Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 29
Bientôt, Birro Aligaz, un des grands vassaux du Ras, Dedjazmatch de l'Idjou et d'une partie du Lasta, s'étant déclaré en rébellion, le Ras convoqua par ban son armée à Dabra Tabor. Le Fit-worari Birro fit son entrée à la tête de plus de 6,000 hommes, et, avec un appareil militaire qui éveilla les jalousies des grands vassaux du Ras, mais qui flatta l'orgueil de sa belle-mère; dans ce dernier but, il avait amené la Waïzoro Oubdar en campagne. Il la faisait précéder par ses timbaliers, son parasol et son gonfanon, ses fusiliers et ses porte-glaives, contraignait ses seigneurs et cavaliers de marque à former son escorte, et ses bandes de rondeliers d'élite à la suivre, centeniers et joueurs de flûte en tête. Le Ras lui-même ne marchait pas avec tant d'apparat. Quant à lui, accompagné seulement de quelques cavaliers, il allait se confondre dans l'escorte de sa belle-mère, afin, disait-il, d'être plus à portée de ses ordres. Si épris qu'il pût être de la Waïzoro Oubdar, les sentiments qu'il affichait étaient tellement ridicules par leur exagération, que ses beaux-frères, les seigneurs et même les soldats en faisaient des gorges chaudes; seule, la Waïzoro Manann, insensible aux quolibets, trouvait naturelle la conduite de son gendre, qu'elle affectionnait d'autant plus et défendait en toute occasion. Fort de cet appui, il était d'une arrogance insoutenable envers les grands vassaux. L'un d'eux, le Dedjadj Wollé, proche parent du Ras, ayant fait une allusion railleuse à sa naissance équivoque, il en résulta une altercation des plus vives. Les soldats épousèrent naturellement la querelle de leurs maîtres, et deux bandes se rencontrant un jour de marche, passèrent bientôt des injures aux coups de sabre; le vertige se communiqua comme par une traînée de poudre, et 12 à 14,000 hommes des deux partis se trouvèrent aux prises le long de la ligne de marche. Le Ras envoya des bandes pour étouffer le combat: elles furent culbutées et en partie dépouillées; puis on se battit jusqu'aux approches de la nuit. Birro Aligaz, prévenu par ses espions, accourut avec sa cavalerie, mais un peu trop tard pour profiter de ce désordre qui eût pu occasionner la perte du Ras. Le nombre de morts et de blessés était considérable. Le Dedjadj Wollé, ainsi que plusieurs hauts seigneurs dont les gens avaient été le plus maltraités, intentèrent une action en cour du Ras. La Waïzoro Manann trouva moyen de les faire débouter, et, comme pour justifier sa partialité, quelques jours après, son gendre, détaché avec d'autres chefs, à la poursuite de Birro Aligaz, parvint, grâce à la témérité de ses soldats, à s'emparer du rebelle, et il eut l'honneur de le remettre aux mains du Ras.
L'heureux Fit-worari récompensa avec prodigalité et ostentation ceux de ses soldats qui s'étaient distingués dans ce combat, et, du même coup, ceux qui s'étaient signalés contre les gens du Dedjadj Wollé, ce qui ameuta de nouveau ses ennemis. Il ne parlait qu'avec emphase de son seigneur le Ras, le plus doux des suzerains, disait-il, mais le plus mal servi par ses grands vassaux. Sévère et hautain envers ces derniers, il se montrait caressant envers leurs soldats dont il devint l'idole. Les familiers du Ras, eux, l'avaient pris pour but de leurs médisances; seul, le Ras paraissait faire bon marché de lui et l'appelait toujours le dadais. Birro, du reste, affectait des incohérences de caractère et de maintien faites pour fourvoyer l'opinion publique et le jugement de son suzerain sur lui: un jour, plein d'attentions courtoises et de gaieté, le lendemain, distrait, irritable, taciturne; tantôt il se présentait attiffé et les vêtements parfumés comme une femme, tantôt, culotté inégalement, il se balançait en marchant, laissait traîner un pan de sa toge, pendiller un bout de sa ceinture, ou ballotter gauchement son sabre à son flanc.
La campagne terminée, on rentra à Dabra Tabor. Birro Guoscho demanda son congé, mais le Ras l'ajournant sous divers prétextes, il se vit obligé de renvoyer en Enneufsé la meilleure partie de ses troupes qu'il ne pouvait nourrir à Dabra Tabor, et il leur adjoignit un certain nombre d'hommes d'élite qu'il avait détachés secrètement du service de plusieurs seigneurs du Ras.
Ses ennemis attendaient ce moment pour le perdre avec plus de certitude: certains indices leur avaient fait croire que le Ras serait heureux que l'opinion publique vînt le contraindre à disgracier le favori de sa mère. En conséquence, ils attirèrent secrètement à Dabra Tabor plusieurs de ses vassaux qui avaient des plaintes à porter contre lui, ainsi que les chefs de plusieurs villages que ses troupes indisciplinées avaient maltraités en retournant à Enneufsé.
La Waïzoro et son gendre furent instruits de ces menées, et Birro, bien moins rassuré que sa belle-mère, attendait avec anxiété qu'elles éclatassent, lorsqu'un nouvel incident, tout en compliquant sa position, contribua, pour le moment du moins, à le tirer d'embarras.
Ses deux beaux-frères, les Dedjadjs Imam et Haïlo, l'ayant invité à les joindre sur le mail, où, avec 150 ou 200 de leurs cavaliers, ils se livraient au jeu de cannes, il saisit l'occasion de leur prouver que les cavaliers du Gojam n'étaient pas, comme ils le prétendaient, inférieurs à ceux du Bégamdir: il ordonna à ses gens de se munir de bambous longs et forts au lieu des légères cannes d'usage, et il parut bientôt à la tête d'environ 300 chevaux.
Le Ras passionné pour ces exercices, apprenant qu'un jeu animé était engagé et que les Gojamites malmenaient fort ses frères, se rendit également sur le terrain avec un escadron d'élite, et après avoir feint de se joindre au parti de Birro, il alla se mettre dans le camp de ses frères. Birro, déjà piqué de ce procédé, lança ses trois meilleurs cavaliers pour rengager le jeu; ceux-ci chargèrent leurs adversaires et tournèrent bride, entraînant après eux 80 cavaliers du Ras qui s'efforçaient de les envelopper. L'un de ces trois cavaliers était un nommé Teumro Haïlou, qui devint plus tard un de mes compagnons et un de mes plus chers amis. Il était fils de Dedjazmatch, parent éloigné du Ras Ali ainsi que du Fit-worari Birro, dont il était l'écuyer. En fuyant, son cheval s'abattit, il roula à terre, et deux des poursuivants, contrairement à toute courtoisie, lui lancèrent leurs cannes en plein corps.
--Qui m'aime me suive! s'écria Birro.
Ses cavaliers se précipitent avec lui contre ceux d'Ali; celui-ci accourt à la rescousse avec tout son monde; des charges animées s'entre-suivent, et le Ras, trouvant Birro à bonne portée, lui lance sa canne dans le dos. Birro furieux tourne bride et fond sur le Ras en criant:
--À vous, Monseigneur! parez, parez! Moi seigneur de Dempto, moi Birro, le fils de Guoscho, je ne vous lâcherai pas!
Le Ras se perdant dans ses parades se couvrit la tête de son bouclier pour la mettre au moins à l'abri, et il ne chercha plus qu'à surexciter le galop de son cheval renommé pour sa vitesse. Mais Birro, gagnant sur lui, au lieu de lui lancer sa canne, la prit par un bout et frappa le Ras plusieurs fois sur son bouclier, avec si peu de ménagement, qu'il en fit sauter les ornements. La stupéfaction fut générale.
Birro tourna bride vers les siens et les rejoignit en faisant parader son cheval et en criant:
--Ô moi, Birro! seigneur du Dempto, du coureur isabelle que rien n'arrête, voilà comment je relève mon écuyer!
Et, emmenant tous ses cavaliers, il continua sa course jusqu'à son logement, laissant là son suzerain.
L'usage voulait impérieusement qu'avant de se retirer, il reconduisit le Ras jusqu'à sa porte, le bouclier au bras en signe d'allégeance; il avait donc commis une double infraction en frappant brutalement son seigneur et en l'abandonnant sur le mail. Le Ras se contenta de dire:
--Il vaut mieux que ce dadais soit parti; il ne fait que désordonner le jeu.
La Waïzoro Manann, instruite sur le champ de l'événement, gronda vertement son gendre par message.
Le soir, ayant soupé comme d'habitude en compagnie de ses commensaux et soldats favoris, il fit évacuer sa grande hutte et resta seul avec son conseiller intime Tiksa Méred, et son cheval Dempto. La pièce n'était éclairée que par une braisière qui flambait au milieu; dans le fond, Dempto mangeait son orge, aux tintements argentins de sa sonnaille, et Birro, accroupi sur un tapis à terre, tisonnait en délibérant à voix basse avec Tiksa Méred, accroupi aussi en face de lui, sur les suites probables de son emportement du matin.
Les circonstances de cette soirée m'ont été racontées si souvent qu'elles sont restées dans ma mémoire, comme si j'en avais été le témoin.
Tiksa Méred, natif de l'Enneussé et âgé seulement d'une trentaine d'années, jouissait déjà d'une réputation de bravoure exceptionnelle acquise dans maint combat. Birro l'avait fait Fit-worari de sa petite armée, et bientôt après son conseiller le plus intime. Méred, petit de taille, avait le teint presque aussi clair que celui d'un Européen, la figure maigre, expressive, intelligente, les manières distinguées, l'élocution facile. Affable, subtil, résolu, fécond en expédients et habile à se commander, il réunissait tout ce qu'il fallait pour plaire à son maître, dont il renforçait du reste l'autorité, en lui prêtant l'appui de sa popularité et de sa nombreuse parentelle qui faisaient de lui le notable le plus important de l'Enneussé.
Quant au cheval Dempto, la fortune l'avait tiré de l'obscurité à la même époque et aussi brusquement que son maître. Sa taille était moyenne, sa robe isabelle, ses crins noirs; bien croupé, goussant, membru, court-jointé, lippu, orillard et fort en bouche, il avait le col long, le front large et de grands yeux intelligents; sous l'homme il bégayait, s'entablait et dépassait les meilleurs coureurs. Il était cheval de somme, lorsqu'un petit chef du Gojam le vit sous sa charge, devina ses qualités, l'acheta pour un prix insignifiant, l'engraissa et fut contraint de le revendre à un riche seigneur. Celui-ci en fit don, comme d'une merveille, à un ancien polémarque du Gojam qui attendait dans la ville d'asile de Mota en Enneussé que sa fortune se relevât. Birro Guoscho, en prenant possession du gouvernement de l'Enneussé entendit parler de ce cheval, et le propriétaire ayant refusé de le lui vendre, Birro fit naître un prétexte et se l'appropria. Le clergé de l'asile prit fait et cause pour le réfugié et expédia des messagers à Dabra Tabor pour réclamer auprès du Ras. Birro les fit intercepter et battre; d'autres leur succédèrent; le Ras ordonna la restitution, mais en vain. Le Dedjadj Guoscho intervint sans plus de succès, et le moment d'entrer en campagne arrivant sur ces entrefaites, Birro partit avec son cheval qu'il nomma Dempto (_retentissant_).
Si je me suis étendu sur des particularités au sujet de ces deux serviteurs du Fit-worari, Birro Guoscho, c'est que Dempto, si bien assorti avec son maître, devait justifier le nom ambitieux qu'il en avait reçu, et que Tiksa Méred, à cette époque, le principal ouvrier de la fortune de Birro Guoscho, devait en être une des plus éclatantes victimes.
Il se faisait tard; Birro cuvait encore ses colères, lorsque le soldat qui gardait extérieurement la porte, annonça discrètement un envoyé du Ras. Birro perdit contenance.
--Vite, vite, dit Méred, que Monseigneur se couche sur son alga et fasse le malade!
En même temps, il poussait la braisière auprès de l'alga, et quand son maître fut convenablement étendu, le visage tourné du côté de la muraille, il introduisit le page du Ras en lui recommandant de parler bas. Le message était ainsi conçu: «Comment as-tu passé la soirée? J'ai envie de revoir ton Dempto; envoie-le moi donc. Les yeux se rassasient vite de l'objet de nos fantaisies, et si dans quelques jours, tu regrettes encore ton cheval, je verrai à te le rendre.»
Birro, s'attendant à cette demande, avait résolu de s'exposer à tout plutôt que de céder Dempto.
--Va, je te prie, t'incliner de ma part devant Monseigneur, répondit-il à Méred d'une voix affaiblie, et dis-lui que j'espère pouvoir aller demain en personne lui faire hommage de mon cheval. Allez, mes frères, et dites-lui l'état où vous me voyez.
Le Ras ne voulait pas attendre au lendemain; mais l'adroit Méred lui représenta si vivement l'indisposition de son maître, la satisfaction qu'il éprouverait à lui offrir son présent en personne, et il le cajola enfin si bien, qu'il obtint le délai demandé et le laissa même de belle humeur.
Craignant l'indiscrétion des gens de sa maison, parmi lesquels il pouvait se trouver quelque espion du Ras, Birro contrefit le malade toute la nuit. Le lendemain matin, il admit ses gens à déjeuner, parla de son bon suzerain Ali, de Dempto, du successeur qu'il devait lui donner, et, dans l'après-midi, il se présenta, vêtu d'une toge de cérémonie, à la porte du Ras, avec la pensée de gagner du temps, pendant qu'il ferait agir sa belle-mère.
Quel que soit le rang qu'on occupe, à moins de jouir des petites entrées, il est d'usage d'attendre qu'un huissier vous annonce et vous introduise. Birro voulut pénétrer tout d'abord; les huissiers, agacés par son arrogance ou pressentant peut-être sa disgrâce d'après des bruits de l'intérieur, le repoussèrent de la main, et, d'une façon ou d'autre, sa toge se trouva déchirée. Birro se retira dans un état d'irritation d'autant plus grande que les nombreux seigneurs, rassemblés dans la cour, s'entreregardaient en souriant de sa déconvenue. Il envoya prévenir sa belle-mère de l'affront public qu'il venait de subir, et celle-ci, pour couvrir cet échec et montrer qu'elle improuvait la conduite de son fils, improvisa un banquet dont Birro eut tous les honneurs. De son côté, le Ras Ali affecta de réunir pour une collation des seigneurs qu'on savait hostiles au Fit-worari. La soirée se passa ainsi. Vers minuit, Birro fit discrètement rassembler ses cavaliers à une petite distance de Dabra Tabor, et il partit avec eux pour son gouvernement. Ce départ furtif constituait une rébellion. Le Ras se plaignit ouvertement de la partialité de sa mère et la rendit responsable du mépris de son autorité, quoiqu'elle eût, pour dissimuler sa complicité, refusé à Birro de lui laisser emmener sa femme. Le Ras fit garder celle-ci par ses eunuques, afin de prévenir au moins sa fuite.
Birro arriva en Gojam lorsque nous y rentrions, de retour de notre campagne contre les Gallas.
Il envoya en présent au Ras deux beaux chevaux. Il chercha à pallier la brusquerie de son départ en faisant représenter à son suzerain combien il avait été découragé par la brutalité inouïe dont il avait été publiquement victime de la part des huissiers, et il appuya sur ce que, en toute occurrence, sa vive affection pour la Waïzoro Oubdar ferait toujours de lui le plus dévoué de ses vassaux. En même temps, il suppliait sa belle-mère d'obtenir que sa femme lui fût envoyée, et il mandait à celle-ci de manifester énergiquement la douleur qu'elle ressentait de leur séparation.
La Waïzoro Oubdar obéit sincèrement; elle passa quelques jours dans les larmes; ses nombreuses suivantes se faisaient remarquer par la négligence de leur costume et le désordre de leur coiffure, et comme le Ras se montrait inflexible, elle se fit raser la chevelure et la lui envoya en signe de deuil. Il lui fit dire: «Puisque tu tiens tant à ce mari, que tu as enivré de l'honneur de notre alliance, laisse-lui du moins le temps de reprendre sa raison.»
Cependant, le Dedjadj Guoscho ne pouvait paraître ignorer la nature des rapports de Birro avec le Ras, leur suzerain commun. En annonçant à celui-ci son heureux retour en Gojam, il lui fit hommage de quatre bons chevaux pris aux Gallas. Le Ras se montra très-satisfait de ce présent et il lui envoya en retour une belle carabine, mais sans même mentionner le nom de Birro. Ce silence, son refus de laisser partir sa soeur, la façon persistante et exceptionnelle dont il boudait, disait-on, sa mère, ses conférences répétées avec ses principaux vassaux musulmans, connus pour le pousser à amoindrir la position de la Waïzoro Manann, afin de prendre eux-mêmes en mains la direction des affaires, tout faisait craindre que le parti musulman à Dabra Tabor ne reprît le dessus, ce qui ne pouvait manquer de provoquer une rupture avec le Dedjadj Guoscho, en qui se personnifiait le parti chrétien.
Le Ras était alors sous le coup de graves complications politiques. Loin de pouvoir exercer sa suzeraineté sur le Dedjadj Oubié, il en était réduit à compter avec lui de puissance à puissance. Le Dedjazmatch qu'il avait nommé en Idjou, en remplacement de Birro Aligaz, ne parvenait pas à se faire accepter par le pays, qui était attaché à son ancien gouverneur. Son fidèle et utile vassal, le Dedjadj Conefo, venait de mourir, laissant une armée nombreuse dévouée à la fortune de ses fils dont la fidélité lui paraissait d'autant plus suspecte que le Dedjadj Oubié et le Dedjadj Guoscho l'engageaient à les confirmer dans le pouvoir de leur père. L'Éthiopie était privée depuis plusieurs années de l'Aboune ou Primat, espèce de Légat envoyé par le siége de Saint-Marc d'Alexandrie, chef de tout le clergé, et qui seul a puissance pour conférer les ordres. D'après l'antique usage, à la mort de l'Aboune, qui une fois sur le sol éthiopien ne le quitte plus, les Empereurs envoyaient une ambassade auprès du Patriarche d'Alexandrie pour en ramener le successeur. À l'instigation du parti musulman, le Ras Ali, qui prétendait remplacer l'Atsé, différait d'année en année de réunir les sommes nécessaires pour défrayer l'ambassade et la venue de ce grand dignitaire ecclésiastique. Dans beaucoup de paroisses les desservants défunts n'étaient plus remplacés; le peuple s'en plaignait avec amertume, et l'on parlait ouvertement d'une coalition probable des Dedjazmatchs chrétiens pour chasser du Bégamdir le Ras, chrétien tiède, musulman d'origine, et prêt, disait-on, à adopter l'islamisme.
Le Ras trouvait bien parmi ses parents et ses favoris des aspirants à l'héritage de Conefo, mais aucun n'était assez fort pour le recueillir sans aide, et il lui répugnait, disait-il, de réunir son armée pour aller en personne dépouiller les fils d'un vassal à qui il devait de la reconnaissance pour les grands services qu'il en avait reçus. D'ailleurs, s'il marchait contre les fils de Conefo, il pouvait craindre de les voir passer avec leurs troupes au service du Dedjadj Oubié, disposé à les accueillir, ou se joindre au Dedjadj Guoscho, à qui leur père les avait recommandés en mourant. Enfin, le Ras, impatient de s'affranchir de l'ascendant de sa mère, n'osait cependant s'abandonner au parti musulman vers lequel le portaient ses sympathies. Ce parti, composé de ses parents et de notables de l'Idjou, du Wara-Himano et du Wollo, était compacte et dévoué à sa maison, mais il regardait le Bégamdir comme pays conquis, et tous les chrétiens comme d'équivoques serviteurs, ce qui le rendait odieux aux chrétiens de cette province, de la part desquels le Ras craignait quelque résolution désespérée. Ces derniers l'engageaient à faire venir un Aboune, à monter à cheval et à marcher à leur tête contre le Dedjadj Oubié, le Dedjadj Guoscho ou tout autre qui refuserait de reconnaître sa suzeraineté; mais il n'osait s'en remettre à eux, de peur de s'aliéner ses parents musulmans. Sa mère lui causait aussi de grands embarras; selon qu'il inclinait vers le parti des chrétiens ou celui des musulmans, elle se rapprochait du parti contraire, rappelant à ceux-ci que son père et sa mère étaient morts musulmans, et à ceux-là les services qu'elle n'avait cessé de leur rendre.
À la mort du Dedjadj Conefo, selon l'usage, les notables et la famille de ce Polémarque ayant fait asseoir sur son alga l'aîné de ses deux fils, le Lidj Ilma, âgé de dix-huit à dix-neuf ans, avaient envoyé immédiatement au Ras Ali le bouclier, le sabre et le cheval de bataille du défunt, demandant pour le Lidj Ilma l'investiture du gouvernement paternel, ou tout au moins l'exercice du droit de déport[17] pour lui, son frère, le Lidj Moukouennen et leurs soeurs.
[17] Ce droit consiste pour les enfants d'un fivatier à exercer durant un an l'autorité de leur père défunt. À tous les degrés de la hiérarchie, il est d'usage d'accorder ce droit aux héritiers d'un serviteur, tant pour reconnaître ses bons services, que pour mettre à l'épreuve les capacités de ses héritiers à lui succéder dans sa charge, et leur permettre en tous cas de faire des provisions pour l'avenir; car il est rare que les seigneurs même laissent un héritage en rapport avec leur position, à cause de leur habitude de tout partager avec leurs soldats. Tel Dedjazmatch n'a même pas laissé de quoi subvenir aux frais de son festin funéraire.
Le Ras Ali avait gardé le bouclier de Conefo, sans en renvoyer un autre à ses fils. Il leur avait adressé des promesses et des encouragements; mais il ne leur accordait ni le ban d'investiture ni le droit de déport, et ces deux jeunes gens, entourés de l'armée de leur père, attendaient dans une attitude hostile. Ces événements tenaient en suspens presque toute l'Éthiopie, et plus particulièrement le Dambya, l'Agaw-Médir, le Damote et le Gojam, c'est-à-dire, après le Bégamdir les pays les plus étendus de la mouvance du Ras.
En présence de ces graves préoccupations, la mésintelligence entre le Ras Ali et son Fit-worari perdait de son importance. Néanmoins, la Waïzoro Manann, voyant le chagrin de sa fille qui dépérissait de jour en jour, fit proposer au Dedjadj Guoscho de se porter en médiateur entre le Ras et Birro. Le Ras accepta cette médiation, et, de concert avec sa mère, il invita le Dedjadj Guoscho à venir sur-le-champ à Dabra Tabor, afin de s'entendre au sujet de Birro et sur la meilleure conduite à tenir dans les circonstances importantes où le pays se trouvait. Birro supplia son père de ne point commettre sa personne chez leur suzerain qui méditait, disait-il, de les envelopper dans une commune disgrâce; et en même temps qu'il le poussait à se déclarer indépendant, il activait pour son compte ses préparatifs de rébellion. Quoiqu'il fût le moins important parmi les personnages alors en vue, le bruit se faisait surtout autour de son nom et semblait l'annoncer comme le principal acteur dans les événements qui allaient suivre. La manière imprévue dont il avait été en quelque sorte imposé à son père, au Ras et même à la Waïzoro Manann, ses succès si rapides remportés en dehors des règles ordinaires de la prudence, l'impunité avec laquelle il avait pu agir, comme on l'a vu, au milieu de l'armée du Ras et à sa cour, la façon dont il semblait peser en toute circonstance et son peu de ménagement envers les puissants, tout concourait à surprendre; et les Éthiopiens, habitués à rapporter à Dieu ce qui leur paraît incompréhensible, disaient que Birro, sans appui parmi les hommes, devait être quelque instrument de la volonté divine.
Le Dedjadj Guoscho voulut se rendre immédiatement à l'invitation de son suzerain, mais ses conseillers et notables furent unanimes à s'y opposer. L'un d'eux, l'Azzage Fanta, Biarque du Damote, fut choisi comme envoyé auprès d'Ali et de sa mère, pour leur représenter que le voyage du Dedjazmatch à Dabra Tabor, au plus fort de l'hiver, prêterait aux événements une importance exagérée, et, loin de rassurer le pays, l'inquiéterait; que le Dedjazmatch répondait de la conduite et des actes de Birro jusqu'au printemps, époque à laquelle il irait s'entendre avec eux, et que, jusque là, il convenait, selon lui, de ne pas tenir séparé Birro de sa jeune femme; qu'on pouvait la confier à l'Azzage Fanta, et que lui-même veillerait sur elle, comme sur sa propre fille.