Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 25
Après avoir présidé aux vérifications préliminaires, le Dedjadj Guoscho avait l'habitude de régler avec son confesseur les affaires de sa conscience, et de vivre ensuite dans une retraite absolue. Deux pages seulement faisaient le service de nuit et de jour; un ancien page de son père, le Chalaka Maretcho, chef des huissiers du service intime, gardait sa porte et servait d'intermédiaire entre lui et ses sujets, dont aucun n'était plus admis en sa présence. Il ne recevait même plus sa femme, que son intelligence remarquable et son esprit remuant portaient volontiers à s'immiscer dans les affaires. Il confiait alors à son Grand Sénéchal le soin de rendre en son nom les décisions judiciaires d'urgence, et son confesseur était seul admis à partager ses repas. Après avoir ainsi passé quelques jours, recueilli et inaccessible, au milieu du déchaînement des passions les plus actives de ses sujets, il nommait d'abord, conformément à l'antique coutume du Damote, le page porte-aiguière, dont la fonction, regardée comme la plus humble parmi celles des pages, consistait à lui verser l'eau pour se laver les mains avant et après les repas. Ce petit fonctionnaire avait le droit de s'asseoir au bas-bout de la table, en face du Prince et à côté des plus grands seigneurs; en campagne, il devait porter le bassin et l'aiguière de cuivre qui représentaient tout son domaine. Le Prince décidait ensuite des nominations aux grandes charges; le Chalaka Maretcho transmettait à mesure à un timbalier, en permanence sur la place, les noms des titulaires et les formules d'investiture, que celui-ci rendait immédiatement officielles par ban. Ceux que le Prince voulait priver de leur liberté étaient subitement arrêtés, soit au camp, soit dans leurs fiefs, par les centeniers les plus énergiques de la garde. Les nominations terminées, c'était avec une joie d'enfant que le Prince rouvrait sa porte à ses commensaux ordinaires et à ses familiers. Les nouveaux grands dignitaires et ceux qui avaient été confirmés dans leur poste venaient ensuite faire leurs baise-mains et recevoir en cérémonie leur cotte-d'armes d'investiture. La plupart des Polémarques avaient au contraire l'habitude, en ces occasions, de s'entourer de leurs familiers et de leurs conseillers, ce qui donnait lieu à des intrigues et à des divisions. Le Dedjadj Guoscho disait qu'un chef devait recueillir incessamment, pendant le cours de l'année et au milieu du calme des esprits, les éléments de ses décisions annuelles, et que le moment venu de les prendre, il fallait éviter jusqu'aux influences de ses amis, qui apportent toujours dans leurs conseils leurs passions et leurs faiblesses; qu'il lui était déjà malaisé d'imposer silence aux siennes, et qu'il ne voulait point commettre l'équité de ses résolutions au conflit des intérêts de ceux même qu'il aimait le plus.
La maison d'un Dedjazmatch se compose ordinairement des fonctionnaires suivants:
Le _Fit-worari_ (_envahisseur en avant_), ou chef d'avant-garde. Cet officier, le plus important en temps de guerre, devance l'armée avec ses propres troupes; il établit son camp à une certaine distance en avant de celui de son suzerain, dont il a le soin de choisir et de désigner d'abord l'emplacement; il a droit de dresser pour lui-même et pour ses principaux chefs des tentes blanches. Le jour d'une bataille, il est souvent chargé d'engager l'action, sinon, réunissant ses soldats à ceux de son maître, il a de droit le commandement d'une des ailes; il commande aussi les expéditions importantes que le Prince ne conduit pas en personne. Il a place au conseil, et il propose à l'agrément du Prince les noms de ceux qui, adjoints aux conseillers ordinaires, composent le grand conseil de guerre. L'importance de sa dignité équivaut à celle du Grand Sénéchal, auquel pourtant il cède le premier siége. En pays ennemi, il jouit de certains priviléges de maraude et droits de prise; il a droit aussi à une part des tributs en pays nouvellement conquis. Lui seul, après le Polémarque, a le droit d'envoyer des espions auprès de l'ennemi; pour tout enfin, il communique directement avec le Polémarque sans l'intermédiaire même du Grand Sénéchal. Son grade entraîne l'investiture de fiefs considérables, qu'il répartit entre ses vassaux; il prélève en outre diverses perceptions qu'amoindrit ou multiplie la volonté du Prince lors de l'investiture. Le Fit-worari du Damote devait être suivi d'environ 2,000 hommes de guerre, ses recrues personnelles, et un nombre égal de vassaux directs du Dedjazmatch était mis sous ses ordres.
Lorsque l'armée commence un mouvement de retraite, le Fit-worari est chargé de le couvrir, à moins que le Dedjazmatch ne prenne ce soin en personne; et si la retraite dure plusieurs jours, l'arrière-garde est composée des vassaux les plus importants et des bandes particulières du Polémarque désignées à tour de rôle. On choisit pour ce poste de chef d'avant-garde un brillant cavalier, connu par son courage et ses libéralités envers les hommes de guerre, chef vigilant, âpre au pillage comme au combat, et rompu aux ruses de la guerre. À sa nomination, le Polémarque le revêt publiquement d'une cotte-d'armes en soie, identique par sa forme à celle que nos chevaliers portaient par dessus leur armure.
Le _Blaten-Guéta_ (_seigneur des errements_), ou Grand Sénéchal, espèce de _procurator regius_, grand maître de la maison. La nomination à cet office entraîne pour le titulaire l'investiture d'un fief très-important et lui confère le premier siége au Conseil, ainsi que des droits de perception considérables sur les impôts, les nominations aux offices, les frais et amendes judiciaires, et enfin, comme l'indiquent les assises de Jérusalem, il a autorité sur toutes les recettes de la maison de son suzerain; ce qui lui permet d'intervenir dans toutes les ramifications du pouvoir de son seigneur. On choisit pour cet office un homme d'âge, de bon conseil, savant feudiste et habile administrateur. La plus lourde responsabilité pèse sur lui: il est chargé de l'expédition de la plupart des affaires journalières; aussi sa demeure est-elle constamment assiégée par des postulants. Il jouit de ses grandes entrées, mais ses occupations laborieuses ne lui permettent que rarement d'en profiter; en revanche, des messagers vont et viennent continuellement de sa demeure à celle du Polémarque. Sa charge, la plus lucrative de toutes, le met à même de thésauriser; il enrôle pour son compte de sept cents à douze cents combattants. Il campe sous une tente blanche à l'arrière-quartier du camp. À sa nomination, il est aussi revêtu d'une cotte-d'armes en soie.
Le _Tekakin Blaten-Guéta_ (_Blaten-Guéta des choses secondaires_), ou Sénéchal ordinaire, lieutenant du précédent. Ses profits et droits de perception sont plus limités que ceux de son supérieur; il a une place au Conseil, reçoit l'investiture d'un grand fief, et, à sa nomination, il est revêtu aussi d'une cotte-d'armes en soie. Il jouit des grandes et des petites entrées, et il voit le Polémarque bien plus fréquemment que ne le fait son supérieur, auprès duquel il campe sous une tente blanche. En Damote, le fief de ce fonctionnaire lui permettait d'entretenir de deux cent cinquante à quatre cents soldats, dont environ un quart de cavaliers, et une dizaine de francs-tireurs.
Le _Moulla-Bet-Azzage_ (_ordonnateur de toute la maison_), ou Biarque, intendant général des vivres. Les panetiers, les boutilliers, les écuyers tranchants, les dégustateurs, les contrôleurs et les porteuses de l'hydromel, les sommiers, les gardiens de la pourvoirie, les cuisinières, les boulangères, les mouleuses, toutes les servantes de la cuisine, les femmes qui brassent la bière, celles qui délayent le miel pour l'hydromel, celles qui travaillent aux ouvrages de vannerie, les fileuses, enfin presque toute la domesticité proprement dite reçoit directement des ordres de lui. Il s'entend avec les deux sénéchaux pour distribuer les subsistances à tous ceux dont l'ordinaire a été fixé par le Polémarque; il veille à tous les approvisionnements de bouche et à l'entretien du parc de vaches laitières et d'animaux pour la boucherie. Il est chargé des rations, de l'habillement et de la paye de tous les gens de service. Il est gouverneur des terres domaniales, et perçoit le tiers des amendes ou frais judiciaires qui proviennent des procès entre leurs habitants.
Il est aussi investi d'un fief important et revêtu d'une cotte-d'armes en soie; il prend place au Conseil et au Lit de justice, où il siége à côté des sénéchaux. En outre des perceptions diverses que lui concède le Polémarque, il cumule une quantité de petits profits sous-entendus. Aux jours de festin, une longue verge à la main, et revêtu de sa cotte-d'armes, il se présente en cérémonie, suivi de tous les officiers de bouche et de leurs valets portant sur la tête les corbeilles de pain, des cuisinières avec leurs plats fumants, et d'une file de femmes chargées d'amphores d'hydromel, pendant que les timbaliers battent à la ripaille. Debout à l'extrémité de la table, il dirige l'ordonnance jusqu'à ce que le Dedjazmatch ait fini de manger; alors il donne le signal à l'échanson en chef de faire verser l'hydromel, et il s'assied ensuite au fond de la salle, d'où il surveille tout le service. La plupart des gens de la domesticité campent autour de sa tente blanche, dont la place est fixée derrière les timbaliers, qui s'établissent toujours en face de la tente du Dedjazmatch. L'Azzage du Damote entretenait pour son propre compte de trois cents à huit cents combattants. Il s'entend avec son maître pour la nomination de plusieurs contrôleurs qui ne relèvent que de lui et qui ne jouissent, du reste, que d'une très-petite considération. Il a ses grandes et petites entrées, et la faculté de prélever une quantité de petits profits qui rendent sa charge presque aussi lucrative que celle du Grand Sénéchal. Cet officier a un lieutenant nommé par le Dedjazmatch, lequel lieutenant peut n'être pas investi d'un fief, et en ce cas son entretien et sa paye consistent en certaines dîmes sur les approvisionnements.
Le _Moulla-Bet-Beudjeround_, ou Trésorier général et Maître de la garde-robe. Il est chargé de la garde de toutes les valeurs-meubles, de l'argent, des bijoux, des objets de parure, de toilette et des armes personnelles du Dedjazmatch. Il a aussi le dépôt des raisins secs, du vin et de l'eau-de-vie que fournissent en impôts certains fiefs désignés, les octrois des villes, des marchés, et sur lesquels il prélève pour lui-même un dixième; il perçoit un tant par cotte-d'armes dont son maître revêt ses dignitaires, comme aussi par chaque décoration honorifique donnée à un homme de l'armée. Il perçoit encore un dixième de tous les impôts payés en or, en argent ou en sel, comme aussi un tant sur le pesage de l'or et sur tous les cadeaux qui sont offerts au Prince et dont la garde lui est confiée. Il jouit encore de plusieurs autres droits que leur multiplicité rend fort lucratifs. Si, à la suite d'un désaccord avec son maître, il prend refuge dans une ville d'asile, le clergé de l'asile est tenu de rendre sa personne à son Seigneur; la même coutume existe à l'égard du Grand Sénéchal et son lieutenant. Le Beudjeround commande le corps des _Eka-Bet_ ou gardes du trésor, dont il nomme le Chalaka (_chef de millier_), espèce de Chiliarque. Les selliers, les bourreliers, les censeurs, les armuriers, les ouvriers en fer, en cuivre, les argentiers et les artisans de toute sorte sont sous sa direction, comme aussi les buandiers, les coiffeuses et les pages. Il est investi d'un grand fief; dans quelques gouvernements cet officier est revêtu de la cotte-d'armes en soie, mais en Damote ce n'est point la coutume.
Durant les festins il se tient debout au pied de l'alga du maître, et en tout temps il jouit des grandes et des petites entrées. Il a la juridiction de toutes les causes qui ont trait à ses attributions, et il perçoit pour son compte les profits de cette judicature. Ses fonctions le mettent en rapports journaliers avec son maître, et il en profite pour servir d'intermédiaire pour les réclamations ou les faveurs, ce qui lui procure encore un patronage étendu et très-lucratif. Il est rarement admis au Conseil. Il campe sur la gauche de la tente du Dedjazmatch, au milieu des gardes du trésor, en outre desquels, il enrôle pour son propre compte un petit nombre de soldats. Il a droit à une tente blanche.
Le _Moulla-bet Aggafari_ (_garde de toute la maison_). Cet officier remplit les fonctions de grand prévôt de l'armée, et il parcourt souvent les domaines de son Seigneur pour y distribuer la justice, au nom de son maître, ou y réprimer les attentats à la sûreté publique. Il est chargé de l'arrestation et de la garde des prisonniers; il fournit les hommes chargés de garder les plaideurs sans caution et perçoit un tant pour leur garde, comme sur toutes les saisies qu'il opère. Il jouit aussi de la perception d'un droit, dit _droit de verge_, par chaque procès qui se vide en cour du Dedjazmatch; il est chargé aussi de la publication des bans. Il remet aux parents de la victime la personne du meurtrier condamné à mort, et il assiste comme témoin à l'exécution que les parents en font eux-mêmes. Il commande aux huissiers; dans les grandes réunions, une verge blanche à la main, il se tient debout à la porte de son Seigneur. Aidé de son lieutenant et entouré de nombreux huissiers, il préside à la police, expulse les intrus, fait introduire les invités, réprime la licence des festins, où les rancunes et les rivalités réveillées par l'hydromel suscitent trop souvent des orages. Il modère aussi les effervescences guerrières, qui donnent lieu aux récits des thèmes de guerre; car dans ces occasions, les seigneurs se pressent, suivis de leurs bandes en tenue de combat, et des centaines d'hommes surexcités se trouvent en présence les armes à la main. Aussi il est d'usage de choisir, pour ce poste de chef des gardes, un homme d'action, d'une énergie reconnue, et tout dévoué au Dedjazmatch. Cette charge correspond en beaucoup de points à celle de nos Rois des ribauds au moyen âge. Des fiefs importants lui sont assignés, et il siége au Conseil. Dans quelques provinces de l'Éthiopie, ce dignitaire est revêtu de la cotte d'armes en soie; mais cet honneur n'est point coutumier en Damote. Il commande, au nom de son maître, à environ six cents cavaliers et à mille hommes de pied, entretenus par des alleux en dehors de ses propres fiefs; de plus, selon sa réputation de générosité et sa popularité parmi les soldats, il peut enrôler environ six cents combattants, relevant uniquement de lui. Au lieu d'un corps spécial, on lui donne souvent à commander le régiment des gardes de l'Alga. Il campe à l'aile droite du camp, et lui aussi a droit à une tente blanche.
L'_Elfigne-Askeulkaïe_ (_huissier de l'intérieur_). Il sert comme lieutenant du dignitaire précédent, mais il relève directement du Dedjazmatch. À l'heure des repas, pendant les conseils et toutes les fois que le Dedjazmatch est accessible à ses sujets, il doit être sur le seuil, une verge à la main, et secondé de quelques huissiers intimes, ses subordonnés; personne ne peut entrer sans sa permission. Si l'Aggafari est absent, il le remplace quand le Dedjazmatch tient lit de justice. Debout entre les parties, il conduit et résume les débats, prête main-forte au besoin; toujours debout, il émet son jugement le premier, puis il provoque nominativement les juges et les assesseurs à émettre le leur. Il perçoit les amendes ou les frais judiciaires, dont il s'attribue une partie. Il a droit à la surveillance du parc des moutons pour la boucherie, et il en perçoit pour lui un dixième. Dans les festins, lorsque le chef des gardes est de service, il doit se tenir debout à la tête de l'alga du maître. À moins que le Dedjazmatch ne soit sorti ou endormi, il doit toujours être à son poste, sur le seuil; aussi ses fonctions sont-elles très-fatigantes, car elles exigent une assiduité et un éveil de tous les instants. En revanche, comme c'est de lui que dépend l'accès auprès du maître, il est l'objet des prévenances de tous, ce qui rend sa position fort lucrative. Il est d'ailleurs investi d'un fief, qui, en Damote, lui permet d'enrôler pour son compte de quatre-vingts à cent quarante soldats. On choisit pour ce poste de confiance un cavalier dévoué, ferme, discret, alerte et doué d'une élocution facile. Il campe près du chef des gardes et n'a droit qu'à une tente noire.
Le _Moulla-Bet-Tékouatari_ (_comptable de toute la maison_), contrôleur général des recettes. Sa surveillance s'étend sur tous les départements, y compris ceux attribués aux sénéchaux; il jouit de perceptions sur tous les objets de son contrôle, et de l'investiture d'un fief qui lui permet d'enrôler pour son compte au moins une centaine d'hommes. Il campe sous une tente noire, à côté du campement du premier sénéchal.
L'_Afa-Negousse_ (_bouche du roi_). Cet officier est l'organe du Dedjazmatch pour toutes ses décisions judiciaires sur chacune desquelles il perçoit une dîme. Il doit se rendre, avant le jour, à la porte du Dedjazmatch, et dès qu'il est réveillé, il entre pour l'avertir qu'on demande justice; il prévient ensuite son subordonné, le _Tchohaï-Tabbaki_ (_gardien des crieurs_), que le Dedjazmatch est disposé à ouïr les réclamations. Chaque réclamant, sur l'invitation du Tchohaï-Tabbaki, exprime alors à haute voix et à distance de la maison ou de la tente l'objet de son recours. Le Dedjazmatch émet sa décision, et l'Afa-Negousse, debout sur le seuil, la transmet au dehors de façon à être entendu de tous. On choisit, pour remplir cet office, un homme doué d'un organe sonore, expert feudiste et arrêtiste, habile à formuler un dispositif, versé dans la procédure et ayant une élocution correcte et choisie, car au milieu du silence où habituellement il fait entendre sa voix, le dernier goujat de l'armée ne manquerait pas de relever publiquement une expression impropre ou une faute de langage. Cet officier siége au nombre des assesseurs du Dedjazmatch, quand ce dernier tient son plaid: il est investi d'un fief important, et il est fréquemment appelé au Conseil. Ses entrées matinales auprès du Dedjazmatch lui procurent un patronage considérable. Tous les possesseurs de fiefs recherchent aussi son bon vouloir, car il peut dépendre de lui d'envenimer les plaintes de leurs vassaux qui viennent en appel devant le Dedjazmatch, comme aussi d'arrêter ou de concilier leurs réclamations avant qu'elles n'aboutissent. Il campe à part, derrière les gardiens du trésor, sous une tente blanche et entouré des huttes de ses hommes, dont le nombre varie entre deux cents et quatre cents, selon l'importance de son fief.
Le _Tchohaï-Tabbaki_ (_gardien des crieurs_), ou gardien des appelants en justice, des réclamants ou postulants de toute sorte, qui, à défaut d'autre aboutissant, se présentent de jour ou de nuit, devant la demeure du Dedjazmatch. Dès le chant du coq, il veille avec ses subordonnés à la venue successive des postulants, et il assigne à chacun d'eux son tour pour élever la voix. Il perçoit un tant sur chaque cause et sur chaque soldat que le Dedjazmatch envoie pour transmettre sa volonté aux vassaux qui ont occasionné des plaintes. Cet officier est rarement pourvu d'un fief; on lui assigne une paye en nature ainsi qu'un certain nombre de rations pour lui et ses quelques suivants, et il trouve encore moyen de se maintenir dans l'aisance, par les exactions qu'il exerce sur les plaignants et les bonnes-mains qu'il reçoit des seigneurs. Son office est peu considéré. Il campe sous une hutte, auprès des timbaliers.
Le _Feureusse-Balderasse_ (_maître de l'école du cheval_), ou écuyer et chef de l'écurie. Il dresse les chevaux et les mules, est responsable de leurs harnais, commande aux selliers et il exerce un droit de réquisition sur les ouvriers de tout corps de métier qui regarde la sellerie et les besoins de l'écurie. Lorsque le Dedjazmatch monte à cheval, le Balderasse visite les sangles et tient l'arçon, pendant qu'un palefrenier tient le cheval par la bride. Sa place, au camp, est immédiatement derrière la tente du Prince, où ses recrues particulières et tous les serviteurs de l'écurie de son maître campent autour de sa petite tente noire. C'est sur son ordre que le chef de la troupe, composée des gardes du destrier, lui envoie un piquet de soldats pour veiller de nuit à la sûreté des chevaux du Dedjazmatch. Après que les sénéchaux ont assis l'impôt de l'orge, c'est lui qui est chargé de la perception; si cette opération présente des difficultés, il requiert au besoin l'appui du corps des gardes du destrier. Il doit percevoir mensuellement des mains du chef des écuyers tranchants une peau de boeuf crue, qu'il fait découper en lanières et distribuer aux palefreniers, qui les corroient et les tiennent prêtes à tous les usages de l'écurie; il donne aussi de ces lanières à préparer aux gardes du destrier pour les besoins de la sellerie. Tout harnais réformé lui revient de droit. Il perçoit la dîme sur les cadeaux de beurre faits au Dedjazmatch, sur les étoffes servant à faire des culottes et sur les chevaux reçus comme impôt, comme cadeau ou même achetés; le cheval de combat du Dedjazmatch n'entre pas en ligne de compte. Quand ce dernier donne un cheval à un vassal important, cet écuyer perçoit sur le donataire un droit de bonne-main. Son cheval de combat et sa mule sont nourris à l'écurie de son maître. À l'époque annuelle du renouvellement des investitures, la plupart des fonctionnaires résignent leurs offices, le chef des gardes et le gardien de l'intimité déposent leurs verges, l'écuyer remplit alors leurs fonctions, et à la nomination du nouveau gardien de l'intimité, il partage ses fonctions avec lui et les profits qui en découlent, jusqu'au premier grand banquet; il dépose alors sur le bas-bout de la table sa verge, signe de son office intérimaire. Quand le Dedjazmatch prend un repas à l'écurie, l'écuyer dirige de droit le service, à l'exclusion des officiers spéciaux, le panetier excepté; il présente lui-même l'hydromel à son seigneur et il a droit à toute la desserte. Il a droit aussi à une certaine partie de viande sur chaque boeuf, chèvre ou mouton de boucherie. Les jours de festin, il se tient debout près du chevet de l'alga; il y boit l'hydromel à discrétion, et de plus, sur chaque grande jarre d'hydromel qui se consomme, l'échanson doit lui réserver une certaine mesure qui lui est remise après le festin. Il a ses entrées chez le Dedjazmatch et jouit souvent de son intimité. Il est pourvu d'un fief qui lui permet d'enrôler pour son compte une quarantaine de soldats. Il va sans dire qu'il doit être écuyer habile et avoir des recettes pour les maladies des chevaux. Il a la police et la conduite des palefreniers et des coupeurs d'herbe, et pour chacun de ces services le Prince nomme, sur sa présentation, un _Alaka_, ou mesureur, un _Tekouatari_, ou comptable, et un _Aggafari_, ou gardien.
Les coupeurs d'herbe, munis chacun d'une faucille et de douze cordelles, ne sont tenus en tous temps que de fournir journellement une charge d'herbe choisie ou, à défaut d'herbe, une charge de paille qu'ils remettent aux palefreniers. Ces derniers sont chargés de nourrir les chevaux et de veiller à leurs attaches; en marche, ils vont à pied et les conduisent à la main; ils perçoivent un droit par cheval donné par le Dedjazmatch, ainsi qu'un morceau de viande spécial par bête de boucherie. Les coupeurs d'herbe ont droit aussi à un morceau spécial de viande. Le nombre des chevaux d'un Dedjazmatch varie beaucoup et s'élève quelquefois à une trentaine.