Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 17
Les Éthiopiens font durer le carême deux mois. Ils s'abstiennent de viande, de lait, de beurre, d'oeufs, et, dans quelques provinces, même de poisson; ils ne font qu'un seul repas vers la fin du jour, et ils s'abstiennent de boire jusqu'à ce moment, excepté le samedi et le dimanche, où ils font deux repas. L'olive n'existant chez eux qu'à l'état sauvage, ils la remplacent par une graine oléagineuse nommée _nouk_, dont ils tirent une huile désagréable, et, selon leur propre témoignage, fort nuisible à la santé. Comme ils ne cultivent aucun fruit et presque pas de légumes, ils en sont réduits, en temps de jeûne, à quelques sauces épaisses composées de farine de pois chiches, de fèves ou d'autres grains, et fortement relevées d'épices qui les aident à manger leur pain. Ils corrigent les mauvais effets de ce régime en buvant d'une bière épaisse nommée _tchifko_, faite avec de l'orge et d'autres grains; les gens riches, qui ne boivent habituellement que de l'hydromel, font alors usage de cette bière, qu'on dit être fort nourrissante. Quelques-uns, au moment de se mettre à table, boivent du miel auquel on n'a ajouté que l'eau strictement nécessaire à la déglutition, et ils prennent aussitôt leur repas, car le moindre retard leur rendrait impossible toute ingestion nouvelle. Le miel pris de cette façon fait supporter plus facilement le jeûne du lendemain. Les prêtres accordent la dispense ou confirment sans difficulté les décisions individuelles prises dans les cas dits d'urgence. Néanmoins, on peut dire que la grande majorité des Éthiopiens observe le jeûne du carême, celui d'une quinzaine de jours en l'honneur de la sainte Vierge, et celui du mercredi et du vendredi de chaque semaine. Les gens rigides s'astreignent de plus au jeûne dit des Apôtres, qui dure près de deux mois, et à d'autres jeûnes dont l'ensemble forme près de la moitié de l'année. Montesquieu attribuait aux jeûnes des Éthiopiens leur infériorité dans leurs guerres contre les Turcs. Mais ces derniers ont le jeûne rigoureux du Ramadan. Pour mon compte, j'ai fait campagne avec les Éthiopiens pendant plusieurs années; je les ai vus combattre en carême et en d'autres temps, et je n'ai pas trouvé que les jours de jeûne leur valeur fût refroidie. Ils supportent la faim, la soif, les longues marches, avec une facilité telle que, sous la conduite d'un chef habile, ils épuiseraient aisément une armée turque, sans recourir au combat. Ayant encore moins de besoins que l'Arabe, ils ont, comme lui, la faculté de pouvoir passer sans transition de la famine aux excès de l'abondance; mais ces qualités, si précieuses à la guerre, ne suffisent pas à contrebalancer la grande supériorité que les Turcs avaient du temps de Montesquieu, et qu'ils ont encore aujourd'hui, par la quantité et la qualité de leurs armes de guerre. Sans doute, le courage, comme toutes les vertus, emprunte quelque chose à la nourriture; mais heureusement il puise son existence à de plus nobles sources.
Cependant le carillon de l'église annonça la fin du jeûne; les soldats, n'ayant pour se refaire qu'une nourriture peu appétissante, passèrent une partie de la nuit à boire.
Avant le jour, nous fûmes en route, et le soleil se levait à peine quand nous atteignîmes le lieu du combat. Une troupe de grands vautours nudicoles disputaient à des hyènes quelques cadavres couchés dans l'herbe. À notre approche, les hyènes s'enfuirent, les vautours s'envolèrent lourdement dans les arbres. L'un d'eux, plus grand encore que les autres, se jucha en trébuchant à plusieurs reprises sur la couronne d'un arbre élevé; là, rengorgé dans sa collerette blanche tachée de sang, les ailes mi-ouvertes et immobiles, présentant le poitrail à un premier rayon de soleil qui éclairait la cime, il semblait engourdi par l'excès de chair dont il s'était gorgé. Je l'abattis d'un coup de carabine. Il n'était pas encore mort, et nous pûmes assister à son agonie. Cette phase dernière est ordinairement fort belle chez les oiseaux de proie. Celui-ci se débattait par moments avec violence, et maintenait à coups d'aile, au milieu des spectateurs, un espace libre, son aire suprême; il contractait à vide ses puissantes serres, frappait le sol de sa tête, se levait, retombait. Un instant il put se dresser, appuyé sur ses ailes, et, en ondulant son long col, il rejeta devant nous des lambeaux de chair humaine. Les soldats révoltés lui écrasèrent la tête à coups de talon de javeline. Il mesurait plus de six pieds d'envergure. On se remit joyeusement en route, car les indigènes attribuent un effet propitiatoire au sang répandu, surtout à celui d'un animal sauvage.
Aceni-Deureusse avait la réputation d'être brave et très-habile à la guerre de partisan; aussi nos gens, étonnés de leur facile victoire, se tenaient-ils sur leurs gardes. Environ deux cents hommes allaient en éclaireurs; une bonne troupe fermait notre marche, et, toute la nuit, la moitié de notre monde resta sous les armes. Le jour suivant, aux environs d'une forêt, le terrain devint difficile; Ymer-Goualou nous forma en ordre de combat, et bientôt nos éclaireurs se replièrent, annonçant la présence de l'ennemi.
C'est un spectacle toujours intéressant que de voir l'homme à l'approche du danger. Les uns s'interpellaient gaîment; d'autres riaient de ce rire particulier qui prend aux natures nerveuses et énergiques; plusieurs débitaient avec fracas leur bardit ou thème de guerre; quelques-uns se recueillaient en frissonnant; bon nombre décélaient malgré eux leur incertitude; d'autres enfin entonnaient les mâles refrains de chants guerriers. Mais notre mise en scène fut en pure perte. Quoique peu inférieur par le nombre, Aceni-Deureusse n'osa nous attendre, et, profitant des brusques accidents du terrain, il se réfugia dans la forêt, où l'on ne jugea pas prudent de le poursuivre. Son arrière-garde, en s'enfonçant sous bois, nous envoya quelques balles qui ne blessèrent personne. Nous reprîmes notre route en forçant la marche, et, vers le milieu de la nuit, nous atteignîmes le village de Kouellèle Kuddus Mikaël, situé près des sources de l'Abbaïe.
Le village de Kouellèle est assis dans une petite et haute vallée située entre le Damote, le Metcha et le pays des Agaws; cette vallée s'ouvre et s'élargit vers cette dernière province et se trouve close, du côté de l'Est, par la réunion des collines.
Je demandai à Ymer-Goualou à être conduit aux sources; les chefs se consultèrent et me donnèrent une petite escorte. Le Lidj Dori devait m'attendre le lendemain au soir dans un district assez éloigné de là. Avant le jour, je me mis en marche.
La vallée et les pentes qui la circonscrivent étaient revêtues d'une végétation pressée, où dominait le gracieux _Kerhaa_ (espèce de bambou), et les lianes qui entravaient notre étroit sentier annonçaient assez que peu de voyageurs en troublaient la solitude. Le sol devint tourbeux, l'atmosphère humide; les arbres plus pressés et plus grands étaient revêtus d'une mousse luxuriante. Bientôt, le terrain croulier indiqua l'abondance des eaux souterraines; nous arrivâmes à une clairière, et un soldat me dit, en désignant deux trous circulaires et bordés d'une mousse épaisse:
--Voilà l'OEil de l'Abbaïe.
Ces deux trous, larges de deux mètres environ, contenaient à pleins bords une eau limpide et sans mouvement apparent; c'est sous le sol qui les entoure que se déversent d'une façon latente les eaux qui alimentent à sa naissance ce fleuve, le plus grand de l'Éthiopie. Afin de me démontrer la profondeur de ces deux cavités, des soldats lancèrent perpendiculairement dans l'une et l'autre une verge longue de deux mètres, qui disparut comme une flèche et ne rejaillit qu'après un long intervalle.
--Ces cavités conduisent, me dirent-ils, jusqu'au coeur de la terre.
Les environs abondent en lions, en buffles et en autres bêtes sauvages. Je me disposais à faire un tour d'horizon à la boussole et à observer la latitude du lieu, mais les gens de l'escorte s'opposant absolument à tout délai dans cet endroit désert et dangereux, nous repartîmes aussitôt au pas de course, et nous regagnâmes le hameau de Kouellèle Kuddus Mikaël.
Le nom de Guiche Abbaïe, qu'on donne aux sources mêmes, s'étend aussi au district qui les renferme, ainsi qu'à la montagne la plus saillante parmi celles qui forment cette vallée.
J'étais le troisième Européen qui atteignait l'emplacement de ces sources visitées par Bruce et découvertes par Pedro Paëz. En les quittant, je voulus, malgré mes guides, suivre les premiers pas du fleuve célèbre qui en découle. Après l'avoir côtoyé et enjambé plusieurs fois, pour constater les tributs que lui apportaient ses premiers et humbles affluents, je compris le désaccord des plus savants géographes, et la facilité avec laquelle s'élève un conflit d'opinions relativement à l'élection d'un cours d'eau principal du milieu d'un réseau de tributaires contigus, afin de signaler ce cours comme la véritable origine d'un fleuve. Dans le choix qu'on fait ainsi, doit-on regarder comme raison déterminante l'étendue relativement plus grande du bassin d'un des affluents? S'en tiendra-t-on à celui dont la source est la plus éloignée de l'embouchure maritime, en mesurant toujours dans le lit du courant? Faudra-t-il au contraire ne considérer que le volume relatif des eaux, ou enfin ne se fixer que d'après la dénomination acceptée par les indigènes, et qui, dans les différentes parties du globe, semble avoir été motivée par des raisons opposées? Mais je laisse ces questions, celles qui en découlent, et les théories qui les font naître, à ceux pour qui elles constituent un intérêt de premier ordre; ce qui m'importait avant tout dans ma visite aux sources célèbres de l'Abbaïe, c'était l'étude des populations qu'il fallait traverser pour les atteindre.
En découlant de la haute vallée qui le voit naître, l'Abbaïe se dirige d'abord vers le Nord-Ouest, puis se tourne au Nord, pour entrer dans le lac Tsana, qu'il traverse, assure-t-on, sans y mêler ses eaux et en contournant la péninsule de Zagué, qui est attenante au district du Metcha. Près de Bahar-Dar, l'Abbaïe débouche du lac sous la forme d'un large déversoir; puis, coulant au Sud-Est dans un lit rocheux et rétréci, il sépare du Gojam, d'abord le Bégamdir, puis l'Amhara, l'Ahio, le Durrah, le Djarso, le Touloma, le Kouttaïe, le Liben, le Gouderou et l'Amourou. Plus bas, il sépare l'Agaw-Médir et les nègres qui l'avoisinent, des Sinitcho du Limmou et des nègres de la rive gauche, pour se joindre au Didessa, et devenir, sous le nom de Bahar-el-Azerak, le vrai Nil des indigènes. À Kartoum enfin, il reçoit le fleuve Blanc, et quelle que soit l'opinion des géographes en amont, ces derniers s'accordent avec leurs savants confrères en aval, pour donner dorénavant sans conteste le nom de Nil à la jonction du fleuve Bleu et du fleuve Blanc. Par ce que j'ai dit ci-dessus, on voit que le Gojam, le Damote, le Metcha et l'Agaw-Médir, compris souvent d'ailleurs sous le nom unique de Gojam, forment au milieu de l'Éthiopie une vaste presqu'île terrestre dessinée par une énorme fissure dont l'Abbaïe arrose le fond.
Au coucher du soleil, nous rejoignîmes le Lidj Dori et nos compagnons, qui nous firent compliment sur la rapidité avec laquelle nous avions accompli notre longue marche; ils n'avaient compté, dirent-ils, nous revoir que le lendemain. Désormais, nous cheminions en pays relevant du Dedjadj Guoscho. Quand même je n'en aurais point été prévenu, je m'en serais aperçu à l'empressement joyeux des habitants, qui accouraient sur notre passage. Nous n'avancions plus qu'à petites journées, sans précaution et en marchant à la débandade; en approchant de leurs villages, nos hommes prenaient congé du Lidj Dori, et nous fûmes bientôt réduits à trois cents lances. Quatre jours après avoir quitté Guiche Abbaïe, nous découvrîmes Dambatcha, où se trouvait le Dedjadj Guoscho, et nous fîmes halte derrière un pli de terrain qui nous masquait la ville.
Ymer-Goualou envoya prévenir le Dedjazmatch de notre arrivée et demander la permission de faire une entrée d'apparat, motivée par la victoire sur Aceni-Deureusse. Bientôt, ce ne fut plus jusqu'à la ville qu'un va-et-vient continuel: des amis envoyaient à mes compagnons des toges, des ceintures ou des culottes blanches, des pèlerines de guerre ou des sabres à fourreaux neufs en maroquin rouge, des mules, des chevaux frais, des boucliers relevés d'ornements en cuivre ou en vermeil, des selles d'apparat, enfin, tout ce qui pouvait rehausser l'éclat de notre petite entrée triomphale. Quant à moi, après m'être baigné dans un ruisseau voisin, je mis un turban blanc, des babouches rouges, un pantalon blanc à la mamelouk, une ceinture de soie rayée, et enfin une toge que j'étais loin encore de savoir porter avec aisance. Les chefs se mirent en selle; les soldats, déposant leurs toges, se rangèrent en masse derrière eux, et nous entrâmes en ville au pas gymnastique, précédés par des trompettes et des joueurs de flûte.
La nouvelle du combat avec Aceni-Deureusse, le retour du Lidj Dori et l'arrivée d'un Européen étaient des appâts plus qu'ordinaires pour la curiosité des citadins, partout avides de spectacles; aussi, se pressaient-ils en foule sur notre passage et autour de l'habitation du Dedjazmatch, en face de laquelle notre troupe, formée en demi-cercle, s'arrêta en marquant le pas et en chantant à l'unisson un air militaire. Les chefs mirent pied à terre, prirent le Lidj Dori au milieu d'eux, et, s'avançant à quelques pas du seuil, s'inclinèrent; le jeune prince entra seul chez son père. Un huissier vint aussitôt m'inviter à entrer aussi.
La maison du Dedjadj Guoscho, ronde et construite comme celle du Ras, était pleine de monde; des huissiers maintenaient avec peine un espace libre, afin de permettre au Dedjazmatch, à demi couché sur son alga, dans l'alcôve en face de la porte, de voir ce qui se passait sur la place. On me fit asseoir sur un tapis étendu à terre, à la tête de l'alga; le Lidj Dori resta debout parmi les pages de son père. Bientôt ceux de nos compagnons qui s'étaient distingués à l'affaire contre Aceni paradèrent l'un après l'autre devant l'entrée de la maison, en débitant leur thème de guerre et jetant sur le seuil, qui des boucliers, qui des ceintures, des javelines ou des baguettes, dont le nombre indiquait le nombre des ennemis tués ou faits prisonniers, ou celui des javelines qui leur avaient été lancées durant le combat. Cette bruyante parade dura longtemps. Le Prince voyant que le Lidj Dori, toujours à la même place, était à bout de forces, l'envoya chez sa mère.
Il me dit que je devais désirer me reposer et me fit conduire dans une jolie tente dressée à côté de sa maison. Elle était blanche et coquette; une épaisse couche de joncs frais en recouvrait le sol; un petit alga garni d'un tapis était au fond; afin de me soustraire aux curieux, deux eunuques gardaient ma porte. Bientôt une suivante de la Waïzoro Sahalou, femme du Prince, vint me souhaiter la bienvenue de la part de sa maîtresse, demander si je gardais le jeûne et quels étaient les mets que je préférais. Je répondis que je ne jeûnais point, et que tout ce qu'elle daignerait m'envoyer serait bien reçu; et plusieurs de ses suivantes me servirent bientôt un repas parfaitement préparé. Le Prince, à son tour, me fit inviter à venir rompre le jeûne avec lui. Comme j'achevais à peine, je m'excusai; mais il me fit dire que, dussé-je, malgré l'abstinence rigoureuse qu'ils observaient, demander des viandes à sa table, il ne voulait faire son premier repas, depuis qu'il était mon hôte, qu'en ma compagnie.
On m'attendait pour le _Benedicite_. Le Prince m'indiqua un tabouret à la tête de son alga; je sus plus tard que deux personnages jouissaient seuls de cette faveur. Le plus grand silence régna pendant qu'on mangeait; les causeries à demi-voix s'établirent dès qu'on servit l'hydromel, et se prolongèrent durant une couple d'heures. Les restes de la table furent distribués par jointées à de nombreux soldats qui, debout, avaient assisté au repas; quelques-uns étaient en loques; ils reçurent cette pitance en s'inclinant et la dévorèrent sur place. Assister ainsi au repas du maître, est pour ces hommes une grande marque de faveur; on les appelle compains ou commensaux; ils ont l'espoir de gagner un jour par leurs services le droit de s'asseoir à cette même table, et de devenir ainsi les compagnons ou _comites_ du Prince, dans l'acception usitée au Moyen-Âge. Enfin, un prêtre se leva et dit les grâces; les femmes du service de l'hydromel enlevèrent leurs amphores vides; on emporta la table, et l'huissier fit évacuer la maison, à l'exception de quelques convives favoris, formant le cercle intime. Les pages prennent alors le service; un huissier reste à l'intérieur, mais chargé seulement de la porte; une femme de confiance tient l'amphore d'hydromel qu'elle ne verse plus que pour la soif du maître ou de ceux à qui il accorde nominativement un pareil honneur. La conversation devient familière, les rangs sont oubliés, et d'ordinaire règne la plus franche gaîté.
Malgré un certain désordre apparent, les repas sont conduits d'après une étiquette rigoureuse qui ne subit que des modifications légères, imprimées par les habitudes particulières du maître. Prendre sa nourriture est pour l'Éthiopien une grosse affaire, et, comme nous aurons occasion de le voir dans la suite, de la façon dont il envisage tout ce qui peut y avoir trait, résultent les coutumes, les usages, les moeurs de son pays et leur identité ou leur analogie avec ceux de la Judée, de la Grèce antique et du moyen-âge en Europe.
Mon drogman fut mandé; je devins naturellement le centre de l'attention. Mais, avec son tact parfait, le Prince maintint dans de justes bornes la curiosité des assistants. On se sépara vers dix heures. La nuit était très-belle; je fis relever le rideau de ma tente et je songeais aux incidents de la journée, lorsque je fus distrait par le bruit que faisait l'eunuque pour écarter un intrus. Je levai la consigne. C'était un clerc, qui, me voyant prolonger ma veillée, venait me tenir compagnie. Il disait avoir été à Jérusalem et parlait un peu l'arabe, circonstance à laquelle il devait sa récente entrée en faveur, le Prince ayant voulu, pour ses rapports, avec moi, avoir son drogman particulier. Il était du reste intelligent, causeur infatigable, et prétendait, vis-à-vis de ses compatriotes connaître, parfaitement les moeurs, la langue et les usages de mon pays. Je lui demandai, entre autres choses, s'il serait facile de se procurer une belle peau de lion; il me dit qu'elles étaient fort rares, réservées aux grands seigneurs, et d'un prix élevé. Ma tente était tellement près de la maison du Dedjazmatch qu'il put nous entendre; il fit appeler mon interlocuteur, et quelques instants après un page m'apporta ce message:
«Je ne suis pas riche comme les princes de ton pays, mais cette fois, du moins, je peux te satisfaire. Je viens de recevoir du roi d'Innarya trois peaux de lion en présent; je t'en envoie une, parce que je veux que ton premier sommeil chez moi soit celui d'un hôte dont le premier désir a été satisfait.»
Pendant que je me laissais aller au plaisir que me procurait cette attention, le page revint avec deux autres peaux.
--Tu sais peut-être, me faisait dire le Prince, qu'une pèlerine en peau de lion est une décoration recherchée par nos cavaliers les plus intrépides; les miens sont impatients que je leur donne celles-ci. Je te les envoie toutes les trois, afin qu'au jour tu puisses prendre pour toi la plus belle.
Je fis mettre les trois peaux l'une sur l'autre, et je m'endormis dessus. Le matin, j'allai remercier le Dedjazmatch, qui se mit à rire en apprenant quel usage j'avais fait de son présent.
--Vous devez être bien braves dans votre pays, me dit-il, puisque vous faites litière de ce qui est la décoration de nos plus vaillants; mais puisque les trois peaux de lion sont entrées chez toi, le mieux est que tu les gardes, ne fût-ce que pour t'épargner l'embarras du choix.
Et faisant allusion à l'indiscrétion de son clerc, il ajouta avec bienveillance:
--Ne trouve pas mauvais que le clerc m'ait appris ce que tu désirais avoir. Tant que tu seras avec moi, les oiseaux du ciel m'apprendront les souhaits que tu feras le jour, et la nuit les esprits me révéleront ceux que tu feras en rêve.
Je retrouvai auprès de lui le Blata-Filfilo et Ymer-Sahalou, auxquels il m'avait présenté lors de ma première visite à son camp. Le premier était toujours grave, digne et d'une humeur doucement narquoise; l'autre, joyeux et pétulant en paroles comme en gestes. Tous deux recherchèrent mon amitié. Ymer-Sahalou s'exaltant disait au Prince:
--Que Monseigneur assure à Mikaël[11] qu'Ymer est ici pour lui complaire. Je lui offre à prendre dans tout ce que j'ai; qu'il choisisse, et par Notre-Dame, ce qu'il me laissera aura pour moi un nouveau prix!
[11] C'était de mes noms celui que j'avais pris, comme étant familier aux Éthiopiens.
--Holà! mon gendre, disait Filfilo, avant de jeter tout ce que tu possèdes à la tête des gens, tu ferais bien de me rendre ma fille.
Et, s'adressant à moi:
--Trouve-t-on dans ton pays des écervelés comme cela? Ne te fie pas à ce gazouillard dont le cheval et la langue s'emportent à tout propos. Quelque jour, il y laissera ses os. Toi, Mikaël, tu m'as l'air raisonnable, et tu n'ajouteras foi ici qu'à la bienveillance de notre Seigneur; elle est déjà telle pour toi, que pour lui faire notre cour, chacun s'évertue à te prouver du dévouement.
--Par Notre-Dame-de-la-Jambe-Cassée[12]! reprenait Ymer, est-ce que Monseigneur ne congédiera pas ce pronostiqueur? Fâcheux beau-père! Ah! pourquoi sa fille était-elle si jolie? Tiens, Mikaël, n'épouse qu'une orpheline; c'est un conseil d'ami que je te donne.
[12] Un cavalier pénétra dans l'asile de Martola Mariam, en Gojam, malgré la défense de l'abbé, et il en sortait après avoir commis quelque acte de violence, lorsque son cheval s'abattit sous lui et lui cassa la jambe. Il dit à ceux qui le relevèrent, qu'au moment de l'accident, la Sainte-Vierge (à laquelle était dédiée l'église de l'asile) lui était apparue dans les nuages avec un visage courroucé. Le peuple y vit un miracle, et l'église est connue aujourd'hui sous la vocable de Notre-Dame-de-la-Jambe-Cassée.
Le Prince encourageait ces plaisanteries, toujours courtoises; c'étaient des lazzis, des ripostes, de francs rires. Ces trois hommes s'aimaient sincèrement.
L'armée du Dedjadj Guoscho était dispersée dans les fiefs; il n'avait auprès de lui que les fusiliers de sa garde et quatre centeniers avec leurs hommes. Mais ses vassaux affluaient de toutes parts pour lui faire leur cour, solliciter ou suivre quelque affaire en justice; ce qui entretenait une grande animation à Dambatcha.
La femme du Dedjazmatch envoyait deux, ou trois fois par jour s'informer de mes besoins; elle manifesta le désir de me recevoir chez elle. Le Prince me fit sonder à ce sujet, mais je crus devoir montrer beaucoup de réserve; je me rappelais les paroles du Lik Atskou et je voulais, autant que possible, me tenir à l'écart de la vie intime de mes hôtes. Le Prince fit dire à sa femme de ne point insister; et je n'eus pas lieu de m'apercevoir que mon refus ait causé du dépit à la Waïzoro, qui se préoccupa, comme avant, de pourvoir assidûment à mon bien-être. Elle disait que, me voyant seul, loin de ma mère et de mes soeurs, elle devait, par ses soins, les remplacer auprès de moi et me tenir lieu de famille, parce qu'une femme seulement sait pourvoir avec intelligence aux détails de la vie matérielle. En effet, elle s'imposa cette tâche, dont elle s'acquitta toujours de la façon la plus convenable et la plus délicate.