux fils de Conefo la nécessité où il se trouvait d'accepter pour Birro l'investiture de leurs provinces, et il leur fit en même temps les propositions les plus caressantes. Leur conseil et leur armée répondirent par un seul cri de défi, et il se décida à prendre immédiatement la campagne.
Le même soir, il me dit:
--Nous allons probablement avoir une grosse bataille à livrer près de Gondar.
--Que Dieu vous y vienne en aide! lui répondis-je.
--Pourquoi m'isoles-tu dans un voeu pareil? Compterais-tu rester en arrière?
Je lui demandai en riant si j'étais son lige, pour mettre mon corps dans toutes ses entreprises.
--Tu es pour moi mieux que vassal et lige; un lien de Dieu s'est fait entre nous, et si j'en croyais le désir que j'ai de te complaire, c'est toi qui serais mon suzerain. Mais tu ne songes pas, j'imagine, à me quitter un jour de combat?
--Non, certes, Monseigneur, lui répondis-je.
En effet, mes sympathies pour ce Prince s'étaient confirmées de plus en plus. Depuis que je m'exprimais en amarigna, par courtoisie et pour me conformer aux usages, je l'appelais _Monseigneur_; je m'aperçus bientôt que ce titre n'était pas un mot vain dans ma bouche et qu'il signifiait en réalité que j'étais arrivé insensiblement à l'aimer assez pour désirer me lier à sa fortune. Sans avoir renoncé à mon pays, je jugeais que la rude vie que je m'essayais à mener me donnerait quelques résultats utiles, et que ma présence auprès d'un Prince d'un esprit élevé et désireux de connaître les progrès de l'Europe, pouvait produire quelque bien. Comme je n'avais aucun intérêt matériel à cette cour et que je passais pour être en crédit, les mécontents et les victimes s'adressaient à moi déjà pour faire aboutir leurs plaintes; j'étais bien jeune, et, comme ceux de mon âge, l'idée de bannir l'injustice me séduisait. D'ailleurs, pour étudier ce pays si curieux, nulle position ne pouvait être meilleure que celle que me faisait le Prince, et tout concourait à m'engager de plus en plus envers lui. Je songeais bien à mon foyer de France, mais je laissais aux événements et à Dieu le soin de m'y ramener.
Nos préparatifs de départ se faisaient en toute hâte; mais l'état de santé de la Waïzoro Sahalou les suspendit tout à coup. Quoique demeurant à côté d'elle, j'ignorais qu'elle fût malade, ses messages journaliers n'ayant point été interrompus; aussi, fus-je très-surpris quand une matrone d'un rang élevé, accompagnée de plusieurs dames, vint m'apprendre qu'elle était à la mort et me demander si je n'avais pas quelque remède pour elle. Le Prince avait autorisé cette démarche; je me rendis auprès de lui et je lui répétai, comme au sujet du Lidj Dori, que je n'étais rien moins que médecin.
--C'est égal, tu l'es plus que nous; va la voir, et tu me diras ton avis.
J'entrai donc chez la Waïzoro. Une soixantaine de femmes et de filles de notables pleuraient, assises devant le rideau d'une alcôve. On me fit place, et je passai derrière le rideau. Sur un alga encombré de toges blanches, gisait la Waïzoro Sahalou, inanimée, les yeux fermés, la tête sur un oreiller d'ébène. À son chevet, dans la ruelle, son aumônier, vieux prêtre à barbe blanche, était debout, une petite croix à la main, et une jeune femme d'une éclatante beauté, parente préférée de la Waïzoro, agenouillée par terre et accoudée sur la couche, lui tenait la main, qu'elle baignait de larmes. Au pied de l'alga se tenaient une naine, laide, difforme, toute bouffie de chagrin, et deux petites filles de service, immobiles, interdites, qui semblaient attendre quelque ordre de leur maîtresse. La sueur froide qui perlait sur son front, la respiration faible et crépitante, la décoloration des lèvres, le pouls rare et intercadent, tout m'impressionna péniblement, car j'aimais cette princesse, parce qu'elle était la femme de Monseigneur, parce qu'elle faisait incessamment le bien autour d'elle, et parce qu'elle avait eu pour moi les attentions les plus délicates.
M'étant renseigné de mon mieux, j'allai trouver le Prince et lui proposai d'employer un remède énergique, mais qui offrait quelque danger à cause de notre incertitude sur la nature de la maladie.
Et comme il s'en remettait à mon jugement, je lui fis remarquer que si un malheur arrivait, j'en serais accusé.
--Peut-on empêcher les fous de médire? reprit-il. Une pareille inquiétude m'étonne de ta part, car s'il s'agit pour moi de ma femme, pour toi, ne s'agit-il pas d'une véritable mère? Va, hâte-toi d'agir, et que Dieu nous aide!
Je fis immédiatement fabriquer sous mes yeux des balances par l'orfèvre du Prince: un mince fil de cuivre servit de fléau; deux petites rondelles en papier, suspendues avec des fils de soie, complétèrent l'instrument, et le remède, minutieusement pesé, je le délayai dans un peu d'eau.
Le Prince ayant mis le principal eunuque sous mes ordres, je fis d'abord sortir toutes les femmes qui encombraient la maison; l'aumônier, la parente favorite, la naine, trois ou quatre petites filles de services et un ancien Fit-worari, proche parent de la Waïzoro, furent les seules personnes dont je tolérai la présence. La malade étant toujours insensible, on dut lui desserrer les dents pour lui faire prendre la potion. Son parent fit observer que je devrais, selon l'usage, goûter la boisson avant de l'administrer, mais il n'osa pas insister. Quelques symptômes heureux se manifestèrent, mais se dissipèrent bientôt; des frictions énergiques les firent reparaître, et je courus chez le Prince. Pendant que je lui faisais mon rapport, nous entendîmes des éclats de pleurs, mêlés au début d'une de ces thrénodies qu'on chante aux funérailles. Le Prince tressaillit et m'interrogea du regard.
--Non, non, Monseigneur, cela n'est pas, lui dis-je; je ne vous l'aurais pas caché.
J'envoyai des huissiers, des pages, des eunuques tous ceux que je pus trouver, pour disperser les thrénodes et affirmer que la princesse allait mieux; la cloche de l'église commençait même à sonner le glas, mais on étouffa tous ces bruits de sinistre augure. Cependant, de retour auprès de la malade, je perdais moi-même tout espoir, lorsqu'enfin elle ouvrit les yeux. Peu à peu, comme des profondeurs de sa léthargie, l'intelligence remonta dans son regard, qu'elle arrêta sur moi, en disant lentement:
--Tiens! Mikaël!... J'ai donc été bien mal?
Bientôt, elle donna d'une manière plus active et continue les preuves de son retour à la vie; elle chercha à rassurer son aumônier et ses suivantes, se fit soulever, demanda l'absolution et me dit, pendant qu'on la remettait sur sa couche:
--Hélas! Mikaël, que nous sommes peu de chose!
Le prêtre pleurait de joie, bénissait sa pénitente, et la bénissait encore, les autres se répandaient en actions de grâces. Je dus les engager à contenir leurs manifestations, par ménagement pour leur maîtresse; j'indiquai quelques soins à donner, et malgré l'opposition aimable de la malade, je la quittai pour aller confirmer au Prince l'heureuse nouvelle que je lui avais déjà envoyé porter par un eunuque.
La nuit était avancée; beaucoup de gens veillaient sur la place, accroupis autour de grands feux; la bonne nouvelle circulait déjà parmi eux, et je jouis à mon passage de l'heureuse impression qu'elle leur causait, car la Waïzoro était aimée de tous.
Je trouvai le Prince, son chapelet à la main; sa physionomie s'éclaira de joie, lorsque je lui dis que je lui apportais le bonsoir de la part de sa femme, qui avait complètement repris ses sens, et qui le priait de se rassurer sur son compte.
La Waïzoro eut encore quelques évanouissements, mais la semaine n'était pas écoulée qu'elle entrait en convalescence. Ses gens ne voulaient plus rien faire sans mes avis; le digne aumônier venait à tout propos me chercher jusque chez le Prince, pour me mener auprès d'elle, et comme je parlais assez couramment l'amarigna, je pus goûter les charmes de la conversation de cette femme, qui eût été remarquable en tout pays.
Les préparatifs de départ furent repris; les notables de la frontière chargés d'intercepter les communications avec le Dambya, nous firent dire de nous hâter, que le vide fait dans les rangs d'Ilma par la désertion d'une partie des troupes de l'Agaw-Médir se comblait rapidement, grâce aux volontaires venant de tous les points du Bégamdir. Le Prince fit ses adieux à sa femme, et sans avoir publié le ban d'usage, il alla camper à quelques milles de Goudara.
Quelque sévères que soient les princes éthiopiens, ils en sont ordinairement réduits, pour réunir leurs troupes, à publier plusieurs bans; de plus, des bandes entières s'arrangent pour ne rejoindre que la veille de la bataille, afin de vivre jusque-là, à leur aise, aux dépens de l'habitant. En partant sans publier de ban, le Dedjazmatch comptait jeter l'alarme et hâter ainsi la réunion de ses soldats, très-enclins à s'attarder et à mal faire, mais trop attachés à sa personne pour le laisser courir seul au danger.
La Waïzoro Sahalou avait demandé à son mari de me laisser auprès d'elle, et pour tout concilier, j'étais convenu de rejoindre l'armée à sa troisième ou quatrième étape; en conséquence, je restai auprès de la Waïzoro Sahalou cinq jours de plus, et je pus apprécier davantage cette femme distinguée. Son expérience des affaires eût été surprenante chez une personne vivant comme elle dans la retraite rigoureuse imposée aux personnes de son rang, si l'on ne savait que même dans cet état, les femmes ne perdent rien de ce qui se fait dans le monde, non plus que de leur influence. Les faits contemporains, leurs causes et leurs effets, s'étaient classés dans sa mémoire avec un ordre merveilleux. Son intelligence vive, une diction claire, élégante et un charme particulier dans la prononciation rendaient ses récits des plus attrayants. Elle me raconta les événements dans lesquels nous étions engagés, la biographie des principaux personnages de la cour d'Ali, de celle de Conefo, de celle de son mari, et ses appréciations témoignaient d'une sagacité et d'un jugement des plus remarquables; aussi m'initiait-elle, comme en se jouant, aux intérêts les plus sérieux du pays. Elle passait pour avoir reçu une très-bonne éducation, lisait couramment son psautier et les évangiles en langue guez, et se plaisait à discuter sur les diverses interprétations du texte; elle lisait également la _Vie des Saints_ en guez. Sa connaissance de cette langue morte lui donnait pour l'amarigna le même avantage que la connaissance du latin et du grec donne à ceux qui parlent les langues qui en dérivent. Réduite à communiquer avec tout le monde par messages et à traiter de toute sorte d'affaires avec des gens de tous les rangs, elle avait au plus haut point l'art de saisir le coeur d'une question et de condenser sa pensée dans une forme lucide et frappante. Ses jeunes filles de service, habituées à transmettre ses messages, acquéraient une distinction de langage et de manières, qui valait à la plupart d'entre elles, quoique appartenant à des familles pauvres, des mariages avantageux. Sa religion était éclairée, et sa charité s'exerçait continuellement. Elle avait parmi les femmes la réputation de filer admirablement et d'exceller dans l'art de la cuisine, de composer des parfums, de faire l'hydromel et de restaurer, par un régime intelligent, les malades ou les gens épuisés par la misère ou les fatigues. Sans quitter son alga, elle communiquait son activité aux nombreux serviteurs, hommes et femmes, qui composaient sa maison, et dont quelques-uns seulement avaient le droit de se présenter devant elle; elle inspirait à la fois la crainte et l'affection tant dans son intérieur qu'au dehors. Vive quelquefois jusqu'à l'emportement, elle prévenait les rancunes en reconnaissant ses torts avec une rare facilité. L'injustice la révoltait, mais son mari avait eu à lutter longtemps pour l'empêcher de s'immiscer plus que de raison dans les affaires de son gouvernement. Elle avait le teint d'une Espagnole brune, le front haut, large, uni, la chevelure fort belle et de grands yeux expressifs; la pureté de ses traits, une certaine ampleur dans les formes, la distinction de son langage, de ses manières et sa politesse toujours aisée formaient un ensemble parfaitement en rapport avec le haut rang qu'elle occupait.
J'avais accueilli avec joie la perspective d'une nouvelle campagne, mais la façon dont la Waïzoro l'envisageait me communiqua quelques-unes de ses appréhensions.
--L'âme de Conefo, disait-elle, n'a pas été rappelée depuis si longtemps, que Dieu ne lui permette de veiller encore sur ses deux orphelins, qui n'ont pas eu le temps de devenir coupables. Aussi, que nous soyons vainqueurs ou vaincus, je ne cesserai de redouter les suites de cette guerre. Mais on prétend que nous autres femmes nous n'entendons rien à la conduite des affaires.
Ayant tenté vainement de dissuader son mari de faire cette campagne, elle avait provoqué l'intervention d'anachorètes vénérés: deux d'entre eux étaient venus à Goudara, mais le Prince s'était montré respectueusement sourd à leurs conseils.
Ces religieux, dont j'ai déjà parlé, ne quittent leurs solitudes qu'à l'occasion d'événements graves ou pour détourner les puissants ou ceux auxquels ils s'intéressent d'une conduite qui leur paraît contraire à la morale chrétienne; ils s'arrangent pour arriver et repartir de nuit et accomplir mystérieusement leur mission. Plusieurs sont fatuaires de bonne foi et puisent leurs conseils dans des visions ou des extases; d'autres sont d'anciens hommes de guerre, des chefs célèbres retirés depuis longtemps dans les solitudes et lorsqu'ils reparaissent dans le monde, ils ne s'autorisent que de leur âge, de leur expérience, de leur détachement et de leur charité pour leurs semblables; les uns et les autres sont fort écoutés, car leurs conseils, leurs prévisions et même leurs prophéties se vérifient souvent d'une façon surprenante.
Lorsque je quittai la Waïzoro, elle fit venir son aumônier pour qu'il me bénît; elle m'appela son fils et elle reçut mes adieux comme une bonne mère.
CHAPITRE X
BATAILLE DE KONZOULA.--BIRRO DEDJAZMATCH.
Je me mis en route de grand matin, et j'atteignis le soir même le camp du Dedjazmatch.
L'hiver allait finir; le sol boueux et les ondées fréquentes, notre équipement inapproprié, le nombre insuffisant de mes gens, leur inexpérience et aussi la mienne, tout concourait à aggraver pour moi les rigueurs de cette entrée en campagne.