Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 20
Avant la pointe du jour, Ymer-Sahalou, notre chef d'avant-garde, partit avec 2,000 hommes environ pour éclairer notre marche. Au soleil levant, l'armée le suivit, et, après avoir gravi pendant plus de quatre heures des sentiers tortueux et difficiles, le Prince, entouré d'un grand nombre de chefs, atteignit un dernier ressaut spacieux et richement cultivé, qui soutenait l'assise supérieure ou deuga du Liben. Là nous attendait Ymer-Sahalou, avec plusieurs milliers d'hommes, qui, dans l'espoir du pillage, s'étaient mis en marche de nuit. Les troupes affluèrent rapidement. Le Prince les réunit par masses, et, se plaçant derrière avec les timbaliers et quelques-uns de ses principaux seigneurs, il désigna une petite arrière-garde pour la protection des bagages encore engagés dans la montée. Les timbaliers battirent la marche, et l'armée, trompettes sonnantes, s'ébranla au pas gymnastique; prairies, cultures, jeunes arbres, broussailles, clôtures, tout fut foulé, brisé, nivelé sous nos pas. Le Dedjazmatch et ses seigneurs s'accordèrent à évaluer à plus de 30,000 les fantassins rondeliers, les fusiliers à 1,900, et les cavaliers à près de 5,000. Mais les Éthiopiens sont peu exacts dans leurs évaluations, lorsque le nombre de leurs troupes dépasse une dizaine de mille hommes. Ils tiennent un compte plus rigoureux des fusiliers, parce que le nombre en est toujours restreint, et que les armes à feu constituent, outre la force, la principale richesse mobilière des Polémarques. Il m'était fort difficile de contrôler leur évaluation. Les masses irrégulières que nous avions sous les yeux se déformaient d'un moment à l'autre; on ne pouvait distinguer des files, et il n'y avait ni drapeau, ni guidon, ni fanion qui indiquât une unité numérique à prendre pour base. Cependant, vu l'étendue du terrain que nous occupions, et prenant pour mesure approximative l'espace occupé par cent hommes, j'estimai à 27,000 le nombre de nos combattants; ce qui, considérant les habitudes des armées indigènes, impliquait que l'armée entière comptait au moins 40,000 âmes.
Après une marche d'environ trois quarts d'heure, nous fîmes halte près d'un magnifique _warka_. Lorsque les trompettes de notre arrière-garde nous annoncèrent son approche, les timbaliers battirent au pillage, et à cette batterie impatiemment attendue, les soldats s'élancèrent en poussant de grandes clameurs. Les masses se rompirent, se disséminèrent par bandes et disparurent derrière les plis du terrain; nous entendions encore leurs cris, que nos yeux ne les voyaient déjà plus. Le silence et la solitude où nous restâmes étaient saisissants; notre armée s'était dissipée comme par enchantement, laissant derrière elle le squelette d'un camp, les femmes, les plus jeunes pages, les hommes sans armes voués aux bas services, quelques chefs et le Dedjazmatch, qui se retira sous sa tente plantée à l'ombre du warka.
Le warka, le plus bel arbre de l'Éthiopie, ne vient pas en pays deuga, et prospère surtout dans les plus bas kouallas, où il atteint des dimensions colossales. Partout où il se montre, il semble attirer les troupes de voyageurs et les caravanes, qu'il couvre d'une ombre épaisse et spacieuse.
Bientôt des colonnes de fumée s'élevant au loin, nous annoncèrent que l'oeuvre de destruction commençait.
Je fis remarquer au Dedjazmatch que, dégarnis comme nous l'étions, trois cents cavaliers gallas, bien embusqués, pourraient nous enlever aisément, et que, bien que nombreux, nos soldats seraient impuissants à regagner le Gojam; j'ajoutai qu'en Europe, une imprudence pareille nous perdrait infailliblement. Le Prince sourit de mes craintes et m'expliqua la façon dont il conduisait la guerre.
Les Gallas établis au sud de l'Abbaïe ne savent faire que la guerre d'escarmouches, leur morcellement en petites communautés hostiles les ayant accoutumés à des engagements, où souvent le nombre des combattants n'excède pas deux ou trois cents, et, dans aucun cas, ne dépasse cinq à six mille. Ils ignorent l'usage des armes à feu. Leur bouclier, rond comme celui des Gojamites, est plus convexe, un peu plus étroit et de meilleure qualité. Ils portent à la ceinture un coutelas légèrement courbe, à deux tranchants, dont la longueur varie entre 50 et 60 centimètres; leur arme principale est une tragule ou javelot, à fer large, d'une longueur qui varie entre 2 mètres et 2 mètres 30. Ils excellent à lancer cette arme, que quelques-uns de leurs cavaliers envoient jusqu'à 90 mètres de distance, dans les combats de cavalerie, une distance de 40 à 50 mètres étant considérée parmi eux comme une portée ordinaire. L'armement supérieur des Gojamites, et surtout la vue de leurs bandes, relativement si nombreuses, les portent toujours à fuir. Mais lorsque les envahisseurs se dispersent pour le pillage, et surtout lorsqu'ils commencent à rentrer avec leur butin, ils font un retour offensif, et les harcellent jusqu'au camp, profitant, pour les accabler parfois, de leur ignorance du terrain. La sécurité des Gojamites dépend de la fermeté et de l'intelligence du chef chargé de diriger l'arrière-garde, dont l'importance varie selon la configuration du pays et la réputation belliqueuse des habitants. Il est très-rare que ces Gallas attaquent un camp un peu considérable de jour, quelque dégarni de soldats qu'il puisse être. Le Dedjazmatch jugeait d'ailleurs que nous étions encore trop près de l'Abbaïe pour avoir à craindre une surprise de cette nature.
L'invasion dont j'étais le témoin réveillait naturellement en moi le souvenir de ces hordes de barbares lancées jadis à la destruction des plus riches contrées de l'Europe, et me donnait une idée saisissante et sinistre de ces immenses tragédies, qui, heureusement, ne se voient plus chez nous, où chaque famille se sentait isolée en face d'une armée, dont elle surexcitait la férocité par sa faiblesse même.
Bientôt quelques cavaliers arrivèrent à toute bride, en débitant leurs thèmes de guerre; ils rapportaient d'horribles dépouilles humaines appendues à leurs boucliers ou au frontal de leurs chevaux. Fantassins et cavaliers se succédèrent, chargés de butin, et poussant devant eux des prisonniers: des femmes, des enfants et même des vieillards. Ces tristes spectacles me portèrent à faire une remarque un peu sévère, qui, quoique faite en mauvais amarigna, fut comprise et répétée. Au repas du soir, pour la première fois, le Prince ne causa pas avec moi; le lendemain, il me fit appeler avant le déjeuner et me dit:
--Revenons un peu sur tes paroles d'hier. La guerre que nous faisons te paraît peu digne de ce nom? Il faut pourtant bien réprimer les cruautés que ces païens commettent sur nos frontières, où ils éventrent même nos femmes enceintes. Je les menace, ils n'en tiennent pas compte; je viens les combattre, ils n'acceptent pas la bataille; nous détruisons alors leur pays, et comme ils sont braves, l'espoir de se venger les ramène à notre portée. Quant aux cruautés de nos soldats, surtout celles de nos paysans auxiliaires, je les déplore; mais d'une part, ce sont des représailles; de l'autre, tu dois savoir que des soldats qui agissent isolément sont ordinairement plus inhumains que lorsqu'ils combattent par troupes. Si les panthères pouvaient aller par bandes, elles deviendraient moins cruelles. Les Gallas ont quelques belles qualités sans doute, mais ils ne les mettent en exercice qu'entre eux; dans leurs relations avec nous, ils deviennent mauvais, et nous ne pouvons les atteindre qu'en agissant comme eux. Pèse un peu toutes ces circonstances, et avec le temps, ton opinion se modifiera, j'en suis sûr.
Un soir, rentrant fort tard, par une obscurité profonde, je trébuchai contre un homme couché auprès des restes du feu allumé, suivant l'usage, devant ma tente. Les hommes de garde endormis furent sur pied à l'instant; on apporta une torche, et nous vîmes un Galla, presque nu, qui s'était glissé parmi les dormeurs. Outre deux blessures, le malheureux avait subi l'éviration. Je lui fis donner une boisson composée de miel et de graine de lin, et on l'étendit sur un lit d'herbes sèches, à côté d'un bon feu. Le lendemain, il me fit par interprète le récit suivant:
--Je suis maître de maison; j'ai épousé une fille de bon lieu, et j'ai deux enfants. Ayant conduit mon bétail dans un district voisin, je revenais pour prendre ma famille, lorsque je fus surpris et mutilé par vos soldats. Ma femme avec mes enfants a été entraînée par vos hommes, mon frère blessé et emmené également, et nos maisons sont incendiées. Me trouvant seul au milieu de ruines, exposé aux oiseaux de proie qu'alléchaient mes blessures, je me suis traîné du côté où ma famille avait disparu. Les hyènes sont venues avec la nuit, et je me suis réfugié dans votre camp. C'est le Maître du ciel bleu qui m'a conduit, puisque je n'ai plus ni soif, ni froid, et que j'ai un lit entre mon corps et la terre. Tu dois être un homme puissant, car ta tente est voisine de celle de Zaoudé Guoscho; achève donc ce que tu as commencé, fais-moi rendre ma femme, mes fils et mon frère; que je les voie en mourant.
Le Prince voulut bien consentir à ma demande. Des prisonnières nous firent découvrir la femme du Galla, qui, après avoir longtemps parcouru le camp avec un huissier du Prince, revint accompagnée de son beau-frère et de deux enfants, un gentil garçon d'une dizaine d'années, et un autre de deux ou trois ans, qu'elle portait à chevauchons sur sa hanche. Toute la vie du blessé sembla remonter dans son regard. J'annonçai à ces infortunés que devant nous mettre en marche le jour suivant, j'allais, afin de les soustraire aux violences de nos traînards, les faire escorter jusqu'à une certaine distance d'où ils pourraient rejoindre leurs compatriotes. Le blessé demanda alors instamment à devenir mon fils adoptif, et mes gens m'engagèrent tant à satisfaire à ce voeu d'un moribond, que je m'y rendis.
L'adoption, usage emprunté aux Éthiopiens par la plupart des peuples qui les environnent, se pratique de la façon suivante: celui ou celle qui adopte présente le sein aux lèvres de l'adopté, qui s'engage par serment à se conduire comme un fils. Dans quelques endroits, selon les circonstances, l'adoptant présente le sein et le pouce, ou, comme chez les Gallas, le pouce seulement. Cette parenté conventionnelle, reconnue du reste par les us et coutumes, entraîne parfois, comme toutes choses, des conséquences abusives, mais elle produit souvent aussi les effets les plus salutaires.
En partant, le blessé me dit:
--Tu m'as trouvé déchu, car je ne suis plus rien; mais je vaux quelque chose par mes parents; on compte parmi eux de véritables fils d'hommes, dont le bon vouloir est recherché. Tu m'as recueilli et tu as fait rentrer en moi mon âme, en me disant: «Voilà ta femme, tes enfants, ton frère; je te les donne.» Tu es, dit-on, d'un pays bien éloigné du Gojam, et tu marches devant toi à travers le monde; peut-être viendras-tu un jour chez nous. Si je vis, je te donnerai un cheval, des bêtes grasses, du miel parfumé; mes parents et tous mes voisins t'accueilleront comme un des nôtres, car tous dans nos pays apprendront ta conduite envers moi. Si je suis revêtu de _la toge qui ne s'use pas_ (la terre), mes fils reconnaîtront ma dette. Quoi qu'il arrive, que le bien que tu nous fais retombe sur toi comme une pluie!
La femme, qui était jolie, ajouta:
--Sois protégé de Dieu, pour m'avoir rendu mes enfants, mon mari, mon pays et mon protecteur naturel, dit-elle naïvement en désignant son beau-frère.
J'appris à cette occasion que, comme chez les Hébreux, la loi du Lévirat était en pleine vigueur parmi les Gallas, et que la femme du blessé était désormais considérée comme veuve.
Pendant trois semaines, nous parcourûmes par petites étapes les woïna-deugas du Liben. L'armée allait au pillage: tantôt c'étaient tous les soldats, tantôt ceux du camp de droite, ou du camp de gauche, ou du camp de derrière seulement; et quand nous avions épuisé les ressources dans un rayon de quelques milles, nous portions nos tentes plus loin. Peu après le départ de l'avant-garde, les batteries des timbales annonçaient que le Dedjazmatch se mettait en marche; à ce signal, l'armée s'ébranlait en tumulte et évacuait rapidement le camp; cavaliers, fantassins, fusiliers, femmes, pages, bêtes de charge, porteurs de civières, fourmillaient sans ordre le long de la route; l'arrière-garde poussait les traînards. Un passage difficile se présentait-il, on mettait des heures entières à le franchir, au milieu d'accidents et de rixes de toutes natures; ces jours là, l'arrière-garde n'arrivait au camp qu'à la tombée de la nuit. À tel ou tel de ces passages, cinq cents Gallas, bien conduits, eussent pu amener notre déroute complète. La confiance était telle que, malgré la défense du Prince, de petites bandes s'engageaient imprudemment dans le pays sur les flancs de l'armée en marche, et que des maraudeurs se détachaient vers quelque point supposé inexploré; les Gallas les enlevaient quelquefois, comme aussi quelques traînards. De pareils actes d'indiscipline nous firent éprouver trois ou quatre fois des pertes sensibles; néanmoins, la moyenne ne dépassait guère une vingtaine d'hommes par jour; l'ennemi en perdait un nombre bien plus grand.
Nous montâmes sur le deuga du Liben, et nous campâmes dans des plaines boisées où les Gallas nous inquiétèrent beaucoup. De jour, ils attaquaient de tous côtés nos soldats au pillage, et, la nuit, malgré les grands abattis d'arbres dont nous entourions notre camp, ils nous assaillaient de projectiles sur plusieurs points de notre périmètre et tuaient ainsi des hommes endormis, des femmes, des pages, des chevaux ou des mules. Un soir, ces attaques plus multiples et plus vives nous tinrent en éveil; il pouvait être onze heures, la lune était pleine et nos hommes escarmouchaient en dehors de nos défenses; mais la lune se voilant subitement, ils rentrèrent de peur d'être enlevés, car le haut Liben est réputé pour le nombre et l'adresse de ses cavaliers. Un Galla s'approcha de nos défenses, et, d'une voix sonore, demanda à être écouté:
--Ô fils de Zaoudé! ô Guoscho! tu comprends notre langue, dit-il. Pourquoi viens-tu dans le pays des paisibles Gallas? Pourquoi aiguiser sur nous tes sabres et tes javelines? pourquoi faire tonner tes carabines? Le père du ciel lui-même ne fait pas autant de bruit que toi. Si nos compatriotes des frontières t'ont offensé, pourquoi te venger sur nous? Pourquoi quitter tes demeures en pierre, bien assises, pour promener jusqu'ici tes maisons de toile, incendier, dévaster notre pays, entraîner nos femmes, affamer nos bestiaux et pousser nos hommes au désespoir? Souviens-toi du sang de Zaoudé. Si tu ne crains pas que nous détruisions ton pays, crains Dieu; n'as-tu rien à lui demander? Comme tu écouteras ma prière, il écoutera les tiennes. Rends-moi mon père fait prisonnier aujourd'hui; il ne peut payer rançon, il est vieux, il n'a que ses fils pour tout bien, et nous ne possédons que nos femmes, nos enfants, nos boucliers et quelques bestiaux à peine suffisants pour nous nourrir, tandis que tes soldats à toi égorgent tout un troupeau pour choisir une bouchée de viande à leur goût, laissant le reste aux vautours et aux hyènes. Ô fils de Zaoudé! renvoie-nous un vieillard qui n'a de valeur que pour ses enfants!
C'était beau de voir, au milieu de la nuit, nos soldats debout, en armes, éclairés par les flammes dansantes du bivac, suivant attentivement la voix vibrante de cet étrange harangueur. On lui cria d'attendre. Avant qu'il eût achevé, un vieillard d'apparence chétive se présenta en disant:
--Ô Guoscho! c'est moi qui suis le père.
Le Prince le questionnait, lorsque soudain la lune reparaissant, le harangueur poussa un hurlement de guerre qu'il termina par un ricanement, et nous entendîmes le bruissement des branches qu'il froissait dans sa fuite. À distance, il nous cria:
--Traîtres Gojamites! vos carabines attendaient la lune, n'est-ce pas? Gardez le vieillard: faites-en ce que vous voudrez; mais il ne vous servira pas d'appeau. Venez donc un peu ici, javeline à javeline.
Le Prince fit sortir une troupe avec un homme criant dans la langue des Gallas:
--Assurance! voici le prisonnier.
Celui-ci criait également, mais en vain. Ils furent assaillis par des projectiles, et, malheureusement, trois ou quatre des nôtres rentrèrent blessés. Le pauvre vieillard tremblait en reparaissant devant le Prince, qui lui dit:
--Nous valons mieux que vous autres; va-t'en, si tu veux.
Le vieillard se prosterna; puis, s'arrêtant un instant à l'issue du camp pour s'annoncer à ses compatriotes, il disparut dans les fourrés. L'ennemi nous cria:
--À la bonne heure! Maintenant reprenons la grande affaire.
Et quelques javelots vinrent de loin se ficher entre nos huttes, mais ce fut la fin des hostilités pour cette nuit-là.
La richesse du deuga du Liben, comme celle de presque tous les deugas éthiopiens, consistait en bétail, en chevaux et en objets de valeur faciles à soustraire à nos recherches. Ayant envoyé leurs femmes et leurs troupeaux dans les kouallas à l'Ouest, les habitants, cavaliers habiles et belliqueux, avaient pris tout d'abord l'ascendant sur les nôtres, dont les chevaux du reste manquaient de nourriture suffisante. Nos fantassins rondeliers, même nos fusiliers n'osaient guère escarmoucher en plaine, de peur d'être enlevés par l'ennemi; enfin, nos nuits étaient si peu tranquilles, qu'on résolut de retourner vers l'Abbaïe, en parcourant les woïna-deugas et les kouallas, où nous devions trouver en abondance des grains dont nous manquions, des troupeaux, et où notre nombreuse infanterie pourrait reprendre tous ses avantages.
L'aspect du pays que nous avions parcouru depuis l'Abbaïe était fort beau. Les Gallas, pasteurs à l'origine, se préoccupent encore avec prédilection du soin de leurs troupeaux; c'est en les poussant devant eux qu'ils ont marché à la conquête des terres qu'ils possèdent, et où ils se sont établis d'une façon conforme à leur occupation favorite. Au lieu d'être réunies en villages ou en hameaux, leurs maisons sont éparpillées au milieu de leurs champs et de leurs prairies, et ressemblent même à leurs anciennes tentes rondes qu'ils auraient recouvertes en chaume. À moins d'invasion exceptionnelle comme la nôtre, ils n'ont jamais à souffrir du passage des armées et des dévastations qui en sont la suite. Aucun ennemi ne venant ébrancher ou abattre les arbres qu'ils aiment tant à planter auprès de leurs habitations, la verdure et l'ombre réjouissent partout les yeux et donnent au paysage une richesse et une variété qui en font comme un jardin sans bornes. Le climat sain, égal et tempéré, la fertilité du sol, la beauté des habitants, la sécurité dans laquelle leurs demeures semblent assises, font rêver de s'arrêter en si beau pays. Souvent, durant nos marches, on voyait un soldat fatigué quitter son rang, s'affaisser jusqu'à terre en glissant le long de la hampe de sa javeline et dire, en contemplant le site:
--Hein, vous autres! quel dommage que cette terre ne soit pas chrétienne! comme on y attendrait bien la fin de ses jours!
Nous apprîmes par des prisonniers que les Gallas du deuga, supposant que nous prolongerions notre séjour chez eux, avaient convoqué leurs compatriotes des districts éloignés, pour nous attaquer le lendemain avec des forces considérables, consistant surtout en cavalerie. Le Dedjazmatch transporta immédiatement son camp sur un premier versant de la descente de woïna-deuga, où le terrain étroit, courant entre un immense ravin, presque à pic, d'une longueur d'environ cinq milles, et la berge du deuga, haute d'environ huit cents mètres, nous mettaient à l'abri de la cavalerie ennemie. Le soir, il prévint par ban l'armée de se tenir prête à se remettre en marche au petit jour.
Dès que notre arrière-garde évacuait nos campements, les Gallas, qui nous épiaient toujours, y entraient par petits groupes. J'éprouvai le désir d'en profiter pour les voir de plus près. Comme d'habitude, le Prince, en sortant à mule de sa tente, me donna le bonjour et m'invita du geste à le suivre. Mais je le laissai partir. L'armée s'écoula, et pour me soustraire aux perquisitions que l'arrière-garde faisait dans le camp avant de le quitter, je me retirai derrière un grand rocher avec quatre de mes hommes: l'un conduisait mon cheval, plus embarrassant qu'utile; l'autre portait ma carabine; le troisième, mon bouclier et ma javeline; mon drogman, un peu à contre-coeur, faisait le quatrième. Aux timbales, aux trompettes, aux flûtes, aux cris, à tout le vacarme de l'évacuation, succéda un lourd silence, interrompu seulement par les oiseaux encore mal rassurés, qui, d'intervalle en intervalle, s'encourageaient timidement à reprendre leurs chants du matin. Quoique nous ne pussions rien découvrir, un instinct, qui depuis m'a souvent servi dans des circonstances analogues, m'avertissait que le terrain devenait de plus en plus hostile. Soudain, nous entendîmes le cri galla: _Hallelle! hallelle!_ signifiant: Frappe! tue! et nous vîmes trois hommes fuyant entre les huttes et serrés de près par douze ou quatorze Gallas. Au même instant sortirent d'une embuscade des cavaliers qu'à leurs housses rouges nous reconnûmes pour des nôtres. À leur vue, les Gallas se détournèrent pour gagner le grand ravin. Nous essayâmes les uns et les autres de leur couper la retraite, mais ils avaient trop d'avance. Arrivé un des premiers sur le bord, je pus les voir dévaler en bondissant, comme des chamois sur les blocs éboulés qui hérissaient la berge; ils s'arrêtèrent à une portée de fusil et nous crièrent des injures.
Nos gens de l'embuscade nous rejoignirent. C'était un chalaka ou chef de millier nommé Beutto qui, avec une vingtaine de cavaliers, avait voulu, courir aventure; il me sauta au cou en riant aux éclats et me reprocha de ne lui avoir pas communiqué mon dessein.
Des trois hommes poursuivis par les Gallas, l'un mortellement blessé au mollet, et un autre le ventre ouvert, gisaient à terre; le troisième avait eu le bonheur d'échapper à plusieurs javelines qu'on lui avait lancées, et qui, fichées dans le sol de distance en distance, jalonnaient la ligne en zig-zag qu'il avait suivie dans sa fuite. Un quatrième, que nous n'avions point vu, était sans vie et affreusement mutilé à côté d'un feu sur lequel fumaient des grillades. Les deux blessés nous suppliaient de ne point les abandonner; mais notre position s'aggravait d'instant en instant. Les Gallas surgissaient déjà en nombre sur les crêtes du deuga dominant la droite de notre route vers l'armée; ils pouvaient nous compter; notre arrière-garde devait être loin, et pour la rejoindre, nous avions à suivre un terrain buissonneux, favorable aux surprises. Le soldat blessé au mollet cessa brusquement ses supplications, roidit ses membres et expira. L'autre criait:
--Ô fils d'hommes, au nom de la Vierge, ne me laissez pas ici; en moi vous rachèterez vos âmes; saint Georges veillera sur vous jusqu'au camp!
Un d'entre nous fit observer que ce serait une belle prouesse que d'empêcher l'ennemi de mutiler le mort et d'achever le blessé; et vite, de sa ceinture, on lui fit un bandage pour contenir ses entrailles, puis on l'attacha en selle; le corps de son compagnon fut mis en travers sur un autre cheval. Mais cela nous avait fait perdre quelques minutes.
Nous partîmes, en appuyant notre gauche le long du ravin. Ma carabine et celle d'un de nos compagnons, nommé Abba-Boulla, étant les seules armes à feu de notre troupe; on nous mit en tête, comptant sur l'effet que produirait la vue de ces armes. Beutto, avec sept ou huit cavaliers, ferma la marche.