Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 28
Il est des peuples qui ne confèrent l'autorité que par contrat et avec un appareil de précautions jalouses, destinées à définir et à délimiter l'action du mandataire, ses charges et ses prérogatives, ainsi que les droits des mandants, et à garantir ainsi la société contre les abus de pouvoirs. D'autres peuples, au contraire, confèrent l'autorité comme par un acte de foi et de confiance, sans réglementations précises et détaillées, fondant ainsi la vie civile et politique sur le crédit. Les Éthiopiens suivent cette dernière méthode avec d'autant plus de sécurité qu'ils ne se sont point départis de la puissance judiciaire, qui fait de la raison publique le véritable tuteur de leur société. Aujourd'hui que la violence prévaut dans leur malheureux pays, la garantie qu'offre la puissance judiciaire ainsi constituée n'est que trop souvent illusoire. Il y a lieu de croire cependant que c'est en grande partie à cette constitution particulière qu'il faut attribuer ce fait remarquable d'une société à laquelle il a suffi, malgré la mutabilité des choses, et après des catastrophes sans nombre, de revenir à ses institutions pour revivre chaque fois et maintenir pendant tant de siècles sa forme nationale.
Comme on l'a vu, la forme sociale des Éthiopiens est toute militaire, ce qui peut être une forme salutaire pour les nations numériquement restreintes, pour celles dont la vie est peu compliquée, comme aussi pour celles qui vivent sous la menace de dangers du dehors. Dans une telle société, chaque individu a une valeur déterminée: il se trouve lié par obligation bilatérale, et la conscience qu'il a de la solidarité générale fait qu'étant fixé sur ses devoirs envers ses concitoyens, sur ses droits à leur protection efficace et sur sa valeur relative, comme sur celle de chacun, il prend l'habitude de l'obéissance, celle du respect, et une assurance de maintien qui entretient le sentiment de sa dignité. Quel que soit le service rendu à l'homme en vertu de l'obédience hiérarchique, il ennoblit aux yeux des Éthiopiens celui qui le rend; le service rendu par l'homme à l'homme auquel il a donné sa foi étant fondamental pour eux et le premier après celui qui est dû à Dieu il en résulte que les avilissements qu'on attribue ailleurs à la domesticité sont inconnus. Dans un camp de quelque importance, il se trouve ordinairement un certain nombre d'artisans, tels que forgerons, selliers, ouvriers en métaux, engagés pour la campagne; quelques-uns sont riches, mais de ce que par état, ils sont serviteurs de tous sans l'être d'un homme en particulier, ils sont regardés comme ne faisant pas partie de l'armée, et sont déconsidérés, tandis qu'il n'en est pas ainsi même des gardiens de la pourvoirie et des bûcherons, gens proverbialement grossiers, dont les services sont tenus pour les plus humbles, mais qui sont du moins inféodés à un maître et peuvent espérer de l'avancement. Les palefreniers, les coupeurs d'herbe, les sommiers même sont regardés comme hommes d'armes, et, depuis le chef d'avant-garde jusqu'au dernier munifice, chacun donne à connaître, par l'indépendance respectueuse de ses allures, la conscience qu'il a de sa valeur. Le respect est partout: quel que soit son rang, chaque individu en a sa part; souvent on dirait que c'est l'égalité qui règne. L'avancement n'étant soumis à aucune gradation fixe, celui qui se croit dans un rang bien inférieur à son mérite peut espérer atteindre de prime-saut le grade élevé qui lui est dû, et en attendant, il rappellera à son supérieur, avec une familiarité respectueuse, les titres qu'il croit avoir à l'avancement. On voit un soldat, occupé à quelque service des plus humbles, se redresser fièrement et traiter presque d'égal à égal un homme d'un rang plus élevé que le rang de celui dont il est le serviteur. S'il sert un homme peu fortuné, il se multipliera pour remplir les fonctions de coupeur d'herbe, de palefrenier, de pâtureur, ou même de sommier; mais, dès qu'il a achevé sa corvée journalière, il se rapproche de son maître comme page, comme servant d'armes, et il croira se relever ainsi de ce qu'il peut y avoir de servile dans ses premières occupations.
Mon dessein n'a point été de préconiser ici le régime féodal. Prévenu contre ce régime, comme la plupart des hommes de mon temps, j'ai cependant été amené à me demander, en le voyant fonctionner, si la reconstruction que nous en offre l'histoire est plus faite pour nous donner l'idée de la féodalité et l'intelligence de ses allures et de leurs effets, que la reconstruction, même complète, du squelette d'un homme ne le serait pour nous donner l'idée exacte de ses mouvements habituels, de son geste et de son tempérament, et si nos jugements ne sont pas aujourd'hui encore influencés par les ressentiments trop souvent légitimes qu'éveille le souvenir récent d'une forme sociale mutilée et corrompue.
Ce qui frappe le plus quand on entre un peu avant dans l'esprit du pays, c'est l'aisance avec laquelle les indigènes portent ce harnais de lois, coutumes, règlements et usages, qui enserre toute société; et ce qui rassure et console, en voyant ces ambitieux Dedjazmatchs, ces seigneurs turbulents, ces paysans toujours la main sur leurs armes, c'est de sentir qu'au-dessus d'eux tous plane en souveraine une opinion publique, faillible sans doute comme tous les souverains de la terre, mais vigilante à contenir ou à réparer les excès. Il semble que Dieu supplée ainsi à la direction de ceux que leurs institutions dirigent le moins.
CHAPITRE IX
HIVERNAGE À GOUDARA.--FAMILLE DU DEDJADJ GUOSCHO.--BIRRO GUOSCHO.--COMPLICATIONS POLITIQUES.--NOUVELLE ENTRÉE EN CAMPAGNE.
Il y avait un an que j'étais en Éthiopie. J'avais employé les premiers mois aux soins matériels de notre voyage de la mer Rouge à Gondar. Là, un trafiquant musulman m'ayant assuré qu'un grand cours d'eau prenant sa source dans l'Innarya, alimentait le Nil Blanc, il avait été convenu avec mon frère que je me dirigerais de ce côté, pendant qu'il irait en Europe chercher des instruments mieux appropriés à ses travaux géodésiques; et depuis son départ, mon unique souci avait été, tout en continuant ses observations climatologiques et astronomiques, de gagner au plus tôt l'Innarya. Mais le printemps et une partie de l'été s'étaient écoulés à attendre vainement le départ d'une caravane, et, quoique retenu à Gondar pendant plusieurs mois, je n'avais regardé cette ville que comme une étape. Le pays ne me paraissait offrir qu'un médiocre intérêt au point de vue ethnographique ou plutôt éthographique. J'avais négligé en conséquence la langue amarigna, qui ne devait m'être d'aucun secours au delà du Gojam, me réservant d'apprendre celle des Gallas. J'étais d'autant plus impatient de me rendre chez les Gallas, qu'aucun Européen ne les avait visités, que l'exploration de leur pays pouvait contribuer à dévoiler les sources mystérieuses du fleuve Blanc, et qu'enfin mon hôte, le Lik Atskou, me parlait souvent de ce peuple de façon à surexciter ma curiosité. Il m'intéressait moins aux hommes de son pays; et, lorsqu'il m'en parlait, c'était moins pour me les montrer tels qu'ils étaient que pour les critiquer de ce qu'ils n'étaient pas.
Quelque respect que j'eusse pour ses opinions, j'étais cependant loin de me douter de la valeur que leur attribuaient ses compatriotes. J'ignorais alors que les censures dont il frappait tel acte ou tel personnage public passaient de bouche en bouche jusque dans les provinces éloignées, et qu'on le regardait comme le dernier magistrat représentant l'antique loi nationale. Il s'était tenu à l'écart, par mécontentement d'abord, par philosophie ensuite; il observait les événements et les jugeait impitoyablement. Mais il restreignait ses pensées et ses discours en s'entretenant avec un jeune étranger ignorant et inexpérimenté comme je l'étais, et, pour les choses contemporaines, il ne sortait guère des lieux communs. Les hommes supérieurs, et il l'était, ne se déploient dans l'intimité que lorsqu'ils se sentent compris, ou lorsqu'ils veulent bien se consacrer à l'instruction de ceux qui les écoutent. Le Lik était paternellement bon pour moi; mais j'étais moins pour lui un confident qu'une distraction à ses chagrins patriotiques. Quelquefois, au milieu d'un entretien où il avait charmé ses compatriotes, il se reprenait soudain et leur disait en souriant:
--Bah! à quoi tout cela mène-t-il, ô mes pauvres Gondariens? Lorsque, la nuit, les hyènes font silence, et qu'entre deux rêves vous entendez un hôlement lointain, vous vous dites: «Ha! oui, c'est l'oiseau nocturne qui veille dans les ruines de notre palais impérial.» Et vous ramenez sur votre tête un pan de votre toge, et vous vous rendormez. Je suis comme cette hulotte: je vous rappelle l'édifice écroulé de notre grandeur nationale. Mais à quoi bon? Fermez les yeux et dites que c'est moi qui rêve.
Cependant ma visite au camp du Dedjadj Guoscho avait été pour moi comme une révélation. L'urbanité, l'esprit chrétien et un je ne sais quoi d'antique et de chevaleresque qui régnait à sa cour, m'avaient fait désirer de la mieux connaître; je m'étais mis à apprendre l'amarigna, et la campagne que je venais de faire avec l'armée gojamite avait achevé de me déterminer à donner une direction nouvelle à mes études et à remettre à un autre temps mon voyage en Innarya. La géographie du Gojam, du Damote et de l'Agaw-Médir était encore inconnue, il est vrai; il restait aussi à vérifier le renseignement relatif à ce grand cours d'eau de l'Innarya, renseignement qui avait si fort impressionné mon frère; mais, depuis son départ, le temps s'était écoulé sans que j'eusse pu exécuter notre programme. Je savais que mon frère ne pouvait tarder à revenir, et qu'il reprendrait avec une compétence bien supérieure à la mienne les travaux géographiques que je venais d'interrompre si brusquement durant notre campagne en Liben. En tous cas, la position exceptionnelle que je devais aux bontés du Dedjadj Guoscho me faisait espérer, si je continuais à vivre à sa cour, de pouvoir faciliter et rendre moins périlleuses les explorations que pourrait tenter mon frère chez les Gallas, au cas où ses renseignements ultérieurs le confirmeraient dans la croyance que les eaux qui arrosent leur pays contribuaient à former le Nil Blanc. Le Dedjadj Guoscho était en relations d'amitié avec le roi de l'Innarya, et son influence s'étendait sur les peuples gallas intermédiaires. Ces considérations me déterminèrent à me dévouer sans réserve à la vie nouvelle que je menais en Gojam.
À ma première indifférence pour les populations chrétiennes de l'Éthiopie avait succédé cet intérêt affectueux qu'il est nécessaire de ressentir pour comprendre les hommes. Protégé, comme je l'étais, par le Prince, je n'éveillais aucune convoitise; ma qualité d'étranger excluait toute défiance à mon égard; les sujets du Prince n'avaient encore aucun intérêt à se déguiser à mes yeux, et j'entrevoyais un vaste champ d'observations dans cette société si peu connue. Mais il me manquait encore une condition nécessaire pour juger impartialement: c'était de m'affranchir de quelques préjugés d'Europe, de ces habitudes de l'esprit et de ces termes de comparaison que chacun tient du milieu où il a grandi, et qui s'interposent dans nos appréciations des hommes et des choses de l'étranger, et nous les font apparaître sous des jours trompeurs.
En Orient, les premiers indigènes qui se présentent aux observations du voyageur sont ordinairement les plus médiocres sujets des rangs serviles; des hommes déclassés, qui ont tout à gagner avec l'étranger; des mécontents, et ces gens mésestimés de leurs compatriotes, ne fût-ce que pour l'état fruste de leur caractère et de leurs habitudes; et la plupart du temps, ces hommes, soit légèreté, soit calcul, ne fournissent que des renseignements inexacts ou même dénaturés.
Après s'être débarrassé de ces intermédiaires, il faut découvrir la partie saine des indigènes, se faire accepter d'eux, dissiper leurs défiances, démêler les institutions, les habitudes qui forment comme la charpente sociale, découvrir les centres où s'élaborent en quelque sorte l'esprit national et qui régissent, souvent sans le paraître, les impulsions générales ou particulières; et quand on a pénétré cet organisme, il est nécessaire encore d'en suivre quelque temps le jeu, afin d'en éprouver par soi-même les effets, et de distinguer de l'action variable l'action permanente, qui donne les grandes lignes, les grands traits de la physionomie d'un peuple.
J'avais encore bien à faire pour arriver à ce degré; cependant si peu initié que je pusse être au pays, je n'ignorais pas que la mort inattendue du Dedjadj Conefo pouvait influer sérieusement sur la politique du Gojam. Dans l'attente des événements, le Dedjadj Guoscho crut prudent de n'apporter à l'ordonnance de sa maison, de son armée et de ses États, que des changements insignifiants: il confirma par ban l'ordre de choses existant, et, à l'exception des deux sénéchaux qui restèrent auprès du Prince, seigneurs, chiliarques avec leurs bandes, et jusqu'aux petits fivatiers, tous furent maintenus, pour l'hiver, dans leurs fiefs ou cantonnements.
Je ne connaissais que depuis peu le nombre des enfants du Dedjazmatch. Presque tous ses fils faisaient partie de l'armée; mais les rapports apparents de fils à père sont si peu différents de ceux de serviteur à maître qu'il y avait lieu de s'y méprendre. Comme en Europe, au moyen âge, la paternité d'un chef de maison s'étend en quelque sorte sur tous ceux qui participent à sa fortune, et le vieux ou le bon serviteur, en maintes circonstances, prendra le pas même sur le fils aîné de la famille.
Le Dedjadj Guoscho n'avait de sa femme, la Waïzoro Sahalou, que deux fils: le Lidj Dori et son puîné Fit-Worari Tessemma; mais, comme beaucoup de ses compatriotes de toutes conditions, il avait un nombre mal défini de bâtards. Dans cette catégorie, on lui connaissait quatre filles, deux mariées à des Polémarques, vassaux directs du Ras, et deux à des seigneurs de moindre importance. L'opinion publique admettait volontiers la réalité de leur filiation, mais il n'en était pas de même à l'égard de huit ou neuf garçons, dont les mères rapportaient la paternité au Dedjazmatch, et qui faisaient précéder leur nom de la dénomination de Lidj (enfant), impliquant la qualité de fils d'homme de marque.
Peu d'années auparavant, une femme était venue solliciter, comme tant d'autres, quelque libéralité du Dedjazmatch. Selon l'usage, elle se présenta, un cadeau à la main, et, par une allusion qui ne fut comprise que dans la suite, elle fit consister son cadeau en une de ces petites corbeilles à couvercle, dans lesquelles les hommes aisés en voyage font porter leur collation. Le Prince désigna Ymer Sahalou comme _baldéraba_ de la solliciteuse. Ce baldéraba (_maître de parole_) est une espèce de patron introducteur, servant d'aide-mémoire et d'intermédiaire entre son maître et les solliciteurs, même de son entourage, lorsqu'ils ne sont pas admis dans une intimité qui les autorise à rappeler directement leurs demandes. Ymer transmit à son maître les confidences de sa nouvelle protégée, d'où résultait pour le Dedjazmatch la paternité d'un fils de plus. Le père n'avait aucun souvenir de la mère, mais le zélé baldéraba fit ressortir quelques petites concordances entre le récit de cette femme et des circonstances antérieures de la vie du Prince, et il le pressa si bien, que, grâce aussi à la facilité avec laquelle les Éthiopiens se rendent en pareille occasion, le Dedjazmatch accepta ce nouvel enfant, qui allait entrer dans l'adolescence et qu'on nomma Lidj Birro. On l'envoya à l'école; il grandit comme il put, et au bout de quelques années il fut admis à suivre son père à l'armée, mais sans que rien annonçât que sa qualité de Lidj fût prise au sérieux et dût contribuer à sa fortune.
Sur ces entrefaites, le Dedjazmatch, ayant froissé l'amour-propre de l'altière Waïzoro Manann, se vit contraint de rompre avec le Ras Ali, qui subissait encore l'ascendant de sa mère. Les hostilités commencèrent; mais bientôt, la Waïzoro s'étant remariée comprit ce qu'il y avait d'impolitique à donner cours à ses ressentiments, et feignant de les oublier, elle fit dire au Dedjazmatch qu'ils étaient faits pour s'entendre, et que pour bannir à tout jamais l'esprit malin qui s'était glissé entre eux, elle lui proposait de réunir leurs maisons par un mariage entre sa fille unique, son enfant préférée, la Waïzoro Oubdar (_limite de beauté_), et Tessemma Guoscho. La paix fut conclue entre le Ras et le Dedjadj Guoscho. Celui-ci, pour donner un titre au Lidj Tessemma, le nomma Fit-worari de son armée, lui transféra les droits d'aînesse du Lidj Dori, frappé, comme on sait, de faiblesse d'esprit, et quelques mois après il se rendit à Dabra Tabor dans le but ostensible de conférer avec le Ras sur les affaires générales, mais au fond pour conclure l'union projetée.
Par cette union, la Waïzoro Manann rétablissait la suzeraineté de sa maison sur un des plus puissants Dedjazmatchs; elle comptait, en outre, se faire un appui de ce prince contre ses propres fils, le Ras Ali et les Dedjadjs Imam et Haïlo, qui cherchaient en grandissant à s'affranchir de son autorité; elle renforçait son parti contre le Dedjadj Oubié, dont l'obédience nominale menaçait chaque jour de se changer en hostilité ouverte; enfin, considération importante pour sa vanité féminine, elle rehaussait à ses yeux l'humilité de son origine par une alliance avec un descendant de la famille impériale.
Le jour fixé pour la présentation, le Dedjadj Guoscho se rendit chez la Waïzoro Manann, et bientôt le Fit-worari Tessemma, entouré d'une brillante escorte, arriva sur la place. La Waïzoro Manann profitant, pour l'examiner, du temps qu'on mettait à l'annoncer, releva un coin du rideau tendu devant son alga.
--Lequel est votre fils parmi ces cavaliers? dit-elle au Dedjazmatch.
--Celui qui descend de la mule noire.
--Notre Dame de miséricorde! s'écria-t-elle; mais c'est un garçonnet!
En effet, Tessemma, quoiqu'en âge de se marier, avait l'air d'un adolescent; il était bon cavalier et représentait à cheval; mais, à pied, sa petite taille et ses allures enfantines dissipaient l'illusion. Il reçut néanmoins bon accueil: la Waïzoro fit circuler l'hydromel, mais sans plus s'occuper de lui; la collation terminée, elle congédia tout le monde et demeura seule avec le Dedjazmatch.
--Le Lidj Tessemma, dit-elle, a bien l'air d'un fils de prince; mais n'en avez-vous pas un plus âgé à marier?
--J'en aurais; mais ils ne sont pas fils de ma femme.
--Peu importe, dès qu'ils sont bien les vôtres; présentez-les moi.
--Ils sont restés à Gojam, excepté un garçon qui se trouvait ici tout-à-l'heure parmi mes gens.
--Et celui-là a-t-il une position?
--Pas encore.
--Est-il bon cavalier?
--Oui certes, et il a tué son premier homme.
--Eh bien! voyons-le, fit la Waïzoro.
Le Lidj Birro, car c'était de lui qu'il s'agissait, se trouvait avec les gens de la suite aux abords de la maison, contemplant de loin, comme il me l'a raconté, l'heureux Tessemma qui, assiégé de courtisans, attendait, lui aussi, la sortie de son père. Une suivante l'appela, et il accourut pensant que le Dedjazmatch l'envoyait quérir pour quelque service de page; mais la Waïzoro, le considérant attentivement, lui dit:
--Quel est ton nom, mon fils?
--Birro, répondit-il en s'inclinant.
--Pourquoi ne m'as-tu pas été présenté?
Et, s'adressant au Prince:
--On peut, seigneur, présenter un pareil fils.
Et, s'adressant à Birro:
--C'est bien, mon enfant, laisse-nous seuls.
Elle ne voulut plus entendre parler de Tessemma. Ce n'était point, disait-elle, un compagnon d'enfance qu'elle cherchait pour sa fille; Birro, au moins, avait l'air d'un fils d'homme, et, pour prouver au Dedjazmatch son désir d'allier leurs maisons, elle consentait à prendre Birro pour gendre, à condition que sa naissance fût solennellement légitimée, et que le droit d'aînesse lui fût conféré.
Le Prince, qui aimait beaucoup Tessemma, représenta le rang de la mère, et l'injure qu'il leur ferait à tous deux; mais ce fut en vain.
Rentré chez lui, il réunit ses conseillers, qui décidèrent qu'un refus serait d'autant plus imprudent qu'ils étaient pour le moment à la merci du Ras. Ce dernier, sur la proposition de sa mère, accepta cette substitution; il nomma Birro Balambaras, et lui donna la cotte d'armes en soie, afin qu'il relevât également de lui et du Dedjazmatch. On prit jour, et en présence du Ras et d'un grand concours de seigneurs du Bégamdir et du Gojam, d'ecclésiastiques, d'hommes de loi et de clercs, tous réunis chez la Waïzoro, le Dedjadj Guoscho reconnut par serment Birro pour fils, lui conféra le droit d'aînesse, demanda pour lui la main de la Waïzoro Oubdar, et un des grands vassaux, s'avançant au nom du Ras et de la Waïzoro Manann, prononça les formules qui constituent les accordailles. Les apports mutuels furent énumérés: le Ras donna à sa soeur la seigneurie de quelques villages dans le Bégamdir; le Dedjadj Guoscho donna à son fils un nombre égal de villages en Gojam.
Le Ras, en regagnant sa maison, s'égaya avec ses familiers sur le compte de son nouveau beau-frère; il le traita de nicodème, de dadais, et dans la suite ne le désigna même plus autrement.
La Waïzoro Manann, tout entière à son oeuvre, garda le fiancé auprès d'elle. Au bout de quelques jours, elle lui confia sa jeune épouse, et, malgré ses autres préoccupations de toute nature, elle se complut pendant quelques semaines à combler de soins le jeune ménage, et s'attacha de plus en plus à son gendre, dont les déférences contrastaient avec l'insubordination de ses propres fils. Elle ne tarda pas à obtenir pour lui l'investiture de l'Enneussé et de l'Enneufsé, districts du Gojam, dont la seigneurie entraînait le grade de Fit-worari de l'armée du Ras, l'exercice du droit de haute justice et le privilége de marcher précédé de porte-glaives, d'un gonfanon et de douze timbaliers. Après être resté encore deux mois auprès de sa belle-mère, le nouveau Fit-worari partit avec sa femme pour son gouvernement.
Malgré cette transition si brusque de la position la plus dépendante à l'exercice d'une autorité si étendue, Birro administra ses vassaux avec une fermeté telle, qu'il fit de ses districts, réputés pour leur insécurité, le pays le plus sûr de l'Éthiopie. Selon le dicton indigène, une jolie fille pouvait y cheminer, seule et partout, tenant sur la main une écuelle pleine de pépites d'or. Mais, afin de soudoyer les gens de guerre, qu'il rassembla en nombre tout à fait disproportionné avec l'importance de son gouvernement, il dut aggraver les impôts, et ses sujets se rendirent plusieurs fois à Dabra Tabor, pour réclamer auprès du Ras; la vigilante Waïzoro Manann les faisait éconduire brutalement.