Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 22
Les populations chrétiennes de la Haute-Éthiopie, c'est-à-dire celles comprises entre la mer Rouge et l'Abbaïe à l'Est et à l'Ouest, le Lasta et l'Idjou au Sud, le Wohéni et le Wolkaïte au Nord, sont redoutées de tous les peuples voisins, les Turcs exceptés. Elles doivent cet ascendant avant tout peut-être à ce qui reste de leur organisation féodale: les terres allodiales dites de bouclier, de javeline ou de cheval, étant encore en assez grand nombre, les tenanciers de ces modestes investitures entretiennent encore le sentiment de dignité martiale, qu'engendre l'habitude de se garder soi-même, tant la liberté et la responsabilité donnent de la valeur à l'homme et développent les ressources d'un ordre social même bien imparfait. De plus, la configuration accidentée de leur pays, dont les deugas, woïna-deugas et kouallas offrent tant de ressources comme positions de défense, accoutume les populations à en tirer un certain parti élémentaire et entretient cet esprit militaire, qui enseigne jusqu'au dernier paysan à se suffire, à compter sur lui-même, et le rend apte à passer sans effort de la vie agricole à celle des camps. Cet état de choses permet de réunir promptement des armées et de leur faire tenir la campagne pendant plusieurs mois. C'est ainsi que ces populations ont pu arrêter jusqu'à présent l'invasion des Gallas, qui, par suite de leur organisation politique et de leurs moeurs plus républicaines et patriarcales que féodales, ne peuvent que difficilement opérer une concentration de forces de quelque durée.
Quoiqu'ayant conduit des armées de plus de 200,000 hommes, les Atsés et leurs Polémarques semblent n'avoir jamais eu une science militaire plus avancée qu'aujourd'hui. La stratégie, la fortification, la castramétation sont, comme la tactique, à l'état d'enfance. Les armées, dont la marche est ralentie par les femmes et les gens de service qu'elles traînent à leur suite, ne peuvent guère espérer surprendre par des mouvements imprévus, à cause de la connaissance que tous ont du pays, et de la diffusion rapide des nouvelles. Les travaux de fortification consistent à achever grossièrement de rendre défensibles les monts-forts, que, grâce à l'habitude géologique du pays, on trouve dans la plupart des provinces. Les chefs de corps déterminent l'assiette d'un camp d'après des considérations plutôt politiques que militaires, et ils ne songent jamais à le fortifier de retranchements. Ils ont bien entendu parler de travaux analogues, mais ils n'en font aucun cas pour eux-mêmes. Quant à la tactique, les bandes étant organisées sur des bases plutôt civiles que militaires, et ne contenant aucune de ces unités divisionnaires qui forment comme des articulations nécessaires aux manoeuvres, leurs mouvements sont réduits à peu près aux évolutions que nous avons citées plus haut. Le Polémarque est ordinairement instruit par ses espions de l'ordre de bataille projeté par l'ennemi; de concert avec ses principaux officiers, il arrête le sien en conséquence, et ordinairement les soldats suppléent aux lacunes par des décisions qu'ils se communiquent au moyen de passe-paroles. La disposition la plus commune consiste à mettre en première ligne les fusiliers et les escarmoucheurs rondeliers entremêlés de pelotons de cavalerie; ces troupes engagées, on fait avancer, successivement ou à la fois, des masses d'infanterie de plusieurs rangs de profondeur et disposées en trois corps de bataille, pendant que la cavalerie essaie de tourner l'ennemi. En général, le Polémarque se tient au centre, derrière ses timbaliers qui battent la charge, et contre lesquels se dirige le principal effort de l'ennemi; derrière le centre, on place ordinairement des troupes de réserve, prêtes à renforcer les lignes qui fléchissent. Quelquefois le Polémarque laisse ses timbales au centre, pour y figurer sa présence, et il prend la conduite de cette réserve dont la direction décide souvent de la victoire. Quelques Polémarques, désireux d'accomplir des prouesses personnelles, donnent la conduite des différents corps à leurs principaux officiers, et, accompagnés seulement de leurs comités ou commensaux intimes, vont combattre à une des ailes. Mais, durant la bataille, bien qu'il leur soit impossible, quelque poste qu'ils occupent, d'opposer aux urgences accidentelles une manoeuvre improvisée de quelque importance, chefs et soldats désapprouvent une ardeur, qui, tout en témoignant de l'intrépidité de leur chef, met en péril sa sûreté.
La bataille une fois bien engagée, les différents corps échappent complètement à la direction des chefs, qui ne combattent plus que pour leur compte personnel. Sans confiance dans la cohésion de leurs rangs, les bandes se désordonnent promptement, et leurs mouvements ne dépendent plus que de ces vertiges qui sillonnent les amas d'hommes. Aussi les paniques éclatent-elles fréquemment au milieu de ces collisions chaotiques, d'où la victoire surgit presque toujours d'une façon imprévue.
Deux bandes s'acharneront quelquefois l'une contre l'autre dans une mêlée persistante, mais en général les batailles sont d'autant moins longues et sanglantes que les combattants sont plus nombreux. Quant aux combats entre petites troupes, ils sont quelquefois fort opiniâtres. Pendant notre séjour à Goudara, deux bandes de rondeliers, l'une de 163 hommes et l'autre de 206, en vinrent aux mains en Metcha sur une question de préséance insignifiante. La plus nombreuse fut battue: il n'en survécut que 38 hommes dont plusieurs blessés; des vainqueurs, il n'en resta que 76, dont plus de la moitié étaient aussi blessés. Le centenier qui commandait ces derniers fut tué; l'autre centenier survécut à ses blessures. Les paysans accourus en armes avaient tenté d'arrêter le combat; d'un commun accord, les combattants, quoique inférieurs en nombre, leur avaient couru sus, les avaient dispersés, puis ils avaient recommencé à s'entre-détruire. Le lendemain, en relevant les morts, on en trouva qui étreignaient encore leur dernier adversaire. Les vainqueurs attribuèrent leur victoire et l'acharnement du combat aux prouesses et surtout à la verve d'un des leurs, trouvère en réputation. Jamais ses inspirations n'avaient été aussi entraînantes, aussi heureuses; il y mourut; mais jusqu'au dernier soupir, il ne cessa d'électriser les deux troupes. Ses camarades étaient à jeun depuis la veille, et quelques-uns se plaignaient d'avoir soif. Voici une des dernières strophes qu'il leur chanta:
«Ô frères, vous avez faim et soif! ô véritables fils de ma mère, »N'êtes-vous pas des oiseaux de proie? Allons, voilà les viandes ennemies! »Et moi, je serai votre écuyer tranchant! en avant! »Et, si l'hydromel vous manque, je vous donnerai mon sang à boire!»
À la suite de combats importants, il est très-difficile d'arriver à une appréciation exacte du chiffre des pertes; les indigènes se contentent des termes _peu_ et _beaucoup_.
Une armée, une fois sérieusement aux prises, a très-rarement su se dégager et opérer sa retraite; toute l'infanterie reste prisonnière; la cavalerie se retire par petits détachements et quelquefois par masses. Les troupes vaincues ne sont pas plutôt morcelées et prisonnières, que les vainqueurs se précipitent au pillage du camp; leur cavalerie ramasse les piétons en fuite et engage avec les fuyards à cheval des combats qui font parfois plus de victimes que la bataille même. Quelque bande de rondeliers, profitant de la confusion, s'éloignera du champ de bataille, mais ordinairement elle tombe aux mains des paysans, qui ont l'habitude de garder les passages sur les derrières des armées prêtes à en venir aux mains; néanmoins il échappe toujours des groupes de cavaliers, d'une défaite même complète. Lorsqu'on connaît les localités, on peut, avec de la résolution et un peu de chance, décourager les poursuivants et se dégager des paysans, qui se montrent presque toujours impitoyables. Il arrive aussi que les prisonniers mal gardés se retournent contre leurs capteurs et ressaisissent la victoire. Enfin, il est aisé de se figurer à combien de péripéties donnent lieu deux armées de 30 à 40,000 hommes chacune, se débattant dans un même hasard. Il est bon d'ajouter que sur le champ de bataille, à ces moments de crise, durant lesquels malheureusement les soldats de tout pays peuvent se livrer impunément à des actes de cruauté gratuite, ces actes sont peu communs parmi les soldats éthiopiens, et les traits de générosité fort nombreux. Il est consolant de voir que ceux-là même dont la profession est de tuer l'homme, s'exposent très-fréquemment pour lui sauver la vie. Ils le font avec simplicité, et ils ont ordinairement cette pudeur virile, qui leur fait dédaigner, de la part de ceux qu'ils ont sauvés, ces démonstrations verbeuses dont le moindre inconvénient est d'user la reconnaissance. Un mot, un serrement de main, un geste même leur suffit. D'ailleurs le sauvé d'aujourd'hui peut devenir le sauveur du lendemain.
Les Éthiopiens attaquent un camp la nuit et de préférence au point du jour; mais ces surprises pourraient être exécutées bien plus fréquemment, vu la négligence avec laquelle les camps sont gardés. Quant aux attaques contre une armée en marche, qui offriraient des chances à peu près certaines de réussite, elles n'ont lieu que très-rarement.
Le siége des monts-forts mérite à peine ce nom; on leur donne rarement l'assaut, et comme les indigènes n'ont ni canon, ni machine de guerre, ils se bornent à des blocus. Ces forteresses sont prises par trahison ou par coups de mains; elles sont défendues principalement par des fusiliers et des blocs de pierre qu'une poussée suffit à faire rouler sur les sentiers escarpés qui y conduisent.
Les fusiliers, malgré la mauvaise qualité de leurs armes et le manque de discipline, constituent la principale force des armées. Les Égyptiens et les Turcs interdisent l'introduction des armes à feu par le Sennaar et Moussawa; la contrebande y supplée par Moussawa, mais d'une façon languissante, et les chefs du Tegraïe tâchent d'en profiter, à l'exclusion des autres provinces, ce qui fait qu'à l'inverse des chevaux, les armes à feu sont plus rares à mesure qu'on avance à l'Ouest du Takkazé. À l'époque où je me trouvais dans le pays, les deux armées les plus nombreuses étaient celle du Ras Ali et celle du Dedjadj Oubié. Ce dernier tenait tout le pays situé entre Gondar et la mer Rouge; on estimait à seize mille les fusils de son armée, et l'on croyait qu'il en avait environ douze mille en dépôt, tant dans ses monts-forts du Samen, que dans quelques villes d'asile. Malgré son industrie, il n'avait pas pu réunir, assurait-on, plus de onze mille cavaliers; on évaluait ses rondeliers à plus de quarante mille. L'armée du Ras Ali, quoique plus nombreuse, comptait à peine quatre mille fusiliers; mais on estimait à trente-cinq mille le nombre de ses cavaliers[15], et ses rondeliers à plus de quatre-vingt mille.
[15] Ces chiffres ne représentent que des appréciations; on sait déjà que les indigènes ne tiennent pas un compte exact du nombre de leurs troupes, lorsqu'elles dépassent certaines proportions. Je n'ai point vu ces deux armées réunies, mais j'ai parcouru les terrains occupés par leurs campements; j'ai pris les évaluations, admises par tous, du nombre de troupes que chacun des grands vassaux conduisait ordinairement au secours de son suzerain; enfin j'ai pris celles des chefs les plus à même de juger de la vérité, et je me suis arrêté à des chiffres bien inférieurs à tous ceux qui m'étaient ainsi fournis. J'ai tenu compte également de cette circonstance que tel grand vassal qui pourra, dans sa province, mettre en ligne 14 ou 20,000 hommes, par exemple, ne marchera quelquefois au secours de son suzerain qu'avec 8 ou 12,000 hommes, si la guerre est impopulaire, si la campagne s'annonce comme devant être longue ou funeste, ou si le vassal lui-même est incertain dans son obéissance. Depuis que le D. Oubié avait dépossédé la famille Sabagadis et que toutes les provinces de Tegraïe lui étaient soumises, il était à peu près assuré de pouvoir réunir en douze ou quatorze jours une armée au moins aussi nombreuse que celle que nous lui avons attribuée. Il n'en était pas de même du Ras Ali, que ses États moins compacts, et ses grands vassaux plus belliqueux et plus indépendants exposaient à des refus fréquents ou même à des actes de rébellion ouverte. De plus, le Gojam dont il réclamait la suzeraineté ne se trouve point compris dans l'évaluation de son armée, qui, d'après les renseignements toujours vagues, n'aurait guère dû être inférieure à 140,000 hommes, si ses vassaux et arrière-vassaux fussent accourus à son ban.
On comprend que la moins nombreuse de ces deux armées avait dépassé le chiffre au delà duquel un accroissement numérique, loin d'être un accroissement de force, devenait au contraire une cause de faiblesse, par suite de l'inhabileté des Polémarques éthiopiens à faire manoeuvrer des corps de troupes considérables. Aussi, avant d'en venir à une rupture et à une grande bataille, ces deux rivaux se sont-ils combattus indirectement par de savantes combinaisons politiques, qui amenèrent plusieurs fois leurs vassaux ou leurs alliés à se mesurer avec des forces ne dépassant pas quinze mille hommes. Du reste les armées nombreuses nuisent bien plus à l'Éthiopie par les dévastations qu'occasionnent leurs marches et par les déplacements d'autorité qu'entraîne la victoire, qu'elles ne se nuisent réciproquement par des faits de guerre proprement dits.
Dans un pays où l'on se sert principalement de l'arme blanche, et où les chevaux sont nombreux, la cavalerie prend naturellement toute son importance et donne pour ainsi dire le ton aux combats, même à ceux d'infanterie. Aussi, pour les indigènes, même pour ceux du Tegraïe, où les chevaux sont rares et les armes à feu communes, l'homme qui combat à cheval représente le type de l'homme de guerre. Quoiqu'ils redoutent les fusiliers, leur esprit se refuse à leur attribuer une efficacité d'action aussi grande qu'aux cavaliers, dont les moindres faits militaires ont d'ailleurs, à leurs yeux, un caractère de bravoure et de noblesse qu'ils sont loin d'attribuer aux faits accomplis au moyen d'armes à feu. On peut s'expliquer ainsi pourquoi, malgré l'introduction de ces armes, les fantassins ont continué de conformer leur tactique à celle du cavalier, et de pratiquer ces fuites et ces retours offensifs, très-appropriés à l'emploi des armes blanches, mais qui, au premier aspect, semblent ne donner lieu qu'à des simulacres de combats.
Comme on l'a vu, la tactique du cavalier est celle des Scythes, des Parthes et des Numides; il dresse son cheval, comme ceux d'Énée loués par Homère, à suivre et à éviter l'ennemi, et s'il doit être hardi à l'attaque, il doit, comme le héros troyen, avoir aussi la science de la fuite.
Les combats, entre cavaliers surtout, sont faits pour étonner un Européen. Que deux corps de cavalerie, de 2 ou 3,000 hommes chacun, se trouvent en présence, et ne soient point contraints par quelque circonstance à une action générale immédiate, 20 à 25 cavaliers s'élanceront à toute bride contre tout un escadron qui les alléchera en leur cédant du terrain. Mais, par un retour offensif, une centaine de cavaliers peut-être se détachent, relancent ces assaillants et cherchent à les envelopper avant qu'ils soient secourus. Si le terrain s'y prête, il s'établit ainsi, comme au jeu de barre, un va-et-vient de charges sur plusieurs points à la fois. Ces combats partiels seront soudainement interrompus par une charge formidable de 12 à 1,800 chevaux, balayant tout devant elle, dans le but de sonder le terrain, de modifier l'assiette des forces de l'ennemi, ou simplement de l'impressionner, ou peut-être pour dégager un peloton de 10 à 15 cavaliers, qui, dans cet emmêlement de charges et contre-charges, allait être enlevé. Au milieu de ces échanges d'attaques, de ruses, et de retours faits au grand galop, escadrons, escouades, lignes, pelotons, se rompent, se mêlent, se disjoignent et se reforment, donnant tour à tour au combat, comme dans un kaléidoscope, des physionomies toujours nouvelles. On verra un cavalier, séparé de ses compagnons, serpenter au milieu de ses adversaires, le sabre à la main, sous une grêle de javelines, et leur échapper quelquefois, après leur avoir distribué des blessures, aux applaudissements des deux partis. Deux troupes considérables s'essaieront réciproquement par dix, quinze ou vingt charges partielles, avant d'exécuter une charge en masse; puis elles recommenceront à s'attaquer par petits détachements, et elles se sépareront après quelques heures, n'ayant peut-être que 60 ou 100 hommes hors de combat par le seul effet des javelines. Si les attaques et les contre-attaques ont été vivement menées, la journée passera pour avoir été chaude. Les Gallas, dans leurs guerres entre eux, se séparent après une perte bien moindre quelquefois, et le combat n'en a pas moins des résultats politiques importants; les chrétiens, cherchant davantage à s'aborder le sabre à la main, s'entretuent bien plus. Les Gallas musulmans du Wollo passent pour les plus habiles à cette tactique; ils reprochent aux cavaliers chrétiens de s'entretuer, sans discernement ni science, de se colleter en rustres avec la cavalerie, de s'aheurter contre l'infanterie, de l'enfoncer parfois, il est vrai, mais comme le feraient des goujats, par la seule et bestiale impulsion de leurs montures, sacrifiant ainsi leurs meilleurs chevaux et leurs plus braves cavaliers; et pour confirmer leur appréciation, ils rappellent les désastres sanglants qu'avec leur manière éclectique de combattre, ils ont fait éprouver aux armées des Ras du Bégamdir en particulier, ces succès ne leur ayant coûté que des pertes insignifiantes.
Cette prédilection pour une façon de combattre qui fait de la fuite un moyen essentiel, prévaut chez presque tous les peuples orientaux. Ils admirent sans doute l'homme énergique qui se pose résolument en obstacle contre un péril pour l'arrêter ou périr, mais ils admirent bien davantage celui qui, surmontant l'ivresse qu'occasionne le péril, sait ruser avec lui, c'est-à-dire disposer avec jugement et économie de ses moyens d'action. L'Éthiopien prend pour type du premier genre de courage le taureau ou le bélier, que leur énergie inintelligente et aveugle porte à exposer du premier coup, en se heurtant front contre front, le centre physiologique de leur vie; il symbolise le second par le lion, bien plus intelligent, dit-il, qui, lui, circonvient cauteleusement ses victimes, fuyasse, se flâtre et se tapit, avant de se dresser en hérissant sa crinière et d'user de sa force, sans rivale cependant; l'homme perd sa valeur, ajoute-t-il, s'il s'abandonne à l'ivresse, que ce soit celle du combat ou celle de l'hydromel.
Cette manière des Éthiopiens d'envisager la guerre est malheureusement loin d'en avoir épuré les lois et banni les brutalités, comme le prouve la coutume barbare de l'éviration; cependant, il ne faut point conclure de cette déplorable coutume à la férocité de ceux qui l'ont adoptée. Les Éthiopiens chrétiens font la guerre avec assez d'humanité, surtout si on les compare à leurs voisins musulmans, les Gallas du Wollo, les Adals, les Taltals et les Chaawis, et même aux Gallas païens et aux Changallas ou nègres, qui passent pour être moins cruels que ceux-ci.
Les Éthiopiens sont braves. Il serait peu prudent de dire à quel degré ils le sont; car si tant de races et de nations s'attribuent chacune en particulier la faculté de savoir le mieux affronter la mort, il en est heureusement peu qui n'aient quelques titres à cette supériorité, comme, heureusement aussi, il n'en est aucune qui puisse avec justice en revendiquer le monopole, tant de nations ayant été les plus braves, selon les temps, les lieux ou les mobiles!
Il semble qu'on doive ranger parmi les actes qui décèlent le plus la personnalité de l'homme, celui de défendre sa vie ou d'attaquer celle de son semblable. Bien des déguisements et des conventions tombent alors, et la discipline la plus prévoyante et la plus sévère est impuissante souvent à empêcher le combattant de déceler sa véritable nature. Quoiqu'en Europe l'art militaire, la discipline et les armes soient partout les mêmes, les diverses races européennes révèlent néanmoins par leur façon de combattre et de faire la guerre, leurs caractères, leurs aptitudes et jusqu'à leurs moeurs nationales.
On peut dire des Éthiopiens qu'ils combattent en hommes libres, surtout si on les compare aux soldats d'autres nations, dont la forte organisation militaire exige en premier lieu, comme dans les ordres monastiques, le dépouillement de la volonté propre. Si l'on veut juger les Éthiopiens d'après leurs allures à la guerre, on dira qu'ils sont rusés, pillards, formalistes, fanfarons, vains, insouciants et ardents à la fois, aventureux, susceptibles d'attachement et de dévouement, d'une sensibilité féminine, et stoïques souvent jusqu'à l'héroïsme, enthousiastes et tenaces malgré leur légèreté, peu vindicatifs, d'une obéissance facile, portés à la gaîté malgré leur fonds de mélancolie, accessibles à toutes les séductions de la forme et aimant à revêtir toutes choses de poésie, et surtout comme à enguirlander du sentiment religieux, qu'ils mêlent à tout, jusqu'aux scènes les plus meurtrières. Lorsque je leur expliquais notre manière de combattre, ils en comprenaient les terribles effets, mais nous renvoyant le reproche que leur adressaient leurs voisins les Gallas, au sujet de leur propre tactique, ils traitaient la nôtre de brutale, et ils trouvaient répréhensible que des peuples chrétiens si policés fissent tant de victimes dans leurs guerres.
--Vos fusils, disaient ils, sont des inventions maudites, qui doivent servir souvent parmi vous les desseins de Satan, lequel s'attache de préférence à pervertir la volonté des forts.
L'idée généreuse de bannir la guerre d'entre les hommes paraît être une utopie. En tous cas, jusqu'à ce qu'elle se réalise, il est bon de regarder la guerre comme la fonction la plus importante de l'homme, après celle de se procurer la subsistance; et à ce compte, le point de vue sous lequel les Éthiopiens la considèrent et l'organisent, les effets qu'elle exerce sur eux et ceux qu'ils lui attribuent méritent peut-être d'être rapportés.
On a dit en Europe que déclarer la guerre à une nation équivaut à la condamner à mort. Ce principe est celui des Musulmans, et l'on sait les rigueurs que leur inspire la victoire. Les Éthiopiens, moins barbares en théorie, disent que la guerre est presque toujours une expiation amenée par les péchés des hommes; qu'en tout cas, notre vue étant ordinairement trop circonscrite pour saisir l'ensemble des relations qui la produisent, il convient de borner l'effusion du sang au droit du talion. Ils n'admettent pas que le perfectionnement et la multiplicité des engins destructeurs, en rendant les guerres plus meurtrières, les rendent plus courtes, plus décisives et moins fréquentes. «La guerre, disent-ils, ne peut guère être déclarée ni conduite sans passion, et sous cette influence, l'homme s'arrête d'autant plus difficilement qu'il dispose de moyens d'action plus efficaces. Il est dangereux, disent-ils, d'accroître sa puissance, au point où il cesse de redouter celle de ses semblables; le sang enivre, et plus on en verse, plus on est entraîné à en verser.»