Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 26
Le _Siga Melkégna_ (_maître de la viande_), ou écuyer tranchant. Il a la direction et la comptabilité du parc des boeufs, des moutons et des chèvres destinés à la boucherie, sur lesquels il prélève pour son compte un dixième. Conjointement avec l'Elfigne Askeulkaïe, il commande aux bûcherons, qui sont chargés, lorsque l'armée est en marche, de conduire les troupeaux, de porter les paniers à pains, la braizière du Dedjazmatch, la table à manger, les viandes, de traire les vaches, de faire le bois et d'allumer les feux, d'abattre les animaux et de les dépecer, de griller les viandes et de préparer les outres provenant des chèvres tuées. Il nomme parmi eux un _Aggafari_ et un _Alaka_. En outre de leur habillement, de leurs rations et d'une paye minime, ces bûcherons perçoivent les deux tiers des peaux de boeufs et de moutons abattus, et une certaine quantité de viande. Celui d'entre eux qui a porté la table perçoit, de plus, un pain à chaque fois qu'on fait un repas. L'écuyer tranchant perçoit pour son compte, par chaque animal abattu, un morceau de viande, ainsi qu'un tiers des peaux. À chaque repas, il doit présenter au Dedjazmatch le morceau choisi de viande crue ou de carbonade; ses subordonnés remplissent le même office auprès des convives. Pendant les grands festins, il préside aux distributions de viande et il doit rester debout jusqu'à la fin du repas; le boutillier doit alors lui présenter à boire. Comme les boeufs sont abattus sur la place, devant la demeure du Dedjazmatch, cet officier de bouche est responsable des dégâts ou des blessures occasionnés par les animaux qu'il manque à maîtriser. Il ne jouit que des petites entrées; il est investi d'un petit fief et profite de maints bénéfices non avoués. Il enrôle pour son compte de quarante à soixante soldats, et campe sous une tente noire auprès du Biarque. Le Dedjazmatch nomme un comptable pour contrôler son service.
Le _Tedj-Assallafi_ (_qui passe l'hydromel_), ou échanson. On choisit, généralement pour cet office un cavalier brave et avenant. Comme l'entrain et la physionomie des repas et des festins dépendent surtout de l'hydromel, objet des convoitises de tous, les fonctions de l'échanson y sont très-importantes. Il doit être doué de tact et de mémoire, apprécier le cas à faire de chacun, afin de diriger le boire sans l'intervention apparente du maître et d'après ses intentions secrètes. À chaque fois qu'il présente un _burilé_ (carafon en verre) d'hydromel au Dedjazmatch, ce dernier lui en verse un peu dans le creux de la main, et il doit le boire en présence de tous; il est de service à tous les repas. Sur chaque bête abattue, il prélève un morceau spécial de viande; il a aussi une dîme sur les peaux, et il use librement de l'hydromel pour sa consommation personnelle; mais, en présence de son maître, il n'a droit de boire qu'un seul burilé, qu'il consomme sur place, afin d'exclure toute idée de convoitise de sa part. Il prélève une dîme sur le miel. Il a une tente blanche et un petit fief qui lui permet d'enrôler de quatre-vingts à cent vingt hommes. Il fait partie du campement du Biarque, son supérieur direct.
En marche, les hanaps en corne et les burilés sont portés par les gardes du trésor; quand on verse une amphore, un de ces derniers nommé à la fonction de _Gueuddavi_, tient une écuelle au-dessous du hanap ou du burilé pour y recevoir le surplus de liqueur qui se répand, car chaque coupe doit être emplie jusqu'aux bords; ces égoutilles forment ses profits. Il y a plusieurs Gueuddavis; souvent cette fonction très-recherchée est confiée à un fusilier qui s'est distingué par une action d'éclat.
C'est en présence du maître et des convives que l'échanson fait enlever avec précaution la tape soigneusement lutée qui bouche l'amphore d'hydromel. Il fait ensuite coiffer l'amphore d'un blanchet, et dans quelques maisons, lorsqu'on l'incline pour verser la liqueur, un fonctionnaire qu'on appelle _Tedj-Tchari_ (_griffeur de l'hydromel_) a le privilége de frapper ou de gratter le blanchet, avec le bord d'un hanap, afin d'activer la filtration de l'hydromel. L'hydromel qui tombe dans son hanap constitue son bénéfice. Si l'échanson trouve qu'il prélève trop sur la liqueur, au lieu d'un hanap, il a le droit de lui faire prendre, pour gratter le blanchet, une serre desséchée d'oiseau de proie. Cette fonction bachique est fort enviée, et on la donne ordinairement à un fusilier d'élite.
Les _Fellakis_ (_retrancheurs_) tiennent la coupe sous l'orifice de l'amphore, et, avant de la remettre à l'échanson, ils en retranchent à leur profit un doigt de la liqueur, qu'ils ramassent dans une écuelle. Cette fonction, également fort recherchée, est souvent enlevée aux gardes du trésor pour être conférée à un fusilier d'élite. Sur la présentation des chefs de corps, le Dedjazmatch nomme à ces trois offices. Les effondrilles du vase d'hydromel en vidange sont réclamées par les fusiliers présents. L'échanson a la charge difficile de veiller à ce que ces perceptions diverses ne donnent pas lieu à des abus.
Le _Tedj-Melkégna_ (_maître de l'hydromel_), ou boutillier, ordonnateur de l'hydromel. Il s'entend avec les sénéchaux pour la fixation, la recette et la répartition des impôts en miel, et il jouit d'une perception sur les terres qui le fournissent. Un morceau de viande lui est désigné sur chaque bête abattue. Il préside aux différentes opérations de la fabrication de l'hydromel, il est responsable de la qualité de la liqueur, et il en use à discrétion pour sa propre consommation. Aux jours de festin, il doit être debout à côté de la jarre en vidange. Il a la surveillance des outres de miel confiées aux sommiers, ainsi que celle des porteuses d'hydromel et des femmes qui le fabriquent. Cette charge est souvent cumulée par l'échanson en chef. Il lui est alloué un certain nombre de rations pour son entretien et celui de ses hommes. Il campe sous une petite tente noire auprès du Biarque. Le Dedjazmatch nomme ainsi un contrôleur pour surveiller sa gestion.
Le _Enjerra Assallafi_ (_qui passe le pain_), ou panetier. Le Dedjazmatch ne goûte à aucun mets sans la présence de cet officier, qui doit être dans sa personne d'une propreté recherchée. Debout auprès de la table, il donne à goûter de chaque plat à la cuisinière en chef, puis, la tête en arrière, il goûte à son tour, en laissant tomber de haut un morceau dans sa bouche. Il prépare les bouchées pour le Dedjazmatch, étale devant lui les morceaux pour lesquels il connaît sa prédilection et sert pareillement tous les autres convives, car lui seul met la main aux plats. Avant le repas, il a droit à un pain de première qualité pour juger, à la cuisine, de la bonne préparation des mets; de plus, par chaque repas, il a droit à quatre autres pains de première qualité. Quand le Dedjazmatch a mangé, et qu'on éloigne un peu la table pour que la deuxième tablée de commensaux prenne son repas, le panetier a le privilége de s'asseoir entre les convives et contre le milieu de l'alga. Un morceau spécial de viande lui est réservé sur chaque bête abattue. Il a un petit fief à gouverner, et il se crée un petit patronage par les distributions qu'il fait de la desserte, et aussi par des recommandations qu'il trouve quelquefois moyen d'insinuer. Durant le repas, il doit être muet. Sa petite tente noire fait partie du campement du Biarque. De même que l'échanson, il a sous ses ordres plusieurs aides, pour les jours de grand festin.
Le _Moulla-Bet-Wouzifiadj_, ou suppléant général. Il est muni d'un petit fief suffisant à l'entretien d'une cinquantaine de soldats; il campe sous une tente noire, dans le cercle du campement du Dedjazmatch et remplace temporairement, en cas d'absence ou de suspension, les dignitaires, officiers ou serviteurs de la maison, quels qu'ils soient. Il perçoit alors tous les bénéfices attachés à leur charge. Il est toujours aux abords de la demeure du Prince et jouit de ses entrées. Il a aussi le droit de nommer des sous-délégués lorsque plusieurs vacances se présentent simultanément.
Le _Zoufan-Bet-Chalaka_ (_chiliarque des gardes de l'alga_). En marche, il est chargé de faire porter par ses hommes l'alga du Dedjazmatch, la housse et les coussins, les tapis et certains objets du mobilier. Durant les festins et les lits de justice, il est chargé de la garde de l'intérieur et partage certains services avec le chef des gardes. Il est investi d'un fief et il campe sous une tente blanche à la droite du campement du Prince; ses hommes se huttent autour de lui; leur nombre varie entre 600 et 2,000, selon qu'il est plus ou moins populaire.
Le _Feureusse-Zébégna-Chalaka_ (_chiliarque des gardes du destrier_). Il est chargé des patrouilles et fournit les vedettes de nuit. Dès l'obscurité, il établit lui-même un peloton de gardes aux abords de la demeure de son Seigneur et en désigne un autre pour la garde de ses chevaux. Le poste de garde a droit à la desserte du repas du soir. Ce Chalaka a droit à la tente blanche et campe derrière le Dedjazmatch, en laissant un espace libre pour le campement de l'écuyer. À l'exception de quelques cas prévus, il reçoit ses ordres directement du Dedjazmatch, et sa troupe a le pas sur toutes les autres pour les invitations aux festins. Il est investi d'un fief. De même que pour le Chalaka précédent, l'importance numérique de sa bande dépend de son savoir-faire.
L'_Eka-Bet-Chalaka_ (_chiliarque des gardes du Trésor_). Il est sous les ordres du Boudjeround; mais il est nommé par le Dedjazmatch. En marche, sa troupe est chargée de porter tous les objets du Trésor et ceux de la garde-robe. C'est ordinairement dans cette bande que le Dedjazmatch choisit les messagers qu'il expédie à ses vassaux ou aux Polémarques des provinces éloignées. Comme ce service exige de l'intelligence, de la mémoire, de la discrétion et du dévouement, ce corps de gardes du Trésor jouit ordinairement de beaucoup de prérogatives, qui varient du reste selon le degré de faveur de son Chalaka, lequel est le plus souvent chargé de préférence d'exécuter les volontés directes de son Suzerain. Au camp, cette troupe s'établit toujours et sans intermédiaire à la gauche de la tente du Dedjazmatch.
Le Dedjadj Guoscho avait une prédilection marquée pour cette troupe, dont le chiffre variait entre deux et trois mille hommes. L'émulation y était fort grande et l'esprit de corps des plus actifs. Les meilleurs soldats de la province, comme les recrues étrangères, ambitionnaient tous d'y être admis, ce qui en faisait un véritable corps d'élite où le Dedjazmatch choisissait des sujets pour les postes de confiance.
Ce Chalaka a droit à la tente blanche et il est ordinairement investi d'un fief.
Le _Sef-Djagri-Chalaka_ (_chiliarque des porte-glaives_). Les grands feudataires de l'Empire avaient l'usage de faire porter devant eux des épées à deux tranchants, espèce d'estramaçons, larges de deux pouces environ, à poignée cruciale garnie en argent. Ces épées, recouvertes de housses écarlates et traînantes, sont encore portées sur l'épaule devant les Dedjazmatchs et figuraient, à ce que m'a dit un vieux feudiste, le nombre de hauts barons ou possesseurs de grands fiefs qui suivaient sa bannière. Ce Chalaka, qui a droit à une tente blanche, fait partie, avec sa bande, du campement de droite. Il est ordinairement investi d'un fief, et, dans le Damote, cet officier commandait une troupe d'environ 1,400 hommes.
Le _Moulla-Bet-Bacha_ (_bacha de toute la maison_), ou commandant en chef des corps de francs-tireurs ou fusiliers. Cet officier est revêtu à sa nomination d'une cotte d'armes en soie; mais, par suite de l'idée de défaveur attachée au combattant à l'arme à feu, malgré l'importance reconnue de son concours, cette distinction n'entraîne pas pour le Bacha la considération attribuée aux autres dignitaires pareillement revêtus. Il n'est appelé au conseil qu'à la veille d'une bataille; il doit avoir grandi au milieu des francs-tireurs, être populaire parmi eux et habile à conduire ces soldats, dont les habitudes quinteuses rendent le commandement proverbialement malaisé. Il campe sous une tente blanche entre le campement des timbaliers et celui du Biarque. Comme les Chalakas dont il vient d'être parlé, il nomme ses centeniers, mais il doit soumettre à la sanction du Dedjazmatch la nomination qu'il fait des Chalakas commandant sous ses ordres aux trois bandes de francs-tireurs. Ces Chalakas, revêtus souvent de la cotte d'armes, sont:
Le Chalaka des _Abate-Neftegna_ (_chiliarque des fusiliers vétérans_), qui commande à ce corps d'élite de francs-tireurs, parmi lesquels beaucoup sont investis de petits fiefs ou reçoivent une paye élevée.
Le Chalaka des _Zébégna-Neftegna_ (chiliarque des gardes fusiliers), qui commande aux fusiliers chargés de fournir, concurremment avec les gardes du corps, les postes de la garde de nuit des abords de la tente du Dedjazmatch.
Ces deux corps campent autour de la tente du Bacha.
Et enfin le Chalaka des _Achkeur-Neftegna_ (_fusiliers adolescents_), qui commande une troupe composée de jeunes fusiliers, laquelle est adjointe au corps des Eka-Bets, campe avec lui, et au combat garnit son front de bataille.
La plupart des francs-tireurs sont des hommes de pied; leur première ambition est d'obtenir soit une mule pour les porter durant les marches, soit un cheval au moyen duquel ils se mêlent avec moins de danger aux combats de cavalerie. Ils sont ordinairement indociles, grossiers, gourmands et portés à changer de maître; car, quoique peu considérés, ils sont toujours sûrs de trouver partout un enrôlement. Souvent ils désertent à la fin d'une campagne, mais ils ne manquent jamais de laisser la carabine qui leur a été confiée.
Le _Meuzeuzo Chalaka_ (_chiliarque des dégaîneurs_), Chiliarque des cavaliers possesseurs de fiefs qui correspondent à nos anciens fiefs à haubert ou aux fiefs d'écuyers. Le corps qu'il commande comprend aussi les cavaliers possesseurs de terres allodiales, mais grevées du service militaire à peu près comme les anciens spahis de l'Empire ottoman, et les cavaliers étrangers entretenus provisoirement par des allocations en argent ou en nature. Tous ces cavaliers sont compris sous le nom générique de _Meuzeuzos_, en opposition aux seigneurs de fiefs importants qu'on nomme _Mokouannens_. Ces derniers correspondent à nos chevaliers à bannière; ils ont ordinairement le droit de se faire précéder de trompettes et d'un tambourin, ou bien de flûtes, et ils relèvent sans intermédiaire de la suzeraineté du Dedjazmatch. Ce Chalaka est l'intermédiaire des cavaliers meuzeuzos pour tous leurs rapports avec le Dedjazmatch, et, lorsque l'armée est réunie, il juge en premier ressort des procès civils et correctionnels qui s'élèvent entre eux. Il veille à la disposition et à l'ordonnance générale du camp, et décide de tous les différends relatifs à l'emplacement des divers corps. La veille d'un festin, il reçoit avis du chef des gardes de l'alga du nombre de places réservées aux hommes de son corps, et c'est lui qui répartit les invitations nominatives. Debout durant les festins, il se tient au bas bout de la table pour faire introduire ceux qu'il a invités, maintenir l'ordre parmi eux, et user éventuellement, vis-à-vis du Biarque, de son droit de représentation au sujet de la mauvaise distribution de l'hydromel parmi ses meuzeuzos. Il a ses grandes et petites entrées chez le Dedjazmatch, et souvent une place au Conseil. Il jouit des profits d'un patronage étendu et reçoit l'investiture d'un fief, ce qui lui permet d'enrôler pour son compte de 100 à 300 combattants. Parmi les cavaliers dont le Dedjazmatch lui confie le commandement, il se trouve ordinairement des guerriers de marque, hautains, ardents, susceptibles et ambitieux; aussi est-il nécessaire qu'il soit d'une bravoure incontestée, qu'il ait du tact et de l'entregent, qu'il soit bon feudiste, expert à décider des cas militaires, juge éclairé des prérogatives, des us et de l'étiquette des camps. Cette charge est fort considérée et conduit le plus souvent aux hautes dignités. Il campe sous une tente blanche, dans un cercle formé par ses Meuzeuzos, de façon à former le front du campement général. Il doit consulter le Dedjazmatch pour la nomination des officiers sous ses ordres. Ce corps de Meuzeuzos, chez le Dedjadj Guoscho, fournissait près de 3,000 cavaliers.
La bande commandée par le Meuzeuzo Chalaka est composée, comme on le voit, de cavaliers dont chacun est investi, soit d'un fief roturier, soit d'un fief boursier, d'un pied de fief ou d'un fief en l'air, tous liges. Ces fivatiers ont, comme les Mamelouks, un certain nombre de suivants combattant, soit à pied, soit à cheval; les bandes commandées par les autres Chiliarques sont composées presque en totalité de fantassins et de cavaliers qui servent pour une solde ou même pour une simple soutenance, et jouissent par conséquent d'une considération moindre. Pour régir la troupe sous ses ordres, le Meuzeuzo Chalaka, comme tous les Chalakas, nomme un _End-ras-i_ (_semblable à ma tête_), ou premier lieutenant, un _Tekouatari_ (_comptable_), un _Aggafari_ (_gardien_), un _Wouzifiadj_, ou suppléant, et des _Alakas_, espèce de centurions, qui commandent les compagnies dont l'effectif varie de 60 à 200 hommes. Chaque Alaka nomme pour sa compagnie un End-ras-i, un Tekouatari, un Aggafari, des _Keunates_ (_cinquanteniers_). Ceux-ci, enfin, nomment des dizainiers.
Aucune de ces subdivisions ne sert, comme chez nous la compagnie, d'unité pour les manoeuvres; les mouvements de ces bandes s'exécutent au moyen de passe-paroles, si la distance ne permet pas d'entendre la voix du Chiliarque. La paye n'est faite qu'à des époques irrégulières; elle est calculée sur ce qu'il faut pour l'acquisition du vêtement. Chaque homme se charge ordinairement d'acheter le sien au marché. Son cheval ou sa mule et ses armes, à l'exception des carabines, sont sa propriété; ses profits licites et ses exactions subviennent amplement à leur renouvellement, et lui permettent même d'amasser un pécule. Il reçoit du grain, dont une partie lui sert à échanger contre les quelques autres substances alimentaires qui composent sa nourriture, quand la bande n'est pas répartie en subsistance chez l'habitant. Le Chalaka, et quelques-uns de ses officiers, sont quelquefois investis de petits fiefs. Le nombre de femmes qui suivent ces bandes est considérable; quelques Chalakas seulement cherchent à les exclure, mais ils ne réussissent qu'imparfaitement, à cause surtout de la difficulté pour le soldat de préparer sa nourriture. En campagne, il se nourrit du produit du maraudage, qui ne lui fournit que de la viande sur pied, quelquefois du beurre et du miel, et surtout des grains de diverses sortes, pour la mouture et la panification desquels les femmes sont presque indispensables.
Le _Négarit-Metch Alaka_ (_Alaka des frappeurs de timbales_), ou chef des timbaliers. Les timbaliers sont au nombre de vingt-deux, mais la plupart d'entre eux enrôlent pour leur compte des serviteurs ou doublures. Ils interviennent pour un tiers dans les fonctions de bouchers qu'exercent les bûcherons; ils coopèrent à l'abattage, au dépeçage de ce tiers, et ils se réservent sur cette portion tous les droits que ces derniers prélèvent sur la viande. Si la peau d'une timbale vient à être crevée, ils fonctionnent de droit sur la première bête à abattre et ils en prennent la peau pour réparer la timbale. Chaque timbalier a deux instruments qu'il sangle sur une mule, et il chevauche sur la croupe en exécutant les batteries; si la mule vient à mourir, il doit porter lui-même ses timbales un jour durant. Un des timbaliers porte un vaste parasol en étoffe rouge fixé à une longue hampe; ce parasol ne sert presque jamais à garantir le Dedjazmatch, et pourrait bien avoir été adopté en imitation des princes souverains de l'Inde et du Japon. Un autre timbalier porte un gonfanon en étoffe rouge dont la hampe est terminée par une boule en cuivre surmontée d'une croix de même métal. Ce gonfanon n'est point, comme chez nous le drapeau, l'emblème de l'honneur militaire; en Éthiopie, on a choisi pour symboliser ce sentiment une timbale maîtresse, la plus grande de toutes, et sur le champ de bataille, le soldat qui prend cette timbale est considéré comme ayant pris le drapeau de l'armée ennemie, et le corps entier des timbaliers lui appartient, dans le cas où la victoire reste à son parti. Le chef des timbaliers désigne un de ses hommes pour faire l'office de bourreau du Dedjazmatch; il doit recevoir lui-même le condamné des mains du chef des gardes, le remettre à l'exécuteur et surveiller l'exécution. À l'exécuteur revient de droit l'habillement du supplicié. Tout boeuf, âne ou cheval provenant d'une razzia, et ayant la queue coupée, revient de droit au chef des timbaliers.
C'est ordinairement parmi les timbaliers, et sur la présentation de l'Alaka des timbaliers, que le Dedjazmatch nomme le Tchohaï-Tabbaki, ou gardien des crieurs qui réclament justice; l'Alaka prélève un léger droit sur chacun de ces plaignants, et il jouit de plusieurs autres droits secondaires. Il répartit ses différents profits parmi ses timbaliers et nomme ses officiers subalternes. Il est investi d'un petit fief et il est aussi revêtu d'une cotte d'armes en soie. Il commande, mais n'exécute point les batteries, et doit être à cheval, en tête de ses hommes. On choisit pour ce poste un soldat courageux, car souvent il laisse sa vie sur le champ de bataille pour n'avoir point voulu faire tourner bride à ses timbaliers ou suspendre la batterie de la charge, à la sommation de l'ennemi. On choisit aussi un homme énergique pour timbalier de la timbale maîtresse, car la perte de cette seule timbale prive le chef de l'armée du droit de se faire précéder de ces instruments jusqu'à son investiture du Gouvernement d'une autre province qui comporte le droit de faire battre des timbales, ou jusqu'à ce qu'il en ait conquis d'autres par les armes. Les timbaliers touchent une paye relativement importante, mais ne jouissent d'aucune considération. Leur grossièreté, leur gourmandise et leur ivrognerie sont passées en proverbe. En marche, leur chef donne également le signal de jouer aux trompettes, au tambourin et aux flûtistes. Les joueurs de flûte, pris ordinairement parmi les fusiliers, et qui reçoivent alors double paye, varient depuis quatre jusqu'à quinze. Leurs flûtes, longues de deux pieds environ, sont faites en bambou de calibres gradués, et ne rendent chacune que certaines notes particulières. Comme dans les concerts russes, chaque joueur contribue successivement, et pour une ou deux notes seulement, à l'exécution de leurs mélodies étranges. Ces artistes jouissent de droits sur les viandes de boucherie, comme aussi les trompettes et le tambourin, et sont régis, du reste, par leurs Alakas et d'autres bas officiers.
Le _Gacha-Djagri_ (_porteur de bouclier_), ou servant d'armes. Cet office, qui mène quelquefois aux hautes dignités, est loin cependant de procurer à son titulaire la considération qu'on accordait en Europe aux écuyers de nos chevaliers. Il porte la rondache, le javelot et le hanap de son maître; il remplace de droit l'échanson pour le service de toute amphore de bière ou d'hydromel donnée en cadeau au Dedjazmatch, ailleurs que dans une maison ou une tente; il perçoit un droit sur les moutons et sur certains objets offerts en cadeaux à son maître, quand ce dernier est en selle. On choisit pour ce poste un soldat brave, vigoureux, adroit et bon piéton. Les seigneurs de grands fiefs allouent ordinairement à leur servant d'armes une mule de selle ou un cheval, et ils lui adjoignent deux ou trois suppléants. Mêlé aux pages, il entre librement chez le Dedjazmatch; il doit être discret, et avoir de la tenue. Il mange ordinairement avec les pages, sous les yeux de son maître, et prélève un morceau spécial de viande sur chaque bête abattue. Dans la maison d'un Dedjazmatch, il y a ordinairement plusieurs Gacha-Djagris.