Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie

Chapter 19

Chapter 193,626 wordsPublic domain

Même aux yeux d'un étranger comme moi, tout dénotait dans le pays une animation inaccoutumée. Les Gojamites aiment la guerre, et malgré la réserve du Dedjazmatch, soldats et paysans se réjouissaient à l'idée d'une campagne contre les Gallas, leurs ennemis naturels. Nous ne faisions que des étapes très-courtes, afin de permettre aux contingents de nous rejoindre. Une bande d'environ deux cents fusiliers, la crosse en l'air, marchaient en tête; puis venaient le parasol, le gonfanon et les quarante-quatre timbales; une trentaine de fusiliers d'élite; les chevaux du Prince conduits à la main; une vingtaine de porte-glaives et autant de soldats à pied, de ceux qu'on nomme compains ou commençaux du maître, et enfin le Dedjazmatch à mule, et, à deux ou trois pas derrière lui, une rangée d'une soixantaine de cavaliers montés à mule également. À leur suite se pressaient confusément leurs servants d'armes, leurs chevaux de combat, des fusiliers ou des soldats montés sur des bidets; le reste de nos gens, hommes, femmes, pages, sommiers, chiens, bagages, valets, mêlés et confondus, suivaient à la débandade. Nous avancions prestement à travers champs, les piétons au pas gymnastique, les cavaliers causant et riant entre eux, et les timbales battant la marche. De temps en temps, un trouvère, dominant de ses vocalises perçantes le son des timbales, chantait un distique en l'honneur du Dedjazmatch ou de quelque cavalier célèbre par sa bravoure. Le Dedjazmatch, impassible et droit sur sa mule à l'amble rapide, semblait entraîner tout ce monde qu'il dominait. Les toges blanches et flottantes, la variété pittoresque de leurs draperies, le teint bronze florentin et les tresses des chevelures noires des fantassins, ballantes au gré de leur course, chevaux de combat, selles éclatantes, housses écarlates, boucliers, javelines, les scintillations de l'argent, du cuivre, du vermeil et du fer, les mèches fumantes des carabines, timbales et trouvères chantant, le bruissement des poitrines haletantes, le roulement sourd que rendait la terre sous les pieds des chevaux, toute cette étrange cohorte allant, réveillait par son ensemble et ses détails le souvenir des plus antiques images historiques. Les habitants des villages se portaient en troupes sur notre route pour accueillir le Dedjazmatch de leurs cris de joie; des groupes de jeunes filles le recevaient en chantant des villanelles; les prêtres accouraient s'incliner sur son passage et bénir ses entreprises; pour ces derniers, le Prince, par déférence, suspendait un moment sa marche. Nous étions en automne: pas le moindre nuage au ciel; une chaleur douce et des brises agréables. Les moissons avaient été d'une abondance exceptionnelle; les paysans paraissaient satisfaits. D'innombrables troupeaux jonchaient paisiblement les vastes prairies qu'animaient des volées d'ibis et des escouades de grues; les bergers demi-nus, leur long bâton et leur flûte à la main, souriaient avec sécurité en nous voyant; jusqu'à des compagnies de gazelles et d'antilopes qui s'enfuyaient un peu, puis s'arrêtaient pour regarder passer; et pour que rien ne manquât à la marche triomphale du Dedjazmatch au milieu de cette explosion spontanée de l'affection de ses compatriotes, comme cet admoniteur qui marchait à côté du triomphateur à Rome, pour lui rappeler qu'il n'était qu'un homme, quelque paysan, posté de loin en loin, faisait entendre le cri perçant, à la fois suppliant et impérieux, usité par ceux qui réclament justice.

Le Prince s'arrêtait, et, s'il y avait lieu, donnait au plaignant un soldat chargé de faire redresser le grief; puis il reprenait son chemin aux cris de joie et aux bénédictions verbeuses de son vassal consolé.

Des troupes de cavaliers ou de fantassins se joignaient à nous le long de la route, et notre camp grossissait d'étape en étape. Beaucoup de petits chefs nous attendaient sur le chemin avec leurs soldats, afin que le Prince pût juger par ses yeux du nombre de vassaux qu'ils lui amenaient. Les seigneurs de marque rejoignaient, suivis seulement d'une faible escorte, et leurs troupes s'évertuaient à former un campement, le plus grand possible; on rapportait au Dedjazmatch que depuis l'arrivée de tel ou tel, l'armée s'étendait à perte de vue. Parfois, la nuit, les hyènes faisaient tout à coup silence; le sol résonnait sourdement, et l'on entendait dans le lointain un choeur militaire qui grandissait en se rapprochant: c'était encore quelque bande qui venait rejoindre. Le brillant Ymer-Sahalou nous arriva un matin à la tête d'environ huit cents cavaliers; nous venions de nous mettre en route; il devançait ses hommes de pied et ses bagages. Le lendemain, pendant la marche également, nous vîmes une troupe d'environ douze cents lances venir rapidement vers nous; elle s'ouvrit des deux côtés de notre chemin, et le Blata-Filfilo, à la tête d'une quarantaine de cavaliers aux boucliers étincelants, s'avança au galop. Il montait sans jactance un magnifique et fougueux cheval noir; une pèlerine de guerre remplaçait sa toge, et, en signe d'allégeance, il portait au bras son bouclier rutilant de vermeil. À vingt pas du Prince, il mit prestement pied à terre et s'inclina, ses hommes restant derrière et en selle. Par déférence pour le rang et l'âge de ce vassal, le Dedjazmatch arrêta sa mule et dit selon l'usage:

--Par Notre Dame! que mon frère se remette en selle.

Vingt voix firent écho, et un suivant jeta une toge sur les épaules du Blata Filfilo, qui enfourcha sa mule et chemina à côté du Prince.

Parfois, nous restions quelques jours au même endroit. Toute apparence de mystère cessa enfin: un ban invita les volontaires, tant étrangers que sujets, soldats ou paysans, à venir concourir à une expédition contre les Gallas, et des auxiliaires, la plupart paysans du Gojam, affluèrent, malgré la saison avancée qui faisait appréhender que la crue prochaine de l'Abbaïe ne rendît notre retour périlleux. De leur côté, les Gallas, instruits de nos projets, se préparaient à la résistance. Afin de leur donner le change sur le point où nous traverserions l'Abbaïe, l'armée exécuta plusieurs mouvements contraires, tantôt dans la direction du Gouderou, tantôt dans celle du Liben; ensuite, revenant sur nos pas, nous campâmes en face du Horro, puis dans le centre du Gojam. Là, le bruit se répandit que notre campagne contre les Gallas n'était que simulée; que par suite d'une mésintelligence entre le Dedjadj Guoscho et le Ras Ali, nous allions être obligés de défendre nos frontières du côté du Bégamdir. Quelques districts gallas ajoutèrent foi à cette nouvelle; d'autres demandèrent des sauf-conduits, et députèrent auprès du Dedjazmatch, pour lui offrir leur soumission, lui promettre des tributs et se le concilier par des présents consistant en chevaux, bétail, grains d'or, toges grossières, et quantité de miel et de beurre. Le Prince recevait de toutes mains et faisait même visage à tous ces envoyés, qu'il congédiait avec de vagues assurances. Un jour que nous avions reçu une cinquantaine de chevaux et beaucoup de denrées, je lui fis observer qu'à ce compte, nous n'aurions bientôt plus d'ennemis contre qui faire campagne.

--Malgré leur air rustique, me dit-il, ces Gallas sont plus fins que tu ne crois: ils n'aspirent qu'à nous déposséder même du Gojam; mais heureusement des rivalités souvent sanglantes les occupent chez eux. Afin de découvrir mes projets, plusieurs de ces envoyés me proposent de m'aider à ravager les districts voisins des leurs, et une fois chez eux, tous se ligueront contre nous.

Le Dedjadj Guoscho était le seul prince chrétien, qui, depuis la chute de l'Empire, ait su prendre quelque ascendant sur les Gallas établis au Sud de l'Abbaïe. C'est, comme on l'a vu déjà, à l'époque de la décadence de l'Empire, que le peuple Galla ou plutôt Ilmorma signale pour la première fois son existence, en pénétrant par les frontières Est et Sud de l'Éthiopie chrétienne. Sa marche est bientôt arrêtée au Nord et Nord-Est, par les obstacles que présentent le Béchelo et l'Abbaïe à l'extrémité de la presqu'île du Gojam; contournant ce dernier obstacle, il envahit tout le grand Damote, vaste province de l'Empire située au Sud et Sud-Est de l'Abbaïe et comprenant jusqu'à l'Innarya. Mais en s'établissant sur ces riches territoires, ces conquérants se sont fractionnés en petites républiques patriarcales. Leur élan général de conquête s'est ainsi perdu, et leur énergie s'est consumée depuis lors en guerres intestines, dans les intervalles desquelles, comme par un retour aux idées de conquête de leurs pères, ils n'ont cessé de traverser l'Abbaïe en petites troupes, pour tuer, incendier, piller et fuir avec leur butin. Les communes des frontières chrétiennes ont répondu à ces incursions par des incursions analogues, mais le plus souvent elles ont eu le dessous, parce qu'elles ne jouissaient pas d'autant d'initiative politique que les communes Gallas, et que d'ailleurs elles se trouvaient dans l'obligation d'envoyer leurs hommes auprès de leurs seigneurs engagés dans les guerres civiles qui désolaient l'Empire. Cet état de choses amena une dépopulation rapide en Damote et en Gojam. Les Polémarques de ces provinces marchèrent quelquefois contre les Gallas à la tête de leurs armées, mais les résultats furent d'accroître plutôt que d'amoindrir l'ascendant de leurs ennemis. Pour remédier à ces maux, les derniers Empereurs attirèrent, par des concessions territoriales et des franchises commerciales, un nombre considérable de colons gallas; des districts entiers furent ainsi repeuplés, entre autres, celui du Metcha qui était, dit-on, presque désert. Tous ces colons embrassèrent le christianisme, et s'identifièrent tellement aux intérêts de leur patrie adoptive, qu'ils reprirent avec acharnement, contre les Gallas la guerre de frontières. Quelques-uns entretinrent néanmoins, de loin en loin, des relations avec leurs anciens compatriotes, ou prirent leurs filles en mariage. Parmi les familles qui conservèrent ainsi leurs traditions originelles, on comptait celle de Zaoudé, originaire des Gallas Amourous et établie dans le Damote.

Ce Zaoudé, qui avait acquis une grande réputation de bravoure dans les guerres de frontières, se rebella contre le Dedjazmatch du Damote, à l'occasion de quelque déni de justice. Il attira autour de lui, par ses largesses, les déserteurs, les insoumis, les mécontents de toute espèce, et ayant battu les troupes envoyées contre lui par le Dedjazmatch, il finit par le vaincre lui-même en bataille rangée. Le Ras Gouksa, originaire, comme on sait, des Gallas de l'Idjou, s'efforçait alors de restaurer à son profit l'omnipotence impériale; et quoique le Dedjazmatch du Damote fût son vassal, il trouva opportun de reconnaître Zaoudé, mais avec le dessein de le déposséder à la première bonne occasion. Le Dedjadj Zaoudé épousa la Waïzoro Dinnkénech, princesse de la famille impériale, et de ce mariage était né Guoscho. Gouksa ne tarda pas à disposer du Damote en faveur d'un de ses lieutenants, et à l'envoyer, à la tête d'une armée, prendre possession de son investiture. Zaoudé battit ce nouvel adversaire, et, après quelques années durant lesquelles il vainquit plusieurs prétendants envoyés contre lui de la même façon, il s'allia avec le Ras Walde Sillacé, Polémarque du Tegraïe, et prit rendez-vous avec lui en Bégamdir, pour livrer bataille au Ras Gouksa. Zaoudé s'avança selon les conventions; mais au dernier moment, il apprit que son allié, déjà en marche, retournait sur ses pas, et il se trouva seul, en face d'une armée quatre ou cinq fois plus nombreuse que la sienne. Ses troupes furent encore réduites par la défection de quelques importants vassaux, qui, effrayés de son audace, passèrent à l'ennemi, la veille de la bataille. On le pressa de battre en retraite pendant qu'il en était encore temps.

--Je mourrai, répondit-il, plutôt que de fuir un ennemi sans l'avoir combattu.

Il combattit, en effet, et tomba aux mains de son vainqueur. Afin de soustraire à l'ennemi de sa maison son fils encore enfant, il lui fit dire de se réfugier auprès de ses parents en Amourou. Chaque année, un messager lui apportait une baguette à la mesure de la taille de l'enfant, et il marquait une hoche correspondante sur le mur de sa prison. La huitième année de sa captivité, ayant reçu une huitième baguette, il la fit mesurer sur quelques soldats qui le gardaient, et en trouvant un dont elle égalait la taille:

--Que fait ton père? lui dit-il.

--Il travaille aux champs.

--Oh! moi, père d'Ipsa[14]! Ce fils de paysan est déjà sous le harnais militaire, et mon fils, à moi, vit inutile dans le pays d'autrui! Va, dit-il au messager, dis à Guoscho qu'il ceigne ses reins, qu'il repasse en terre chrétienne, et qu'avec l'aide de Dieu et du sang que je lui ai donné, il est de taille à conduire des combats et à faire parler de lui. Dis-lui que ma chaîne me pèse.

[14] Ipsa était le nom du cheval de guerre de Zaoudé et signifie _lumière_ en langue ilmorma ou galla.

Tout cavalier éthiopien, soit de race chrétienne, soit de race ilmorma, adopte un nom pour son premier cheval de combat, et ce nom, qui passe à tous les chevaux de combat qu'il aura par la suite, sert à le désigner lui-même. Chez les Tegraïens et chez les Gallas surtout, il est messéant d'appeler un homme par son nom patronymique; on l'appelle en le désignant comme le _père_ de son fils aîné ou de son cheval de combat. Ainsi quelqu'un voulant parler de Zaoudé ou l'interpeller, l'aurait fait en l'appelant père de Guoscho, ou bien père d'Ipsa. Dans son bardit ou thème de guerre, chaque guerrier se désignera lui-même d'après cet usage, ou si son père a eu quelque notoriété militaire, il se désignera encore au moyen du nom qu'on pourrait appeler chevaleresque de son père, comme dans cette exclamation de Dedjadj Guoscho: «Oh! moi, fils du père d'Ipsa!»

Comme on l'a vu au sujet de l'autorité des Atsés, les Éthiopiens ne séparent pas l'idée d'autorité de l'idée de paternité. Ils traitent de _père_ l'homme qui a une autorité sur eux, et ils se disent _ses fils_. De plus, le mot _père_ exprime pour eux l'idée de propriété, et, pour s'informer à qui appartient tel champ ou telle toge, ils demanderont quel est père de ce champ ou de cette toge. _Père d'Ipsa_ veut donc dire maître, propriétaire d'Ipsa. C'est une conception digne de remarque, que celle d'un peuple qui réunit ainsi, sous un seul vocable, les trois idées fondamentales de toute société: l'autorité, la paternité et la propriété.

À cet ordre, Guoscho repassa l'Abbaïe et se déclara rebelle en Damote. Sa jeunesse, sa beauté, son courage, la renommée de son père, redouté du paysan, mais adoré du soldat, et surtout les respects traditionnels que l'on conservait pour la race impériale, à laquelle il appartenait par sa mère, les pieux souvenirs laissés par cette princesse qui venait de mourir à Jérusalem, où elle était allée en pèlerinage peu après la dernière défaite de son mari, toutes ces causes contribuèrent à fortifier son parti. Après plusieurs rencontres partielles, il défit complètement le Dedjazmatch du Damote. Mais le brave Zaoudé ne put se réjouir longtemps de la perspective de sa délivrance: il mourut de maladie, la neuvième année de sa captivité.

Pendant que le Dedjadj Guoscho était en Amourou, les Gallas avaient voulu le tuer, afin d'empêcher, disaient-ils, que le fils d'une chrétienne ne tournât plus tard contre eux sa connaissance de leurs moeurs, de leur langue et de leur état politique. Dès qu'il fut au pouvoir, il reconnut avec libéralité les soins de ses protecteurs, qui, grâce à à son appui, devinrent les premiers de leur petite république. Mais, comme les Gallas l'avaient prévu, il ravagea leur pays à plusieurs reprises, depuis l'Amourou jusqu'en Touloma, et les contraignit à cesser leurs incursions contre les frontières chrétiennes. Néanmoins, pendant mon séjour à Gondar, lorsqu'il avait été bruit d'une rupture entre lui et le Ras Ali, les Gallas avaient attaqué sur plusieurs points les frontières du Gojam et du Damote, et c'était pour les punir que nous nous mettions en campagne. Le Dedjadj Guoscho n'était pas fâché d'ailleurs d'avoir ce prétexte de guerre. Ses victoires sur les Gallas flattaient son amour-propre plus que toutes les autres; elles enrichissaient son pays, et, dans le secret de sa pensée, il caressait l'espoir de forcer un jour ce peuple païen à adopter le christianisme.

Un matin, le Prince m'engagea à choisir un cheval parmi ceux qu'il recevait journellement en tribut, et qu'avant de distribuer à ses troupes, il faisait essayer devant sa tente.

--En Gojam, me dit-il, à l'exception des ecclésiastiques, tout homme de bonne condition a son cheval de combat, et il ne convient pas que tu en sois dépourvu.

Je vis quelques beaux chevaux, mais, par un reste de discrétion européenne, je ne laissai pas paraître qu'ils me fissent envie; j'eusse désiré bien davantage savoir les manier comme les cavaliers qui les montaient, mais la libéralité du Prince ne pouvait aller jusque-là. Un jour, pendant que le Prince faisait sa sieste et qu'Ymer Sahalou causait avec moi, à la porte de ma tente, en attendant le réveil de son maître, il s'éleva un grand tumulte, et nous vîmes arriver sur la place un beau cheval gris-pommelé. Effrayé par l'aspect du camp, il avançait par saccades, les crins au vent, la tête haute, les naseaux distendus, et entraînait avec lui deux robustes palefreniers plutôt qu'il n'était conduit par eux. J'oubliai un moment Ymer pour admirer ce fougueux animal sans selle, sans couverture, sans rien qui masquât la beauté de ses formes.

Après le repas du soir, devant le petit cercle admis à la veillée, le Prince tourna la conversation de façon à dire qu'il fallait que les chevaux de mon pays fussent bien supérieurs, puisque je n'en avais pas encore vu un seul à mon goût en Gojam; et à peine rentré dans ma tente, un huissier vint de sa part me rendre ce message:

--Pourquoi te cacher de moi Mikaël? Manqué-je de franchise avec toi? Quand tu comprendras assez l'amarigna pour recevoir mes pensées sans intermédiaire importun, tu verras jusqu'à quel point tu as ma confiance. Que t'ai-je donc fait pour que tu restes ainsi toujours sur tes gardes?

Je ne sus répondre que des banalités. L'huissier revint bientôt me dire:

--Voici la parole de Monseigneur:

--Tu es le plus entêté de nous deux; c'est donc moi qui céderai. Tu as vu ici plus d'un beau cheval, mais, par fierté sans doute, tu as feint l'indifférence. Aujourd'hui même, tu as admiré le meilleur de mon écurie et tu m'as refusé toute la soirée le plaisir de me le demander. Je te l'envoie, et rappelle-toi qu'ainsi que ce cheval, je voudrais fixer tes prédilections sur moi.

Le cheval dont il s'agissait piétinait déjà devant ma tente. Un écuyer me remit un harnais complet couvert d'ornements en vermeil; ce harnais, fait pour le Prince, était le seul de ce genre dans notre armée. Je sortis pour admirer mon nouveau compagnon. À la lueur des feux, il me sembla qu'il me regardait avec dédain et colère, et ce ne fut pas sans appréhension que je songeai au moment où il me faudrait le monter.

Mes connaissances vinrent dès le matin me féliciter. J'appréciais, il est vrai, la générosité et la courtoisie du Prince; mais je n'en comprenais pas encore la portée, non plus que celle de l'empressement de ses gens, dont les manières prirent une nuance de familiarité plus affectueuse. Dans ce pays féodal, les hommes sont unis par une infinité de liens qui seraient sans valeur en Europe; ils vivent dans une dépendance et une solidarité réciproques qu'ils avouent hautement, dont ils se font gloire, et qui influent sur toutes leurs actions. À leurs yeux, l'homme affranchi de toute sujétion est en dehors du pacte social; c'est le cas de l'étranger. En acceptant la mule du Dedjazmatch, j'avais déjà contracté, selon les moeurs du pays, comme un premier engagement moral envers lui. Mais en recevant un cheval de combat, je devenais aux yeux de ses gens l'homme de leur maître; j'étais astreint à le suivre, à participer pendant quelque temps du moins à sa mauvaise ou à sa bonne fortune. Quelque bienveillance qu'ils m'eussent témoignée jusque-là, j'avais été pour eux comme un être à part, sans rapport social avec eux; j'allais désormais participer à leurs devoirs, à leurs droits; je cessais d'être pour eux l'étranger, dans le sens antique et hostile de ce mot, et je devenais leur confrère, leur compagnon.

La Waïzoro Sahalou, qui nous avait accompagnés jusque-là, partit pour Dima, ville d'asile, où elle devait attendre notre retour; car nous allions décidément envahir le Liben.

Quittant le plateau du Gojam, nous descendîmes pendant plusieurs heures les pentes précipitées qui mènent à l'Abbaïe, où nous campâmes. En face de nous, et dès les galets du fleuve, s'élançaient brusquement, à pic en plusieurs endroits, les contreforts du plateau du Liben; derrière nous se dressaient de la même façon ceux du Gojam. Notre armée semblait comme perdue au fond de cet immense ravin capable d'avoir servi à l'écoulement des eaux d'un déluge. Les berges gigantesques sont arides, brûlées, poudreuses, dépourvues de sources, clairsemées de broussailles et d'arbres épineux dont l'avare feuillage ne donne qu'une dentelle d'ombre. Cette gorge serait étouffante de chaleur, si quelques brises ne s'y engouffraient parfois; car lorsque le soleil y plonge, il devient presque impossible de rester debout sur les galets, tant ils brûlent la plante des pieds.

Le gué reconnu, toute la journée du lendemain fut employée au passage de l'armée; plusieurs hommes furent enlevés par les crocodiles, fort nombreux dans le fleuve.

Comme on sait, l'Abbaïe, dès sa sortie du lac Tsana, enceint le Gojam et le Damote et en fait comme une presqu'île au milieu des terres. Son lit, encaissé presque partout profondément, reçoit toutes les eaux pluviales et tous les cours d'eau. Presque nulle part, le long de ses rives, il ne féconde des moissons; les riverains ne connaissent de lui que des maladies endémiques et des désastres. De même que le Takkazé, il semble recueillir ses trésors, et, comme un larron, cachant son cours dans des profondeurs, il va les déverser sur les terres de la Nubie et de l'Égypte. Du reste, à l'exception de quelques petites rivières qui coulent à pleins bords, tous les cours d'eau de l'Éthiopie sont des torrents, et leurs bords, dans les kouallas ou basses terres, sont infestés de fièvres durant plusieurs mois de l'année. Une répartition divine, sans doute, a voulu que les deux plus grands fleuves de la fertile Éthiopie ne pussent servir qu'à entraîner ses terres et le surplus de sa fécondité, pour aller les distribuer à d'autres contrées dont ils sont la providence, et auxquelles ils apportent une abondance proverbiale depuis l'origine des siècles.