Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie

Chapter 2

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--Mais, nous marchons vers le danger, me dit-il, et je ne vous quitterai que lorsque vous serez en sûreté à Adwa.

Je remerciai ce bon compagnon de ses dispositions généreuses, mais le lendemain, je le décidai à profiter du retour des guides pour rejoindre mon frère. De Moussawa il se rendit à Djeddah, puis en Égypte, où, revenu à son premier dessein, il a fini par arriver à la dignité de Pacha.

Le chef de Halaïe trouva moyen de nous extorquer quelques talari; et trois jours après, le Père Lazariste et moi nous arrivâmes à Adwa.

En entrant en ville, nous rencontrâmes un des missionnaires protestants, abrité sous un large parasol et surveillant la construction d'une vaste maison, presque terminée. Il nous invita à nous rafraîchir chez lui, et je lui présentai mon compagnon comme missionnaire catholique, qualité qui parut ne pas lui être agréable. Il s'étonna de nous voir arriver sans bagages ni présents pour le Prince, sans même nous être assurés d'un patronage quelconque. Toutefois il voulut bien nous indiquer une maison où nous trouvâmes à nous loger; nous y passâmes trois jours, seuls, sans drogman, réduits à nous exprimer par signes avec quelques vieilles femmes dont nous partagions la demeure. Nous apprîmes alors à faire nous-mêmes notre pain, ce qui, avec de l'eau, formait depuis Halaïe notre seule nourriture. Mais ce dénûment eut cela de bon qu'il me permit d'apprécier les qualités aimables du Père Lazariste.

Le missionnaire allemand nous avait avoué que le Dedjadj Oubié était en froid avec sa mission, mais que son humeur ne manquerait pas de céder à un nouveau présent qu'il comptait lui faire; il nous avait assurés que les mauvais bruits qui couraient à la côte étaient sans fondement sérieux: que le Prince, campé à une heure de marche de la ville, ne voulait, il est vrai, recevoir la visite d'aucun Européen, mais qu'il faisait des démarches pour obtenir une audience, et que, sitôt admis, il nous en instruirait.

Deux jours après, nous vîmes, en nous promenant près de la ville, un rassemblement tumultueux autour de la maison des Allemands. Pensant que si on leur faisait violence, notre devoir était de nous trouver auprès d'eux, nous nous rendîmes armés à leur demeure, au milieu des menaces des habitants. Le chef des missionnaires nous dit d'une voix altérée:

--Les Européens vont être chassés, si toutefois on ne nous massacre tous. Je viens d'envoyer au Prince un messager; il ne reparaît pas: le tumulte s'accroît, et je ne sais en vérité ce que nous allons devenir.

Ses compagnons et lui nous remercièrent avec effusion de notre démarche. L'un d'eux était accompagné de sa femme, et elle était tout en larmes. Cependant, les attroupements s'étant dissipés, il fut convenu que ces messieurs nous feraient prévenir en cas d'un nouveau danger, et nous nous retirâmes.

Le surlendemain matin, deux soldats entrèrent chez nous et nous firent comprendre que nous étions mandés sur la place au nom du Dedjadj Oubié; mais comme le Prince s'y faisait représenter par l'abbé d'une église d'Adwa, je refusai de m'y rendre. Je fis observer toutefois au Père Sapeto que sa position différait de la mienne: j'étais un simple voyageur, tandis que lui était le représentant d'une religion qu'il cherchait à propager; que ce caractère le mettait au-dessus de mes susceptibilités, et que, dût-il séparer sa cause de la mienne, le mobile élevé qui l'animait devait l'engager à le faire sans hésiter. Je lui conseillai d'éviter de dire qu'il était prêtre et surtout de ne point toucher aux points qui séparent l'Église d'Éthiopie de celle de Rome.

L'alaka ou abbé, avec tout son clergé, siégeait sur la place du marché, au milieu d'environ 600 soldats du Prince. Il était chargé de décider de l'expulsion des Européens dont les croyances religieuses lui paraîtraient porter atteinte à celles du pays. L'interrogatoire du Père Sapeto eut lieu au moyen d'un drogman arabe; et par une coïncidence heureuse, les réponses que je lui avais conseillées s'adaptèrent aux questions qu'on lui fit. En terminant, on lui demanda le nom de son compagnon.

--Il se nomme Michaël.

--Et toi?

--Youssef.

--Deux noms de bon augure, dit l'abbé: ces noms seuls prouvent que vous appartenez à une autre race que celle des Européens qui sont en ville, et dont les noms sont anti-chrétiens comme leurs croyances et leurs moeurs. Allez; le Prince décidera relativement à vous. Nous n'avons affaire qu'avec ceux qui insultent notre Foi.

Le Père Sapeto revint et se jetant à mon cou:

--Dieu vous a inspiré, me dit-il; nous sommes sauvés; toutes mes réponses ont été acclamées!

Mais ce qu'il ne me dit pas, c'est qu'il était jeune, confiant, de façons séduisantes, et que, lorsqu'on doit réussir, tout, jusqu'à l'imprudence, semble y concourir.

Les missionnaires allemands comparurent à leur tour: leurs réponses furent, à ce qu'il paraît, d'une acrimonie déplacée: l'un de ces messieurs injuria le culte des Éthiopiens pour la Sainte Vierge et les traita d'idolâtres. L'exaspération de l'assemblée fut à son comble: l'abbé dut contenir les soldats, qui voulaient châtier sur l'heure les détracteurs de leur foi, et il congédia les missionnaires allemands, leur enjoignant de quitter le pays dans les vingt-quatre heures.

Nous nous rendîmes chez ces messieurs. Ils redoutaient surtout le moment de leur sortie de la ville; nous leur promîmes de les accompagner durant la première journée de route, dussions-nous, par cette démarche, provoquer contre nous-mêmes l'expulsion qui les frappait. Ils obtinrent un sursis de quarante-huit heures pour faire leurs préparatifs de départ. Comptant sur un établissement durable, ils s'étaient munis d'approvisionnements en tous genres: une bibliothèque, des caisses d'armes, d'outils et de poudre, quantité de choses pour présents, des vins, de la bière, des liqueurs, des conserves alimentaires, une batterie de cuisine: autant d'embarras dans un pays où tout se transporte à dos d'homme ou à dos de mulet. Jamais, disait-on, il n'était sorti d'Adwa une caravane aussi nombreuse que celle qu'allait former la suite des missionnaires. La ville, ordinairement si tranquille, fut mise en émoi par les rassemblements bruyants des porteurs et des muletiers qui, profitant de l'occasion, exigèrent un salaire plus que double. Le prince envoya des soldats pour protéger le départ; néanmoins nous accompagnâmes ces messieurs assez loin d'Adwa.

Comme nous l'avons dit déjà, ils avaient été bien reçus d'abord en Tigraïe. Un de leurs compatriotes, M. Samuel Gobat, aujourd'hui évêque protestant en Orient, les avait précédés en Éthiopie, où il avait voyagé en se conformant modestement aux usages du pays et en laissant adroitement dans l'ombre son caractère de pasteur protestant. Le rapport qu'il fit à ses supérieurs motiva l'envoi de ses successeurs; mais ceux-ci, moins heureusement inspirés, ne tardèrent pas à se rendre hostiles ceux des indigènes qui ne tiraient d'eux aucun profit. Trompés par des complaisants intéressés, ils firent venir à grands frais l'attirail volumineux du bien-être d'Europe, sans s'apercevoir que la supériorité matérielle qu'ils affichaient ainsi humiliait les habitants d'un pays pauvre, mais fier. Leur conduite hautaine et irréfléchie faisait dire aux Éthiopiens: «L'esprit de ces étrangers est troublé par l'excès du bien-être.» Le clergé les vit d'abord avec indifférence; mais, blessé par leurs critiques immodérées, il se ligua bientôt contre eux. À mesure que leur disgrâce approchait, la rapacité des courtisans du prince s'accrut; les missionnaires voulant la contenir, ne surent qu'aigrir davantage les esprits; un des deux généraux d'avant-garde, qu'ils offensèrent jusqu'à lui refuser leur porte, monta immédiatement à cheval, se rendit auprès de son maître, et, se disant l'écho de la voix publique, exposa énergiquement, avec les torts réels qu'on pouvait reprocher à ces étrangers, des griefs imaginaires, et le prince décida l'expulsion des Européens. Quelque despotique que soit un pouvoir, il tient à l'approbation de ses subordonnés, et, si elle lui échappe, il fait tout pour en avoir au moins l'apparence. Le prince et les courtisans firent valoir que les principes de la religion protestante étaient subversifs de la foi nationale; l'esprit public s'émut alors, appuya les imputations les plus absurdes, et les mesures rigoureuses reçurent la sanction de tous.

Les habitants d'Adwa nous regardaient d'assez bon oeil, mais j'étais inquiet de ne pouvoir être admis chez le Dedjadj Oubié. Mes démarches aboutirent enfin. Je me procurai un drogman parlant arabe et amarigna, et je me rendis au camp.

Comblé de présents par les Allemands, le prince n'avait rien à attendre de voyageurs sans bagages et pauvres en apparence; néanmoins, par l'effet d'un caprice peut-être, il me reçut poliment, et me demanda ce que je venais faire dans son pays.

--Je viens, dis-je, respirer l'air de vos montagnes, boire l'eau de vos sources et chercher à contracter des amitiés parmi vous.

--Et que viennent faire tes compagnons, celui resté à Adwa et ceux que tu as laissés à Moussawa?

--Un de nos compagnons, lui dis-je, m'a quitté à Halaïe pour s'en retourner au-delà de la mer; mon frère étudie les airs, les eaux, et les étoiles; il est à Moussawa avec un domestique français et tous nos bagages, attendant votre agrément pour entrer dans votre pays; quant à mon compagnon d'Adwa, il est venu comme moi pour fraterniser avec vos sujets. Si vous le trouvez bon, je vais retourner à Moussawa pour annoncer à mon frère votre accueil bienveillant, et l'amener devant vous.

--Vis en sécurité, me dit le prince, après m'avoir considéré quelques instants; j'accueille volontiers les étrangers, pourvu qu'ils ne tentent pas d'altérer la foi et les coutumes de nos pères.

Et il me promit, en me congédiant, de donner des ordres pour faire protéger notre caravane dès qu'elle serait sur son territoire.

Je fus d'autant plus satisfait de cette première visite au prince, qu'il avait résolu, à ce qu'il paraît, de ne plus permettre à aucun Européen de séjourner dans le Tigraïe. L'officier allemand et le naturaliste ne tardèrent pas, en effet, à recevoir l'ordre de quitter le pays; à force d'instances, ce dernier obtint un sursis; il abjura ensuite le protestantisme, pour adopter la croyance eutychienne, et il vit encore dans le pays, où il s'est marié.

Je laissai le Père Sapeto à Adwa, et en trois jours, j'arrivai à Halaïe, où je fus rejoint par mon frère.

Le transport des marchandises et bagages se fait à dos de chameau dans le pays bas et plat qui s'étend depuis Moussawa jusqu'au pied du plateau où est situé Halaïe; à partir de ce point, l'escarpement des rampes rendant les services du chameau impossibles, on emploie des porteurs ou des boeufs. Dans le Tigraïe et dans tout le haut pays les transports se font à dos d'homme, à dos de mule ou à dos d'âne, et l'usage du chameau est inconnu. Nous n'avançâmes désormais qu'en relevant la route à la boussole; mon frère se chargeait de ce soin durant la matinée, et moi pendant l'après-midi; celui qui faisait ce travail suivait la caravane à pied. Nous ne pouvions aller qu'à petites journées, car nos porteurs souffraient de la chaleur: la saison d'hiver régnait à Moussawa, mais depuis Halaïe, nous étions en plein été. Il pleut très-rarement à Moussawa et dans les environs peu élevés au-dessus du niveau de la mer, si ce n'est dans les mois correspondants à l'hiver de France; s'il ne pleut pas en janvier et en février, le temps est ordinairement couvert, ce qui tempère les ardeurs du soleil; d'ailleurs, lors même que le ciel est sans nuages, il fait bien moins chaud, car à cette époque le soleil est plus loin du zénith, et le vent frais du nord prédomine sur toute l'étendue de la mer Rouge. Dès que le terrain s'élève à environ 1,800 mètres (et la chaîne qui supporte Halaïe a une élévation bien plus grande), l'ordre des saisons est brusquement interverti; en d'autres termes, dès qu'on atteint ce premier plateau de l'Éthiopie, les mois de décembre, janvier et février sont les plus chauds de l'année, tandis que ceux de juin, juillet et août amènent des pluies, qui deviennent plus abondantes et moins incertaines à mesure qu'on s'éloigne du littoral de la mer. Entre les tropiques, où il fait toujours chaud, on donne le nom d'hiver à la saison des pluies. Il résulte de cet antagonisme des saisons, que le voyageur peut quitter Moussawa, qu'il laisse en plein hiver, pour atteindre, au besoin, en 24 heures, le plateau de Halaïe, où il se trouve en plein été; et à mesure qu'il suit les vallées qui relient les hautes plaines aux basses terres, les plantes et les arbustes décèlent, par leur variété, leur abondance et aussi, par l'intensité plus ou moins grande de leur verdure, le passage graduel d'un régime de pluies à un autre.

En outre de nos bagages, nous avions à transporter la nourriture de nos gens, au nombre d'une trentaine. Cette nourriture consiste en farine; la ration ordinaire, pour les deux repas de chaque jour, est d'environ, deux jointées par homme; chaque homme fournit le sel et fait son pain: il prépare la pâte, la façonne en forme de boule creuse, et, avant de la mettre cuire sur la braise, introduit dans l'intérieur une pierre préalablement rougie au feu.

Le 29 mars 1838, nous arrivâmes dans un district nommé Igr-Zabo, et nous fîmes halte près d'une source qui jaillit au pied de grands rochers. Depuis Halaïe, nous étions sur le territoire du Dedjadj Kassa, fils du Dedjadj Sabagadis, prince célèbre en Éthiopie, et ancien allié de l'Angleterre. Le Dedjadj Oubié avait épousé la soeur de Kassa, mais ces princes n'entretenaient que des rapports équivoques qui devaient les conduire à une rupture violente. Le lieu de séjour habituel du Dedjadj Kassa était à deux journées, au sud, de notre route, mais nous savions que le Dedjadj Oubié concevrait de la jalousie si nous faisions des présents ou même une visite à son beau-frère.

Le district d'Igr-Zabo appartenait en fief à un des principaux vassaux du Dedjadj Kassa, nommé Gabraïe. Ce chef envoya un soldat pour réclamer de nous un droit de passage sur ses terres.

En Éthiopie, les douanes sont établies dans les centres de population; le prince les afferme annuellement; mais en outre, et dans le Tigraïe surtout, certains districts, en vertu d'anciens priviléges, perçoivent des droits de passage pour leur propre compte. Les péagers guettent nuit et jour et arrêtent les passants, afin de s'assurer s'ils ne sont pas trafiquants, car l'usage veut que ces derniers seuls soient imposés. Les droits ne sont nulle part fixés par un tarif, et varient selon l'adresse des intéressés. Dans la langue du pays, ces postes se nomment portes. Malheureusement pour nous, les voyageurs européens, et surtout les Allemands, avaient consenti à payer ces droits, quoiqu'aucun d'eux n'eût voyagé pour faire le commerce; leur facilité à payer une fois connue, les péagers d'abord, et bientôt les paysans, se postaient sur leur route, et alléguant des droits imaginaires, leur extorquaient de l'argent. J'ignorais alors, mais je pressentais qu'il ne convenait pas de nous laisser assimiler à des trafiquants, et mon instinct me guidait sûrement, car dans cette partie de l'Afrique, où tout est féodal, la considération s'accorde d'après la classe à laquelle on appartient. Les nobles et les hommes de guerre sont placés au premier rang, ensuite les hommes d'église, puis les riches cultivateurs, les propriétaires de grands troupeaux, les paysans, enfin les trafiquants, et, en dernier lieu, ceux qui exercent quelque métier manuel; parmi les marchands, ceux qui font trafic d'esclaves sont méprisés. Je ne me suis jamais soumis, en Éthiopie, à payer un droit de douane ou de passage; dans cette circonstance et dans celles du même genre où je me suis trouvé depuis, jusqu'au moment où, en changeant ma manière de voyager, je me suis affranchi ces sortes d'ennuis, le seul mobile de ma résistance a été de relever la considération due à mes compatriotes. Pour arriver à ce but, j'ai dépensé bien plus de temps, d'argent et de fatigues que si j'eusse consenti à subir ces avanies, et si mes efforts et ceux de mon frère ne les ont pas fait disparaître complétement, du moins les ont-ils rendues bien plus rares. La notoriété de notre résistance a servi de précédent, et a permis à quelques voyageurs européens, venus après nous, de suivre notre exemple et d'établir ainsi nos droits.

Ayant opposé un refus motivé à l'émissaire de Gabraïe, nous voulûmes nous remettre en marche; mais notre rusé drogman, pour se rendre agréable à Gabraïe, s'y prit si bien qu'il nous décida à passer la nuit où nous étions. On chercha à débaucher nos porteurs; le lendemain, quatre ou cinq d'entre eux nous quittèrent; nous perdîmes une journée à les remplacer, et notre provision de farine tirant à sa fin, il fallut encore une demi-journée pour s'en procurer; enfin, j'ordonnai à nos gens de se mettre en route; mais un étranger que j'avais remarqué parmi les paysans qui badaudaient autour de notre campement, donna un contre-ordre. Cet étranger, de haute taille et aux larges épaules, balançait d'un air important son javelot et son long sabre passé dans une ceinture d'un volume démesuré.

Je demandai à mon drogman ce qu'était cet homme.

--C'est, me répondit-il d'un air contrit, le principal huissier du seigneur Blata-Gabraïe; il est envoyé pour nous empêcher d'aller plus loin.

J'ordonnai de nouveau de brider les mules, et à cet effet, je fis passer un muletier devant moi. L'huissier s'avança sur nous, la main levée: je le mis bientôt hors d'état de nous nuire. Aussitôt apparurent une quarantaine de soldats qu'il avait postés aux alentours de notre bivouac. Soldats et paysans s'empressèrent auprès de l'huissier qui, malgré mon peu de ménagement pour sa personne, montra, quoiqu'en force désormais, la plus grande modération. Il chargea les plus âgés d'entre les paysans de nous garder jusqu'à l'arrivée de Gabraïe; puis quelques soldats l'emmenèrent, et il ne reparut plus. Nous apprîmes dans la suite qu'il ne passait pas pour méchant homme et qu'il était renommé pour sa voracité: il pouvait consommer en un seul repas un quartier de boeuf cru, une vingtaine de pains et une cruche d'hydromel d'environ dix litres.

Paysans et soldats nous supplièrent d'attendre leur seigneur; ils devenaient, disaient-ils, responsables de notre présence. Je m'emportai et j'affirmai que, dans ce lieu, je ne goûterais plus ni à pain ni à sel. Vers le soir, ces braves gens voyant que je prenais mon engagement au sérieux, consentirent à nous laisser continuer notre route: mais après environ une demi-heure de marche, nous les retrouvâmes arrêtés de nouveau. L'un d'eux me dit:

--Maintenant tu peux prendre de la nourriture, puisque nous avons changé de campement; nous sommes obligés, tu le sais, de vous retenir jusqu'au moment où notre maître s'entendra avec vous.

Je ne pus m'empêcher de reconnaître ce qu'il y avait de bonté dans cette concession imaginée par de simples paysans et des soldats indisciplinés.

Le lendemain, vers midi, Gabraïe, suivi de quelques soldats, vint à notre bivouac. C'était un homme d'une quarantaine d'années, maigre, avare de paroles, à l'air distingué, froid et intelligent. S'asseyant au pied d'un arbuste, il nous fit dire de lui donner trente talari et deux bons fusils.

Nous répondîmes qu'en d'autres circonstances nous lui aurions peut-être fait un présent avec plaisir, mais que retenus injustement et comme des trafiquants qui se regimbent contre les péagers, nous étions d'autant plus décidés à refuser, que l'endroit était franc de tout droit; qu'au surplus, il était le plus fort et pouvait prendre tout ce qu'il voudrait.

--À votre aise, dit-il en souriant dédaigneusement, restez où vous êtes.

Il remonta à mule et partit pour son habitation située à sept heures de marche.

Persuadés que notre volumineux attirail de voyage nous valait cette avanie, puisque je venais de faire deux fois cette même route sans rencontrer d'obstacle, nous décidâmes de détruire nos bagages. Mon frère se réserva quelques instruments d'astronomie, et nous commençâmes à tout jeter dans les grands feux allumés pour cuire le pain de nos gens. Mais paysans, soldats, porteurs, tous se précipitèrent, arrachèrent nos bagages du feu et dispersèrent les tisons et la braise. Un des porteurs me dit ensuite:

--Pourquoi en user ainsi? Ces valeurs que vous cherchez à détruire ne sont-elles pas votre seule ressource dans un pays étranger? Dieu confie les richesses à l'homme pour les utiliser et non pour les anéantir sans profit pour personne. Ne craignez-vous pas qu'il ne vous punisse d'abuser ainsi de ses dons? Les contrariétés sont éphémères; quelque occurrence peut vous rouvrir le chemin d'Adwa; vous regretteriez alors d'avoir obéi à votre impatience, et nous, qui mangeons votre pain, nous regretterions de vous avoir laissés faire.

Malgré ces sages conseils, nous persistâmes dans notre dessein. Donnant aux esprits le temps de se calmer, nous fîmes entasser nos bagages dans notre tente, comme par mesure d'ordre, et j'allumai une mèche communiquant à une caisse de poudre; mais Domingo, que j'avais chargé de voir si personne n'approchait, attira l'attention par sa frayeur; on se rua sur la tente: en un tour de main elle fut déplantée, enlevée comme par un coup de vent, et les effets furent dispersés. Je compris enfin que je jouais le rôle d'un enfant gâté qui, pour se venger de parents trop indulgents, alarme leur sollicitude en tournant sa colère contre lui-même.

Au bout de quelques jours, la plupart de nos porteurs, considérant l'expédition comme infructueuse, désertèrent les uns après les autres. Ces porteurs sont ordinairement de petits cultivateurs qui, lorsque la récolte a été mauvaise, se louent aux trafiquants pour une somme très-modique. Leur départ soulagea d'autant plus notre bourse que les sauterelles ayant dévasté plusieurs provinces du Tigraïe, le blé était hors de prix. Nous avions rencontré de longues files d'hommes tristes et amaigris, réduits par la famine à émigrer vers l'intérieur, avec leurs enfants, leurs femmes et leurs vieillards. Le paysan tigraïen passe pour être très-attaché au sol, peut-être parce que ses champs exigent plus de labeur que ceux du reste de l'Éthiopie; en temps de disette, avant de se résoudre à émigrer, il épuise sa dernière ressource, il immole son dernier boeuf de labour, sa dernière chèvre, sa dernière volaille, il sustente sa famille de feuilles ou d'herbes cuites dans de l'eau, et ce n'est qu'au dernier degré de misère, qu'il se décide à abandonner son champ pour aller louer ses services dans quelque province moins éprouvée. C'était avec la plus grande difficulté que nous nous procurions la farine nécessaire, et notre infidèle drogman, surenchérissant sur la disette, nous la faisait payer vingt-et-une fois plus cher qu'en temps ordinaire. Nos provisions personnelles étant finies, nous fûmes réduits au régime de nos porteurs.

Parmi ces derniers se trouvait un nommé Habtaïe: nous ne pouvions nous comprendre que par signes, mais nous nous étions attachés l'un à l'autre, et quand porteurs et muletiers nous abandonnèrent, il resta seul auprès de nous avec le drogman et un garçon de seize ans, natif d'Adwa, nommé Samson.