Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie

Chapter 3

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Trop peu nombreux désormais pour demeurer campés la nuit, à cause des éléphants, des animaux carnassiers et des voleurs des environs, nous dûmes aller nous établir à 600 ou 800 mètres de là, dans le village de Maïe-Ouraïe. Ce village, situé sur une éminence accotée à une montagne qui s'élève perpendiculairement comme un mur, domine la longue et étroite vallée où nous avions campé et que le typhus rend inhabitable en automne et au printemps; par bonheur l'été durait encore. En face du village, se dressent isolément dans la vallée deux gigantesques aiguilles de rocher, au pied desquelles se tient un marché hebdomadaire. À Maïe-Ouraïe, notre détention nous apparut sous des formes plus réelles; nos bagages furent mis dans une maison dont on gardait la porte, car depuis nos deux tentatives de les détruire, on surveillait nos moindres actions. Gabraïe nous envoya dire que nous ferions bien d'en finir, pendant qu'il en avait encore envie. Mais nous persistâmes dans notre refus. Le Dedjadj Kassa passait pour être équitable et, comme son père, favorable aux Européens; nous lui expédiâmes successivement deux messagers, mais ils ne reparurent pas; nous gagnâmes un paysan: il partit, fut pris, maltraité et ramené chez lui. Il ne nous restait plus qu'à essayer de communiquer avec le Dedjadj Oubié, et comme nous n'avions personne à lui envoyer, il fut décidé que je tenterais moi-même l'aventure.

Les soldats de Gabraïe, fatigués sans doute de la maigre chère qu'ils faisaient chez les paysans, avaient obtenu d'être rappelés: deux ou trois d'entre eux, avec les paysans, furent jugés suffisants pour nous surveiller. En m'appliquant à attirer les enfants du village, j'avais gagné le coeur des parents, et grâce à la familiarité qui s'établit entre nous, je m'aperçus qu'ils compatissaient à notre position. Les hommes sont honnêtes au fond, et leur appui moral au moins est acquis aux victimes de l'injustice. Au moment d'une démarche hasardeuse, on est bien aise d'un pareil appui, ne fût-ce que pour se réconforter contre les possibilités d'insuccès. Le sage n'a que faire peut-être d'un tel soutien, il se suffit à lui-même; mais je n'étais pas un sage.

Après notre frugal repas du soir, nous nous étendîmes, mon frère et moi, sur nos nattes comme d'habitude, et nous conversâmes longtemps, afin de laisser à nos gardiens le temps de désirer le sommeil. Mon frère continua à parler seul, pendant que je me glissais furtivement dehors avec Samson: en rampant avec précaution, nous pûmes sortir du village sans faire aboyer les chiens.

Samson me suivait aveuglément, car, chez les Éthiopiens, le serviteur se regarde comme le compagnon inféodé à la fortune de son maître, dont il accroît en quelque sorte la famille, et dont il doit partager l'heur et le malheur.

Nous commencions à cheminer, lorsque voyant se dessiner sur le ciel la silhouette d'un homme armé, puis d'un deuxième, nous nous remîmes à plat ventre. Plus de doute, la route était gardée. Samson me fit signe de retourner sur nos pas; je lui répondis de la même façon qu'il pouvait le faire; mais rapprochant ses deux index l'un contre l'autre, et les tournant dans la direction d'Adwa, il me fit comprendre par sa pantomime qu'il ne se séparerait pas de moi. Je me relevai alors en faisant résonner les batteries de mon fusil, et nous marchâmes résolument. Soit indécision de la part des factionnaires, soit tout autre motif, ils disparurent dans l'ombre, et nous passâmes.

Nous avions à traverser la plaine déserte de Tsam-a, qui court nord et sud, et qui, dans cet endroit, a environ onze milles géographiques de large; elle est infestée de lions, de léopards et d'éléphants, et parcourue par de petites bandes de malfaiteurs cherchant à enlever des bestiaux, à tuer les bouviers attardés ou à piller quelque compagnie de hardis trafiquants qui, pour se soustraire au péage, se hasardent à voyager de nuit. Cette plaine, dont le nom signifie soif, est dépourvue d'eau et hérissée de broussailles épineuses et d'arbres peu élevés formant d'épais fourrés où les bêtes fauves se retirent le jour. De temps à autre, nous nous arrêtions pour sonder de l'oreille le silence de la nuit; et, malgré la rapidité de notre marche, la rosée abondante, particulière aux basses terres de l'Éthiopie, glaçait nos membres. Après quelques heures de marche, nous luttions contre cette somnolence qui prend à l'avant-jour, lorsque nous arrivâmes au pied du plateau où se trouvait la frontière des États d'Oubié. Pendant que nous gravissions la montée, le panorama qui se déployait derrière nous s'éclaira: à nos pieds, une couche épaisse de vapeurs d'un blanc d'argent cachait la plaine; on apercevait seulement les pointes des deux aiguilles de rocher, près desquelles mon frère songeait sans doute avec inquiétude aux chances de ma tentative. Au-delà, on voyait les plans heurtés et majestueux de la chaîne où se trouve le village de Halaïe, derrière lequel montait un soleil radieux. Nous nous assîmes pour jouir de ce spectacle et nous détendre un peu à la chaleur des premiers rayons. Le manteau de vapeurs qui couvrait la plaine se morcela bientôt, entra en mouvement et se fondit dans l'espace; nous restâmes quelque temps à goûter le plaisir d'avoir échappé aux chances contraires de la nuit, car à l'issue heureuse d'une entreprise qui présente quelque danger, la vie semble reprendre une saveur plus douce. Après une montée d'environ deux heures, nous reçûmes l'hospitalité dans le village de Kaï-Bahri, relevant du Dedjadj Oubié, et habité presque exclusivement par des musulmans, trafiquants d'esclaves.

Depuis quelques jours, je commençais à m'exprimer en arabe. Durant mon court séjour en Égypte et jusqu'à mon arrivée à Moussawa, mes oreilles s'étaient accoutumées aux sons de cette langue; dépourvu de drogman à Halaïe, je rencontrai un Musulman qui, comme quelques-uns de ceux du Tigraïe, parlait couramment l'arabe, et, à ma grande surprise, je me trouvai tout-à-coup capable de le comprendre un peu et d'exprimer quelques idées. Dans la suite, j'ai souvent constaté chez d'autres cette espèce d'instantanéité dans l'emploi d'une langue étrangère, après un travail inconscient d'incubation préparatoire; il est remarquable d'ailleurs combien peu de mots suffisent pour exprimer les pensées les plus usuelles.

Mon hôte m'offrit d'abord un grand hanap en corne plein de bouza que je vidai d'un trait; puis il me servit sur une natte étendue à terre, trois pains, un hanap de lait caillé fortement assaisonné d'ail, une écuellée de miel et une autre de moutarde délayée dans du beurre fondu. Je fis honneur à ces mets et mon fidèle Samson put se rassasier à son tour. Mon hôte, qui parlait un peu l'arabe, me pria de visiter sa femme malade. À cette époque, les habitants du Tigraïe croyaient tout Européen médecin, mais depuis qu'un docteur européen a pratiqué dans leur pays, cette croyance a disparu et ils sont revenus aux recettes empiriques de leurs pères. Je ne pus rien comprendre à la maladie de mon hôtesse; je vis seulement qu'elle était jeune et remarquablement jolie; je déclarai son mal nerveux et je me retirai en pronostiquant une prompte guérison. Peu de jours après, j'appris qu'elle était morte.

Je fis présent à mon hôte de deux talari; ce présent disproportionné réveilla en lui la cupidité du trafiquant et il me dit en m'accompagnant, que le maître de la mule qu'il venait de me procurer exigeait un prix supérieur au prix convenu. Comme je savais que la mule lui appartenait, je mis aussitôt pied à terre, et le laissant tout confus de voir sa ruse éventée, je repris mon chemin, en maudissant Kaï-Bahri et son hospitalité mercantile.

À la fraîcheur matinale avait succédé une chaleur incommode: nous ne marchions plus qu'avec peine. Près du village de Maloksito, nous trouvâmes à louer une mule; Samson n'en pouvant plus, demanda à me rejoindre le lendemain, et avant le coucher du soleil, j'entrai seul à Adwa, où je revis avec plaisir le Père Sapeto.

J'éprouvai quelque difficulté à me procurer un drogman parlant l'arabe et l'amarigna. Depuis Halaïe, en marchant vers l'intérieur, l'arabe n'est plus compris, si ce n'est par quelques trafiquants musulmans. Jusqu'à la rivière le Takkazé, le tigraïen est la langue usuelle. Le Dedjadj Oubié, originaire du Samen, situé à l'ouest du Takkazé, où l'on ne parle que l'amarigna, venait d'étendre sa domination sur une portion importante du Tigraïe, et c'était une grande cause d'irritation pour les Tigraïens d'être obligés, dans leurs rapports avec l'autorité, de se servir de l'amarigna, ou bien de parler par interprètes.

Je me rendis le lendemain au camp d'Oubié, et je fus introduit presque immédiatement. Je trouvai le prince assis sur un tapis à terre, au milieu de femmes qui lui tressaient les cheveux. Il parut prendre intérêt au récit de mon évasion de Maïe-Ouraïe et me dit qu'il me savait beaucoup de gré d'avoir mis mon espérance en lui. Il me fit apporter à déjeuner et, honneur qu'il n'accordait à personne, il me servit de ses propres mains.

Avant de me donner mon congé, il fit soulever la portière d'entrée, m'indiqua deux hommes à cheval sur la place et me dit:

--Voilà les messagers que j'envoie au Dedjadj Kassa, pour le prier de faire escorter ta caravane jusqu'à ma frontière.

Je lui demandai la permission d'aller annoncer moi-même cette bonne nouvelle à mon frère, et présumant que ce dernier trouverait difficilement des porteurs, j'en engageai une trentaine en rentrant à Adwa, et sur-le-champ je partis avec eux pour Maïe-Ouraïe.

De son côté, mon frère avait travaillé aussi à sa délivrance: il avait fait offrir dix talari à Gabraïe, qui les accepta, tout en persistant à réclamer les deux fusils et le complément de la somme dont il prétendait nous imposer. Mon frère imagina alors d'ébranler l'obéissance qu'on avait eue jusque-là pour les ordres de Gabraïe, en faisant naître chez les paysans la crainte de déplaire au Dedjadj Kassa lui-même: il leur représenta qu'en l'empêchant de se rendre auprès de leur suzerain, ils le privaient d'un de nos trois beaux fusils de rempart que nous lui destinions. Les paysans, après délibération, le laissèrent partir sous bonne escorte. Enchanté du fusil de rempart, le Dedjadj Kassa fit à mon frère une excellente réception; il manda Gabraïe, le réprimanda et lui fit restituer les dix talari; mon frère les fit donner immédiatement à l'église du lieu. On servit un repas, et tout allait pour le mieux, lorsqu'un des principaux seigneurs de la cour, mû par une curiosité indiscrète, s'avisa de toucher à la barbe naissante de mon frère; celui-ci répondit par un soufflet. Heureusement, le Dedjadj Kassa apaisa l'émotion de ses gens, fit faire des excuses à mon frère et lui dit que la privauté dont il s'était offensé était sans conséquence; puis, après l'avoir comblé de prévenances, il le renvoya, avec un soldat chargé de l'accompagner et de faire transporter ses bagages par corvées, de village en village, jusqu'à la frontière du Dedjadj Oubié. Mon frère retourna à Maïe-Ouraïe d'où il se mit en route pour Adwa, et je le rejoignis avec mes trente porteurs, d'autant plus à propos qu'il n'avançait qu'avec la plus grande peine, à cause de la difficulté, qui se renouvelait à chaque village, de réunir les paysans de corvée.

Deux jours après nous entrâmes enfin à Adwa. La route de Halaïe à Adwa se fait ordinairement en trois jours; nous y avions mis presque un mois; mais notre fermeté à résister à une demande injuste avait eu du retentissement et commençait déjà à nous valoir les égards dont nous avons joui depuis dans nos voyages.

Comme il convenait d'annoncer sans retard au prince notre heureuse arrivée, je me rendis dès le lendemain chez lui. Il était campé à quelques kilomètres d'Adwa sur une colline; l'armée campait autour, sur des terrains nus, accidentés, mais à proximité de sources et de bons pâturages; les principaux feudataires étant dispersés dans leurs seigneuries, il n'y avait guère là plus de 10,000 hommes. Le camp était composé de plusieurs enclos circulaires et contigus formés par des huttes rondes et revêtues de chaume; au milieu de chaque enclos composé de 60 à 400 huttes, s'élevaient de une à six tentes pour les chefs. Au centre d'un de ces enclos formé d'environ 200 huttes habitées par les gens de service, se trouvait l'établissement personnel du Dedjadj Oubié. Cet établissement consistait en trois tentes dressées de front; sur leur droite un vaste hangar construit en ramée, et, derrière, deux huttes spacieuses. Les tentes lui servaient de chapelle, de salle d'audience et d'antichambre; le hangar, de salle de festin ou de grande réception; il passait la nuit dans une des huttes; l'autre, un peu à l'écart, gardée par des eunuques, était réservée à ses femmes. L'enclos n'avait qu'une seule entrée, en face des tentes. On ne voyait aux abords du camp ni postes, ni sentinelles, ni aucun indice de ces précautions habituelles à la vie militaire d'Europe.

Malgré un bourdonnement continu qui s'élevait de tous les quartiers, on sentait que la vie du camp était concentrée devant les tentes du prince, où plusieurs groupes de notables s'entretenaient d'un air circonspect. Un huissier, les épaules nues et une verge à la main, se tenait debout à la porte du hangar, ce qui dénotait que le prince s'y trouvait.

Je voulus entrer, mais l'huissier me barra le passage, en m'appuyant à deux mains sa verge sur la poitrine. Je le repoussai brutalement et il alla tomber contre un des poteaux de la porte. Mon interprète s'enfuit effaré, et tous les yeux se portèrent sur moi, pendant que l'huissier entrait en gesticulant chez le prince. Je compris, à l'ébahissement dont j'étais l'objet, que ma vivacité avait une portée sérieuse, et j'allai m'asseoir à l'écart sur une pierre. Bientôt un page sortant du hangar me fit signe d'approcher: mon drogman ne se décida qu'avec peine à me suivre et nous fûmes introduits.

Le prince, à demi étendu sur une couche élevée, présidait une réunion d'environ soixante hommes, assis par terre et vêtus de la toge blanche et du turban blanc particulier aux ecclésiastiques; son sabre, sa javeline et son bouclier orné de bosselures en vermeil étaient accrochés derrière lui; une quinzaine d'hommes, à la mâle tournure et à la chevelure tressée, se tenaient debout autour de sa couche, immobiles et respectueux. À l'autre bout du hangar, deux beaux chevaux gris pommelé étaient attachés à des piquets devant un monceau d'herbe fraîche qu'ils éparpillaient d'une lèvre repue. Après m'avoir considéré un instant, le prince me donna le bonjour, me fit signe de m'asseoir, et l'assemblée parut reprendre le cours d'une délibération. Pendant une grande heure, je dus me borner à observer; mon drogman, à qui je manifestais mon impatience, me faisait des gestes suppliants pour m'engager à attendre. Au centre de l'assemblée, deux personnages d'un âge avancé consultaient par moments un manuscrit in-folio; les assistants se levaient chacun à leur tour, semblaient émettre des considérants terminés par un avis et se rasseyaient, le silence reprenait, interrompu seulement par le bruit argentin des sonnailles des chevaux ou par la voix grêle et sèche d'Oubié.

Enfin, un vieillard se leva; et l'intérêt général parut s'accroître; il adressa quelques paroles au prince; ce dernier, promenant lentement ses regards sur tous, dit un seul mot, qui sembla causer une émotion pénible; le grand livre fut emporté; l'assemblée s'écoula silencieusement et fut accueillie au dehors par une sourde rumeur. Je restai seul en face du prince, avec mon drogman et les soldats qui entouraient sa couche. Sur son invitation, je m'approchai, et le remerciai d'avoir facilité mon arrivée et celle de mon frère, dont j'excusai l'absence en alléguant sa fatigue. Le prince était très-grave; il me congédia presque aussitôt, en me disant qu'il me ferait savoir le jour où je devrais lui présenter mon frère et le Père Sapeto.

À peine sorti, mon drogman poussa de gros soupirs comme un homme longtemps oppressé, et me dit:

--Étonnant! étonnant! j'en suis encore abasourdi! Avoir des yeux, des oreilles, des sens au complet, et n'en pas faire usage! Nos pères l'ont bien dit: Évite de prendre pour compagnon l'homme colère. Vous autres, Francs, vous êtes toujours bouillants. Jolie matinée que tu m'as faite là! Je l'ai échappé belle. Tu appelles donc à plaisir les catastrophes? Frapper un huissier, là, devant tout le monde, pour nous faire hacher sur place! Mais, apprends, jeune imberbe, que celui qui voyage doit savoir dévorer un affront, s'il veut rentrer chez lui à la fin du jour. Est-il nécessaire de parler la langue des gens pour se rendre compte de ce qui se passe? Je vais t'expliquer, moi, ce que tu n'as pas su comprendre:

--Un chef important a voulu, ces jours derniers, entrer chez le prince: arrêté comme toi par l'huissier, comme toi il a osé lever sur lui la main; et aujourd'hui, à cette même place où vous avez l'un et l'autre commis le même méfait, on a tenu conseil, on a consulté le livre de la Loi, et malgré la bravoure, le rang et la nombreuse parenté de l'accusé, là, sous tes yeux, on vient de le condamner à avoir la main coupée. L'exécution a eu lieu pendant que tu parlais au prince. Tu peux bien rendre grâce à la tolérance de ces barbares, qui n'ont voulu voir en toi que jeunesse et ignorance. Ils sont, en vérité, parfois meilleurs que nous tous.

Je l'apaisai en lui avouant ma légèreté, et nous rentrâmes à Adwa les meilleurs amis du monde.

Ce brave homme, âgé d'une soixantaine d'années, était natif de Bagdad, mais Arménien de nation. Me sachant en peine d'un drogman, il s'était obligeamment offert à m'accompagner chez le prince. Il parlait l'arménien, le turc, l'arabe, le persan, le skipétare, le grec et un peu l'amarigna et le tigraïen. Il avait parcouru, comme trafiquant, la Perse, la Circassie, la Turquie, l'Inde, les pays turkomans, toute l'Asie mineure, une partie de l'Arabie, et s'était enrichi et ruiné plusieurs fois. Venu par le Soudan en Éthiopie pour y chercher du l'or et des esclaves, il aperçut dans une caravane, en entrant à Gondar, une jeune sidama, s'en éprit sur-le-champ et dépensa, pour l'acheter, une partie de ses maigres ressources; le reste subvint aux dépenses de la lune de miel: il s'endetta même. Espérant obtenir quelque secours d'un orfèvre arménien établi à Adwa, il laissa l'esclave à Gondar en nantissement chez son hôte et partit. Son co-religionnaire l'accueillit et s'habitua tellement à lui, que moitié avarice, moitié sympathie, il ne voulut plus s'en séparer. La nourriture d'un homme coûte si peu dans le pays, et cet aventurier du négoce était si bavard, si plein d'humour et si fécond en anecdotes, qu'il était naturel de le retenir quand on le pouvait. À Adwa, il oublia ses rêves de fortune, et pendant six années, il regretta son esclave, qu'il parvint enfin à dégager des mains de son hôte de Gondar. Il est mort depuis, sur une barque qui le conduisait à Djiddah, où il projetait un dernier trafic.

Nous savions que le Dedjadj Oubié avait conçu de la jalousie au sujet du fusil de rempart donné par mon frère à son rival Kassa. Ces fusils se chargeaient par la culasse: nouveauté merveilleuse pour le pays. Nous savions également qu'il avait refusé aux missionnaires allemands la permission d'aller à Gondar, ville située dans les États de son suzerain nominal, le Ras-Aly, et comme nous désirions nous y rendre au plus tôt, nous jugeâmes prudent, pour ne point provoquer de nouveau sa jalousie, de lui faire présent, avec d'autres objets, des deux fusils de rempart qui nous restaient. Je me rendis donc à son camp, avec mon frère et le Père Sapeto, que je lui présentai. Il fut enchanté des fusils. Je les tirai en sa présence, en prenant pour but un groupe d'arbres tellement éloigné, que les assistants ne purent voir la poussière soulevée par les balles; à chaque coup ils regardaient, bouche béante, le Prince, comme pour savoir s'il n'y avait pas quelque tour d'escamotage de ma part; par politesse, on eut l'air d'ajouter foi à la portée que j'annonçais; mais le lendemain, un paysan étant venu montrer au prince des balles d'un calibre inusité, lancées, croyait-il, par quelque lutin, car il n'avait entendu aucune détonation, on reconnut mes projectiles, et le bruit se répandit que nous avions donné au Dedjazmatch des armes qui portaient sûrement la mort à une demi-journée de route. Le prince en conçut pour nous une amitié particulière, et envoya nous demander à plusieurs reprises en quoi il pourrait nous être agréable. Afin de mieux tenir en haleine ses bonnes dispositions, nous nous gardâmes d'en user; mais, ayant fait en secret nos préparatifs, environ un mois après, nous nous présentâmes chez lui, suivis de nos bagages, et comme si nous n'avions pas douté de son consentement, nous lui annonçâmes que nous allions à Gondar. Pris ainsi à l'improviste et embarrassé par notre assurance, il nous permit, bien malgré lui, de continuer notre route; il nous donna même un soldat pour nous escorter jusqu'aux frontières de ses États, qui s'étendaient jusqu'à une heure de marche de la ville de Gondar. Personne, dans Adwa n'avait cru à la possibilité de notre voyage à Gondar; car Oubié passait pour le moins affable des princes éthiopiens envers les étrangers, quoiqu'il tirât vanité de leur présence dans son pays, surtout quand ils exerçaient quelque art manuel ou se trouvaient à même de lui faire des présents. En le quittant, nous lui recommandâmes le Père Sapeto et il nous promit de lui accorder une protection spéciale.

Ayant réussi à introduire et à établir dans le Tigraïe un prêtre catholique, malgré les anciennes et sanguinaires prohibitions, il avait semblé que, pour confirmer ce premier avantage, le Père Sapeto ne pouvait mieux faire que de rester dans cette province, où il serait à portée de communiquer facilement avec l'Europe par Moussawa, de recevoir des secours, et d'accueillir d'autres missionnaires, si la Propagande décidait de donner suite à une mission commencée d'une façon si inespérée. Il fut convenu qu'avant d'exercer son ministère, ou de chercher à ramener les schismatiques, il s'adonnerait à l'étude de l'_amarigna_ et du _guez_ ou langue sacrée, tout en s'appliquant à se concilier le bon vouloir des habitants. Nous partageâmes nos ressources avec cet agréable compagnon, et nous le quittâmes à regret; dès lors, notre route se bifurqua pour toujours. Quelques mois après, mon frère arrivait à Rome, et la Congrégation des Lazaristes, autorisée par la Propagande, adjoignait d'autres missionnaires au Père Sapeto, pour continuer la mission en Tigraïe et en pays Amhara.