Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 21
Bientôt parurent des Gallas se glissant derrière les broussailles sur notre droite, pour nous intercepter le passage; nous les gagnâmes de vitesse, et ils disparurent sous bois. Nous profitâmes d'un bas-fond pour coucher furtivement dans le lit d'un torrent, et sous des détritus d'arbres, le cadavre de notre compagnon. Nos prudents ennemis, que nous décélaient parfois les accidents du terrain ou le bruit des cailloux roulant sous leurs pas, nous suivaient toujours, mais nous leur échappions. Abba-Boulla, du haut de son grand cheval blanc, ne cessait de braquer vers les points suspects sa carabine qu'il agitait comme un télégraphe. Notre chance, si heureuse jusque-là, nous donna l'espoir de rejoindre les nôtres. Chemin faisant, le blessé nous expliqua sa mésaventure. Le désir de tuer un Galla l'avait porté à s'embusquer dans le camp avec trois de ses camarades; mais la vue d'un boeuf égorgé, dont la belle viande était presque intacte, les ayant mis en appétit, ils s'oublièrent au point d'en faire des grillades qu'ils mangeaient autour du feu, lorsqu'un javelot, en venant se ficher dans la poitrine de l'un d'eux, fit détaler les trois autres.
Ayant enfin tourné le ravin, nous arrivâmes à un endroit où l'arrière-garde venait d'avoir affaire avec des Gallas embusqués dans des grottes. Un jeune soldat gojamite, couché parmi sept ou huit morts, se souleva sur son bouclier, nous regarda silencieusement d'abord, puis nous dit:
--Ô frères, soyez les bienvenus. Relevez-moi.
Son calme, et la mâle élégance de sa pose me rappelèrent ces gladiateurs des arènes romaines, qui s'étudiaient à mourir de façon à mêler les applaudissements du cirque aux angoisses de leur agonie. À l'assaut d'une des grottes, une grosse pierre poussée par les Gallas lui avait brisé la jambe et l'avait envoyé rouler jusqu'au lieu où il était. Un des nôtres le mit sur son cheval.
Cependant une troupe d'une vingtaine de Gallas se démasqua résolument et marcha sur nous. Le terrain étant trop mauvais pour les chevaux, nous les laissâmes avec les blessés au pied d'un rocher, et nous prîmes l'offensive avec une décision qui décontenança l'ennemi. La déroute commence par les yeux, a dit Tacite. Les Gallas furent culbutés, ils eurent deux hommes tués et plusieurs blessés. Le brave Beutto nous cria de ménager le terrain, et nous empêcha de céder à l'attraction de l'ennemi, dont la tactique était de nous éloigner de nos montures. Plus loin, une charge imprévue, exécutée par Beutto et quelques cavaliers, coûta encore à l'ennemi deux hommes et un cheval. Nous approchions de notre camp. Bientôt des femmes, occupées à ramasser du bois, jetèrent l'alarme, et nos maladroits ennemis, en voyant des cavaliers et des fantassins accourir à notre secours, disparurent une dernière fois.
À peine rentré dans ma tente, le Dedjazmatch m'envoya souhaiter la bienvenue; il m'avait fait chercher partout pour le déjeuner; ma part était réservée, et il voulut que je la prisse devant lui.
--Si tu m'eusses consulté, seigneur maraudeur, me dit-il, je t'eusse donné une compagnie de fusiliers, et tu eusses pu joncher d'ennemis ta promenade.
Apprenant que le Chalaka Beutto était avec moi, il le fit mander. Celui-ci, pour excuser son acte d'indiscipline, insista sur la coïncidence fortuite qui l'avait heureusement mis à même de me ramener au camp. Le Prince se fit rendre un compte détaillé de notre matinée. Les familiers forcèrent l'entrée; on fit venir de l'hydromel, les trouvères accoururent, et l'on se mit gaîment à boire jusqu'au repas du soir.
J'avais obéi un peu étourdiment au désir de voir par moi-même ce qu'on me racontait des Gallas guerroyant en enfants perdus. Notre campagne tirait à sa fin, les occasions allaient manquer, et j'avais cru pouvoir sortir un instant de la sécurité qui m'enveloppait auprès du Prince, pour y rentrer sitôt ma curiosité satisfaite. Mais aucun passage étroit n'ayant entravé sa route, l'armée, ce jour-là, avait fait son étape bien plus promptement que d'habitude, ce qui nous avait empêchés de rejoindre l'arrière-garde, quoique pendant plus de quatre heures nous eussions accéléré le pas. Les moeurs militaires indigènes tolèrent des escapades de ce genre; mais si, d'une part, elles dénotent un esprit d'aventure qui ne déplait pas aux Éthiopiens, de l'autre, elles leur paraissent peu compatibles avec un rang de quelque importance; aussi le Chalaka Beutto, un des familiers du Prince, regardé comme destiné à un avenir brillant, crut-il devoir s'en justifier comme d'une dernière folie de jeunesse. Ce qui d'ailleurs nous excusait le mieux était notre heureuse chance d'avoir recueilli deux blessés abandonnés par l'arrière-garde.
Quelques années après, l'armée traversait une rivière dont le gué était dangereux, et j'étais en aval avec une troupe de nageurs pour venir en aide aux hommes que le courant entraînait. Parmi ceux qu'on retira de l'eau, il s'en trouva un ayant sur l'abdomen une large cicatrice, et mes gens lui ayant demandé à quelle affaire il avait reçu cette blessure:
--En Liben, dit-il; votre maître était encore parmi mes sauveurs, et je désire le remercier cette fois.
En deux mots, il raconta aux assistants à quel heureux hasard il devait d'avoir échappé aux Gallas; puis il vint me saluer et s'en alla.
L'armée marcha encore deux jours, de façon à faire croire à l'ennemi que nous allions repasser l'Abbaïe; mais, faisant volte-face, nous remontâmes sur un woïna-deuga, dans l'espoir que les habitants, nous ayant vus descendre vers l'Abbaïe, auraient ramené leurs troupeaux, qu'à notre première approche ils avaient mis en sûreté dans un quartier éloigné. Notre stratagème ne nous réussit qu'imparfaitement.
Non loin de là, se trouvait un monument monolithe, célèbre par la vénération dont il était l'objet chez les Gallas. Les traditions gojamites l'attribuaient au conquérant Ahmed Gragne. Selon les unes, Gragne poursuivant les débris de l'armée impériale jusqu'en Liben, pays alors chrétien, qui faisait partie du Grand Damote, après avoir fait incendier les églises, dressa ce menhir ou pierre fichée, pour indiquer le _kibleh_ ou direction de la Mecque; selon d'autres, il la planta comme borne d'une de ses courses victorieuses; selon d'autres enfin, c'était une pierre tumulaire marquant le lieu où un de ses favoris était tombé en combattant. Ces traditions s'étaient converties chez les Gallas en superstitions grossières qui les portaient à vénérer cette pierre, à lui faire, à certaines époques de l'année, des onctions de beurre, de graisse et de parfums, et à y accomplir des tauroboles et même, dit-on, des sacrifices humains. Le Dedjazmatch crut de son devoir de chrétien de détruire ce monument d'idolâtrie; sa vanité se trouvait d'ailleurs flattée de l'idée d'effacer les traces du conquérant musulman. Laissant l'armée au camp sous le commandement du chef d'avant-garde, il partit à la pointe du jour, avec huit à neuf cents cavaliers d'élite, et après environ trois heures de marche, nous atteignîmes le monolithe.
Ce monolithe, haut de près de deux mètres, était dressé au sommet d'une petite butte. L'aspect des terrains environnants donnait à supposer qu'il avait dû être apporté de loin. Sa forme un peu en pointe était celle d'une pierre druidique; des amulettes, des onctions de beurre, des péritoines d'animaux et des parfums couvraient sa partie supérieure; des fils votifs de différentes couleurs entouraient sa base, où l'on voyait l'usure produite par les armes que les Gallas y aiguisaient afin de les rendre victorieuses.
--Qui m'aime fasse comme moi! dit le Prince, en jetant quelques broutilles contre l'idole. Et grâce à l'empressement de chacun, elle disparut sous un énorme bûcher. Bientôt l'intensité des flammes força notre cercle à s'élargir. Nous espérions que la pierre éclaterait; mais lorsque le combustible se fut affaissé en cendres, elle reparut dans son intégrité. On dispersa le feu. Plusieurs hommes chargèrent à bras un tronc d'arbre, et, balançant leurs efforts, donnèrent à plusieurs reprises de ce bélier improvisé; mais elle resta encore inébranlée. Les superstitions des assistants s'éveillaient, lorsqu'un homme vigoureux, en ruant une lourde pierre, fit enfin sauter un éclat du sommet. On poussa des hourras.
--Très-bien! dit le Prince, mais cela ne suffit pas; dussé-je venir camper ici, il faut que je la détruise.
Au moyen de forts _enkassés_, espèce d'épieux, on la déchaussa à grand'peine, sa partie enfouie étant la plus longue et la plus grosse; on la fit basculer sur un lit de bois sec, on l'entoura encore de combustible, et après qu'elle eut été maintenue longtemps encore dans un immense brasier, elle finit par se fendiller de toutes parts. On la brisa; et, jaloux de compléter l'oeuvre de destruction, on combla sa large alvéole et l'on dispersa au loin les fragments de ce monument d'idolâtrie.
Mais les préoccupations du Prince et des chefs étaient déjà tournées d'un autre côté; on apercevait à l'horizon des bandes noires glissant dans la direction de notre camp. Pendant les quelques heures que nous venions de passer au même endroit, les Gallas, qui, le matin, n'avaient fait qu'apparaître à distance par petits pelotons, rassemblaient leur cavalerie pour intercepter notre retour.
Excepté sur quelques points, le terrain à parcourir était plat; nos neuf cents cavaliers ne redoutaient pour eux-mêmes aucune rencontre, mais nos gens à pied allaient entraver leurs évolutions. Lorsque le Dedjazmatch ne prenait pour escorte que de la cavalerie, il arrivait ordinairement que, malgré ses ordres, des fantassins, dans l'espoir d'avoir à se signaler sous ses yeux, suivaient à leurs risques et périls les mouvements rapides de l'escorte; de plus, pour ménager leurs chevaux de combat, beaucoup de cavaliers les faisaient conduire à la main par leurs palefreniers ou leurs servants d'armes à pied; ce qui fit qu'en cette circonstance, étant partis le matin, imparfaitement renseignés, et croyant n'avoir à faire qu'une petite course avant le déjeuner, nous nous trouvions à plusieurs lieues de notre camp, avec plus de quatre cents fantassins à protéger en plaine contre la cavalerie ennemie.
On s'était bien aperçu du danger qui grandissait autour de nous, mais en véritable soldat chacun avait dissimulé cette préoccupation: les chefs se plaisantaient sur leur gaucherie à manier l'enkassé ou à faire du bois; les soldats se livraient à mille espiègleries. On avait ri et joué comme des enfants. Notre besogne terminée, le silence se fit subitement. Le Prince excepté, chacun quitta sa toge, s'alestit, s'assura de ses armes, du harnais de son cheval, et nous partîmes: deux cents cavaliers environ en avant-garde, les piétons, nos trente fusiliers et les hommes à mule au centre; le Prince à l'arrière-garde; chaque corps étant à environ cent mètres l'un de l'autre. Nos fantassins prirent le pas gymnastique, et bientôt les cavaliers ennemis, qu'on estima à plus de deux mille, nous enveloppèrent en fer à cheval. Je fus frappé de l'entente avec laquelle nos gens, sans ordres donnés, répondirent à cette manoeuvre. Nos trois corps serrèrent les distances; éclaireurs, flanqueurs, escarmoucheurs, relais, se détachèrent simultanément et prirent l'offensive sur tous les points. Les Gallas essayèrent d'arrêter l'avant-garde, et la décision qu'ils mirent à la charger nous donna lieu un instant d'appréhender que la mêlée ne s'engageât. Mais des contre-attaques habilement faites par nos flanqueurs maintinrent le combat d'escarmouches; et sans dévier de notre route, nous continuâmes à avancer rapidement, combattant toujours de façon à refuser le combat sur place. Le Prince, sachant combien les Gallas redoutent les armes à feu, mais s'enhardissent après une décharge inefficace, défendit aux fusiliers de tirer sans son ordre. Il est à croire que la présence de ces fusiliers préserva notre centre, car les ennemis l'ayant chargé en force une fois dans l'intention de nous couper, s'en détournèrent à portée de traits et ne s'attaquèrent plus qu'à l'avant ou à l'arrière-garde. Le terrain devenait-il mauvais, ils nous précédaient à droite et à gauche et nous attendaient plus loin. Nous fîmes ainsi retraite, au milieu d'attaques, de contre-attaques, de feintes, de ruses et de surprises réciproques, chaque accident de terrain donnant lieu à des manoeuvres d'une physionomie nouvelle. Après des tentatives infructueuses contre l'avant-garde, l'ennemi essaya d'entamer l'arrière-garde, en la chargeant obliquement des deux côtés à la fois. Jusque là, le Dedjazmatch était resté à mule; il monta à cheval, quitta sa toge, et, le front haut, bouclier et javeline en mains avec une trentaine de cavaliers, il se porta en première ligne sur les points les plus menacés. Son calme, ses allures fières et résolues suffisaient à faire reconnaître en lui le chef princier de tous ces combats qui tourbillonnaient dans la plaine; ses grands yeux étaient fixes, sa lèvre frissonnante souriait de ce sourire particulier à l'homme énergique qui s'anime tout en méprisant le péril. Deux ou trois fois, passant à côté de nos fantassins, il leur cria:
--Bon pas et courage! nous ne vous laisserons pas ici.
Nos escarmoucheurs se multipliaient pour refuser à l'ennemi toute prise sérieuse. Parfois, une troupe compacte de trente à quarante Gallas s'élançait pour couper un peloton de six à huit cavaliers; un parti des nôtres s'élançait au secours; l'ennemi se dérobait en demi-cercle, fuyait penché sur ses chevaux et se couvrant de ses boucliers; un autre parti ennemi contre-attaquait; les nôtres voltaient, fuyaient vers nous, étaient secourus, et, lorsque des jouteurs de l'un ou de l'autre parti échappaient à grand'peine, de toutes parts on applaudissait par des hourras. Il était beau de voir, autour de cette petite troupe de fantassins, les cavaliers Gallas et Gojamites fourmillant dans la plaine, s'épier, s'interpeller, se charger, se fuir, s'entremêler et se disjoindre au galop furieux de leurs chevaux; et les courbes gracieuses que les javelines décrivaient dans l'air, et le bruit sourd des boucliers qu'elles déchiraient; les thèmes de guerre, les cris, les injures, les hourras, et la fougue intelligente des chevaux, qui, les crins au vent, les naseaux bas, passaient et repassaient, en faisant résonner le sol. Par moments, on eût dit de gais carrousels en l'honneur du Prince. Une expérience savante présidait à tous ces mouvements, si désordonnés en apparence.
Nous arrivâmes enfin près d'un bois qui devait nous mettre à couvert pendant plus d'un kilomètre. Un grand nombre d'ennemis prirent les devants pour nous en disputer l'entrée. Nos fantassins s'avancèrent résolument avec la cavalerie aux ailes; nos fusiliers firent leur première décharge, et, quoiqu'elle fût peu efficace, les Gallas se dérobèrent à droite et à gauche, et à l'orée du bois, nous fîmes une halte dont nos chevaux et surtout nos piétons avaient grand besoin. Peu après, nous traversions une novale hérissée de souches fraîchement coupées qui forçaient nos chevaux à changer de pied à tous moments. Une pesée inégale sur les étriers fit tourner ma selle; je roulai à terre; mon cheval s'échappa du côté de l'ennemi, évita d'abord la chasse que lui donnèrent Gallas et Gojamites et fut repris par un des nôtres. Un groupe de cavaliers était venu m'entourer dès l'instant de ma chute, d'autant plus intempestive, que le désir de me protéger pouvait amener le combat sur place. Peu après cet incident, nous arrivâmes en vue de notre camp établi sur des collines. Les Gallas, nous ayant harcelés encore un peu, s'arrêtèrent et nous donnèrent l'adieu, en poussant des cris, mêlés d'injures et d'éloges. La nuit tombait lorsque nous rentrâmes. Les chefs étaient tout glorieux d'avoir détruit du même coup une idole païenne et un monument de la conquête musulmane, et de ramener tous nos piétons, après avoir déjoué en plaine les efforts de plus de 2,000 cavaliers ennemis. Chacun était d'autant plus satisfait, que si les Gallas eussent réussi à engager le combat sur place, pas un de nous probablement n'eût rejoint l'armée.
Il semblera peut-être, vu notre infériorité numérique et les conditions défavorables dans lesquelles nous eûmes à opérer, que c'est grâce au manque de décision de nos adversaires que nous avons pu exécuter notre retraite. Il n'en est rien cependant. En Éthiopie, dans presque toute l'Afrique, en Arabie et dans la plupart des contrées d'Asie, prévaut le principe instinctif, que toute impulsion violente s'usant d'elle-même, il faut attendre, pour la combattre, que sa force initiale soit affaiblie. C'est ce même principe appliqué à la conduite des affaires, qui donne aux diplomates de ces pays une supériorité mise trop souvent au service de mauvaises causes. Quoique les Éthiopiens, en grande majorité, n'emploient que l'arme blanche, il est rare qu'ils répondent à une attaque de façon à s'entrechoquer du premier coup. Le combat débute, en général, par un échange plus ou moins répété d'attaques, de retraites et de retours offensifs; et ces préliminaires amènent le combat de pied ferme ou la mêlée, selon les conditions de terrain ou les causes morales qui jaillissent du conflit même. Il peut arriver que ces évolutions préliminaires ayant causé des pertes sensibles, les partis se séparent sans en venir à une mêlée; comme encore la victoire peut dès ce moment se décider si l'un des deux décèle, par un flottement ou d'autres signes, la perte de son assurance. En ce cas, il ne tardera pas à être rompu et morcelé, à moins que ses champions d'élite ne lui redonnent l'ascendant par quelque initiative énergique. Ces moments de crise sont ceux qui fournissent le plus à la verve des trouvères, et c'est à en profiter que vise l'ambition des plus intrépides. Quoiqu'il n'y ait pas de commandements, attaques et retraites se font avec ensemble, au pas de course et sur une ou plusieurs lignes de profondeur; elles sont inspirées par le désir de prendre ou de refuser tel ou tel avantage de terrain, de position, par celui de couvrir un blessé, de relever un cadavre ou par d'autres motifs analogues. Le combat singulier débute de la même façon, seulement, comme les adversaires n'ont à se préoccuper que de leur propre personne, leurs évolutions se succèdent plus rapidement et donnent lieu à une escrime, où l'agilité, l'adresse et surtout la puissance des poumons ont souvent plus de part que le courage. Deux troupes de fantassins rondeliers s'avancent l'une vers l'autre. À partir de quinze à dix-huit mètres, moyenne du jet efficace de la javeline pour les fantassins, elles commencent à darder quelques traits; les plus hardis, tenant la javeline par le talon, s'abordent, s'attaquent à coup d'estoc, et quelquefois avant même qu'un seul homme tombe, une des troupes bat en retraite devant l'ennemi, qui la poursuit de près, saisissant les occasions de frapper; puis soudain elle fait volte-face et prend l'offensive; et les rôles s'échangent ainsi successivement, jusqu'à ce que la mêlée s'engage, soit par l'effet de l'entraînement de ceux qui poursuivent, soit, ce qui est plus fréquent, parce que ceux qui cèdent le terrain, espérant désordonner leurs adversaires, font volte-face subitement et de façon à la rendre inévitable. Les fantassins Gojamites sont bien plus habiles que les Gallas à combattre en troupes de cette façon; et à cause de la vivacité plus grande de leur caractère et de leurs mouvements, les natifs des kouallas sont en général supérieurs à ceux des deugas. C'est, comme on le voit, la tactique du combat des Horaces et des Curiaces; aussi, personne en Éthiopie ne songerait-il à louer ou à blâmer la fuite de l'Horace vainqueur.
La cavalerie emploie la même tactique, mais d'une façon plus accentuée, les évolutions ayant lieu à fond de train et sur un champ plus étendu. Les mêlées sont bien moins fréquentes, quoique les corps à corps soient plus communs, deux partis pouvant s'entremêler et se disjoindre presque aussitôt. Quand les cavaliers en viennent aux mains, avant d'être à portée de javeline, c'est-à-dire à environ trente mètres, moyenne du jet pour les cavaliers, les uns tournent bride et cèdent le terrain, en accélérant l'allure, à mesure que les autres approchent. Ils fuient, le regard en arrière, comme les fantassins, et le bouclier sur la croupe du cheval, prêts à couvrir leur monture ou leur personne; les bons cavaliers protégent ainsi jusqu'aux jarrets du cheval; puis à l'instant opportun, ils reprennent l'offensive comme dans le combat à pied. Le moment difficile, principalement pour le cavalier, est celui où il faut volter, soit pour fuir, soit pour prendre l'offensive; dans ce mouvement, outre qu'il découvre sa personne, il présente la plus grande surface de son cheval. Si l'un des partis est mieux monté, ou si ses chevaux sont plus frais, il peut, en donnant la chasse, rompre et diviser la troupe ennemie. On voit de quelle importance est le cheval dans ce genre de combat, et l'on comprend pourquoi les cavaliers éthiopiens ont maintenu l'antique usage, rapporté dans la Bible, d'exécuter leurs marches à mule ou à bidet, afin de conserver au cheval de combat toute sa vivacité et sa souplesse. Aussi, tel qui n'a qu'un cheval ira à pied des journées entières en le conduisant à la main.
En conséquence de son armement et de sa manière de combattre, le fantassin rondelier a peu de chance de réussir contre un cavalier, partout où le terrain laisse au cheval la liberté de ses mouvements; et un corps de plusieurs mille fantassins, dépourvu de fusiliers, se laissera presque toujours entamer sérieusement par quelques centaines de cavaliers. Néanmoins, la cavalerie donne rarement à fond contre l'infanterie; elle sert à disperser un corps de fantassins déjà en désordre, à éclairer les marches, à engager le combat; dans les batailles rangées, on en forme la réserve, on la place aux ailes pour tourner l'ennemi ou le prendre d'écharpe, mais on évite de l'opposer à une infanterie compacte. De même que l'infanterie, lorsque deux corps de cavalerie dépassent quelques centaines d'hommes, ils engagent rarement une action générale; ils prennent position et combattent par détachements; et d'habitude, lorsque deux armées de quinze à trente mille hommes chacune se sont campées en face l'une de l'autre, leur cavalerie, appuyée par des lignes d'escarmoucheurs à pied, tant rondeliers que fusiliers, combat des heures entières et même durant plusieurs jours, pendant que le gros des deux armées reste en bataille. Les chefs ignorant l'art de manoeuvrer les masses, c'est en dernier ressort ordinairement qu'ils commettent la victoire aux éventualités qui résultent du choc de multitudes; ils essaient de la remporter ou de la préparer au moins par des combats dont la direction leur échappe moins, mais qui amènent quelquefois malgré eux l'action générale.
Les fusiliers ne combattent guère qu'en tirailleurs, soutenus et protégés en pays de montagnes par des rondeliers, auxquels, en plaine, on adjoint de la cavalerie. Cette nécessité provient de l'imperfection de leur fourniment, de la lenteur qu'ils mettent à recharger leur arme, et de ce que n'ayant pas de bouclier, ils seraient sans protection contre les javelines. Ils se déploient en tirailleurs derrière une ligne de rondeliers et de cavaliers, dont la tactique consiste à aller attaquer l'ennemi et à le ramener de façon à le mettre à leur portée. Lorsque sur le lieu du combat, il se trouve un bouquet d'arbres ou un accident de terrain favorable, les fusiliers s'y postent, et la visée des combattants étant soit de les débusquer, soit de les soutenir, ces points forment le centre de combats souvent longs et acharnés.