Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie

Chapter 27

Chapter 273,565 wordsPublic domain

Le _Neft-Yadj_ (_porte-fusil_). Celui qui porte la carabine du Dedjazmatch. Il doit être toujours devant son maître, et prêt à lui remettre l'arme chargée. Un Dedjazmatch a ordinairement deux ou trois carabines de prédilection, ce qui nécessite autant de porte-arquebuse, ayant chacun un suppléant. On les choisit parmi les meilleurs piétons. À l'heure du repas, ils ont leurs entrées, et ils prélèvent des droits sur les animaux tués en chasse.

Le _Woust-Achker Alaka_ (_chef des adolescents de l'intérieur_), ou chef des pages. Le nombre de ces pages, choisis ordinairement dans de bonnes familles, varie de douze à cinquante. Ils dorment dans le même appartement que le Dedjazmatch, et remplissent auprès de sa personne tous les soins de la domesticité personnelle. Excepté durant le Conseil, quelques-uns d'entre eux doivent toujours être debout auprès de son alga. Beaucoup des plus hauts dignitaires, et même des Dedjazmatchs, ont commencé par être pages. Si le Dedjazmatch aime la chasse, il établit une section de pages, chargés de mener les chiens en laisse, et de leur donner la nourriture, et il nomme, pour les surveiller, un Alaka choisi parmi eux. À l'exception des perdrix et des pintades, qui sont réservées pour la table du maître, presque toutes les viandes provenant de la chasse sont partagées entre les pages et les chiens. Le Dedjazmatch nomme parmi eux un focanier, qui est chargé d'entretenir le feu, de l'attiser, et qui perçoit une amende de quiconque y touche, fût-ce un des Sénéchaux. Il nomme aussi le page porte-couteau, qui a la responsabilité des couteaux qu'il donne et reprend aux convives, dont il perçoit en même temps un lopin de desserte. Il nomme aussi le page porte-aiguière dont nous avons parlé, et le munit d'un bassin et d'une aiguière en cuivre. Ce page doit toujours avoir de l'eau fraîche et parfumée pour la boisson de son maître; il en fournit également pour ses ablutions manuelles, ainsi que pour celles du panetier et des convives qui composent la première tablée.

Il a droit de s'asseoir au bas bout de la table, où il mange en même temps que le Dedjazmatch; ses camarades ne s'attablent qu'après que tous les convives ont mangé. Ce sont les pages qui portent les livres de piété, le pupitre, les bougies en consommation, les bijoux et les petits objets d'un usage journalier. Enfin, le Dedjazmatch confère quelquefois à un page le droit de _Tchari_ (gratteur); muni de la serre desséchée d'un oiseau de proie, le tchari pendant les repas, gratte inopinément le dos d'un convive et accompagne cette liberté d'espiégleries, quelquefois spirituelles, qui lui valent alors le verre d'hydromel que tient en main celui qu'il a provoqué. Ce petit fonctionnaire doit être hardi, malin et prompt à la répartie, car s'il commet quelque balourdise, il est hué et mis à la porte, souvent sans souper. Les pages sont, du reste, l'objet des avances et des caresses de tout le monde et jouissent de plusieurs petits profits domestiques. La discrétion est la première qualité qu'on exige d'eux.

Sur la présentation du Biarque, le Dedjazmatch nomme:

La _Wouette-Bet_ Alaka, maîtresse des cuisinières;

La _Netch-Abbeza_ Alaka, maîtresse des boulangères qui font le pain blanc;

La _Tokour-Abbeza_ Alaka, maîtresse des boulangères qui font le pain bis;

La _Tedj-Abbeza_ Alaka, maîtresse de quelques femmes chargées de la fabrication de l'hydromel;

La _Talla-Abbeza_ Alaka, maîtresse des brasseuses de _bouza_ ou bière;

La _Gonbegna_ Alaka, maîtresse des porteuses des amphores d'hydromel.

Chacune de ces maîtresses nomme parmi ses subordonnées un lieutenant et d'autres fonctionnaires telles que gardienne, contrôleuse, directrice, assaisonneuse (etc.). Le Dedjazmatch désigne parmi les cuisinières une femme qui a la fonction de lui laver les pieds lorsqu'il descend de cheval ou lorsqu'il remonte sur son alga après une sortie à pied. Il choisit aussi une femme chargée du soin de tresser sa coiffure. Les femmes qui composent ces différents services suivent l'armée à pied et portent elles-mêmes leurs ustensiles ou les font porter par des apprenties qu'elles engagent pour leur compte. On donne ordinairement une mule de selle à la maîtresse des cuisinières et à celle des fabriquantes d'hydromel. Toutes ces femmes reçoivent des rations par les soins du Biarque, auprès duquel elles campent. Selon leurs attributions, elles ont droit à certains morceaux de viande par chaque bête abattue; les porteuses d'hydromel entre autres ont droit à l'épaule. Celles-ci doivent apporter l'eau pour la boisson des chevaux et enlever le fumier de leurs loges; en campagne, elles sont chargées de la mouture des grains et elles prélèvent un droit sur la farine; elles ont droit aussi à la cire qu'on retire de la fabrication de l'hydromel. Quand l'armée n'est pas en campagne, elles sont chargées de la filature du coton qui sert à la confection des toges. Les cuisinières fournissent l'eau pour la boisson des mules de selle et enlèvent le fumier de leurs loges. Les boulangères concourent à la mouture, doivent porter leur levain, leur pâte et leurs fours, mais reçoivent la farine de la main des sommiers; de même que les cuisinières et les brasseuses, elles ont parmi elles une section de femmes chargées de ramasser les broutilles et de faire les fagots.

En temps prospère, ces femmes réunies peuvent être au nombre de deux à trois cents; une campagne laborieuse ou des marches longues et rapides les réduisent souvent de plus de moitié. Si la campagne a lieu en pays chrétien, la fatigue les pousse souvent à la désertion; mais en contrée musulmane ou païenne, stimulées par la crainte d'être vendues comme esclaves ou d'être retenues prisonnières, elles font preuve de beaucoup d'énergie. Ces femmes reçoivent de quoi acheter leur habillement, des rations, et certains morceaux sur chaque bête abattue.

Le _Dawoulla-Bet Tabbaki_ Alaka, ou chef des gardiens de la pourvoirie. Ces gardiens sont des hommes de confiance; ils reçoivent les provisions des mains des sommiers, auprès desquels ils campent entre les timbaliers et le campement du Biarque; ils sont tenus aussi de construire de bonnes huttes imperméables pour y loger les provisions; ils reçoivent leur soutenance, une solde très-modique, et ils prélèvent des bas morceaux de viande sur chaque boeuf de boucherie.

Le _Tchagne_ Alaka ou chef des sommiers. Ces serviteurs chargent, conduisent, paissent les chevaux, mules ou ânes de somme dont ils ont la responsabilité. À l'arrivée au campement, ils remettent leurs charges aux gardiens de la pourvoirie, dressent les tentes du Dedjazmatch, les abattent, et veillent à leur transport ainsi qu'à celui de toutes les provisions de bouche. De jour, ce sont les pages qui doivent redresser et tendre les tentes infléchies, mais durant la nuit, les sommiers sont chargés de ce soin, comme aussi de celui de transporter et de verser les grandes jarres de vin, d'hydromel ou de bière, dont on se sert les jours de festin; ils en perçoivent alors l'écume, un peu de la liqueur de dessus, ainsi que les effondrilles. Ils ont droit aussi aux curures des outres à miel, et, à chaque bête abattue, il leur est attribué un morceau spécial de viande. Ils sont chargés en temps ordinaire d'aller chercher et de transporter les impôts en grains, en miel, en beurre et autres que fournissent les terres domaniales ou des alleux imposés au profit du Dedjazmatch. Ils jouissent d'une paye relativement élevée et reçoivent des rations. Ils sont au dernier rang dans la considération de l'armée, sont très-nombreux, bien nourris, insolents, brutaux et querelleurs, et n'ont pour armes que des bâtons. Ils campent auprès des gardiens de la pourvoirie.

Les chanteuses et improvisatrices sont appointées pour l'année, ainsi que les poëtes et les improvisateurs qui chantent en s'accompagnant de la guzla ou de la lyre à cinq cordes. Les uns ont leurs entrées aux jours ordinaires, et d'autres ne sont admis qu'aux jours de festin. Enfin, on règle la soutenance des bouffons. Les poëtes reçoivent une paye, des rations, et prélèvent un droit sur chaque bête de boucherie.

On nomme et on appointe, pour l'année courante, quatre ou cinq clercs, qui servent au Dedjazmatch de secrétaires, de copistes ou de lecteurs.

On désigne aussi, parmi les soldats de la bande des gardes du Trésor, des _Gueuddaffis_ (_supporteurs_), qui, les jours de grande parade, marchent en tenant, l'un la bride de la mule du Dedjazmatch, l'autre le parasol au-dessus de sa tête.

Ce poste est fort recherché, parce qu'il procure aux titulaires leurs entrées à l'heure des repas, et leur permet dans les moments de danger de se tenir auprès de leur maître.

Après avoir nommé les Sénéchaux et quelques autres dignitaires, le Dedjazmatch fait la distribution des fiefs importants, espèce de fiefs à bannières, qui confèrent aux titulaires le droit de se faire précéder par des joueurs de flûte, ou de trompettes et tambourin, et qui selon leur étendue permettent l'enrôlement de deux cents à quinze cents combattants. Parmi les fiefs de cette nature en Damote, aucun ne comportait ni titre, ni la cotte d'armes en soie, à l'exception de celui du chef de l'avant-garde et d'un autre fief qui conférait le titre de Sénéchal. La dignité attachée à ce dernier fief provient de ce que du temps des Empereurs il était attribué au grand Sénéchal de l'Empire. Ces grands fivatiers, qui peuvent être renouvelés d'année en année, constituent, sans toutefois les former explicitement, le corps dirigeant de la maison d'un Dedjazmatch. C'est parmi eux souvent que la fortune prendra son successeur ou son rival. Ils composent son conseil, et malgré le pouvoir personnel en apparence du Dedjazmatch, on peut dire que pour tout ce qui est important, il n'agit que d'après l'avis de ces possesseurs de grands fiefs. Ils campent sous des tentes blanches au milieu de cercles formés par les huttes de leurs soldats, et chacun occupe dans le campement une place déterminée en raison du fief dont il a la tenure.

Les titulaires de fiefs moins importants, dits fiefs à hydromel, parce que les revenus de ces fiefs leur permettent l'usage journalier de cette liqueur, sont reçus à dresser au camp une ou plusieurs tentes en toile blanche; les tenanciers de fiefs moindres n'ont que des tentes noires faites en laine beige grossièrement tissée, ou bien à chaque nouveau campement, ils se font construire par leurs soldats une hutte recouverte de chaume, d'herbes vertes, ou même de feuilles.

Après avoir distribué les grosses investitures, le Dedjazmatch répartit, entre ses nombreux Meuzeuzos, les fiefs secondaires, et il arrive graduellement à ceux dont l'étendue et les revenus sont le moins considérables; puis, il nomme à tous les offices énumérés plus haut.

Il nomme ensuite aux différents bénéfices ecclésiastiques de ses provinces et il nomme les Alakas ou abbés des villes d'asile. Il compose ensuite le _Sihil-bet_ (maison à images) ou chapelle particulière, consistant en trois ou quatre prêtres et un nombre indéterminé de clercs. Ces ecclésiastiques campent à la droite de la tente du Dedjazmatch, sous des huttes et autour d'une grande tente blanche qui sert de chapelle, où, longtemps avant le jour, ils se réunissent pour chanter les offices.

À cause des éventualités de la guerre, ils emportent rarement une pierre d'autel avec eux, ce qui fait qu'en campagne, ils ne disent pas la messe. Le Dedjadj Guoscho ne se faisait point suivre de ses aumôniers quand il avait lieu de prévoir que la campagne serait périlleuse; en ce cas, il emmenait seulement son confesseur. Parmi les clercs, il se trouvait toujours un légiste, muni du texte guez du code Byzantin, et capable de le consulter dans les rares cas où les parties en référaient à ce code. Le Père confesseur est ordinairement pourvu d'un bénéfice; les autres ecclésiastiques touchent des rations et de modestes émoluments.

Vient ensuite le réglement des ordinaires et rations de ceux qu'on appelle mangeurs de la redevance. Cette catégorie est composée des commensaux du Dedjazmatch. Ce sont des réfugiés de marque, des vassaux disgraciés, ou des nobles venus d'autres provinces pour prendre du service ou obtenir des secours, ou enfin de braves cavaliers que le Dedjazmatch n'a pu pourvoir de fiefs, et qui se contentent provisoirement de rations pour les hommes de leur suite et espèrent, en partageant journellement la table de leur seigneur, gagner sa faveur. D'une année à une autre, tel commensal peut, sans transition, recevoir l'investiture d'un fief à trompettes. Il faut enfin pourvoir les parasites et les intrigants, qui, en tous pays, affluent autour de la puissance.

La Waïzoro Sahalou, qui gouvernait des fiefs étendus, soumettait à son mari la nomination annuelle d'un sénéchal de sa maison, de ses camérières intimes, ainsi que des eunuques qui la gardaient. Du reste, elle répartissait comme elle l'entendait les fiefs qui relevaient d'elle et nommait elle-même à tous les offices de sa maison nombreuse, qui, à l'exception de quelques fonctions purement militaires, était en tout semblable à celle du Dedjadj Guoscho.

Toutes ces fonctions, quoique ayant des attributions régulières, sont élastiques, au point qu'un chef de bande, un petit seigneur, même un simple cavalier qui se rend remarquable soit au Conseil, soit sur le champ de bataille, peut obtenir un crédit égal à celui du chef d'avant-garde ou du Grand Sénéchal.

Les forces directement disponibles d'un Dedjazmatch consistent dans ses diverses bandes de fusiliers, de rondeliers et de cavaliers commandés par ses Chalakas, la plus grande partie de l'armée étant formée de troupes qui n'obéissent qu'à leurs seigneurs respectifs. Tel Chalaka, par sa bravoure, ses largesses ou son habileté à entraîner les hommes, portera son contingent à 3 ou 4,000 combattants; le métalent de son successeur réduira cette même troupe à quelques centaines d'hommes sans entrain. Il est donc difficile de fixer l'effectif de ces bandes qui faisaient le fond de la maison du Dedjadj Guoscho; ainsi, je l'ai vu ranger en bataille une armée que j'estime à plus de 35,000 combattants, et, quelques mois après, les événements politiques et les désertions l'avaient réduite à environ 12,000 hommes. Les Chalakas de bandes, comme Cadoc brise-tête et Allain le pourfendeur, du temps de Philippe-Auguste, sont les fléaux des provinces et quelquefois même de leur maître. En campagne, leurs soldats, comme toute l'armée, vivent du butin; en temps de paix, ils reçoivent des rations, ou bien ils parcourent la province par sections pour y exercer le droit de logement et d'hébergement; les communes ou les seigneurs de fiefs se cotisent souvent pour acheter leur abstention et obtenir qu'ils aillent exercer un peu plus loin leur désastreux droit de gîte.

La première ambition de ces soudards est de grouper autour d'eux quelques compagnons ou quelques recrues personnelles, et de former ainsi un noyau que leur réputation de bravoure, d'audace et d'insouciante prodigalité peut augmenter jusqu'à les rendre imposants. Ils ne thésaurisent presque jamais et dépensent tout en largesses et en acquisition d'armes. En temps de paix, la rapacité de la soldatesque est contenue dans des bornes assez étroites; mais en temps de trouble ou de guerre, leurs exactions deviennent ruineuses pour tout ce qui n'est pas soldat. Telle bande de 5 à 600 hommes qui ne comptait qu'une quinzaine de cavaliers, après avoir parcouru le pays pour sa subsistance pendant quelques semaines seulement, rejoindra le camp avec une centaine de chevaux provenant des exactions qu'elle vient de commettre. Aussi, dans les temps de trève ou de paix, s'empresse-t-on de réduire leur effectif, si toutefois quelques centeniers n'ont pas prévenu cette mesure en passant au service de quelque Polémarque voisin, non sans avoir pillé, chemin faisant, les villages du maître qu'ils désertent.

Pour parer à ces inconvénients, le Dedjadj Guoscho s'était appliqué à former la bande des Eka-Bets de soldats d'élite natifs du Damote et du Gojam, et cette troupe fidèle contenait efficacement les velléités de désordre des autres bandes. Toutes ces bandes étaient la terreur des cultivateurs. Quelquefois une ou plusieurs communes prenaient les armes pour résister à leur insolence ou à leurs exactions, et le parti vaincu députait auprès du Dedjazmatch quelques-uns des siens, qui allaient déployer devant lui les toges sanglantes des blessés ou des morts et lui demander justice.

Ces bandes, qui constituent la force directement aux ordres du Dedjazmatch, ne reçoivent, comme on vient de le voir, qu'une paye minime, et sont entretenus par subventions en nature, lorsqu'elles ne sont pas réparties en subsistance dans les districts, dits _yé-guébétas_ (terres domaniales du Polémarque). Elles exercent aussi un droit de logement et d'hébergement sur presque toutes les terres de la mouvance du Dedjazmatch.

De même que ceux qui s'enrôlent au service des titulaires de fiefs, ces soldats sont regardés comme engagés pour l'année. Si, l'année suivante, l'investiture est confirmée au même titulaire, il est loisible aux soldats de prendre leur congé. Ceux qui s'enrôlent au moment d'une campagne, au service de possesseurs d'alleux, de majorats, ou de fiefs héréditaires, ne sont regardés comme engagés que pour la durée de la campagne, et, dès qu'elle est terminée, ils peuvent se retirer avec leurs armes, bagages et montures, qui sont toujours leur propriété personnelle. Les fusiliers seuls sont tenus de remettre leurs carabines à leur maître.

Les désertions sont assez fréquentes. Lorsque la désertion a lieu au commencement d'une campagne, les coupables sont dépouillés de leurs armes et bagages, et quelquefois même punis du fouet. La désertion en face de l'ennemi est punie quelquefois par l'amputation de la main ou du pied.

Ce qu'on pourrait appeler le cadre de l'armée est formé par les possesseurs d'alleux, tant nobles que roturiers, et un certain nombre d'hommes de toute provenance, qui se sont inféodés à la fortune du Dedjazmatch. Lorsque le Dedjazmatch passe du gouvernement d'une province à celui d'une autre, il n'emmène avec lui que ces derniers, qui forment le noyau autour duquel se grouperont les seigneurs de la province dont il va prendre le gouvernement. Chaque Dedjazmatch, chaque hobereau même, entretient un certain nombre de suivants, tant soldats que notables, de cette catégorie, sur lesquels l'usage leur accorde des droits d'une durée bien plus grande que sur leurs autres soldats. Ces _comites_, ou compains, vivent dans une dépendance qui, pour être volontairement consentie, ne leur devient pas moins quelquefois fort à charge; heureusement, l'opinion publique tempère presque toujours la prétention du maître à exiger une fidélité perpétuelle. Ils partagent en toutes choses sa fortune, et, lorsqu'il est dans l'adversité, ils font souvent preuve d'un dévouement qu'on trouve rarement ailleurs.

Tout chef militaire exerce sur ses subordonnés un droit de basse justice, comme tout fivatier sur les habitants de son fief. Mais leurs jugements sont soumis à l'appel hiérarchique, qui, au besoin, les fait aboutir au plaid du Dedjazmatch. Quant aux affaires criminelles, après une première instance, ils sont tenus de les porter en Cour du Dedjazmatch, qui seul exerce le droit de haute justice. Tout homme est responsable, dans sa personne ou dans ses biens, des crimes et délits commis par ses subordonnés. Il ne peut être relevé de cette responsabilité que par une décision judiciaire.

Selon les usages locaux, qui sont très-variés, les titulaires de fiefs ont la jouissance intégrale ou partielle des impôts; dans certaines localités, ils sont tenus de donner au suzerain telle ou telle somme en reconnaissance de l'investiture: ici, un cheval de guerre; là, une mule; ailleurs, une carabine ou des bêtes de somme, un certain nombre de mesures de blé, ou ils sont tenus enfin, d'entretenir un nombre fixé de soldats du Prince.

La nature et la quotité des impôts, redevances et corvées varient selon les localités et sont un motif fréquent de désaccord entre le fivatier et ses vassaux; le fivatier a quelquefois recours à la violence, quelquefois aussi les vassaux se soulèvent en armes et le chassent de la commune. Ces différends aboutissent toujours en cour du Dedjazmatch. Du reste, la vivace organisation communale et la dépendance réciproque des gouvernés et des gouvernants suffisent ordinairement à réfréner les empiètements et les exactions des seigneurs.

Telle est, à quelque différence près, l'organisation de la maison des Ras, Dedjazmatchs, Maridazmatchs, Graazmatchs, Kagnazmatchs, Wag-Choums, Balagaads et autres Polémarques qui se disputent entre eux les lambeaux de l'Empire éthiopien. Cette organisation est calquée sur celle de l'ancienne maison impériale et sert de modèle à tous. Un seigneur, d'importance même médiocre, nomme son sénéchal, ses prévôts, ses gardes, un biarque, un panetier, un boutillier, un écuyer, des chalakas et des pages; il établit enfin une hiérarchie en disproportion ridicule souvent avec sa position; ses inférieurs en font autant, et il n'est pas jusqu'au cultivateur aisé qui n'institue chez lui quelques offices et grades analogues. Les Éthiopiens en rient souvent eux-mêmes. Tout cet appareil a du moins l'avantage de leur inculquer des habitudes d'obéissance et de commandement, de devoir et de respect, et de les familiariser avec le sentiment de la responsabilité. Aussi voit-on fréquemment parmi eux des hommes, élevés rapidement des derniers aux premiers rangs, apporter dans l'exercice de l'autorité une tolérance intelligente, un tact et une aisance qui leur fait revêtir le pouvoir sans les éblouissements qui trop souvent l'accompagnent.

Toutes ces fonctions et attributions, réglées et absolues en apparence, sont d'une élasticité qui permet à l'individu de conférer sa valeur au rang qu'il occupe. Dans ce pays, les rapports sociaux sont fondés sur les hommes bien plus que sur les choses et les idées abstraites, et ils se plient sans effort à l'inégalité de l'espèce humaine et aux variétés de l'individu. Lorsque je cherchais à faire comprendre aux Éthiopiens le régime immuable de nos codes: «Loin de nous, disaient-ils, un pareil régime! On y doit vivre à l'étroit comme dans vos vêtements. À vos lois et à votre costume, nous préférons nos coutumes et le vêtement ample et peu adhérent que forme notre toge.»

On peut se faire une idée, d'après l'ordonnance de la maison de ceux qui ont le pouvoir en mains, de quelle façon le pays doit être gouverné. Les abus y sont trop nombreux sans doute; ils sont moins fréquents cependant qu'on ne pourrait le supposer quand on a été habitué à vivre dans des sociétés comme les nôtres, administrées d'après une législation et des réglements dont la rédaction prévoyante semble ne rien laisser à l'arbitraire.