Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 16
Imer Sahalou, le Blata Filfilo et d'autres notables présents joignirent leurs instances à celles du Prince, me promettant de faire tout ce qui dépendrait d'eux pour me rendre le Gojam agréable. Le Lik Atskou vint à mon secours, et enfin, le Dedjazmatch nous ayant donné notre congé, nous repartîmes pour Gondar.
Nous étions restés au camp sept jours, sept jours de fête ininterrompue pour le Lik Atskou, fête d'esprit et fête de bons morceaux. Chemin faisant, il en rappelait les moindres détails avec des commentaires si intéressants, qu'à l'écouter nos gens oubliaient les fatigues de la route; et bien qu'il évitât de faire mention de la circonstance la plus sensible pour lui, il tournait autour avec complaisance de façon à nous laisser comprendre qu'il emportait l'assurance que le Prince lui donnerait, sous peu, les preuves de sa libéralité. Aussi ne cessait-il de faire l'éloge du Dedjadj Guoscho et des Gojamites, au détriment du Ras Ali et des hommes du Bégamdir, gens incivils, disait-il, processifs et sourds aux paroles d'anciens comme lui. Reprenant le sujet de l'Européen venu aux sources de l'Abbaïe, il m'apprit qu'il s'appelait Yakoub; que les contemporains de son père parlaient beaucoup de lui; que sa conduite et ses manières l'avaient fait classer dans la noblesse; qu'il était juste, brave, bon cavalier, adroit tireur, ami du peuple et homme de bien en tout. Je n'eus pas de peine à reconnaître dans ce Yacoub le voyageur écossais Jacques Bruce, et je saluai sa mémoire. De même que le titre d'homme de bonne compagnie, celui d'homme de bien ne s'acquiert pas en tous pays par les mêmes manières d'être; chaque peuple le donne d'après un type variable résultant de ses besoins sociaux, de ses passions et de son caprice, bien plus souvent que de la raison morale pure. La religion, comme son nom l'indique, a cela de bienfaisant, qu'en ramenant à un type moral unique, elle relie dans une commune aspiration les races et les sociétés qui, livrées à leurs seuls instincts, tendent à diverger, à devenir étrangères, puis ennemies. Car plus encore que les individus, les nations tendent à l'égoïsme, à l'isolement, aux défiances et aux jalousies; et philosophes et législateurs n'ayant rien trouvé dans nos horizons qui puisse atténuer la prédominence de ces principes destructeurs, c'est au delà de la terre qu'il faut aller chercher, c'est en dehors d'elle qu'il faut trouver le point d'appui pour soulever l'homme et le faire progresser dans un système moral qui le rapproche de l'éternel foyer, afin que les peuples, éclairés de plus en plus, reconnaissent le but suprême et la solidarité de leurs destins.
La nation éthiopienne, entourée de sociétés ennemies de ses principes religieux, et vivant dans un isolement séculaire, en a conçu un patriotisme exclusif, qui lui fait regarder comme barbares les moeurs autres que les siennes, et tout étranger comme un ennemi à mépriser ou à craindre. Aussi les Éthiopiens se montrent-ils défiants envers le voyageur, à moins toutefois qu'il ne soit chrétien; en ce cas, ils l'admettent comme de plain-pied dans une sorte de familiarité qu'il dépendra de lui de confirmer et de rendre complète. Mais malgré les facilités que lui procure la conformité de principes religieux, il lui reste encore bien à faire pour que les indigènes se révèlent à lui tels qu'ils se révèlent à leurs propres compatriotes. Afin d'arriver à ce résultat, nécessaire pour juger sainement, il lui faut déployer un tact de tous les instants, mais surtout aimer ceux qu'il étudie; car c'est sous l'influence de l'affection que l'homme se montre tel qu'il est, les sentiments contraires étant autant de masques qui déforment ses traits. Voyager avec la seule préoccupation de butiner et de s'en retourner au plus tôt dans sa patrie, rend le voyageur sujet à d'étranges méprises. Son ignorance ou son dédain des moeurs et des usages, ou son zèle intempestif à s'y conformer le mettent également dans un jour faux, qui l'expose à inspirer comme à concevoir des jugements erronés: il subira des situations qu'il n'eût acceptées à aucun prix dans sa patrie, et il porte à son respect de lui-même des atteintes irréparables, car de même que la calomnie, une réprobation unanime, même imméritée, laisse comme une empreinte après elle. Quelqu'injuste que cela puisse paraître, ses discours, ses actes et jusqu'à son maintien font préjuger de ses compatriotes, et la faveur ou le blâme qu'il s'attire s'étend jusqu'à eux. À mesure qu'il s'écarte des routes battues, il assume une responsabilité plus grande vis-à-vis de sa patrie; il lui incombe, sous peine de manquer à son devoir de la faire estimer et aimer en lui; et s'il est assez heureux pour avoir réussi, il a bien mérité, puisqu'il a semé la fraternité entre les hommes.
Ces réflexions, que m'inspiraient les derniers échos de la réputation en Éthiopie du voyageur écossais, devaient naturellement éveiller ma reconnaissance envers ce hardi devancier, qui, par sa nature bienveillante, son tact et son esprit de sagesse, avait su laisser sur ses traces une opinion si favorable des Européens, et rendre ainsi à ses successeurs la responsabilité plus légère et la voie plus facile.
Un autre souvenir, bien plus ancien, qu'on retrouve en Éthiopie est celui du Moallim Petros (maître Pierre), nom que les indigènes donnent au jésuite espagnol Pedro Paëz. Ce missionnaire, parti vers le commencement du dix-septième siècle, pour aller prêcher le catholicisme en Éthiopie, fut pris par des corsaires musulmans et vendu comme esclave dans l'Yemen; il y resta plusieurs années, mettant à profit son infortune, en apprenant à fond la langue arabe. Redevenu libre, il arriva enfin en Éthiopie, apprit rapidement l'_Amarigna_ et le _Guez_, deux langues qui découlent de l'Arabe, et étonna par l'éloquence de son enseignement. Mandé à la cour, il convertit plusieurs dignitaires, des grands vassaux, l'Empereur lui-même, dit-on, ainsi que l'héritier présomptif. Ce dernier, parvenu au trône, en vue d'entraîner plus efficacement ses sujets à abjurer le schisme d'Eutychès, manifesta en cérémonie publique son adhésion à la suprématie du siége de Rome. Après la cérémonie, Paëz prit congé de l'Empereur, pour rentrer à son couvent de Gorgora, près du lac Tsana; le peuple en grand nombre l'accompagna pour lui faire honneur, jusqu'à la sortie de Gondar. Quand il se trouva seul avec ses compagnons de route, il leur dit que sa mission sur la terre était accomplie, et il entonna le _Nunc dimittis_. Arrivé à Gorgora, il fut pris d'un accès de fièvre, se coucha et mourut. Plusieurs missionnaires européens avaient rejoint Paëz, et ils continuèrent son oeuvre; mais un fort parti s'étant formé contre eux, ils furent persécutés, expulsés du pays, et le catholicisme fut proscrit.
S'il est des hommes qui ont le privilége de communiquer leur personnalité à ceux qui les accompagnent, il en est aussi à qui le public attribue tous les actes de leurs compagnons. C'est ainsi que les Éthiopiens ont personnifié toute la mission portugaise dans Pierre Paëz, dont ils racontent la légende suivante:
Il arriva chez nous un homme de Jérusalem, nommé Moallim Petros. Sa barbe, d'un rouge ardent, était comme une flamme; il se disait prêtre, et par sa conduite il l'était; il parlait le Guez et connaissait tous nos livres et la théologie mieux que nos plus savants: grands seigneurs, femmes nobles, paysannes, soldats, théologiens, moines solitaires, tous accouraient à ses leçons, comme attirés par quelque sortilége; sa parole était comme un embrasement. Lorsqu'il expliquait l'Évangile, c'était debout, et la toge ajustée, selon le cérémonial usité à l'égard d'un messager de l'Empereur. Il disait que le texte du livre étant le messager de Dieu, c'était bien le moins d'user envers lui de ces marques de respect qu'il est d'usage d'accorder au messager d'un roi de la terre. Ce qu'il avançait, il l'affirmait avec autorité. Le clergé ne pouvant le confondre s'émut d'envie, provoqua des troubles et le fit expulser. Les plus fervents de ses disciples l'accompagnèrent jusqu'à Moussawa. Là, au bord de la grande mer, ils lui dirent:
--Nous voulons aller avec toi, ô notre Père; et qu'importe que ton navire ne puisse nous contenir tous! Saint Tekla-Haïmanote n'a-t-il pas étendu sa melote sur les eaux, et navigué ainsi jusqu'à Jérusalem? Nous avons foi en Dieu et en ses miracles; prie-le pour nous, et il commandera à la mer de nous porter tout autour de ton navire.
Le Moallim se prosterna la face sur le sable, versa des larmes, resta longtemps en extase, et s'étant relevé, il dit à ses disciples:
--Non, cela ne doit pas être; je vous laisse ici; sans vous, les sillons se refermeraient.
Puis, il ouvrit les mains vers le ciel en disant:
--Ô Dieu, si j'ai enseigné la vérité, rends manifeste l'injustice de mes persécuteurs; si ma bouche a propagé le mensonge ou l'erreur, que cette mer se referme sur moi, que je sois dévoré par les monstres des abîmes!
Il monta seul sur le navire, salua une dernière fois ses disciples et leur jeta cette parole:
--Mes frères, quel fut l'effet de l'onction que Notre-Seigneur reçut dans les eaux du Jourdain? Méditez-là-dessus.
Et le navire s'éloigna. C'est à Dieu de savoir, ajoutent les Éthiopiens, si nos pères furent blâmables d'expulser ce savant théologien: toujours est-il qu'il nous a jeté en s'éloignant cette redoutable question d'où sont sortis le doute, la zizanie et les controverses sans issue, qui nous divisent encore aujourd'hui[10].
[10] Cette question est célèbre en Éthiopie, non-seulement parmi les ecclésiastiques de tous les ordres, mais encore parmi les laïques, et les diverses solutions qu'on lui a données ont dessiné autant de sectes, ou pour mieux dire, autant de partis, qui s'entrehaïssent. Dans la plus grande partie du Tegraïe, on croit que le Saint-Esprit s'unit et se confondit avec l'humanité de Notre-Seigneur, le mot _Towahadeh_, qui est ici sacramentel, comporte ces deux significations, et la croyance religieuse du Tegraïe est appelée: _Towahadou_. Le vulgaire dit aussi _Karra_, mot qui signifie couteau, parce que les hommes du Tegraïe font souvent une fente au côté externe du fourreau de leur sabre pour y engaîner un petit couteau, ce qui fait que ces deux instruments semblent n'en former qu'un seul. Le Hamacen, le Gojam et quelques autres provinces éparpillées établissent une distinction un peu subtile pour nos idées européennes, en disant qu'au contraire Notre-Seigneur ne fit que recevoir l'onction (_tekubba_) du Saint-Esprit, d'où ceux-ci sont tous appelés _Kenbat_. Enfin, dans le Dembéa, le Chawa, et même dans quelques couvents du Tegraïe, on enseigne qu'en recevant le Saint-Esprit sous la forme de la colombe, le Fils de Marie naquit dans le Saint-Esprit, et comme il était né deux fois, c'est-à-dire du Père dans l'Éternité et de la Sainte-Vierge dans le Temps, on arrive logiquement à la conclusion que Notre-Seigneur est né trois fois; ces derniers sectaires sont donc appelés: _Sost ludet_, c'est-à-dire: trois naissances; et selon un théologien d'Europe, leurs paroles, si bizarres au premier aspect, ont été d'abord inventées et sont encore aujourd'hui très-souvent employées pour voiler aux yeux de leurs compatriotes le fond de leur religion, qui serait identique avec celle de Rome. Ces trois interprétations ont enfanté des sous-sectes dont le nombre s'élève à près d'une trentaine. Ceux qui se rappellent l'histoire du Bas-Empire et les discussions subtiles qui passionnaient les Grecs de cette époque, comprendront l'acrimonie des discussions analogues en Éthiopie. Beaucoup d'Éthiopiens font par humilité leurs prières à la porte de l'église, dont ils baisent ensuite le seuil, pour témoigner de leur foi respectueuse. On raconte que dans le Tegraïe un passant s'éloignait après s'être conformé à ce pieux usage, quand le curé lui demanda par précaution à quelle foi il appartenait.--Je suis _Kenbat_, dit l'étranger.--Vil hérétique, reprit le curé, tu as profané mon église!--Et s'armant d'une hache, il enleva soigneusement toute la partie du bois qu'il croyait contaminée par les lèvres du passant.
À notre rentrée à Gondar, chacun nous interrogea relativement au Dedjadj Guoscho. Le bruit courait que le Ras s'était emparé traîtreusement de sa personne, au moment où il se présentait à Dabra Tabor. Deux jours plus tard on assurait au contraire que le Dedjadj Guoscho, parti nuitamment avec sa cavalerie, avait surpris Dabra Tabor et emmené la Waïzoro Manann, prisonnière. On parlait aussi de la rébellion du Dedjadj Conefo, et les Gondariens n'osaient plus sortir de la ville. Pour dissiper ces alarmes, le Kantiba ou Gouverneur publia un ban, par lequel il menaçait de sévir contre les propagateurs de fausses nouvelles, et annonçait que le Dedjadj Guoscho, après trois jours passés à Dabra Tabor, avait rejoint son armée à Wanzagué et rentrait en Gojam.
Peu après, la ville fut encore mise en émoi par l'arrivée du Lidj Dori, fils du Dedjadj Guoscho, escorté d'une bande de 1,500 hommes. Ce jeune prince m'envoya saluer. Je me rendis aussitôt à l'église de Saint Tekla-Haïmanote, dans l'enceinte de laquelle on avait dressé une belle tente pour le recevoir.
Le Lidj Dori, âgé d'environ vingt ans, avait les traits d'une grande pureté, mais son regard atone et l'expression d'imbécillité de sa bouche faisaient peine à voir. Des ecclésiastiques gojamites qui l'accompagnaient parlaient pour lui; il comprenait, dit-on, mais ne répondait que rarement. Les notables s'empressèrent d'aller le saluer et de lui offrir des cadeaux en pains, hydromel et comestibles de toutes sortes. À peine rentré chez moi, je reçus de sa part deux cents pains et quelques amphores d'hydromel, et en ma qualité d'habitant de la ville, je lui envoyai à mon tour un cadeau analogue. Les soldats de son escorte furent hébergés chez l'habitant; mais comme Gondar relevait directement du Ras, on les répartit le lendemain dans des villages aux environs, relevant du Dedjadj Conefo, lié d'amitié, comme on sait, avec le Dedjadj Guoscho.
Je visitai journellement le malade. Chaque matin, on le soumettait à une ablution d'eau froide, consacrée préalablement par des prières, et, je crois aussi, par le contact des reliques de Saint Tekla-Haïmanote, le seul parmi les nombreux saints éthiopiens qui soit admis dans les diptyques de la liturgie éthiopienne imprimée à Rome. Cependant le miracle se faisait attendre, et après quatorze jours de ce traitement, le Lidj Dori se disposa à repartir. Ceux qui l'accompagnaient me pressèrent, au nom de son père, de me joindre à eux et je m'y décidai d'autant plus volontiers que les trafiquants ne parlaient de rien moins que de remettre à l'automne leur expédition en Innarya.
En faisant mes visites d'adieu à l'Itchagué et aux notables de ma connaissance, je leur recommandai mon domestique basque, Domingo, que je laissais à Gondar, pour servir mon frère, s'il arrivait avant mon retour, et aussi pour assurer mes communications avec Moussawa.
J'étais impatient de me mettre enfin en route; mais je ressentais de la peine à quitter l'excellent Lik Atskou, qui s'était toujours montré si paternel pour moi. Il m'accompagna jusqu'au seuil de sa maison, demanda un siége, éloigna tout le monde et se mit à prier pour mot. Il me donna ensuite quelques conseils, qu'il interrompit plusieurs fois pour rabrouer mes gens qui s'impatientaient.
--Avant tout, mon fils, dit-il, garde-toi bien du mauvais oeil; en Gojam, il est commun et venimeux, et il s'attaque de préférence, comme tu sais, à ceux qui ont le teint clair. Tu vas être à la cour d'un prince sans pareil en Éthiopie; il est homme de bien, mais ne t'étonne pas d'y trouver des hommes de mal: le sort des princes est d'être entourés de ce qu'il y a de meilleur et de ce qu'il y a de pire. Peut-être bien cherchera-t-il à t'attacher à sa fortune; reste avec lui, si cela te convient, mais n'oublie pas ton pays, car, soit pratiques magiques, soit amabilité naturelle, les Gojamites sont accusés de savoir faire oublier aux gens leur patrie. Tourne au bien la faveur dont tu jouiras; les flatteries et les piéges t'entoureront; sois discret, réservé, et ne te laisse jamais envahir au point de ne pouvoir rentrer parfois dans ton coeur pour t'inspirer des idées de France. Notre pays est pauvre, dans la demi-obscurité du mal, et tu viens d'un pays de richesse et de lumière. Va, mon enfant, suis ton destin, et que Dieu te garde!
Je m'éloignais, lorsqu'il ajouta:
--N'oublie pas que tu es jeune, et si tu tardes trop, tu ne me retrouveras plus.
Le Dedjadj Conefo avait indiqué nos étapes: le premier jour, nous couchâmes dans des villages à quelques kilomètres seulement de Gondar; le lendemain, nous arrivâmes à Tchilga où il campait. Il ne voulut pas voir le Lidj Dori, pour ne pas s'attrister l'esprit, dit-il, et il nous fit loger à distance du camp, ce qui m'empêcha de saluer ce Dedjazmatch, qui, d'ailleurs, faisait peu de cas des Européens, depuis sa victoire sur les Turcs. Deux jours après, nous nous mîmes en route pour le Dangal-beur ou col de Dangal, situé au Sud-Ouest de Gondar et du Dambya, sur la rive occidentale du lac Tsana. Pour nous faire honneur, le Dedjadj Conefo nous adjoignit une soixantaine de cavaliers et trois cents hommes de pied, qui marchaient en avant-garde et bouleversaient les villages par leur indiscipline.
En traversant le Dambya, je pus juger de la fertilité proverbiale de cette province. Le pays est peu accidenté, presque sans arbres; sa terre noire, profondément crevassée pendant l'été, était littéralement couverte de moissons. Les fièvres y sont endémiques dans plusieurs localités; les chevaux ne s'y propagent pas; ils y sont même très-sujets à une espèce de farcin, mais la population abonde. Comme dans les Kouallas, les hommes y sont de taille plutôt petite, souples, actifs, colères et portés à la guerre; ils vivent dans des hameaux épars çà et là, ce qui indique tout à la fois la sécurité et l'abondance.
Le deuxième jour, nous arrivâmes à Ysmala, petite ville dont l'église jouit d'un droit d'asile assez respecté. Nous fûmes reçus par le principal notable, qui mit d'autant plus d'empressement à nous héberger qu'il entretenait avec le Dedjadj Guoscho des relations amicales.
J'avais demandé à loger seul dans une petite hutte, et je soupais, lorsque j'entendis un grand tapage chez notre hôte, où le Lidj Dori et son monde festinaient. J'y trouvai tout en tumulte: des soldats, brandissant la javeline ou le sabre, débitaient avec frénésie leurs thèmes de guerre; de grandes cornes d'hydromel circulaient dans l'assemblée. Mon drogman m'apprit que le lendemain nous aurions probablement à combattre un vassal rebelle du Dedjadj Guoscho, nommé Aceni-Deureusse. Des espions envoyés par notre hôte venaient d'annoncer qu'Aceni, embusqué sur notre route, comptait enlever le Lidj Dori, afin de traiter plus avantageusement avec son suzerain.
L'idée d'avoir le spectacle d'un combat ne m'étant pas trop désagréable, je recommandai de me réveiller avant le boute-selle. Mais quand je rouvris les yeux, il faisait grand jour, et tout était calme. On me dit qu'Ymer-Goualou, chef de notre escorte, avait décidé de laisser le jeune Prince dans l'asile, pour le soustraire aux chances du combat, et que, pour ne point encourir à mon sujet les reproches du Dedjadj Guoscho, il avait enjoint à mon drogman, peu soucieux, du reste, de tenter l'aventure, de me cacher le moment du départ. Bien que flatté de l'importance qu'on attachait à ma conservation, je regrettai d'avoir dormi si consciencieusement. Nos gens étaient partis sans bruit avant le chant du coq, et l'on commençait à s'inquiéter sur leur sort.
Enfin, vers onze heures du matin, un cavalier, hors d'haleine, vint nous annoncer la victoire. Ymer-Goualou s'était personnellement distingué; nos gens avaient peu souffert: après un combat de peu de durée, Aceni était parvenu à se dégager et à opérer sa retraite, laissant aux mains des nôtres environ quatre cents prisonniers.
Pour célébrer dignement ce succès, les habitants, qui la veille criaient famine, surent trouver comestibles, bouza et hydromel à profusion.
Des cavaliers arrivèrent successivement: leurs javelines tortuées; leurs arçons garnis de ceintures, de pèlerines et de boucliers attestaient leurs exploits; quelques-uns avaient appendu au frontal de leurs chevaux d'affreuses dépouilles humaines.
Les Éthiopiens, très-humains à la guerre, ont cependant l'habitude de pratiquer l'éviration sur l'ennemi à terre. Cette odieuse coutume leur vient de l'invasion d'Ahmed Gragne, qui, désespérant de leur faire jamais accepter l'Islamisme, entreprit d'éteindre leur race entière.
En Europe, on est trop porté à méconnaître la haine invétérée des musulmans contre tous ceux qui ne sont pas de leur religion et surtout contre les chrétiens. Aujourd'hui, que la force est à la chrétienté, ils sentent qu'ils seraient mis au ban et dépouillés de tout bénéfice du droit des gens, s'ils ne dissimulaient l'esprit qui les anime; et, lorsque leur férocité se trahit de loin en loin par quelques-uns de ces actes qui font frémir l'Europe, ils s'empressent de les désavouer, et l'opinion publique les explique trop aisément par cette tendance à la cruauté qui persiste malheureusement au fond des races les plus civilisées. Quand on a surpris le musulman dans sa vie intime, quand on l'a vu agir, lorsqu'il se croit hors portée de cette opinion publique de l'Europe qui pèse sur lui, l'obsède et en a fait cet être rusé, astucieux, dédaigneux, fastueux et arrogant qui induit en erreur tant de nos coreligionnaires, et les leurre de l'espérance de sa transformation, on est convaincu que ses moindres actes sont inspirés par un fanatisme implacable, et on ne s'étonne plus que, dans cette lutte sans témoins, au centre de l'Afrique, il ait osé entreprendre d'effacer le christianisme, en arrêtant la génération dans tout un pays peuplé de plusieurs millions d'hommes. Malheureusement, comme il arrive trop souvent, les Éthiopiens usèrent de représailles et s'habituèrent à déshonorer par cette coutume cruelle les guerres qu'ils ont faites depuis. C'est un phénomène étrange et qu'on retrouve en tous pays, que la persistance des hommes à pratiquer des coutumes qu'ils réprouvent eux-mêmes. Tous les Éthiopiens condamnaient celle qui nous occupe, et tous néanmoins s'en rendaient coupables à l'occasion; mais dès le lendemain du combat, ils faisaient disparaître soigneusement les traces de leur action, et tout homme qui se respectait évitait d'en parler. Mes représentations au Dedjadj Guoscho, ou plutôt l'influence de ces idées généreuses qui ont cours en Europe et fusent providentiellement jusqu'aux extrémités du globe, ont fait cesser en partie cet odieux abus de la victoire, et, lorsque je quittai le Gojam, il était tacitement admis qu'un homme de bonne condition se déshonorait en traitant ainsi un ennemi chrétien. Chez les simples soldats, la réforme s'opérait plus lentement, parce que ces dépouilles sanglantes prouvent le nombre d'ennemis qu'ils ont tués, et sont autant de titres à l'avancement.
Le gros des combattants arriva enfin; ils firent leur entrée, chantant en choeur une espèce d'embatérie. Le Lidj Dori fut placé sur un haut alga, et fantassins, cavaliers et fusiliers, qui avaient tué ou fait des prisonniers, vinrent l'un après l'autre débiter leur thème de guerre devant lui. Ensuite, chacun alla déposer son bouclier, ses armes, desserrer sa ceinture, reprendre sa toge et se mêler aux groupes, pour raconter ses impressions personnelles; en dernier lieu, cortége obligé, arrivèrent les blessés et quelques morts portés sur des civières.
Comme nous étions en carême, bon nombre de vainqueurs allèrent faire la sieste, pour mieux attendre l'heure tardive du repas.