Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 23
Leur organisation militaire, résultat de leur constitution féodale, fait que chaque combattant a une valeur à la fois civile et militaire. Ils prétendent qu'affaiblir ou effacer le caractère civil de l'homme de guerre est un acte immoral, qui tend à faire de lui un monstre tuant et détruisant pour le seul fait de tuer et de détruire; que la qualité de soldat ne peut être justifiée que par celle de citoyen convaincu de l'équité de la guerre qu'il fait; aussi, accordent-ils la préséance sur les engagés volontaires, à ceux qui font campagne pour acquitter un service militaire attaché à leur propriété foncière. Ils disent que les premiers sont des malfaiteurs; que leurs faits de guerre sont autant de crimes aussi injustifiables que ceux des autres sont dignes d'éloges. Ils disent que le dédoublement des fonctions de citoyen et de soldat est dégradant; que l'homme perd de sa valeur et de sa dignité en confiant à autrui le soin de le défendre, et que celui qui accepte ce soin devient un être anti-social et un instrument tout fait pour la tyrannie.
Tant que dura l'Empire, tout possesseur de terres, même ecclésiastiques, était tenu de suivre l'Empereur à la guerre; ceux dont les fonctions impliquaient l'interdiction de répandre le sang de leurs mains, devaient s'en abstenir, mais leur présence était regardée par leurs concitoyens comme une sorte de justification de la guerre. Aujourd'hui, on voit encore dans les armées des hommes qui de leur vie n'ont brandi le sabre ou la javeline, soit à cause de leurs fonctions, soit à cause de leur nature pacifique; la plupart repousseraient comme un déni de leurs droits l'interdiction de faire campagne. Un jour, quelques indigènes, après avoir écouté attentivement le récit des merveilles accomplies par nos armes sous Napoléon Ier, me dirent qu'on se bat partout et que partout on s'entre-détruit; et ils se félicitaient de ce que leur nation n'ayant pas fait de la guerre, comme les nations européennes, un métier et une science, cela ne donnait point lieu chez eux à cette distinction, qui existe chez nous, entre les initiés au métier des armes et les profanes. Chaque citoyen étant soldat reste investi du soin de sa propre défense, comme de celui de concourir à la défense de ses frères, et cette double investiture, unissant intimement la vie civile et la vie militaire, épargne au soldat comme au citoyen l'humiliation de son insuffisance, et renforce par l'idée d'une valeur double, l'idée morale que les Éthiopiens se font de cette double face de la vie de l'homme. Ils ajoutaient que malheureusement ils pratiquaient l'éviration sur le champ de bataille; mais que nous autres, en Europe, nous pratiquions une éviration morale plus désastreuse encore, en dégradant le citoyen dont nous faisons un soldat irresponsable, et en dégradant le soldat auquel nous enlevons sa qualité de citoyen. Ils avaient de la peine à comprendre qu'il pût exister simultanément chez nous un code de lois militaire et un code de lois civil.
--Dieu a donné même aux animaux, disaient-ils, les organes nécessaires pour se procurer leur subsistance, comme aussi pour la défendre; ces deux actes sont aussi légitimes et naturels l'un que l'autre. Pourquoi couper aux uns dents et griffes et les laisser pousser aux autres? C'est dangereux pour un pays. Votre mode de lever les armées peut avoir du bon; mais nos compatriotes ne l'accepteraient pas. Du reste, il faut croire que le monde entier marche à sa perte, car nous sommes en train de vous imiter avec nos bandes de _wottoadders_, gens sans feu ni lieu, qui ont abandonné leurs foyers et déserté leur passé pour vivre de hasards et de rapines.
Comme on l'a vu, en effet, le morcellement de l'Éthiopie en principautés rivales a donné naissance à une nombreuse classe d'hommes, qui, faisant métier de la guerre, abandonnent leurs terres, vont chercher fortune au service des Polémarques, et mettent une espèce d'amour-propre à guerroyer dans les diverses parties de l'Éthiopie. Quelques-uns reviennent prendre du service chez le gouverneur de leur province natale, et ils parviennent quelquefois à faire dégrever d'impôts leurs terres patrimoniales. La plupart meurent loin de chez eux; quelques-uns finissent par entrer en religion; d'autres se marient au loin et se fixent dans le pays de leur femme; mais le plus grand nombre périt par les fatigues ou dans les combats. Quelques-uns arrivent à une haute fortune. La plupart des Polémarques appartiennent à cette classe, de laquelle sort Théodore, le prétendu empereur actuel, malgré ses prétentions à une origine princière. Les cultivateurs perdent dans les camps leurs habitudes de travail et d'honnêteté, et comme les femmes sont admises à suivre les armées, celles des villes et des campagnes vont aussi dans les camps chercher fortune, aventures, et perdent leurs plus précieux attributs.
Les armées actuelles, composées d'hommes servant les uns pour acquitter le service imposé à leurs terres, les autres comme volontaires et pour une solde, ont donné lieu aux chefs éthiopiens d'apprécier l'influence que chacun de ces mobiles exerce sur le caractère du militaire. D'après eux, les volontaires sont les plus turbulents, les plus gais; ils résistent moins aux privations et se démoralisent plus facilement; ils font moins de cas de la vie des vaincus, mais sont moins implacables que les autres soldats; ils sont les meilleurs escarmoucheurs, mais ils désertent plus volontiers; on les entraîne plus facilement au combat, mais ils y persistent moins et passent sans transition de l'obéissance à la licence. Leur courage a plus d'éclat, mais moins de fond. Néanmoins, comme la plupart des guerres en Éthiopie sont injustes, les chefs préfèrent ces engagés, parce qu'ils se prêtent avec plus d'entrain à toutes leurs entreprises.
Comme on vient de le voir, les manoeuvres sur le champ de bataille sont tout à fait élémentaires; elles sont produites par la coordination spontanée des volontés individuelles, et cette espèce d'opinion publique, expression électrique du jugement des combattants, s'est développée d'une façon surprenante. Les Éthiopiens prétendent que ce développement est des plus utiles; qu'il habitue les citoyens à coordonner promptement leurs volontés et à intimider ainsi toutes les tyranies; ils ajoutent que sous toutes les faces la vie est un combat, et qu'il faut habituer chacun à être constamment sur le qui-vive; aussi, disent-ils que le citoyen n'est complet, que lorsqu'il a fait quelques campagnes. À voir la facilité avec laquelle chefs et soldats obéissent aux impulsions collectives, on serait porté à croire que les hommes, si jaloux de leur liberté, le deviennent davantage en face de pouvoirs nettement définis, tant ils mettent de zèle à obéir aux pouvoirs impersonnels, tels que les moeurs ou l'opinion publique, et même les caprices de la mode.
Peu avant mon arrivée dans le pays, le Dedjadj Conefo, ayant fait, dans sa campagne contre les Égyptiens, quelques prisonniers parmi les troupes d'infanterie régulière, les interrogea relativement aux évolutions qu'ils venaient de faire sur le champ de bataille, et, frappé de l'ineptie de leurs réponses, il déclara leur intelligence bien inférieure à celle de ses propres soldats.
--C'est sans doute pour suppléer à leur manque d'esprit et de courage, ajouta-t-il, qu'on fait évoluer ces mécréants comme nous l'avons vu. Ils font la guerre comme un troupeau d'esclaves. À une force collective, réglée comme la leur, je préfère le désordre et l'individualité hardie de mes hommes; ceux-ci, battus sur le champ de bataille, peuvent se relever dans la vie civile; ceux-là, même vainqueurs, sont faits pour croupir dans la servitude.
Comme le soldat peut aspirer au plus haut grade, il existe dans les armées un grand esprit d'égalité, en même temps que le sentiment de la hiérarchie. Cette égalité se répercute dans la vie civile et se manifeste sans insolence d'une part comme sans bassesse de l'autre. Il n'est point de pays, quelque civilisé qu'il soit, où, à un moment donné, l'homme de guerre ne tienne la première place. En Éthiopie, les préséances sont toujours pour lui; cette estime est naturelle, sans doute, dans une société établie principalement sur des bases militaires, mais elle prend sa source aussi dans l'esprit d'indépendance qui préside à la guerre, et l'on se demande si ce n'est pas un des mérites de la discipline européenne d'enlever quelque chose de son charme à l'action de s'entre-détruire, de toutes la moins conseillable assurément, quoique la plus universellement admirée.
L'Éthiopien est svelte, souple, adroit, endurci aux fatigues, excellent piéton, quand il n'est pas bon cavalier, de peu de besoins, d'une sobriété merveilleuse et naturellement porté à la vie militaire par ses qualités comme par ses défauts. Il fuit d'instinct toutes les entraves, et autant il redoute la compression inexorable des grands entassements de combattants, autant il se déploie et joue allégrement sa vie dans les combats moins en disproportion avec son individualité.
Le combat qu'il préfère à tous, parce qu'il est plus libre d'y développer sa personnalité, est celui où l'insuffisance du terrain ou d'autres circonstances portent les chefs à n'engager qu'une partie de leurs forces. Il aime à voir les escarmoucheurs des deux armées s'épier et s'aborder en vociférant leurs thèmes de guerre. Il jette joyeusement sa toge pour revêtir quelque ornement de combat, quelque oripeau d'apparat, et se mêler aux lignes largement espacées qui s'entre-suivent et se relèvent à l'attaque. Il aime à comprendre la raison des évolutions des deux partis, à pouvoir juger des coups, à savoir sous quelle main les victimes tombent, à choisir parmi les ennemis pour venger leur mort, à conformer ses mouvements aux instincts qui illuminent ses compagnons, et à sentir le sol frémissant sous des charges de cavalerie qui viennent, comme par raffales, changer subitement la configuration du combat. Il aime à entendre, au milieu des pétillements de la fusillade, les hourras, les cris, les défis, les injures, les encouragements, les allocutions, la voix perçante des trouvères, et les sons cadencés des flûtes alternant avec les mâles et lugubres gémissements des trompettes, à savoir enfin que sur les collines, derrière leurs timbaliers battant la charge sur place, les deux chefs rivaux et les deux armées le suivent des yeux, et qu'il peut d'un moment à l'autre retourner vers son seigneur, et, jetant devant lui quelque trophée, lui dire en finissant son thème de guerre:
--Tiens, voilà ce que je sais faire!
Cette longue digression à propos de la retraite que nos 900 cavaliers effectuèrent malgré un ennemi plus du double en nombre, permettra de considérer sous leur vrai jour ce fait de guerre et ceux que nous aurons occasion de rapporter dans la suite. L'ennemi nous tua neuf chevaux; il en perdit environ autant; nous eûmes une vingtaine de blessés, mais on estima que les cavaliers gallas avaient moins souffert. Chacun des nôtres avait fait son devoir; quelques cavaliers s'étaient signalés d'une façon particulière. Comme on le pense, je n'eus pas les honneurs de cette journée; mon apprentissage de la guerre commençait à peine. Je m'étais appliqué, depuis Gondar, à relever exactement à la boussole toutes mes routes et les points saillants qui les bordaient, à régler fréquemment mon chronomètre au moyen de hauteurs correspondantes du soleil, à prendre des distances lunaires, et à faire journellement vingt et une observations météorologiques. Mais peu avant notre excursion au monolithe, notre armée étant en marche, l'approche de l'ennemi me contraignit à monter précipitamment à cheval, et en franchissant le lit rocheux d'un torrent, ma boussole de relèvement s'échappa de ma ceinture et roula sur les pierres. Au camp, je m'aperçus que le pivot de l'aiguille s'était faussé. Dès lors, mettant de côté boussole, chronomètre, sextant et écritures, je suivis sans remords mon inclination pour la vie militaire.
Cependant l'hiver débutait; nous étions au mois de juin. Durant les matinées, le tonnerre grondait fréquemment; le ciel était devenu morne, et les ondées, de plus en plus abondantes, rendaient pénible la vie de camp; aussi l'armée se montrait-elle impatiente de prendre ses quartiers d'hiver. Nous campâmes en Kouttaïe; les chefs de ce pays avaient reçu, dès l'ouverture de la campagne, l'aman du Prince, et les habitants vinrent nous vendre des chevaux, des ânes, du grain, des toges, du beurre, du miel et des poules.
Conformément à ce que le Prince m'avait dit à Dambatcha, je lui demandai à hiverner chez ces Gallas. Il ne voulut pas en entendre parler; tout ce que je pus obtenir fut de profiter des quelques jours que nous avions à rester dans le pays, pour m'installer chez un notable du district que nous occupions.
Le peu de temps que je passai à un foyer galla accrut mes sympathies pour ce peuple libre, simple et attrayant, ainsi que mon désir de le visiter plus à loisir. L'armée, inquiète relativement à la crue de l'Abbaïe, accueillit mon retour avec de grandes démonstrations de joie. La plupart des soldats me tenaient pour un conjurateur d'une puissance d'autant plus exceptionnelle que je venais de loin, et ma curiosité de visiter les Gallas n'ayant pas paru expliquer suffisamment mon absence du camp, ils avaient conclu que j'étais allé jeter dans le fleuve quelque charme théurgique.
Après m'avoir plaisanté toute la soirée sur le rôle qu'on m'attribuait, le Prince me dit:
--En tout cas, te voilà adopté par mes soldats; tu es devenu pour eux nécessaire à leurs succès, comme tu l'es à notre maison.
L'armée salua de hourras le ban réglant l'ordre de marche pour le lendemain. Le Dedjazmatch prit en personne le commandement de l'arrière-garde, composée de six à sept cents hommes. À moitié chemin de l'Abbaïe, voulant donner à de nombreux traînards le temps de rejoindre, il mit pied à terre sous un warka, et pendant que nous causions gaîment, un Galla, monté sur un beau cheval blanc, vint à portée de voix, de l'autre côté d'un profond ravin. Il nous donna le bonjour et dit:
--Ô Guoscho, Guoscho! tu vas hiverner chez toi, après avoir fait bien des veuves et des orphelins, foulé nos prairies, égorgé nos troupeaux, dont tu n'as profité que pour semer ta route de charognes; mais le Père du ciel bleu jugera entre toi et nous. En tout cas, nous ne nous reverrons peut-être pas de longtemps. Cet hiver pourrait bien te donner de la besogne ailleurs. Tu dois connaître nos aruspices; ils y voient clair et ils pronostiquent des bouleversements prochains pour ton pays. Maintenant, si tu as un brave de confiance, envoie-le-moi; je lui dirai deux mots pour toi.
Mais voyant deux cavaliers contourner le ravin pour le joindre:
--Ouais! dit-il, nous ne donnons pas nos secrets à quatre oreilles à la fois.
Et il partit au galop, nous laissant rire à notre aise.
Pendant qu'on nous amusait de la sorte, une troupe de Gallas pénétra notre ligne de marche, tua quelques traînards, en emmena une trentaine prisonniers, et disparut avant que nous pussions porter secours. En arrivant sur le lieu de l'action, j'appris qu'un de mes hommes, soldat musulman, avait été blessé en protégeant vaillamment quelques femmes.
Sur le bord d'une mare où elles avaient cru peut-être se réfugier, gisaient d'un air reposé trois victimes: un homme à barbe et à cheveux blancs, un soldat de 18 à 20 ans, et, à ses côtés, une toute jeune fille, dont la jolie figure n'avait encore rien perdu de son charme. L'ennemi l'avait complètement dépouillée, mais par un pudique hasard, l'eau trouble la recouvrait jusqu'à la ceinture. Malgré leur habitude de voir des morts, nos soldats s'arrêtèrent pour contempler ceux-ci et reprirent leur chemin, en courbant la tête, après les avoir recouverts de ramilles vertes. Cette piété pour les restes de l'homme, ce sentiment de respect envers la mort sont universels chez les chrétiens de l'Éthiopie. Quand des soldats trouvent un cadavre sur leur route, chacun dépose dessus des feuillages verts, et à leur défaut, une poignée d'herbe, de feuilles sèches, une pierre ou un peu de poussière. J'ai vu fréquemment le corps d'un inconnu, celui même d'un ennemi, disparaître ainsi sous ce linceul improvisé, sans que la troupe, accomplissant ce pieux devoir, eût presque interrompu sa marche. Cette coutume rappelle la coutume analogue en vigueur chez les anciens Grecs, qui vouaient à l'opprobre celui qui, trouvant sur le rivage de la mer le corps d'un naufragé, manquait à lui faire des funérailles. Sans cesse exposés aux retours du sort, à passer brusquement de la plus haute fortune au dénuement absolu, à la mutilation ou à la mort, les Éthiopiens, comme tous les hommes placés sous le coup d'une destinée toujours incertaine, paraissent plus accessibles au sentiment d'une véritable pitié que ceux qui se croient garantis contre les vicissitudes.
En arrivant au fond de l'immense gorge où coule l'Abbaïe, bien qu'au commencement de l'hiver, et malgré l'effet des premières pluies, nous trouvâmes la chaleur suffocante. Ymer-Sahalou avait ordre d'empêcher le passage des troupes jusqu'à ce qu'il eût rendu compte au Dedjazmatch de l'état du gué. Mais le Prince ne fut pas plus tôt sur le bord de l'Abbaïe, qu'une panique effroyable éclata.
Il faut avoir vu des amas de créatures ainsi prises de démence subite, pour se faire une idée du chaos qui en résulte. L'armée, entassée entre le fleuve et la berge, s'étendait au loin en aval et en amont, et se perdait dans les méandres. À une clameur gigantesque où tout sembla s'abîmer, succédèrent les cris perçants des femmes; des hommes abandonnant leurs armes ou leur charge, se jetaient tout habillés dans le fleuve; d'autres s'efforçaient de sauver ceux que le courant entraînait; aux abords du gué, on se harpait, on se pressait, on se battait à coups du bouclier; ici des amis se donnaient des conseils en se criant aux oreilles ou en se gourmandant, comme s'ils allaient s'entre-dévorer; d'autres luttaient violemment pour se débarrasser de l'étreinte de femmes accrochées à eux pour mourir ensemble, criaient-elles; quelques-uns s'imaginant prendre un animal par la bride, l'empoignaient résolument par la queue, s'obstinant à vouloir le faire avancer à reculons; d'autres s'asseyaient et parlaient à la terre; et au milieu de toutes ces agitations frénétiques, de chevaux cabrés, de mules et de bestiaux effarés, d'hommes, de femmes et d'enfants criant, s'entrechoquant, gesticulant, s'injuriant et tournoyant sans raison; on en voyait qui, le col tendu, les yeux hagards, circulaient à pas comptés, sans plus voir ni entendre, comme sous l'empire de quelque horrible cauchemar[16]. Les chefs s'égosillaient pour tâcher d'apaiser cette multitude, tandis que plus de 2,000 soldats de la garde essayaient à grands coups de talon de javeline de la faire rentrer dans son bon sens. Seul impassible, l'Abbaïe roulait ses flots fangeux. Après avoir régné six à huit minutes peut-être, cet enfer cessa presque aussi subitement qu'il s'était produit, et, par une réaction naturelle, une gaîté bruyante lui succéda.
[16] Ceux qui se sont trouvés dans ces paniques sont d'accord pour dire que les femmes, tout en faisant le plus de bruit, ramassent ordinairement leurs ustensiles, leurs enfants et se serrent contre les hommes, mais n'en suivent pas moins les détails du drame, avec une clairvoyance bien supérieure à celle dénotée par les hommes. Ceux-ci semblent perdre l'instinct de la propriété et la faculté d'observation, et sont surtout enclins à fuir ou à s'entre-battre. On remarque aussi que les ânes entrent en gaîté et sont bien moins accessibles à l'effroi que les chevaux, les mules, les boeufs, les chiens ou les moutons.
Plusieurs circonstances avaient prédisposé à cette panique. En causant, quelques jours auparavant, avec le Prince sur les moyens de réduire les pays Gallas, je lui dis qu'à sa place, des Européens construiraient un pont sur l'Abbaïe ou laisseraient en pays ennemi, durant l'hiver surtout, des troupes dans un camp retranché.
Ce dernier moyen lui ayant paru d'une efficacité certaine, pour réduire des populations qui mettaient toute leur confiance dans l'obstacle que l'Abbaïe oppose, durant plus de la moitié de l'année, aux communications de quelque importance avec le Gojam, il en parla à quelques chefs. Ceux-ci, craignant d'être chargés d'une pareille mission, objectèrent qu'on ne trouverait pas dans toute l'armée mille hommes qui voulussent accepter d'hiverner au milieu de païens, avec la perspective d'être privés, en cas de mort, d'une sépulture en terre chrétienne. Le Dedjazmatch renonça à regret à son dessein, mais il s'était déjà ébruité, et beaucoup des nôtres, redoutant le caractère entreprenant de leur chef, s'imaginèrent que le retard extraordinaire qu'il apportait à rentrer en Gojam, provenait de son désir secret de trouver l'Abbaïe infranchissable. Il en résulta que quand les timbaliers du Prince débouchèrent sur le franc-bord, l'armée qu'Ymer avait empêchée à grand'peine de commencer le passage, s'était attendue à leur voir prendre le gué; mais le Prince ayant dit qu'il traverserait le dernier, les timbaliers remontèrent un peu la berge, pour se mettre à l'ombre, et l'idée que le passage était remis s'était emparée comme un éclair de la multitude.
En atteignant la rive du Gojam, les fusiliers de l'avant-garde déchargèrent leurs armes; on en fit autant de notre côté, et la fusillade roula comme au début d'une bataille. Nous étions à l'époque où les fièvres, très-souvent mortelles, sévissent sur les bords de l'Abbaïe, comme dans beaucoup d'autres kouallas; et le commun des Éthiopiens prétend que les djinns, ministres ordinaires de cette maladie, s'enfuient au bruit des décharges et surtout à l'odeur du soufre, qui leur est antipathique. Cet axiome démonologique leur explique suffisamment le fait, admis du reste par beaucoup d'Européens, de l'assainissement par suite de la perturbation atmosphérique qui succède à des décharges d'artillerie. Beaucoup de soldats se traçaient une croix sur le front avec de la poudre délayée, afin d'éloigner sûrement les esprits malfaisants, tant par la vertu du soufre que par celle du symbole du christianisme. Un large courant d'hommes s'établit le long du gué; vers le milieu du fleuve, ils avaient de l'eau jusqu'au menton; et afin de n'être pas soulevés par le courant, plusieurs chargeaient leurs épaules d'un compagnon, d'une femme ou de bagages. Pour obvier à l'insuffisance du gué, les plus impatients se réunissaient par bandes de trois à quatre cents, et serrés les uns contre les autres, ils traversaient le fleuve un peu en amont, escortés par des files de nageurs. Le passage, commencé un peu avant midi, dura jusqu'à la nuit. À mesure que le jour baissait, les crocodiles multiplièrent leurs attaques; timides ordinairement quand les eaux sont claires, ils s'enhardissent lorsqu'elles sont limoneuses, et s'approchent alors de leurs victimes sans être vus. Cette fois, ils attaquèrent même des hommes qui puisaient de l'eau sur les bords.