Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie

Chapter 24

Chapter 243,646 wordsPublic domain

Chacun de ces accidents était signalé par de grandes clameurs. Le Dedjazmatch passa l'un des derniers, monté sur son cheval de combat et entouré de nageurs battant l'eau avec des bâtons, tandis que l'armée poussait de grands cris pour éloigner les crocodiles et les ondins. L'obscurité venue, on voyait encore quelques nageurs traversant le fleuve, une torche allumée ou un tison à la main: autre moyen usuel d'effrayer les crocodiles et les esprits. Nous perdîmes une quarantaine d'hommes entraînés par le courant et seize enlevés par les crocodiles; nous recueillîmes cinq hommes qui n'étaient que mordus. Nous perdîmes aussi quelques bagages, des bêtes de somme, des mules et même quelques chevaux de combat. Bientôt, le mouvement et le vacarme cessèrent; les feux à perte de vue indiquaient seuls la présence de nos multitudes endormies, aux grondements des eaux du fleuve. Le niveau de l'Abbaïe s'éleva, vers la fin de la nuit, comme pour justifier l'inquiétude générale relativement à l'imminence de cette crue complémentaire; les sous-bermes et les cours d'eau qui se jettent dans l'Abbaïe se forment ou grossissent souvent avec une instantanéité telle, qu'ils surprennent jusqu'à des panthères, des lions ou d'autres animaux sauvages, et les roulent jusqu'au fleuve. Quelques heures plus tard, il eût fallu peut-être se résigner à hiverner en pays Galla, où, vu la saison et la difficulté de se procurer des subsistances, la plus grande partie de notre armée aurait probablement péri par les intempéries, les privations ou le fer de l'ennemi.

Le lendemain, dès l'avant-jour, l'armée se déroula en serpentant sur les longues et raides montées qui mènent au plateau du Gojam. Le premier hameau que nous atteignîmes était groupé autour d'une église dédiée à saint Michel. Pour la saluer, les cavaliers, un pied à l'étrier, de l'autre touchaient la terre en passant; d'autres stationnaient aux abords, le temps de faire une prière; hommes et femmes remerciaient Dieu à haute voix de les avoir ramenés en terre chrétienne; les femmes surtout lui parlaient avec une familiarité affectueuse, parfois touchante. Il est probable que toutes ces démonstrations n'étaient point aussi épurées qu'il l'eût fallu, qu'il s'y mêlait dans bien des poitrines des pensées d'un ordre plus mondain que céleste: le réveil d'affections égoïstes, l'espoir de s'abriter au foyer contre les pluies de l'hiver, d'intéresser la veillée par les récits de l'expédition accomplie; mais il faut croire aussi que pour plusieurs l'idée de la bonté providentielle se dégageait de toute préoccupation terrestre.

Comme il arrive à la fin d'une expédition, lorsque le stimulant de l'imprévu et du danger a disparu, l'entrain s'était affaissé; bêtes et gens, tous s'abandonnaient à la fatigue. Notre marche et notre campement eurent lieu pêle-mêle, les mille soins de la vie des camps étaient négligés; malgré une pluie pénétrante, beaucoup de soldats, plutôt que de se construire une hutte, se pelotonnaient à plusieurs sous quelque abri portatif ou se recoquillaient sous leur bouclier. Des chefs ne purent retrouver leurs tentes, d'autres leurs provisions ou leurs gens de service; on pataugeait dans la boue, on se cherchait, on s'entre-appelait de tous côtés. La tente du Prince fut assiégée de messagers, accourus de toutes parts pour l'informer des événements survenus durant notre absence. On m'apprit que le sommier portant ma tente s'était abattu et avait dévalé toute une montée.

--Sais-tu dormir quand tu n'as pas dîné? me dit le Prince. Je doute que nous trouvions à manger ce soir, car tout le service du gobelet est encore en route, et les drôles s'abriteront sans doute dans quelque village. Cette pluie va durer toute la nuit; tu resteras avec moi; nous causerons pour chasser la faim et le froid.

Il faisait nuit, lorsque les gens d'un gouverneur des environs, resté pour garder le pays, arrivèrent chargés de provisions de bouche pour le Prince. Leur maître, retenu chez lui par une ophtalmie, demandait que j'allasse lui donner quelque remède.

--Va, va, me dit le Prince, je voudrais pour ce soir n'être pas Dedjazmatch, et avoir tes recettes, afin de me reposer, moi aussi, chaudement et bien repu.

Après environ une demi-heure de marche, je mis pied à terre devant une grande et confortable maison. On s'empressa autour de moi; le gouverneur fit sortir son cheval favori de sa stalle, pour y mettre le mien, et me jeta sur les épaules une de ses toges, la mienne étant trempée de pluie; on approcha un large brasier bien ardent, puis une table bien servie. Mon hôte se crut largement payé de son hospitalité par un collyre, qui heureusement fut efficace; moi, je me considérai son débiteur, et nous mîmes à profit dans la suite, plus d'une occasion de nous obliger.

Je rejoignis le Prince le lendemain, avant le boute-selle. Il venait d'être prévenu officieusement de la mort de son allié le Dedjadj Conefo, Polémarque du Dambya et de l'Agaw-Médir. Le conseil, réuni sur-le-champ, était d'avis d'hiverner à Goudara, bourgade située sur les confins du Damote et de l'Agaw; car, de là, nous serions à même de surveiller les chefs remuants de cette dernière province, et d'influer sur les événements en Dambya.

Dès la montée de l'Abbaïe, les contingents de volontaires et d'auxiliaires étaient partis pour chez eux; un ban fut publié pour désassembler l'armée, et, chef d'avant-garde, seigneurs censiers, haubergiers, bénéficiers, hobereaux, francs tenanciers et vassaux à tous les degrés se dispersèrent rapidement. Les chefs de bandes se rendirent avec leurs soldats dans les quartiers désignés pour leur subsistance d'hiver, et le Prince, ne gardant auprès de lui que quelques familiers et trois ou quatre mille hommes, tant fusiliers que cavaliers et rondeliers, s'achemina vers Goudara. La pluie commençait vers le milieu du jour, nos étapes étaient très-courtes. Nous nous arrangions de façon à arriver de bonne heure à des villages bien pourvus, où nous logions chez l'habitant; et quoique la présence du Prince ne contînt qu'imparfaitement les exactions des soldats, les paysans les subissaient ordinairement en témoignant cette satisfaction étrange que dénotent certaines femmes lorsqu'elles sont battues par le mari qu'elles aiment. Notre cortége se grossissait de plaignants, de notables, de riches trafiquants munis de présents, d'hommes âgés ou infirmes, soldats en retraite, de vieilles femmes titrées, de clercs, de rimeurs et chanteurs ambulants, enfin de ces happe-lopins et parasites de toute sorte qui grouillent autour des Éthiopiens puissants; tous accouraient pour complimenter le Prince sur son retour. Dans le Damote, malgré les pluies, le clergé des paroisses voisines de notre route se portait sur notre passage pour bénir le Dedjazmatch et lui chanter des hymnes en guez; des troupes de paysans se présentaient la poitrine et les épaules découvertes; des choeurs de jeunes filles, coryphées en tête, chantaient des villanelles en battant des mains et en se balançant en cadence; derrière elles, les matrones poussaient le cri de joie plaintif particulier au pays; et, comme pour narguer les cantilènes de ces filles des champs, nos chanteuses et improvisatrices en titre, effrontées commères qui venaient de faire campagne avec nous, glapissaient leurs plus bruyantes vocalises. À quelques milles de Goudara, le _Misil-Énié_ ou lieutenant Sakoum Guébré Kidane, laissé à la garde du Damote, vint au devant de nous, à la tête d'une troupe de sept à huit cents hommes, précédée par des joueurs de flûte.

Le Prince mit pied à terre au fond d'un pavillon oblong, ressemblant à une vaste grange et consacré aux grandes réunions. Les huissiers du lieutenant s'emparèrent des portes, et pendant qu'ils faisaient entrer les convives selon leur importance, les timbaliers se rangeaient sur la place; les écuyers tranchants gourmandaient et encourageaient tour à tour les bûcherons qui abattaient une dizaine de boeufs; les hâteurs de rôt attisaient de grands feux et disposaient la braise pour les grillades, et les comptables de la viande surveillaient le dépècement, écartaient à coups de verge pages, soldats et chiens faméliques. On se poussait aux portes, sur la place; partout on s'ébattait, on riait, on criait, on était content, et au-dessus, comme un dais tournoyant, planaient d'innombrables oiseaux de proie, faucons, buses, éperviers ou émouchets, qui sifflaient de joie aux apprêts saignants de cette bombance. Lorsque quelques centaines de convives furent entassés autour des tables surchargées de pains et flanquées de distance en distance de distributeurs debout, et que les divers serviteurs bachiques, dégustateurs, transvaseurs, échansons et comptables, avec leurs blanchets, vidercomes, carafons, hanaps, cratères, gamelles, calebasses et tout l'attirail hétérogène de la boisson, se trouvèrent à leur poste, auprès des jarres d'hydromel, grandes à pouvoir noyer trois ou quatre hommes, les timbaliers firent entendre la batterie d'usage; une soixantaine de cuisinières défilant, majordome en tête, vinrent déposer sur les tables des mets fumants, et alors commença un festin qui se prolongea bien avant dans la nuit, et qui formait comme la clôture de cette campagne contre les Gallas.

CHAPITRE VIII

MAISON MILITAIRE ET CIVILE D'UN DEDJAZMATCH.

Le petit bourg de Goudara consistait en une quarantaine de grandes huttes rondes, groupées à mi-côte sur le flanc oriental d'un roidillon couvert de rochers noirs, durs, criblés de trous et hérissés de pointes aiguës. Quelques huttes, irrégulièrement échelonnées, comme si elles gravissaient la côte, aboutissaient à un terre-plain sur lequel s'élevait, au milieu d'un bouquet de grands et beaux arbres, l'église entourée de son cimetière. L'extrémité nord de la colline, défendue par un fossé rocheux, se termine par une étroite plate-forme sur laquelle se trouvaient les divers bâtiments composant la demeure du Prince et de sa femme, dont l'habitation était entourée d'un clayonnage épineux. Le reste de la plate-forme suffisait à peine aux communs, à quelques huttes de gens du service, et à une cour devant le grand pavillon de festin, en face duquel une petite rampe tortueuse, composée d'un culbutis de rochers en escaliers, conduisait au pied du roidillon, où se trouvaient les cases des officiers, des soldats et du personnel en service permanent; puis, dans toutes les directions, une quantité de huttes, cases et cassines vides, attendant leurs propriétaires, dispersés en subsistance ou dans leurs fiefs, formaient comme une petite ville.

Il est à présumer qu'un géologue expliquerait par le voisinage d'un ancien volcan la configuration du sol de Goudara, et la nature de ses rochers ressemblant à des scories. Les indigènes, eux, se contentent de la tradition locale, selon laquelle la plate-forme, les fossés et la rampe seraient l'ouvrage de Ahmet-Gragne: surpris par la nuit, lorsque fuyant avec une poignée de soldats devant une armée ennemie, il aurait roulé en un tas, et disposé comme on les voit, les rochers des environs, afin d'abriter son sommeil. En tout pays, comme par une tendance invincible vers cet avenir qui lui permettra de se jouer en maître de ce qui lui fait obstacle aujourd'hui, l'homme se complait à créer des personnalités plus grandes que nature; s'il manque de héros, il en invente; s'il s'en présente, il les grandit d'attributs merveilleux et les encadre de tout ce qui lui paraît extraordinaire. Novice au milieu de la création, sa fiction se joue d'abord de la matière et de ses empêchements; jusqu'à ce qu'un jour la connaissance des lois impérieuses qui la régissent, le porte à se réfugier dans le domaine spirituel, où il trouve des attributs dont il grandit et transfigure les natures d'élite qui excitent son admiration. C'est ainsi que les légendaires éthiopiens, rapportant au héros musulman du Harar jusqu'aux accidents de leur sol convulsionné par les volcans, l'ont grandi au point d'en faire comme le géant traditionnel de leur histoire.

Autour de Goudara, le pays est doucement accidenté, boisé et fertile; on découvre, à l'Est, les collines qui entourent la source de l'Abbaïe, et les paysages sont à la fois riches, placides et austères. Nos chevaux et nos mules allaient se ravigourer dans de plantureux pâturages, noyés d'eau pendant l'hiver et réputés, avec raison, pour refaire promptement les animaux épuisés. Les communications étaient sûres, aucun chef rebelle n'infestait les routes; la présence d'innombrables troupeaux nous promettait le beurre et le laitage à profusion; l'Agaw-Médir, tout voisin, devait nous fournir à bas prix un miel réputé pour ses parfums, ainsi que des moutons et des boeufs à la chair savoureuse; les récoltes avaient été d'une abondance exceptionnelle; toutes les conditions matérielles enfin nous garantissaient le repos et le bien-être.

Je fus logé dans une grande case située entre la maison du Dedjazmatch et celle de la Waïzoro-Sahalou, sa femme. Cette case avait été construite avec recherche, dans la pensée qu'elle leur servirait de lieu de réunion. La Waïzoro, qui nous avait devancés à Goudara, reprit, à mon égard, ses attentions bienveillantes: matin et soir, elle faisait prendre de mes nouvelles, et s'informait de ce dont je pouvais avoir besoin. La plupart des chefs étant dispersés dans leurs investitures, le Prince vivait moins entouré. Dès le chant du coq, il donnait audience aux appelants, aux plaignants et réclamants de toute sorte; puis, il expédiait quelques affaires avec ses Sénéchaux, déjeunait et employait à ses loisirs le reste de la journée; deux fois par semaine seulement il tenait son plaid. Je commençais à parler l'amarigna, et à me passer d'interprète; mes relations avec le Dedjazmatch devinrent plus fréquentes et plus intimes; j'étais régulièrement de ses repas et de ses veillées; le reste de mon temps était pris par des visiteurs, la lecture et les soins à donner à mon cheval, qui partageait ma demeure et que je souhaitais de pouvoir manier de façon à faire honneur à celui de qui je le tenais.

Nous étions à l'époque de la révision annuelle des investitures. Pour bien apprécier l'importance de cette mesure dont la portée est à la fois politique, administrative et domestique, et en faire ressortir l'esprit, il est bon de revenir brièvement à ce qui a été dit relativement à la transformation des constitutions éthiopiennes.

Lorsque les Atsés voulurent constituer leur puissance comme celle des Empereurs byzantins, ils durent d'abord substituer au droit national, qui répartissait les pouvoirs, le droit byzantin, qui les concentrait, et ils prirent pour complices les Likaontes et ceux qui formaient avec eux le haut tribunal, ainsi que ces hommes faisant en quelque sorte partie du clergé, qui avaient grandi dans ses écoles, et qui, sous la dénomination de clercs, servaient de chantres aux offices, remplissaient dans l'église tous les services qui n'exigeaient pas l'ordination, et fournissaient les professeurs de grammaire, d'histoire, de théologie, de philosophie et d'autres sciences tombées aujourd'hui en oubli. Enfin, comme il leur fallait aussi le glaive, ils intéressèrent à leur complot les Polémarques, expression de l'élément militaire.

C'était, certes, un dessein hasardeux que celui de cette poignée d'hommes entreprenant d'enlever à une nation le droit qui faisait sa vie, et dont chaque citoyen était le défenseur naturel, puisqu'il y puisait la raison de son importance. Mais la victoire devait rester au petit nombre, qui formait la partie la plus instruite de la nation, et qui avait le plus d'ensemble et d'unité de vues.

Les clercs, par leur enseignement, semèrent adroitement les équivoques, pervertirent la raison publique, le sentiment des rapports des droits et des devoirs, et, en troublant la croyance religieuse, ils relâchèrent le dernier lien capable de relier les hommes, que l'intérêt tend trop souvent à désunir.

Tantôt par la ruse, tantôt par la violence, ils désagrégèrent la société et pénétrèrent dans toutes ses parties. Les Empereurs, ne pouvant détruire la famille, la désorganisèrent. Ils se substituèrent à la commune, qu'ils laissèrent subsister de nom, mais comme mécanisme fiscal, et ils firent de même de la province. À l'exemple des Romains, dans la Gaule, ils concentrèrent l'autorité dans les cités: le camp du Polémarque, quoique mobile, prit le nom de _Kattama_, qui veut dire cité, et les villes furent désignées par un nom qui veut dire paroisse. Comme dans tout gouvernement despotique, de l'aristocratie éthiopienne il ne resta bientôt plus qu'un simulacre représenté par des titres, humiliants pour ceux qui les portaient légitimement, puisqu'ils ne constataient plus que leur déchéance, dégradants pour ceux qui les devaient à la seule volonté du Prince ou à d'autres sources illégitimes.

Le peuple éthiopien a perdu la connaissance des longues et sanglantes vicissitudes de la lutte qu'il a soutenue contre le droit impérial; mais il en a conservé le sentiment, et, d'accord avec les rares traditionnistes en état de relater aujourd'hui les principales phases de cette sombre histoire, il accuse les clercs d'avoir pris la part la plus importante dans le grand bouleversement social qui a amené sa décadence. Il s'est réfugié dans les mots, recours ordinaire des faibles et des vaincus, et il a converti en injure le mot de _Debtera_ qui signifie clerc, et qui implique aujourd'hui l'idée d'un homme instruit, subtil, mais rusé et le plus souvent voué à l'esprit du mal.

Cependant, les Atsés, dans leur toute-puissance, devinrent la proie des soupçons et des inquiétudes, maux ordinaires de la tyrannie. Quoique mutilées et enchaînées, la famille, la commune et la province soubresautaient encore; elles pouvaient se redresser. La confiance entre gouvernants et gouvernés avait disparu; les Atsés ne conférèrent plus l'autorité sous la seule garantie de la foi jurée. Ils la répartirent à courte échéance et la déplacèrent incessamment, tant ils craignaient qu'elle ne prît racine ailleurs qu'au pied du trône. En conséquence, ils soumirent à une révision annuelle toutes les charges et toutes les fonctions, à quelque degré qu'elles fussent. À l'esclave de la veille ils donnaient le commandement, reléguant parfois le maître à n'importe quel bas rang, et, comme les défiances surgissaient jusqu'autour du foyer impérial, ils soumirent à la révision leur personnel domestique. Leurs valets, les plus infimes serviteurs, leurs pages, leurs parents, leurs concubines, nul ne prenait rang, qualité ou position, qu'en passant sous le joug périodique de la volonté du maître. Les Polémarques, qui se sont partagé les lambeaux de l'Empire et dont l'autorité est encore plus illégitime et plus précaire que celle des Empereurs, gouvernent comme eux, et pour les mêmes raisons; et, chaque année, ils font la révision de toutes les investitures émanant d'eux; tous leurs subordonnés font une opération analogue, chacun dans le rayon de son autorité. On comprend la crise qu'amènent ces désagrégations et réagrégations périodiques: tous les pouvoirs sont déposés, et le gouvernement reste comme suspendu pendant quelques jours.

Au point où l'ont réduit ces malheureuses transformations politiques, il n'y a aujourd'hui dans le pays que deux catégories de citoyens: celle qui comprend le clergé, les cultivateurs, les trafiquants et les industriels, et, au-dessus, celle des hommes de guerre, qui exercent le pouvoir. Ceux-ci exploitent, pressurent, ruinent la portion stable et foncière. Les citadins et les cultivateurs surtout s'épuisent à subvenir aux besoins d'une population errante de gens de guerre oisifs, turbulents et dépensiers, investis annuellement par le Polémarque du droit de pressurer des vassaux, et les traitant d'autant plus âprement que leur autorité est révocable et passagère.

L'Empire éthiopien était divisé en polémarchies, diverses par leur étendue et leur importance, et conférant à celui qui en était investi un titre de polémarque, celui de Ras, de Dedjazmatch ou autre. On a vu que ces Polémarques n'étaient à l'origine que des chefs militaires, qui, sitôt la campagne finie, ne conservaient que des pouvoirs insignifiants. Conformément à l'us féodal, qui veut que la terre confère sa valeur à l'homme, depuis la chute de l'Empire, ceux qui ont pris possession de ces polémarchies, n'importe par quels moyens, ont pris en même temps les titres et les insignes honorifiques dont étaient revêtus leurs prédécesseurs régulièrement investis.

Pour devenir Polémarque, il suffit d'être investi d'une polémarchie par un Polémarque d'un ordre supérieur dont on devient le vassal, ou bien il faut s'être emparé par la force d'une polémarchie. Les moeurs militaires veulent que, dans le cas où un homme qui n'est pas encore Polémarque s'empare d'une polémarchie, il n'en prenne le titre qu'après s'être rendu maître des timbales de son rival ou de celles d'un autre Polémarque. Les titres de Ras, Dedjazmatch et autres Polémarques sont à la fois des dignités et des grades; ils sont personnels, indélébiles, et ne peuvent se transmettre sans la terre qui les confère. Dans la confusion actuelle des pouvoirs, la dignité de Polémarque s'acquiert le plus souvent par des moyens violents, et les provinces de l'ancien Empire constituent aujourd'hui de petits États dont les uns sont indépendants, et les autres vassaux. Tel Ras ou tel Dedjazmatch a commencé par détrousser sur les grandes routes. On peut dire cependant que la plupart de ceux qui sont arrivés à ces dignités appartiennent à des familles de notables et souvent de princes. Tout Polémarque vassal d'un autre relève de l'investiture annuelle de son suzerain. Les Polémarques indépendants ne relèvent que de la force.

Lorsque la révision annuelle a lieu dans la maison d'un Dedjazmatch, les deux Blaten Guétas ou Sénéchaux, l'Azzage ou Biarque, et les divers comptables se réunissent en présence du Dedjazmatch pour contrôler le budget de l'année écoulée, établir celui de l'année qui s'ouvre, vérifier le cueilleret, inventorier les ressources extantes, faire le recensement des seigneurs et autres gens de guerre détenteurs de fiefs et de ceux qui servent moyennant paye en argent ou en nature, relever le nombre des pensions à servir et des charges ecclésiastiques dont la nomination relève du Prince; éplucher les écroues et jusqu'aux dépenses les plus minimes du service particulier. C'est l'époque décisive pour les gouvernants et les gouvernés; le réveil des ambitions et des brigues; le moment des désertions et des rébellions, des élévations et des abaissements subits. Les malversateurs, les inconstants, ceux dont l'ambition désespère, les méfiants, les mécontents et les aboyeurs déguerpissent pour se réfugier dans les villes d'asile, ou se constituer en révolte ou passer au service d'un autre maître. De leur côté, les habitants de hameaux, de villages entiers, s'apprêtent à émigrer, en apprenant que tel seigneur réputé pour ses maltôtes sollicite l'honneur de les avoir pour vassaux.

Pour bien diriger ce mouvement de désagrégation et de reconstitution générale, les Polémarques ont besoin de déployer toute l'intelligence, le tact, la connaissance des hommes et la fermeté dont ils sont doués. Demeurer impénétrable, surveiller ceux qu'ils comptent faire déchoir et ceux dont ils ne pourront satisfaire l'ambition, prévenir les mécontents, concilier les rivaux, faire accepter les nouveaux fonctionnaires, encourager et récompenser les dévoûments, sévir avec adresse contre les prévaricateurs, enlever aux Polémarques voisins des serviteurs dont le concours leur paraît désirable, satisfaire enfin tous ces affamés d'honneurs, d'avancement et de mieux-être, toujours enclins à se croire lotis au-dessous de leur mérite; faire sourdre dans tous les rangs les espérances, et imposer à tous: telle est la tâche difficile qu'ils ont à accomplir.