Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 18
Un jour, le Dedjazmatch me proposa une chasse au sanglier; je l'accompagnai, monté sur ma modeste mule. Chemin faisant, il me demanda si dans mon pays on aimait les mules qui vont l'amble; il en montait une lui-même fort belle. Je répondis qu'en France l'homme de guerre ne montait que le cheval; qu'on laissait la mule pour le bât. Sans faire attention à ce qu'il pouvait y avoir, dans ma réponse, de peu aimable pour lui, le Prince se contenta de dire:
--Ici, l'on préfère réserver l'ardeur des chevaux pour le moment du combat, et monter des mules pour voyager sûrement dans notre pays montagneux. Mais peut-être ignores-tu ce que c'est qu'une bonne mule.
Il se fit donner la mule d'un de ses suivants et m'offrit la sienne. Elle était si bien dressée que, tout en allant rapidement, on eût pu tenir, sans le répandre, un verre plein d'eau; selon l'expression éthiopienne, elle cheminait comme l'onde. Comme je louais les qualités de ma nouvelle monture:
--Garde-la, me dit le Prince; elle te permettra de m'accompagner avec moins de fatigue.
De retour de la chasse, je fis remettre à un des écuyers le harnais de ma mule; mais le Dedjazmatch me fit dire de le garder, si toutefois il ne m'était pas désagréable de faire usage d'une selle qui lui avait servi deux ou trois fois. Elle était en maroquin rouge, brodée en soie bleue et couverte de prétintailles en cuir vert, rehaussées de clinquant; une longue housse écarlate servait à la recouvrir quand le cavalier mettait pied à terre. En me donnant ce harnais, le Prince me conférait une sorte de distinction, car les chefs d'un rang élevé en avaient seuls de pareils. Depuis la chute de l'Empire, les insignes honorifiques ont perdu en partie de leur valeur, à cause du nombre de Polémarques indépendants s'attribuant le droit de les conférer; néanmoins, à mon arrivée dans le Gojam, on faisait encore grand cas d'un semblable harnais.
Je passai ainsi quelques semaines à m'oublier agréablement, partageant mon temps entre la chasse, la lecture et mes entretiens avec le Prince, Ymer-Sahalou et son beau-père, et, chaque jour, je sentais croître mon affection pour eux. Quelquefois, le Dedjazmatch réunissait des notables curieux d'assister à nos conversations. Je les entretenais des moeurs, des coutumes de mon pays, de ses rapports avec les autres nations; je leur parlais de nos armées, de nos grandes guerres; je leur apprenais que Jérusalem n'était qu'à moitié chemin de la France, et que cependant ma qualité de Français me protégeait depuis notre territoire jusqu'au Sennaar et jusqu'à Moussawa; je leur expliquais à quel point les forces des puissances chrétiennes de l'Europe étaient supérieures à celles de l'Islamisme et de l'Asie entière. Ils me répondaient:
--Les Musulmans, qui seuls chez nous traversent la mer, nous assuraient le contraire; mais il doit en être comme tu dis; les paroles du Livre n'annoncent-elles pas que les enfants de la Croix domineront le monde?
Tous faisaient des rapprochements critiques entre ce qui existe chez eux et ce que je leur racontais de mon pays; quant au Prince, il me questionnait sans fin sur l'Europe et de la façon la plus intelligente. Ces échanges d'idées tendaient à modifier le jour sous lequel on me regardait; les égards qu'on ne m'avait témoignés jusque là que par déférence pour le Prince me parurent prendre des nuances de sympathie personnelle.
Cependant, je dus me préoccuper d'atteindre l'Innarya, but de mon voyage; la saison s'avançait, l'Abbaïe allait devenir infranchissable, et je ne voyais pas venir la grande caravane de Gondar. Je fis prendre des informations auprès des trafiquants musulmans, fort nombreux à Dambatcha, où, de même qu'à Gondar, ils habitent un quartier séparé de la ville; beaucoup d'entre eux fréquentaient les marchés du Gouderou, du Liben, du Horro et de l'Innarya; les plus aventureux poussaient même leur trafic au delà. Le Prince fut informé de mes démarches, et me dit un soir, après souper:
--Je crains, Mikaël, que la vie que tu mènes ici ne te soit à charge.
Je lui répondis que je ne manquais de rien, que mon séjour m'était agréable, et qu'à mon retour de l'Innarya j'espérais, s'il le trouvait bon, m'arrêter plus longtemps auprès de lui.
Le lendemain matin, je fus surpris d'être appelé à l'heure qu'il consacrait d'ordinaire à l'expédition des affaires. Le Blata-Filfilo, Ymer-Sahalou et ceux de ses familiers avec lesquels j'avais le plus de rapports, se trouvaient auprès de lui. Mon drogman ne fut pas admis; on envoya quérir le clerc, et dès qu'il parut, le Dedjazmatch rompit enfin un silence qui me pesait.
--Mikaël, me dit-il, tu es entré chez nous sous d'heureux auspices, le sage Lik Atskou m'ayant dit du bien de toi. Les hommes du Gojam n'avaient jamais vu un homme de ta race; tu as excité leur intérêt, et mes familiers te diront que, depuis ton arrivée, si j'ai hâte de terminer l'expédition journalière des affaires, c'est pour causer avec toi. On dit chez nous que l'affection naît de l'habitude. Nous espérions d'autant plus que tu te laisserais aller à ce sentiment, que nous te sommes frères par la foi chrétienne; nous avons tâché, selon nos moyens, de rendre heureux ton séjour, et nous nous habituions à l'idée de sa durée. Mais voilà que déjà tu songes à te séparer de nous, non pour regagner ton pays, mais pour aller chez ces Gallas, gens grossiers, ignorants, sanguinaires, où tu n'as aucun protecteur. Je ne cherche pas, en t'alarmant, à te détourner de ton voyage; mais il est plus d'une façon de l'entreprendre, et celle que tu as choisie nous paraît la moins prudente. Qui peut prévoir les impressions que ta vue fera naître chez ces Gallas? Ils sont dans toute l'obscurité du paganisme; on dit même qu'ils pratiquent quelquefois le sacrifice humain. Ces trafiquants musulmans auxquels tu veux te joindre te trahiront à la première occasion; et quand cela ne serait pas, ta manière d'être est inconciliable avec celle de ces hommes frappés à nos yeux d'infamie, ne fût-ce que pour leur trafic de chair humaine. Tu es venu de si loin, dis-tu, pour apprendre les coutumes et les hommes de notre pays? Tu ne nous connais pas; c'est à peine si tu as bu à nos sources, et tu ne parles pas encore notre langue, et la tienne nous est inconnue. Moi qui serais ton père par mon âge, je suis encore trop jeune et trop absorbé par les soins de mon gouvernement, pour avoir de nos pays une connaissance complète. Mais voici Filfilo, qui a vécu plus que moi, et qui sait davantage; il te dira si nous manquons d'hommes instruits que nous consultons comme des maîtres. Je n'ai qu'à ordonner, et des théologiens, des légistes, des historiens, des hommes sages connaissant les légendes, les coutumes et tout ce qui est dans nos pays, viendront s'entretenir avec toi. Nous autres, nous te raconterons les choses de notre temps, et si tu veux affronter avec nous les privations, nous accomplirons ensemble notre histoire actuelle. Enfin, si malgré tout, le désir de visiter les Gallas continue à te préoccuper, sache que nous poursuivons leur réduction, et qu'il est possible qu'avant peu notre armée passe de nouveau sur leur territoire. Durant mon enfance, j'ai vécu parmi eux; je parle leur langue, et, j'ai conservé des relations amicales avec plusieurs de leurs notables à qui je pourrai te recommander. Mais que dirait-on de moi, si je te laissais partir dans les circonstances actuelles? Toi-même, plus tard, tu ne manquerais pas de me juger sévèrement. Consulte-toi bien, Mikaël; tu dois sentir que tu as nos sympathies. Prends garde d'abuser de cette faveur de Dieu, en t'éloignant imprudemment d'amis qu'il te donne si loin de ton pays.
Très-touché de ces paroles, je répondis au Dedjazmatch qu'en quittant famille et patrie pour voyager, j'avais plus compté sur la protection de Dieu que sur celle des hommes, et que j'étais d'autant plus sensible à l'appui que je trouvais chez lui; que je serais insensé de méconnaître ses bontés, et malhabile de préférer à ses conseils la seule impulsion d'une curiosité inexpérimentée; qu'enfin j'acceptais avec reconnaissance sa proposition de l'accompagner, s'il passait en pays Galla, ou de m'y faire introduire par les alliés qu'il y avait conservés.
À mesure que le clerc traduisait ma réponse, le Prince et ses familiers s'entreregardaient. Quand j'eus terminé, le Dedjazmatch inclina légèrement la tête; puis se redressant sur son alga, il donna l'ordre de faire entrer le monde, et il commença l'expédition des affaires avec son calme habituel.
Rentré chez moi, je reçus des félicitations de la part de la Waïzoro Sahalou.
CHAPITRE VII
CAMPAGNE CONTRE LES ILMORMAS[13], DITS GALLAS, DU KOUTTAÏE ET DU LIBEN.
[13] Ce mot, dont la composition ressemble à celle du mot hidalgo, veut dire fils d'homme. Ilmorma fait Oromo au pluriel; mais pour simplifier l'introduction dans notre langue de ce terme de relation, je formerai le pluriel d'Ilmorma en ajoutant un _s_ au singulier, ce qui du reste ne serait pas inintelligible pour les indigènes.
Cependant, le bruit que le Prince allait réunir son armée pour faire une campagne chez les Gallas prenait de la consistance, et un jour j'entendis une rumeur et de grands cris sur la place. On m'apprit qu'un timbalier venait de proclamer le ban de guerre, ordonnant à tous ceux qui devaient le service militaire de se rendre auprès du Dedjazmatch. Après le repas du soir, il me dit que les événements qui se passaient en Bégamdir l'empêcheraient peut-être de quitter le Gojam, mais qu'il voulait au moins intimider les Gallas, en réunissant ses troupes. Il ajouta qu'en tous cas je l'accompagnerais, et il ordonna à son Azzage ou Biarque en chef, de pourvoir à ce qui me serait nécessaire durant la campagne. Quatre jours après, nous quittâmes Dambatcha, suivis de huit à neuf cents lances et trois cents fusiliers seulement, et nous campâmes à quelques milles de la ville.
Je passai la nuit à observer les aspects, si nouveaux pour moi, de la vie militaire éthiopienne.
L'armement du cavalier consiste en un bouclier, un sabre et une ou deux javelines. Son bouclier ou rondache, fait en peau de buffle, est rond, comme le _clypeus_ romain, et garni d'un umbon ou partie proéminente au centre; son diamètre est entre 60 et 70 centimètres. Les sabres sont de deux sortes: les uns ressemblent à nos demi-espadons de la cavalerie légère, en usage du temps du Directoire; les autres sont à deux tranchants, d'une longueur qui varie entre 80 et 140 centimètres, et recourbés au point de ressembler à une monstrueuse faucille à deux tranchants, rappelant beaucoup le _harpé_ des gladiateurs thraces. La poignée de ces armes est en corne, sans garde ni branches d'aucune sorte; les fourreaux, en peau crue, sont recouverts en maroquin rouge, sans bélière; le fourreau du harpé est garni d'une bouterolle en forme de boule. Quant aux dards et javelines, leur longueur varie entre 1 mètre 60 et 2 mètres 20; le fer, depuis la douille jusqu'à la pointe, a une longueur qui varie de 30 à 80 centimètres. Ces armes présentent une grande variété de formes; on y retrouve l'_espafut_ longue, large, à deux tranchants, la _framée_, la _demi-pique_, la _guisarme_, la _tragule_, l'_esclavine_, le _carrel_ et la _zagaye_. L'extrémité inférieure de la hampe est garnie d'une spirale en fer qui sert de contre-poids et de frette.
Toutes ces armes sont d'une acération très-imparfaite; aussi, les demi-espadons d'Europe, fabriqués d'une certaine façon, sont-ils très-recherchés et atteignent-ils quelquefois le prix du plus beau cheval.
Le corps de la selle est formé de deux petites planchettes ou semelles, recouvertes de peau de boeuf verte et rasée. Ces planchettes, espacées parallèlement à l'épine dorsale du cheval, sont reliées entre elles par un arçon droit à courbet et un troussequin faits d'un bois très-léger recouvert d'une espèce de parchemin, et hauts de quatre à six pouces. Les étriers sont en fer très-léger aussi, et, comme l'étrier antique, ne permettent que d'y passer l'orteil. Une peau de mouton garnie de sa laine sert de coussinet et empêche les planchettes de blesser le dos du cheval. Un tapis de selle en drap rouge ou en basane, fendu au troussequin et à l'arçon, remplace les quartiers et tombe de chaque côté du cheval en deux longues pointes. Une croupière, une sangle et une poitrinière assujétissent cette selle, aussi légère que nos selles de course. La tête du cheval est garnie d'un licol en cuir dont la longe est passée à l'arçon, et d'une têtière sans sous-gorge. Une lanière étroite, partant du fronteau à la muserolle, soutient quatre ou six petites rondelles en laiton poli, qui ballottent sur le chanfrein et miroitent à tous les mouvements du cheval. Le mors, semblable à celui des chevaux arabes, a un anneau pour gourmette; les rênes sont comme celles dont se servaient nos chevaliers du moyen-âge. Chaque cavalier porte suspendue sous son tapis de selle une bougette contenant un tranchet, quelques fines lanières et une alène pour raccommoder au besoin son harnais. Les simples cavaliers suspendent aussi à l'arçon un faucillon servant à couper l'herbe. Tous montent à cheval en fauconnier, c'est-à-dire du pied droit et du côté nommé hors-montoir. Cette habitude provient de ce que, portant le bouclier au bras gauche, ils ne pourraient commodément saisir la crinière en se présentant par le côté gauche du cheval et de ce qu'aussi les Éthiopiens portent le sabre au côté droit. Le cavalier est muni d'un fouet dont le manche, d'un pied de long, est en peau d'hippopotame, et la mèche en cuir de boeuf: il excite aussi son cheval du talon, mais ne porte jamais d'éperons. La plupart des chevaux ont un collier de petites chaînettes et une sonnaille qui ne les quitte jamais. La taille des chevaux ne dépasse guère celle de nos chevaux de dragons; leur ossature est un peu plus forte que celle des chevaux du Nedj, au type desquels se rapporte évidemment l'ensemble de leurs formes et même de leurs allures. Comme eux, ils sont doux, familiers, entrent en fougue à la moindre provocation, et reprennent subitement leur calme au gré du cavalier. Les éleveurs éthiopiens, bien moins stricts que les Arabes dans le choix des producteurs, ont laissé dégénérer leur race chevaline. Le cheval éthiopien est rustique, sobre, mais il mange trop d'herbe et pas assez d'orge; il ne porte aucune ferrure, a le pied très-sûr et fait un bon cheval pour le combat, quoiqu'il n'ait plus ce fonds qui fait encore de ses ancêtres asiatiques les premiers chevaux de guerre du monde.
Le soldat à pied ou rondelier est armé du sabre ou du harpé, d'une ou deux javelines, et d'un bouclier dont le diamètre excède un peu celui du bouclier du cavalier, et rappelle quelquefois, par ses dimensions, la _harasse_ des fantassins du moyen-âge. De même que le cavalier et le fusilier, il porte le sabre au côté droit; cette singularité est motivée par l'inconvénient qu'il y aurait à se découvrir, en dégainant du côté gauche. Les Éthiopiens portent le sabre assujetti aux flancs par un ceinturon qui maintient l'arme à un angle à peu près droit avec le corps; cette disposition fort commode pour permettre le dégaînement d'une seule main, exposerait le cavalier qui dégaînerait de son flanc gauche à blesser le col de sa monture.
Les fusiliers sont armés du sabre ou du harpé et d'une carabine à mèche. Ils bouclent à la ceinture une cartouchière d'où pendent des mèches prêtes et un petit pulvérin en corne; ils portent très-rarement un bouclier; plusieurs sont munis d'un mince bâton garni à une extrémité d'une pointe en fer, et dont trois ou quatre branches, rognées à environ un pouce de la tige, leur servent à appuyer le canon de leur carabine, lorsqu'ils visent un objet éloigné; les bons tireurs ne font usage de cet appui ou fourchette qu'à la chasse, ou lorsqu'au combat ils tirent d'une position couverte. Quelques-uns combattent à cheval, mais il en est très-peu qui soient à la fois assez bons cavaliers et tireurs pour tirailler de la selle; ils mettent pied à terre, tirent et remontent aussitôt. Chaque fusilier fabrique lui-même sa poudre, qui est assez bonne; mais comme ils n'ont pas de plomb, ils se servent de balles en fer forgé, d'une rotondité toujours imparfaite; ces projectiles rendent d'ailleurs les rayures inutiles, le tir incertain, et détériorent l'âme de leur arme. Leurs carabines longues, lourdes et mal équilibrées, sont en général de vieilles armes de fabrique indienne, persane, turque ou kurde. La mise en bois, est faite dans le pays; des attaches en cuir remplacent les capucines.
À l'exception des soldats les plus pauvres, l'homme de guerre est constamment suivi d'un servant d'armes, qui lui porte son bouclier et sa javeline, souvent un petit hanap ou corne à boire, et un _enkassé_ ou fort bâton garni à une extrémité d'une douille en fer terminée par une forte pointe, et à l'autre d'une frette qui permet de frapper dessus pour l'enfoncer en terre sans le faire éclater. Cette espèce de pieu porte à sa partie supérieure trois ou quatre crampons; fiché en terre, il sert à suspendre les armes, à une halte ou sous la tente. Ceux qui conduisent les bêtes de somme, les bûcherons, les coupeurs d'herbe, et tous les valets d'armée sont munis de cet instrument, qui, au camp, sert à suspendre les armes ou les harnais, et qui sert d'avant-pieu pour construire les huttes, dresser les tentes, creuser les rigoles, planter les piquets d'attache des chevaux, découvrir les silos cachés dans la campagne ou creuser la fosse pour les morts. Il se trouve dans toutes les maisons et semble être identique à celui que Moïse recommandait aux Hébreux, pour creuser la terre et y déposer tout ce qui pouvait nuire à la salubrité de leur campement. Les soldats éthiopiens l'emploient au même usage; les chefs s'en servent pour y accrocher un porte-missel et une bougie, lorsqu'ils se lèvent de nuit pour accomplir leurs dévotions.
De nombreuses décorations honorifiques entretiennent la vanité des Éthiopiens; les principales sont une espèce de brassard en argent ou en vermeil, la demi-couronne, certaines parties de la peau du lion et diverses pèlerines de guerre. Le brassard, haut d'environ 20 centimètres, orné quelquefois de fort belles applications en filigrane doré, se porte au poignet droit; à l'origine, il fallait avoir tué dix hommes pour l'obtenir. La demi-couronne, garnie de trois tourelles, est faite aussi en argent ou en vermeil; elle s'attache sur le front, au moyen d'une espèce de _lemnisque_ écarlate; elle ne se donnait qu'aux cavaliers les plus intrépides; l'homme qui la portait encourait la peine du fouet, si, même lors d'une défaite, il tournait le dos à l'ennemi. Quiconque s'était rendu remarquable pour avoir pénétré plusieurs fois le premier dans des lignes ennemies, recevait du chef d'armée une bande de la crinière d'un lion, qu'il avait le droit de fixer à l'umbon de son bouclier. Celui qui s'était distingué en couvrant une retraite, recevait une queue de lion qu'il portait également à son bouclier; et celui qui avait tué un lion avait droit d'y accrocher également la peau d'une des pattes de devant armée de ses griffes.
Les chefs d'armée donnent aux combattants qui se distinguent des pèlerines de guerre faites en peau de lion, en peau de panthère noire, en velours bleu ou écarlate ou en drap de même couleur; pour les hommes d'un rang élevé, ces pèlerines sont souvent chargées d'ornements en argent et en vermeil. Celui qui s'est distingué plusieurs fois en combattant avec le sabre, recevait un fourreau de sabre, garni de nombreuses bélières et d'une bouterolle en vermeil; celui qui, dans un combat, a reçu un certain nombre de javelines sur son bouclier, a seul le droit d'y faire appliquer des ornements en cuivre ou en vermeil, comme aussi de porter suspendu, par un cordonnet en soie, au ceinturon de son sabre, un petit étui en argent orné de breloques. Cet étui remplace celui en peau renfermant une pincette terminée en lame de couteau, dont tous les Éthiopiens se servent pour extraire les épines de leurs pieds. Celui qui a tué un éléphant a le droit d'orner la douille de sa javeline d'une spirale de fil de laiton.
Telle était la valeur primitive attachée à ces décorations; mais la plupart se trouvent démonétisées par suite de la prodigalité avec laquelle des chefs d'armée, peu certains de leur pouvoir, les ont distribuées à leurs soldats. Le brassard, le fourreau de sabre garni en argent, la demi-couronne, la queue et surtout la patte du lion sont celles auxquelles on attribuait encore, il y a quelques années, le plus de valeur.
Les huttes de nos gens, pressées côte à côte sur un seul rang, formaient une enceinte circulaire d'environ 100 mètres de diamètre, n'ayant qu'une ouverture, large d'une quinzaine de pas, en face de l'entrée de la tente du Prince, dressée au centre. Devant l'entrée des huttes, toutes tournées vers la tente, étaient les feux; les chevaux de selle, les sommiers, les mules et les ânes attachés à des piquets, formaient comme un deuxième cercle intérieur. À dix pas derrière la tente du Prince, se trouvait celle de la Waïzoro, et plus loin derrière, trois tentes en bure pour la sellerie, la cuisine et les amphores d'hydromel; les divers services du Prince étaient encore loin, me dit-on, d'être au complet. Devant la sellerie, autour d'un énorme feu, ses quatre chevaux et ses trois mules mangeaient leur herbe, sous la surveillance de palefreniers et d'un piquet de fusiliers; une autre troupe de fusiliers et des pages se chauffaient, ou dormaient autour d'un grand feu, devant sa tente; celle de la Waïzoro était enveloppée d'une obscurité discrète, qui laissait à peine distinguer les eunuques de garde. Les hennissements des chevaux et des mules, le tapage qu'ils faisaient en s'entrebattant, et les cris et la rumeur qui s'élevaient du camp, cessèrent vers le milieu de la nuit, mais le bourdonnement des conversations dura jusqu'au point du jour. Les femmes, et il y en avait beaucoup, entretinrent cette vie nocturne par leurs travaux et leur caquetage; à la lueur des feux, elles s'occupaient de l'émondage des grains, de leur mouture ou de celle des condiments qui servent de base à leur cuisine, ou bien elles préparaient ces provisions faciles à conserver et offrant une ressource durable sous un petit volume. Bon nombre de soldats oubliaient le sommeil pour suivre avidement des yeux ces préparatifs appétissants, d'autres pour se donner le plaisir d'escarmoucher et de s'escrimer de la langue avec les travailleuses. Celles-ci, comme on le devine, n'étaient point en reste, et plusieurs fois pendant la nuit, quelque vif dialogue, quelques bouts-rimés lancés à propos soulevaient des huées ou des éclats de rire qui faisaient grommeler les dormeurs. Si la présence des femmes dans un campement entraîne de nombreux inconvénients, elle a du moins l'avantage de préserver souvent des attaques de nuit, car les femmes remplissent presque toujours le rôle des oies du Capitole. Ce sont elles qui portent les ustensiles servant à faire le pain et la cuisine, et qui assurent le plus économiquement la nourriture; elles supportent admirablement les fatigues et les privations, ne cessent de travailler avec un entrain merveilleux, entretiennent la gaîté et soutiennent le moral des troupes. Les conversations se ralentirent un peu avant le jour. La nuit m'avait paru courte, tant la nouvelle vie qui s'ouvrait pour moi m'accueillait avec ce charme souriant des choses qui commencent. Bêtes et gens semblaient heureux de reprendre cette intimité que fait naître une aventure commune. À l'aurore, les hennissements des chevaux donnèrent le signal des apprêts du départ; la tente du Prince s'ouvrit, et, aux premiers rayons du soleil, nous laissions derrière nous, sur l'herbe foulée, les huttes vides et béantes de notre premier campement.